NOTICE HISTORIQUE
Faarco1s s fils de Barthélemi Bussone, naquit, dans la condition de paysan, à Carmagnola, d'où il prit le nom de guerre qui lui est resté dans l’histoire. On ne sait point au juste en quelle année il naquit : Tenivelli, qui a écrit sa vie dans la Biographie piémontaise, dit que ce fut vers
2390. Il était encore fort jeune , et gardait les troupeaux, lorsqu'il fut remarqué par un soldat aventurier, qui, frappé de l’air martial de sa figure, l’engagea à l'accompagner à la guerre. Il le suivit volontiers , et entra avec lui à la solde de Facino Cane, célèbre capitaine d’aventuriers.
Dès ce moment l’histoire de Carmagnola commence à être liée avec celle de son temps : je ne toucherai de celleci que les événemens principaux, et particulièrement ceux qui sont représentés ou auxquels il est fait allusion dans la tragédie suivante. Il y en a quelques-uns qui sont rapportés si diversement par les historiens, que l’on ne saurait s’en faire, d’après ceux-ci, une idée fixe et précise. Entre les témoignages divers et quelquefois opposés, je me suis attaché à ceux qui m'ont paru les plus vraisemblables, ou que j’ai trouvés plus généralement suivis.
A la mort de Jean-Marie Visconti, duc de Milan, arri-. vée en 1412, son frère, Philippe-Marie, comte de Pavie, était resté l’héritier en titre du duché ; mais cet état,
agrandi par leur père Jean Galéas, s'était affaibli et démembré, d’abprd sous. la détestable administration des tuteurs de Jean, pendant sa minorité, et ensuite sous le gouvernement cruel ét faible de Jean lui-même. Plusieurs villes s’étaient révoltées ; quelques-unes étaient retombées au pouvoir de.leurs anciens maîtres ; et il y en avait d’autres dont les généraux des troupes ducales eux-mêmes s'étaient emparés pour leur compte. Facino Cane, l’un d'eux , qui s’était formé une petite principauté des villes de Tortone, de. Vergeil et de quelques autres, mourut à Pavie, le jour, même où Jean-Marie Visconti. fut tué à Milan par des conjurés. Le frère de celui-ci, Philippe, épousa Béatrix, la veuve de Facino, et devint par là le maître de la principauté et des troupes de ce général. Dans ces troupes se trouvait Carmagnola, qui y avait déjà un commandement. Le nouveau duc marcha avec cette armée sur Milan, en Chassa Astor, le fils naturel de Barnabo Visconti, qui s’en était emparé, et le forca à se retirer à Monza, où il fut assiégé et tué... Carmagnola se distingua tellement dans cette expédition, que le duc le nomma son général. Lu Tous les historiens. s’accordent à regarder Carmagnola comme l'artisan de la fortune de Philippe. Ce fut lui qui reprit en peu de temps les villes de Plaisance, de Brescia, de Bergame, et plusieurs autres. Quelques-unes des places perdues furent de nouveau réunies au.duché de Milan par une cession à prix d’argent, ou par la restitution pure et simple de ceux qui les occupaient; et il y a beaucoup
HISTORIQUE. — 5 d’apparence que la terreur qu'inspirait déjà le noni du nouveau général fut le motif de ces transactions: Carmagnola soumit en outre Gênes , qu'il réunit de même aux états du duc; si bien que celui-ci , qui en 1419 se trouvait sans pouvoir et comme prisonnier à Pavie, était mättre en 1424 de vingt villes, « qu’il avait gagnées, suivantles expressions de Pierre Verri, par son mariage avec la malheureuse duchesse’, et par la valeur et la fidélité du comte François .» Carmagnola’ fut fait cômte de ‘Castel nuovo; il épousa ensuite Antoinette Visconti, parente de Philippe, on ne sait'à quel degré, et se fit bâtir à Milan le palais qui porte encore aujourd’hui le nom de Broletto.
La haute renommédde l'illustre général ; l'enthousiasme des soldats pour lui, son caractère ferme et fier, peutêtre aussi la grandeur de ses services, le rendirent désagréable et suspect au duc. Les ennemis du comte, parmi lesquels Bigli, historien contemporain, cite Zanino, Riccib et Oldrado Lampugnano, fomentèrent les ‘soupçons et la haine de leur maître. Le comte fut envoyé comme gouverneur à Gênes, et de la sorte écarté de la direction de la milice. Il n’avait conservé que le commandement de trois cents chevaux, dont le duc exigea, par lettres, qu’il se démît. Carmagnola lui répondit en le priant de ne pas dépouiller ainsi de ses armes un homme élevé au milieu des armes, et s’apercut bien, dit Bigli, que c'était là une manœuvre de ses ennemis, qui -se flattaient de pouvoir
! Philippe la fit décapiter, comme coupable d’adultère avec Michel Orombelli. La plupart des historiens pensent qu’elle fut accusée à faux.
6 , NOTICE, le traiter sans ménagement, une fois qu’ils l’auraient réduit à la condition de simple particulier. N’obtenant aucune, réponse à ses plaintes, ni à la demande expresse de se retirer du service, il prit le parti de se rendre en per-, sanne auprès du prince, pour s’expliquer avec lui. Celui-ci ayait pour lors son habitation à Abbiategrasso. Lorsque Carmagnola se présenta à la porte du chateau,..il ne fut pas peu étonné de s’entendre dire d'attendre. $'étant fait annoncer au duc, il n'eut d'autre réponse sinon que le duc était occupé, et qu'il n’avait qu’à s'adresser à Riccio. Il insista, en disant qu'il n'avait que peu de choses à dire, mais des choses qu’il ne pouvait dire qu’au duc lui-même. A cette nouvelle demande même réponse qu’à la première. Se tournant alors vers Philippe, qu’il voyait des créneaux, il lui reprocha son ingratitude et sa perfidie, et jura qu'il ne tarderait pas à se faire regretter par celui qui ne voulait pas actuellement l’entendre. En prononcant ces paroles, il tourna la bride à son cheval, et se retira avec le petit nombre de compagnons qu'il avait amenés avec lui, inutilement poursuivi par Oldrado, qui ; au dire de Bigli, jugea à propos de ne pas l’atteindre. i
Carmagnola alla -d’abord en Piémont, où il s’aboucha avec. Amédée, duc de Savoie, son prince naturel, qu'il essaya, par toutes sortes de raisons, d’indisposer contre Philippe. De là, traversant la Savoie, la Suisse et le Tirol, il se rendit à Trévise. Les biens considérables qu’il avait . dans le Milanais furent confisqués par Philippe '. i
® Toutes ces particularités sont tirées de Bigli.
10 RA I E SS o
«Carmagnola arriva le 25: février 1445 à’ Venise, où il fut accueilli ayee distinctiün. Tk fut logé, aux frais de la république, dans le Patriarchat3. on lui accorda,-A ui et à sa suite, la permission de porter les armès; et deux jours
‘après le gouvernement. le prit. à .son. service, avec 300
lances’. . . ST
Engagés pour lors dans ane guerre malheureuse contre le duc Philippe: les Florentins sollicitaient l’alliance des -Vénitiens ; et le: duc, dé son côté, ne négligeait rien pour décider ‘ceux-vi à rester en.paix avec lui. Dans cet intervalle un certain Jean Lipeando, exilé milanais, s’engagna envers le duc è assassiner Carmagnola, à la condition qu'il lui serait permis de retourner dans ses foyers;:; la eomplot fut déjoué. Les Vénitiens ne. craignirent plus. dès-lors que le comte pat jamais se réconeilien .avèc son premier prinee ; et Bigli attribue en grañide partie à cette-agsurance
Ja résolution que.prit:alors la république de se: déclarer
contre le duc. -Le:.dege proposa au: sémat de consulter Carmagnola.; celai-ci conseilla la. guerre; le doge, luimême opina chauderhentpour qu'elle fat déclarée, et elle le fout. L’alliance. des: Vénitiens avec Florence et d’autres états del’Itilie fut rendue publique à Venise, le ap janvier 1426. . Le 22 du moissuivant Carmagnola fut nomrmaé commandant ei chef de toutes les: forces de terre de la republique ; et enfin le 15 du même mois il reçut des mains du doge, devant'l’autet de saint t-Marc: , le bâton et: l'étendard de général. © |
1 $aaute, Vite de’ duchi di, Venezia, Ren italicar. BEL, 078.
Je glisseraï le plus. rapidement possible sur les événemets de cette guerre ,'qui fut interrompue par deux traités de paix, pour m'arreter aux faits qué j'ai .pris pour arguriient de ra tragédie. «0! - ….. di
:«« Ea guerre fut renfermée dans; des: Aiaites de la Lom- »bardie, où elle fut glorieusement conduite par. Carma- »gnola; qui prit.en peu de mois beaucoup de places. au s lue; 'et'entre ‘autres':celle de Brescia, dont:la. réduction “fat tenue pour admirable à ‘cette époque ;. et .selon les »guerres d’alors’:x Le pape.Martin V.se porta. pout mé- | diateur, et vers la:fin de la ménre année fut conclue une ‘paix par een POP :céda aux Vénitiens:Brescia avec son territoire. te HU ire 0 io.
‘Dans la seconde guerre, en sian, Carmagnola mit pour ta ‘première fois en usage une. manière inventéa par lui de fortifier .un-caïnp, à Faide.d’une double enceinte . de chars ;'sur. chacun desquels étaient-plicés trois: arbalétriers. Après beaucoup de!petits faits d'armes, et la prise de ‘quelques places, ‘il -virit Camper sous: la forteresse, de Maclodis,:occupée par dus troupes de l'arntée ducale. |...
‘ «Lé commandement de cette ‘armée avait été. partagé entré quatre généraux célèbres , Ange de ‘la'Pergola, Gui Torelloj' François Sforra, et! Nicolas Piecihine *.: Mais la discorde s'étant mise entre eux, le jeune Philippe envoya
i: Machiavelli, Istor. Fiorent.. Hit ie te. IA 3 Pour la dignité du vets, le, «mom de, ce dernier a été, changé dans la tragédie en celui de Fortebraccio. L'histoire même a suggéré ce changement , Piccinino étant le neveu de Braccio Fortebracci, après la mott duquel il devint le chef des soldats formés à son école.
HISTORIQUE. | 9 à son camp avec de pleins pouvoirs Charles Malatesti, d'une famille illustre de Pesaro, mais, suivant Bigli, dépourvu de capacité. Cet historien observe que, malgré le commandement supérieur conféré à Malatesti, la discorde ne cessa point entre les généraux du duc; tandis que personne, dans le camp vénitien, ne faisait difficulté d’obéir à Carmagnola, bien qu’il eût sous iui des généraux renommés et des princes, comme Jean François Gonzaga, seigneur de Mantoue, Antoine Manfredi de Faenza, et'#ean Varano de Camerino.
Carmagnola eut l’adresse de deviner le caractère du géneral ennemi, et en prit avahtage. Il attaqui Maclodio, dans le voisinage duquel se trouvait le camp duéal, dè sorte que les deux armées ne-furent plus séparées que par un espace de terrain marécageux , traversé par un chemin éxhausséen guise de chaussée. Datis les marais s’élevaient cà et là quelques broussailles qui: avaient :poussé sur les parties les plus fermes du terrain : le-comte y placa des troupes en'embuscade, et se mit ensuite à ‘provoquer l’en: nemi. Les généraux du éamp ducal- étaient fort divisés entre eux sur le parti à prendre, et les historiens né le sont guère moins sur'ce qui se passa àä'ce sujet: L'opinion qui me paraît la plus aceréditée ; c’est que Pergola et Torello; ayant quelque soupçon'des ‘emibuseades, furent d'avis dé ne point livrer bataille: mais que Sforza et Piccinino voulurent absoloment combattre. Mdlatésti fut de l’avis de ces
derniers : il donna une bataille où il fut complètement défait; car il ne fut pas plus tòt.aux prises avec le front de
l'ennemi, que les troupes des embuscades tombèrent, les unes de droite, les autres de gauche, sur. ses flancs ; et il y eut, selon quelques-uns, cinq mille, selon d’autres huit mille hommes de son armée faits prisonniers. Il fut pris lui-même, et les quatre autres généraux se sauvèrent comme ils purent, l’un d’une façon, l’autre de l’autre. Un fils de Pergola se trouva parmi les prisonniers,
La nuit qui suivit la bataille, les soldats de l’armée vic-
torieuse mirent: en liberté presque tous ces prisonniers. Les commissaires vénitiens s’en plaignirent au comte, qui s'informa alors de ce qu’étaient devenus les prisonniers ; et sur ka réponse qui lui fut faite qu'ils avaient été délivrès tous, ‘à l'exception de quatre cents, il donna l’ordre que ceux-ci fussent relâchés de même, selon l’usage'.. . ;. Un historien contemporain, et qui de plus avait serri dans les guèrres dont il s’agit, André Reduzio, est le seul, que je sache, qui ait donné la raison dè cet usage militaire d'alors. Il l’attwibue à la crainte qu’avaient les soldats de voir les guerres: se terminer trop tôt, -et Fenetre 1 le peuple crier; 4 là béche les: soldats”? ! |
Les seigneurs, de Venise furent très-piqués de. la. -00Dduite du comte, et-en congurent de l’ombrage.. Il me semble qu’en eelaïls n’avaient pas raison ; car en prenant à leur solde un condottiero, ils devaient s'attendre à voir ce condottiero faire la guerre de la maniërs.dont il, était alors généralement convenu de la faire. Il y.avait de l’indis-
* Istos quoque jubeo solita lege dimitti. Bigli, vi. | + Adligonemstipendiarii ! Cron. Fatv. Rer, italicar. mix. p. 864.
crétion de leur part à prétendre qu’un général à leur service prit sur lui de réformer un usage si avantageux .et si cher aux soldats, et s’exposât par là à devenir un objet de haine pour toute la milice, et à manquer totalement d’appui. lis avaient le droit d'exiger de lui de la fidélité et du zèle, mais non pas un dévouement illimité, qui ne peut avoir lieu que pour. une. cause que l'on a embrassée par enthousiasme ou par devoir. Je ne vois pas du reste qu'après les premières remontrances des commissaires, le gouvernement vénitien ait jamais adressé, à ce sujet, aucunes plaintes à Carmagnola, Il n’est, au contraire, question pour lui que d’honneurs et de récompenses obtenas.
Au mois d'avril de l’année 1428, fut conclue, entre les Venitiens et le duc, une autre de ces trèves auxquelles og donnait le nom de paix.
La guerre recommença en 1431 : celle-ci n'eut pas, pour le comte, un début aussi prospère que les précédentes. Le châtelain qui tenait Soncino pour le duc fit semblant d’être disposé à livrer cette place à Carmagnola, Celui-ci s’y rendit avec un détachement de troupes, et tomba dans une embuscade, où il laissa prisonniers, selon Bigli, six cents cavaliers et beaucoup de fautassins, ne s'étant luiy même sauvé qu'avec peine.
Peu de i jours après, Nicolas Trevisani, commandant des forces vénitiennes sur le Pò, eut un engagement avec les galères du duc de Milan. Piccinino et Sforza, s'étant concertés pour menacer Carmagnola, l’empêchèxent de venir au secours de la flotte vénitienne, en même temps qui’its
embarquaient une partie considérable de leurs troupes de terre sur:les navires du duc. Lorsque Carmagnola, s’apercevant de la ruse, accourut au secours des siens, la bataille était engagée près de la rive opposée. La flotte vénitienne fut mise en déroute, et son commandant s’enfuît sur un bateau. 0 |
Les historiens vénitiens accusent Carmagnola d’avoir traité avec l’ennemi dans cette circonstance, et de s'être engagé à ne > point marcher au secours s de la flotte de Venise. Me |
Les historiens qui ne se-sont pas imposé la déplorable tâche de justifier les auteurs de sa mort semblent plutôt lui reprocher d’avoir donné dans un piége. Pour ce qui regarde Trevisani , il paraît certain qu'il fut imprudent avant la bataille, et irrésolu dans la bataille même ‘i 11 fut banni et ses biens furent confisqués: « Quant au comman- »dant en chef; sur l’imputation qui lui fut adressée de »n’avoîr pas secondé la flotte, lé sénat lui fit, pat lettres, sune Hégère réprimiande2.»:
‘ Le 18 octobre, Carmagnola donna l'otdre à Cavälcabo, un de ses généraux, de surprendre Crémone. Celui-ci s’empara d’un côté de la ville ; maisles habitans s'étant soulevés,
1« Le 13 juillet, ayant été cité Nicolas Trivisano, ci-devant commandant sur le Pd, lequel se trouvant absent , les Avog gadori publics.se rendirent au ‘conseil des Pregadi, et preposèrent de procéder contre lui, pour avoir été défait, sur. le PO, par | les galères du duc de Milan, le 21 juin dernier, au déshonneur de l’ état, et pour n’avoir poitit fait ‘son’ devoir, pour s'être irmo vifitsime conduit ,
immo pour avoir exhorté les autres à s’enfuir.» Sanuto, p. 1017. a Navagero, Stor. ven, Rer. italicar. xxu1, pi 1096.
il lui fallut abandonner l’entreprise et retourner au camp. Carmagnola ne jugea pas à propas de reprendre cette expédition avec le gros de l’armée, et il me semble étonnant que cela lui ait été imputé à trahison par le gouvernement vénitien. La résistance probablement inattendue du peuple explique très bien pourquoi il ne s’obstina pas
. à conquérir de force une ville dont il avait compté s’em-
parer par surprise. La trahison, au contraire, n’explique rien; car il est impossible d'imaginer par quel motif Carmagnola aurait ordonné l'expédition dont il s’agit, expédition d’ailleurs qui, si elle fut inutile aux Vénitiens, ne. leur causa aucune perte, le détachement qui y avait échoué étant revenu au camp.
Mais la seigneurie, ayant résolu de se délivrer de Carmagnola ( c’est Navagero qui s’exprime en ces termes ), songea au moyen de l'avoir désarmé en son pouvoir, et n’en trouva pas de plus sûr que de l’engager à se rendre à Venise, sous prétexte de le consulter sur la paix. Carmagnola obéit sans le moindre soupçon; et on lui rendit, sur toute la route, des honneurs extraordinaires, de même qu’à Jean-François Gonzaga, qu'il avait choisi pour l'accompagner. C’est un point sur lequel tous les historiens sont d’accord , sang en excepter les vénitiens, quissemblent même rapporter avec un sentiment de complaisance cette particularité , comme un beau trait de ce que l’on appelait autrefois prudence, ou vertu politique. A son entrée à Venise , « on envoya au-devapt de lui huit nobles’ qui, sans » lui laisser le temps de descendre chez lui, l’accompagnè-
mr
14 NOTICE » rent au palais de Saint-Marc ‘.» Dès qu'il y fut entré, on renvoya son’ escorte, ‘en lui disant que le comte devait rester long-temps avec le doge. Il fut arrêté dans le palais et mené en prison. Là, il fut examiné par une commission, à taquelle: Navagero donne le nom de College secret, qui le: condartina à mort. Conduit, le 5 mai 1492, le b&illon à la bouche, entre les deux colonnes de la petite place, it y fut décapité. La femme et une filte, ou, suivarit d’autres, deux filles du cotnte-se trouvaient pour lors à Venise. On ne peut décider sur rien d’authentique si ce grand homme était innocent ou coupable. Il était fort à présumer que les historiens vénitiens, qui Youlaient écrire et n’être pas inquiétés, se déclareraient pour la secotide opinion. Aussi l’énoncent-ils comme une cettitude, et avec cette espèce de sécurité naturelle à quiconque parle en faveur de la forte. Sans s’embarrasser dans les conjectüres , ils ‘affirment que Carmagnola fut convaincu de son délit-par la torture, par des témoins, et par ses propres lettres. De ces trois moyens dë conviction! le seul que l’on sache avec assurance ‘avoit été mis en’ usage, c'est celui qui est infâme et ne proue rien. | Mais, outre que lon n’a point de témoignages historiques pour prouvet la culpabilité’ de Carmagnola, il sé présente bien des réflexions qui la font paraîtré péu probable. Les Vénitiens n’ont jamais proféré un mot dès conditions du traité qu’ils l’acoüsent d’avoir fait avec l'ennemi; et l’on n’a jamais rien su d’ailleurs d'un pareil traité. C’ést
‘ Samuto, Rer. itallcar. txn, p. 1028.
une accusation tout-à-fait isolée dans l'histoire, et qui ne se fonde sur rien, si ce n’est sur quelques désavantages de guerre qui s'expliquent aisément sans recourir à une supposition extrême; et certes il y aurait autant d’atrocité que de folie à imputer au général tous les échecs d’une armée. Si l’on fait ensuite attention que le comte se rendit
à Venise sans hésiter, sans prendre aucune mesure, aucune
précaution; si l’on songe que fe gouvernement vénitien a toujours gardé sur ce point un silence mystérieux, bien qu’accusé d’ingratitude et d’iniquité par le reste de l’Italie; si l’on remarque la précaution barbare que l’on eut d’envoyer le comte au supplice le bâillon à la bouche, précaution d’autant plus étrange que l’homme contre lequel on y avaîtrecours était un militaire étranger à Venise,
où ‘il ne pouvait avoir des partisans parmi le peuple, on
sera fort enclin à penser que cet homme n’était point
coupable. Si enfin l’on considère les caractères également connus de Carmagnola et du due de Milan, on verra qu'ils
répugnent autant l’un que l’autre à la supposition d’un arrangement de l'espèce de eelui dont il s’agit. Une réconciliation secrète avec un homme qui avait été monstrueusement ingrat envers lai et qui avait voulu le faire assassiner; l'engagement de sa part d’agir avee lenteur et de se laisser battre, sont autant de circonstances qui s’accordent aussi mal avec l’impétueuse activité de Carmagnola qu'avèc soh amour ‘de: la ‘gloire. Le duc n’était pas hottime à pardonner des offenses.. Carmagneh , qui. le connaissait mieux que personne, ne pouvait pas compter sur ure ré-
conciliation franche et durable avec lui; et le projet de se rapprocher de Philippe outragé ne pouvait guère venir en tête à l’homme qui avait déjà éprouvé de quelle manière Philippe reconnaissait les services.
J'ai voulu voir si je trouverais dans. les historiens quel. ques traces d’une opinion générale différente de celle que le gouvernement vénitien a cherché à faire prévaloir concernant Carmagnola, et voici ce que j’ai pu recueillir. Un chroniqueur bolonais, après avoir raconté la mort de Carmagnola,. ajoute : « On dit qu'ils l’ont condamné » parce qu’il ne faisait pas la guerre pour eux contre le »duc de Milan loyalement, comme il devait, et s’en- »tendait, avec le duc. D’autres disent que ( les seigneurs » de Venise, ) voyant leur état entièrement entre les mains »du comte, qui commandait une si forte armée s se sont »crus par là en grand péril, et, faute d’un meilleur moyen » de se débarrasser de lui, l'ont inculpé de trahison. Dieu » veuille qu'ils aient agi sagement ! mais la seigneurie, .en faisant ce qu'elle a fait, semble avoir beaucoup diminué » sa puissance, et accru celle du duc de Milan :.»
Le Poggio dit à ce sujet : « Il y en a qui assurent que » Carmagnola n'avait commis aucun délit qui méritàt la »mort, et que la cause de sa perte a été l’orgueil insultant »par lequel il s'était rendu odieux à tous les citoyens. »de Venise ?.» | .
Corio, qui, à la vérité, n’est pas un historien contem-
: Cronica di Bologna. Rer. italie, xv, p. 645. UE * Poggii Histor. lib. vi.
HISTORIQUE. 17 porain, mais qui n’est pas non plus postérieur de beaucoup, s’exprime en ces termes : « On lui enleva la valeur sde plus de trois cent mille ducats, qui furent la cause , »de sa mort, plus que toute autre chose. » . | Je ne regarde pas cette dernière conjecture comme étant d’un grand poids; mais les deux autres, c’est-àdire celles qui attribuent à la. crainte et aux vengeances privées de l’amour-propre blessé la castastrophe de Carmagnola, me semblent, aux temps dont il s’agit, donner de l'événement une explication probable, et plus probable à coup sûr que celle que fourait l’hypothèse d’ane trahison qui n’était ni dans le caractère ni dans l'intérêt de l’homme à qui elle est imputée.
Parmi les écrivains modernes qui, au lieu d'adopter aveuglément les traditibns anciennes, les ont examinées avec un jugementlibre, il n’en est, à ma connaissance, qu’un seul qui se soit montré persuadé de la justice dela sentence prononcée contre Carmagnola : c'est le eomte Verri. Mais il suffit de lire le passage de son histoire qui se rapporte à cet événement, pour être ‘bientôt convaincu .que son opinion ne vient que. de la connaissance. incomplète des faits sur lesquels elle porte. Voici comment il s’exprime : «Soit que Carmagnola éprouvât dela répugnance » à détruire un prince dont il avait autrefois-reçu des. hog- »neurs , et sous lequel il avait acquis de la célébrité; soit » qu'il se flattât que le duc, une. fois qu'il aurait été hu- »milié, viendrait lui faire des propositions d’accommode- » ment , et lui sacrifierait les méprisables ennemis qui avaient
18 NOTICE | »osé lui nuire, c’est-à-dire ses lâches courtisans , soit par ntout autre motif, le comte Francois Carmagnola, malgré » l'opposition prononcée des commissaires vénitiens, s’obs- »tina à renvoyer au duc, désarmés mais libres, tous les » généraux et le très grand nombre de soldats qu'il avait » faits prisonniers dans sa victoire du 11 octobre 1427. La »suite de ses entreprises manifeste de plus en plus ses dis- » positions : en effet il négligea toutes les occasions, et » laissa toujours, par sa lenteur, aux forces ducales le temps »de se soutenir. Enfin la mauvaise foi du comte Francois » Carmagnola devint si évidente, qu’après un procès en » forme, il fut décapité à Venise, comme coupable de haute- » trahison. » |
On est stupéfait de voir citer en preuve de la culpabilité d’un homme un jugement secret des temps dont il s'agit, par un historien qui a si bien reconnu l’iniquité de ces jugemens , et qui prend tant de soin de la faire connaître à ses lecteurs. Sur le fait du renvoi des prisonniers, chacun peut voir l’inexactitude da récit que je viens de rapporter. Le comte de Carmagnola ne délivra pas tous les prisonniers, mais seulement quatre cents ; il ne délivra pas non plus les généraux, puisqu'il n’y en eut qu'un seul de pris, Malatesti, qui fut retenu. Il n’y a pas non plus d’exactitude à dire que les soldats furent renvoyés au duc : ils furent simplement mis en liberté. Enfin je ne vois pas pourquoi l’on se jette dans les conjectures pour expliquer la conduite de Carmagnola en cette occasion, quand il est connu qu'il ne fit que se conformer à un usage de guerre alors établi.
La catastrophe de Carmagnola fit beaucoup de bruit en Italie ; et il paraît que le Piemont, en particulier, en eut un vif ressentiment, et en garda un long souvenir, comme l'indique le trait suivant, raconté par Denina:.
Le premier soupçon qu’eurent les Vénitiens au sujet de. la ligue de Cambrai leur vint des rapports d'un de leurs agens à Milan, qui avait appris « qu’un çertain Charles » Giuffredo, Piémontais, l’un des secrétaires d'état du goy- »vernement de Milan, et au service du roi Louis, disait ssouvent parmi les gens qui étaient dans son intimité que »le temps était venu où la mort de spn compatriote Car- » magnola allait être amplement yengée. »
Si j'ai cité ce trait, ce n’est pas pour applaudir à un sentiment de vengeance et de patriotisme municipal, mais pour montrer avec quel intérêt on se souvenait de pe grand capitaine dans la noble et belliqueuse portion. de l'Italie qui le regardait plus particulièrement comme lai appartenant. |
Tels sont les événemens qui .ont été choisis pour en: faire la matière de la tragédie suivante-: on leur a eonservé leur ordre chronologique et leurs circonstances essentielles, ‘à cela près d’avoir supposé que la tentative d’assassinat
contre Carmagnola eut lieu à' Venise, tandis que ce. fut à Trévise.
' Rivoluzioni d’Italia, x, 1.