‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 125 sur 168 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

( Jardin du monastère de Saint-Sauveur, à Brescia. )

HERMAN GARDE, soutenue par deux femmes; HANSBERGHE.

| ci HERMANGARDE.

Ici, ici, sous ce tilleul. (Elle se place, pour se reposer, sur un siége.) Oh! que ce premier rayon d’avril est aimable ! qu'il se réfléchit doucement sur les feuilles nouvelles! Ah! je comprends à cette heure pourquoi il cherche le soleil avec tant d'empressement celui qui, courbé d'âge, sent la vie lui échapper. Mille grâces vous soient rendues, chères sœurs, à vous qui avez soutenu mes pas défaillans, pour m'aider à satisfaire le désir qui m’a pris aujourd’hui de me rassasier encore une fois de cet air suave, au souffle duquel j'ai commencé à vivre; de m’asseoir une fois encore sous l’azur de mon ciel natal, et d'en contempler la riante étendue, aussi loin que peuvent s'étendre mes regards. Et toi, chère Hansberghe, ma sœur, toi, la mère des vierges de ce saint monastère, veux-tu m’é-

LS

ADELGHIS. | 213

couter? j'ai quelque chose à te dire. (Elle tend la main à Hansberghe, qui s’assied à côté d’elle : les autres sœurs se retirent à l'écart.) Le terme approche, le terme de tes soins et de mes souffrances. Ah! le Seigneur dispense les peines avec mesure; j’éprouve je . ne sais quel paisible accablement, avant- coureur du dernier repos. Ma jeunesse domptée a cessé de se débattre contre l’heure de Dieu, et mon âme, déjà vieille de douleur, se dégage de ses liens plus doucement que je ne l'aurais espéré. L'heure est venue de te faire mes dernières prières : recueille les paroles solennelles, les vœux suprêmes d'une mourante; garde-les en dépôt dans ton cœur, et transmets-les un jour à ceux que je laisse après moi. Mais.ue sois donc | pas ainsi troublée , ma sœur ; ne me regarde donc

pas d’un air si triste. Eh! ne le comprends-tu

pas? Dieu a pitié de moi. Voudrais-tu qu’il me laissât vivre pour être témoin du désastre de Brescia, pour voir autour de ses murs l’ennemi que tu sais? Voudrais-tu que je fusse condamnée à cette dernière épreuve ?

HANSBERGHE.

Chère infortunée, ne sois pas si prompte à t’alarmer ; la guerre est loin encore de nos rem parts. Toutes les forces de notre cruel ennemi

sont, pour le moment, tournées contre Vérone et

244 ADÉLGHIS.

contre Pavie ,; défendues chacune par un de nos rois et par des sdldats fidèles. Dieu, je l'espère , ne permettra pas qu'elles succombent. Notre illustre cousin , l’intrépide Baude, et Ansvald, notre saint évêque, ont rassemblé ici tous les hommes de guerre des bords du Bénac et des vallées voisines , et ont tout préparé pour une défense à mort. Ainsi donc, Pavie et Vérone fussent-elles prises, l'ennemi aurait encore des combats à livrer....

HERMANGARDE

Je n'en saurai rien.... Je serai délivrée alors des cruelles affections de la terre, je serai hors des piéges de l'espérance. Je prierai alors pour mon pére, pour mon cher Adelghis, pour toi, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui font souffrir, pour tous. Écoute donc mes dernières volontés, Hansberghe. Quand tu reverras mon père et mon frère { oh! puisse cette joie ne pas vous être refusée ! ), dis-leur qu’au terme de la vie, au moment où tout s’oublie, je gardais chèrement le souvenir de ce jour où ils accueillirent avec tant d'amour et de bonté une malheureuse qui revenait àeux, tremblante, humiliée, répudiée; disleur que mes plus ardentes prières, que toutes mes prières au Seigneur ont été pour leur trionnphe, et que, si elles ne sont pas exaucées, ce

Page 1