‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 128 sur 168 · PREMIÈRE SŒUR · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SŒUR

Elle rouvre les yeux. .

Quels regards! Dieu! quels regards! de quoi

sommes-nous menacées ?

HERMANGARDE, en délire.

Ecuyers! chassez donc cette femme. Ne voyezvous pas avec quelle audace elle approche du roi; comme elle veut lui prendre la main? |

HANSBERGHE.

Réveille-toi , reviens à toi, Hermangarde ; pe parle pas de la sorte; invoque le:nom de Dieu, et chasse les fantômes qui t'ebsèdent.

HERMANGARDR, endélire. o‘

O Charles, ne ta souffre donc pas à tes côtés. Regarde-la seulement, et ton règard la fera fuir, j'en suis bien sûre; car il me trouble et m'intimide moi-même, ce regard sévère, moi ton

290 ADELGHIS.

épouse, moi qui ne fus jamais coupable envers toi, pas même d’une vague pensée. Mais, ciel! que vois-je ? tu lui souris ? ah ! cesse, par pitié, cesse ce jeu cruel : il me tue. Oui, sans doute, tu le peux, Charles; tu peux me faire mourir de douleur, mais quelle gloire t'en reviendrait-il ? et ne finirais-tu pas par en être affligé toi-même? Ab! mon amour est un amour terrible : tu ne le connais pas; je ne te l’ai pas montré tout entier. Tu étais à moi : je me taisais, dans la sécurité de mon bonheur , et mes chastes lèvres n'auraient jamais osé s'ouvrir pour te révéler toute l'ivresse de mon cœur. Chasse-la donc, je t'en conjure. J'ai peur d'elle comme d'un serpent ; son regard est du poison. Ne suis-je pas . seule, faible , étrangère ici? et tu n'es pas mon unique ami? Ah! si je fus à toi, si tu éprouvas jamais par moi quelque doux transport , ne me tiens pas plus long-temps suppliante en présence de cette foule moqueuse.... O ciel!”il fuit, il fuit dans ses bras.... Je meurs....

HANSBERGHE.

Et tu me fais mourir. | HERMANGARDE , en délire.

Où est Bertrade, la bonne Bertrade ? je veux la voir. O Bertrade! toi, de ta famille la première que j'ai vue, la première que j'ai aimée , sais-tu

ACTE IV, SCENE I. | 251 ce qui m'arrive, le sais-tu ? Parle-moi un peu, je t'en conjure : je hais toute voix et toute face humaine; mais à ton aspect, mais dans tes bras, je retrouve une sorte de vie, je goùte je ne sais quelle joie pleine d’amertume qui ressemble à l'amour. Laisse-moi donc te regarder , m'asseoir près de toi : je suis si fatiguée! Je ne te quitte plus : je veux cacher mon visage dans ton sein, et pleurer ; car avec toi je puis pleurer.... Ah! ne t'en va pas; promets-moi de ne pas me quit- | ter que je ne me sois enivrée de mes Iarmes.... Tu n'as pas long-temps à me supporter , et tu m'àimais tant! Oh! quels agréables jours nous avons passés ensemble! t'en souvient-il? Nous traversionslesmontagnes, les forêts , les rivières ; et l’enchantement du réveil doublait à chaque nouvelle aurore. O jours de délices !... mais ne m'en parle plus, par pitié... Le ciel sait si j'aurais cru jamais qu'il pùt entrer tant de joie et tant d’affliction dans une âme humaine ! Tu pleures aussi: ah! veux-tu me consoler? appelle-moi ta fille : à ce nom, mon cœur nage dans une plénitude de douleur où il finit par se perdre et s'éteindre.... 2

| ( Elle retombe en léthargie.) — Oh! que nemourait-elle quelques heures plus tôt!

252 ADELGHIS.

HERMANGARDE, en délire.

Mais si c'était un:songe ! un songe qui se dissipàt comme une vapeur, au premier rayon de l'aube !.;. Si je me réveillais avec angoisse, inondée de larmes ; et si Charles, après m'avoir demandé la cause de ma peine , me querellait, en souriant, de mes soupçons ?..…

( Elle retombe en léthargie. ) . HANSBERGHE.

| Vierge du ciel, viens au secours de cette af-

fligéel PREMIÈRE SŒUR.

Vois ! le calme renaît peu à peu sur son visage! son cœur ne tressaille plus sous la main.

HANSBERGHE.

Hermangarde! Hermangarde!

HERMANGARDE , se réveillant.

Qui m'appelle ?

HANSBERGHE.

Reconnais-moi : je suis Hansberghe , je suis ta sceur; ces femmes sont les tiennes, et voici nos pieuses sœurs qui prient pour toi.

HERMANGARDE

Que le ciel vous bénisse toutes ! Ah ! oui, voici des visages qui respirent la bienveillance et la paix. Je me.réveille d’un songe affreux.

Page 1