‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 14 sur 168 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

tout ce que je suis est à vous; et s’il y eut jamais une conjoncture où il me fut permis d’attribuer quelque valeur à mes conseils , c'est assurément celle-ci. Je suis prêt à vous les offrir ; mais qu'il me soit permis auparavant de vous dire quelques mots de moi, et de ‘vous ouvrir une âme qui ne désire rien si ardeniment que d'être bien connue.

LE DOGE

Parlez : rien de ce qui vous intéresse ne peut être indifférent à cette assemblée.

Sérénissime doge, sénateurs, tel est le malheur de ma position, que je ne puis vous donner des preuves de ma reconnaissance et de ma fidélité, à moins de traiter en ennemi l’homme qui fut un temps mon maître. Si je tenais encore au duc Visconti par le moindre devoir, plutôt que d'y manquer et de m’avilir ainsi à mes propres yeux, je fuirais l’ombre glorieuse de vos enseignes, et me résignerais à l’inaction et à l'obscurité. Mais il n’y a point de doute dans ma conscience sur le parti que j'ai embrassé : il est juste, il est honorable; j'ignore seulement si les hommes l’estimeront tel. O bienheureux celui devant qui le sentier de l’honneur s'ouvre si. bien tracé , si distinct de celui du blâme , qu'il

puisse fournir sa carrière d'homme avec la certitude d’être applaudi par les bons, et de ne pas réjouir de sa chute les regards jaloux des ennemis qui l'épient! Tel n'est point mon partage : je me lance dans une voie d'où je risque, il faut bien me l'avouer, d’emporter le- titre odieux d’ingrat, l’insupportable nom de traître. C’est l’usage des puissances de s’approprier, au besoin, le fruit du crime et de prodiguer au criminel les recompenses.... et le mépris; je le sais. Moi, je ne sers personne à ce prix; et la plus haute, l'unique récompense où j’aspire, c'est votre estime, c’est l'estime de toute âme bien née; et jose assurer qu'elle m'est due. Oui, sénateurs, je le proteste devant vous ; je suis et me sens quitte de toute obligation envers le duc de Milan. S'il y a quelqu'un qui ait pesé les services réciproques qui ont eu lieu éntre lui et moi, qu'il dise lequel de nous deux est resté le débiteur de l’autre. Mais laissons ces calculs : j’ai été fidèle au duc aussi long-temps que j'ai été près de lui, et ne l’ai abandonné que lorsqu'il m'y a contraint. Dépouillé par lui du grade que j'avais gagné au . prix de mon sang, j'essayai de me plaindre ; je l’essayai en vain : mes ennemis s'étaient postés entre son trône et moi, et je ne tardai pas à m'a-

percevoir que ma vie elle-même était en péril à

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