ACTE I, SCENE III
cepter l’alliance des Florentins , de déclarer sans délai la guerre au duc, et de donner au comte de Carmagnola le commandement de nos armées.
MARINO
Je ne me lève point pour. parler contre une guerre juste et nécessaire, mais pour demander que l’on pèse bien les moyens de la faire avec succès; et la moitié du succès tient au choix du capitaine. Le comte a, je le sais, parmi nous beaucoup d’amis , mais dont aucun, je m’assure, ne le préfère à la patrie. Quant à moi, là où il s’agit de l’intérét de celle-ci, toute autre considération s'évanouit à mes yeux. Je le dirai donc, et le dirai pénétré du regret de me trouver sur ce point en opposition avec vous, sérénissime doge, le comte de Carmagnola n’est point le général que réclame la dignité de cet état. Je ne recherche point pourquoi il a abandonné le duc de Milan : il a été offensé, soit; l’offense est irréparable, je le veux; je erois à toutes ses paroles: mais au moins faut-il les scruter ces paroles , car il s’y est montré tout entier; et si je les ai bien comprises, il me semble que la tâche de gouverner un général d’un orgueil si ombrageux, d'un caractère si absolu, ne serait pas pour nous une moindre affaire que celle même
de la guerre. Jusqu'ici notre soin principal fut de tenir nos subordonnés en respect: avec Carmagnola, il nous faudra commencer une bien autre étude ; il nous faudra apprendre à honorer dignement un capitaine tel que lui. Qu'il ait une fois la main sur la poignée de notre épée, pourrons-nous dire que nous nous sommes donné un serviteur? Qu'il nous arrive de juger autrement que lui de nos intérêts dans la guerre , quel est celui d’entre nous dont l’avis sera d’un poids à balancer le sien? Et s’il commet des fautes, s’il éprouve des revers (car après tout je ne le crois pas invincible), le dommageen tombera tout entier sur nous. Aurons-nous du moins la faculté ‘de nous plaindre? Je veux bien supposer que nous l’aurons ; mais si nos plaintes nous attirent
‘ des insultes et des mépris, que faire alors? Les endurer? ce parti serait, je le présume, trop amer pour vous. Les repousser? mais ne sera-ce pas lui fournir un prétexte de nous abandonner avec éclat au milieu de nos entreprises et au pire de nos affaires? Qui vous assure qu’il ne courra pas offrir son bras à un nouveau maître, au premier prince qui voudra l’accueillir , à notre ennemi peut-être , aux oreilles duquel il ne manquera pas de faire sonner bien haut ses services, notre ingratitude.... et nos secrets ?