ACTE I, SCÈNE III
LE DOGE. a Qui, Carmagnola a quitté un maître ; mais quel maître ? Un prince qui tenait de lui ses états, et qui dès lors semblait à peine son égal; un prince circonvenu par quelques favoris soigneusement élus entre les plus vils de leur espèce ; un lâche qui, dénué de toute prudence, même de celle de la peur, ne sachant pas dissimuler et laisser mûrir l'occasion de contenter sa haine, a fait le geste du coup avant de frapper , et sacrifié la vengeance au vain plaisir de la menace. Voilà l'homme dont le comte est devenu l’ennemi; mais, grâce au ciel, je ne vois. rien ici qui ressemble à un tel homme. Qu'un noble coursier, lancé dans la carriere, jette hors des arcons un cavalier inexpert et emporté, est-ce à dire qu'un cavalier habile et sur ses gardes doive renoncer à la chance de remporter le prix de la course, monté sur le fier animal?
MARINO. | Eh Bien donc, puisque le doge est si sûr de.
Carmagnola, je n’ai plus d’objections; je me borne à lui faire une question : veut-il être le garant du comte ?
LE DOGE
La question est précise , et précise sera la ‘réponse. Je ne veux étre le garant ni du comte ni
de personne; je réponds de mes actes et de, la bonne foi de mes conseils : voilà tout. Du reste, ai-je proposé au sénat de se fier areuglément au comte , de mettre l’état à sa discrétion ? Il mar chera dans le droit chemin, je l'espère ; mais s'il est jamais tenté de s'engager dans les voies de la trahison, n’avons-nous pas des yeux qui veilleront , des bras qui frapperont pour nous ?
MARCO. | Pourquoi attrister par des méfiances' le début d’une si belle entreprise ? pourquoi rêver des châtimens et des dangers là où il ne doit être question que de services et de gratitude ? de ne m'arrête pas à considérer que le comte ne peut avoir d'autre intérêt que le nôtre : nous avons, ce me semble , une meilleure garantie de sa foi ; c'est la gloire dont il est déjà en possession , et celle à laquelle aspire encore son cœur fier et généreux. Qu'il veuille jamais déchoîr de la hauteur de ses idées à des bassesses vulgaires , cela nè saurait être. Si donc la prudence l'exige, ayons l'œil ouvert, mais que notre cœur repose dans la confiance ; et puisqu'en un besoin si grave , et pour une cause si.juste, le ciel nous envoie un auxiliaire tel que Carmagnola, qu'il soit accueilli par nous de l’air et avec de sentiment dont on reçoit en pur don un bien inespéré.