LES DEUX COMMISSAIRES
SECOND COMMISSAIRE
L'avez-vous vu ? l’avez-vous entendu P Pensezvous encore queje suis trop prompt à m'alarmer ? que ce sont les discours des envieux, d'anciens soupçons, la haine peut-être, qui m’empéchent d'être justeenvers te comte ? qu'il est iraseible et
ACTE III, SCÈNE IV. 79 superbe , mais loyal? Persistez-vous à dire qu'il faut lui demander des services et non des actes de complaisance; et vous paraît-il toujours qu'il n'y ait pas lieu à deuter de son obéissance dans un cas décisif où nous aurions à lui commander quelque chose dè nécessaire ?
PREMIER COMMISSAIRE
Vous ne savez pas tout encore : je lui ai dit combien nous désirions qu'il poursuivit les vaincus, et il a refusé.
SECOND COMMISSAIRE
Sous quel prétexte ?
PREMIER COMMISSAIRE
Il veut, dit-il, s'assurer des forteresses ; il craint....
SECOND COMMISSAIRE
Le voilà devenu tout d’un coup bien circonspect !.. après une victoire !... |
PREMIER COMMISSAIRE
Ses paroles ine sant sorties de.sa boudhe qu'avec effort. Elles avaient l'air d’une réponse évasive faite à contre-cœur à un importun qui veut à tout prix pénétrer un secret qui ne le concerne pas.
SECOND COMMISSAIRE
Mais enfin l’a-t-il laissé percer, son secret ? et
So LE COMTE DE CARMAGNOLA.
le motif qu'il allègue vous paraît-il son vrai motifs PREMIER COMMISSAIRE.
Je ne sais ; je n’ai pas eu le loisir d'y prendre garde. Tout ce dont je suis sûr, c’est d'avoir été aux prises avec un audacieux, et d’avoir entendu des paroles étranges pour nos pareils.
SECOND COMMISSAIRE
Serait-il possible ?.... Viserait-il plutôt à effrayer qu’à perdre son ancien maître, ce maître la créature de ses exploits , le premier homme qui lui ait prodigué les honneurs? Voudrait-il seulement rappeler au duc ce qu'il fut pour lui, lui faire sentir ce qu'il peut être contre, et ménager ses hostilités de manière à lui faire espérer et désirer de l'avoir de nouveau pour ami? Et comment croire en effet qu'il ait franchement détaché ses affections d’un trône qu'il a relevé de la poussière , et dont il occupait le plus haut degré, près de celui qu'il y a fait asseoir ? Un duc incapable de soutenir le poids de la cuirasse , et cependant avide de conquêtes, qui, ne pouvant pas plus se passer du conseil que du bras d'un autre ; consulte d'abord ‘son général, auquel il commande ensuite d'exécuter ce que ce général lui-même a conseillé, ne doit-il pas sembler à un chef de soldats un maître plus agréable qu'un
s—— - se —. -
ACTE III, SCENE IV. 81 sénat vigilant, moins jaloux d’acquérir que de conserver , et dont le premier souci est de gouverner en effet , et non de paraître gouverner?
PREMIER COMMISSAIRE
Je ne sais, mais je crains tout de la part d’un tel homme.
SECOND COMMISSAIRE
‘ Gachons bien notre inquiétude : son arrogance et nos propres découvertes nous apprendront bientôt quels sont ses projets, ou nous fourniront du moins de nouvelles lumières pour les pénétrer. À coup sûr il conspire : or celui qui conspire, tout rempli de ce qu’il médite, et se voyant déjà où il veut être , parle toujours d’un ton de bravade, lors même qu'il n'a pas l'intention de braver ; et tout homme qui méprise ouvertement son maître actuel en a déjà choisi un autre dans son cœur, ou projette de n’en plus avoir. Non.
Carmagnola n’est pas complétement détaché de
Philippe ; non, il n’est pas devenu étranger à la famille qui lui a donné son épouse. Le nœud qui l’a uni à cette famille lui estcher encore. Eh! .comment hairait-il le sang des Visconti? Ce sang n'est-il pas mélé au sien, dans les veines de.sa fille, de cette fille qui possède une si grande part de son cœur ?
PREMIER COMMISSAIRE
Comme il a parlé! avec quelle promptitude il a passé de la colère au mépris! quel calme insolent dans sa désobéissance! Sommes-nous dans notre camp? sommes-nous les députés du sénat de Venise ? Est-il bien vrai que ce sont nos ennemis qui ont été vaincus et prisonniers ? Ils avaient l'air plus assuré que nous! Ne serions-nous donc venus ici que pour être les témoins de tout ce qu'il peut oser , que pour lui fournir l’occasion de repousser avec le même dédain nos félicitations et nos prières? Non, non, cela ne saurait être : quel parti prenons-nous ?
SECOND COMMISSAIRE
Eh! y en a-t-il déux? y en a-t-il d'autre que de dissimuler et de souffrir ?-Il faut nous borner à nous plaindre d’une offense qu'il ne se persuaderait jamais que nous ayons oubliée, et lui offrir ainsi un moyen de nous faire.telle réparation que bon lui semblera. Il faut tout agréer de sa part, ne lui demander que des choses que nous soyons sûrs d'obtenir , et ne lui montrer que le degré d'opposition convenable pour donner du prix et un air de conviction à notre condescendance obligée sur tout le reste. En un mot, gardons-nous bien de le contraindre à se déclarer. En attendant, ayons l'œil ouvert, infor-