‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 67 sur 168 · ANTOINETTE, MATHILDE, LE COMTE, - GONZAGA · texte numérisé non relu

ANTOINETTE, MATHILDE, LE COMTE, - GONZAGA

ANTOINETTE

Cher époux!

MATHILDE

Mon pére!

ANTOINETTE

Voilà donc comrhe tu nous es rendu! voilà donc le moment si désiré !...

LE COMTE. | Infortunées ! si ce moment est affréux pout moi, c’est, que le ciel m’en soit témoin, c’est à cause de vous. Il y a long-temps que jé regarde la mort en face, et je suis accoutumé à l’âttendre; mais j'ai besoin de courage pour vous quitter, et vous ne voudrez pas me l'ôter, n'est-ce pas?

| Lorsque Dieu laisse tomber le malheur sur les bons, il donne aussi la force de le supporter. Oh! qu'il vous accorde toute celle qui vous est nécessaire ! Ce dernier embrassement est encore une faveur du ciel; sachons en jouir, Tu pleures, ma fille! et toi aussi, chère épouse!...

AGTE V, SCÈNE V. 123

Ah! quand je te demandai d’ètrè à moi, tes jours

séreins coulaient en paix...; tu étais heureuse, et

je t'appelai au partage d’une orageuse destinée. O

que cette idée me rendla mort cruelle ! quie je vou-

drais ne pas savoir à quelles douleurs je te livre! ANTOINETTE.

O cher époux! l’époux de mes beaux jours, et par qui j'ai eu de beaux jours , connais le fond de mon cœur: je souffre plus qu'il ne faut pour mourir, et je ne puis concevoir le souhait de n’avoir pas été à toi.

Je le sais, chere épousé; je sais ce que je perds... Ah! ne me le fais pas trop sentir.en ce moment.

MATHILDE

O les assassine!

Ne parle pas ainsi, ma douce Mathilde ; laisse là les tristes etnportemens de la vengeance et de la hainé : ton âme innocente ne doit point les connaître; ils ne doivent point troubler cette dernière héure : c'est une heure sacrée. L'’injustice que l'on me.fait est grande; mais pardonnela, et tu verras qu'il reste encore des biens véritables au sein des maux... La mort! eh bien, la mort? que peut faire de pire l'ennemi le plus *

cruel que l’accélérer un peu? Ce ne sont pas, oh! non, ce ne sont pas les hommes qui ont fait la mort: de leur part elle serait une rage, elle serait quelque chose d'intolérable ; mais elle vient du ciel, et le ciel y méle des consolations que l'homme ne peut ni donner, ni ravir. Chère amie, chère enfant, écoutez bien mes dernières paroles : votre coeur, je le vois, les trouve amères; mais le temps viendra où vous éprouverez une certaine douceur à vous les rappeler.... Toi, tendre épouse , résigne-toi à vivre ; sois plus forte que la douleur, et ne laisse pas cette infortunée complétement orpheline. Hâte-toi de quitter ce pays avec elle; ramène-la aux tiens ; elle est leur sang, et tu leur fus autrefois si chère ! Devenue l'épouse de leur ennemi, tu fus moins aimée d'eux , il est vrai ; etles cruels ressentimens de la politique ont régné long-temps entre Carmagnola et Visconti. Mais tu reviendras à tes proches malheureuse , séparée de l'objet de leur inimitié ; c'est assez : la mort est un grand réconciliateur. Et toi, Mathilde, toi, pure et charmante fleur, dont l’idée me ravissait jusque dans les alarmes de la guerre, tu baisses la tête, comme pour eéviter l'ouragan qui gronde sur toi; tu trembles , et ton sein résiste à peine aux sanglots qui le soulèvent; je sens tes larmes brülantes sur ma poi-

ACTE V, SCENE Ve : 125 trine , et je ne puis te dire: Ne pleure pas. Tu sembles implorer ma pitié. Ah! chère enfant, ton père ne péut rien :pour toi; mais il:y a dans le ciel un père pour les orphelins < confie-toi en lui, et vis pour. attendre, sinon d'heureux jours, au moins des jours traüquilles: Qui, le ciel te garde sa paix : aurait-il versé des: torrens d’amertuime sur le matin de ta vie, s'il ne réservait sa pitié pour le reste? Vis, et console:ta pauvre: mère : puisse-t-elle te trouver un jour. pour proteeteur un époux digne de toi! Gonzaga, voici ma main, cette main que tu as,sauyent pressée dela tienne le matin des jours de bataille, de ces jours où nous ne savions pas si nous nous reverrions le soir ; la voici : veux-tu la serrer encore une fois , et me donner ta parole de servir de guide et de défenseur àces deux infortunées, jusqu’à ce qui elles soient rendues dans leur famille ? :

GONZAGA

Je te le promets. rt tt tt LE COMTÉ. “

Il suffit; je te remercie. Si tu retournes au. camp, salue pour moi nos frères d’armes, et disleur que je:meurs innecent: Tu peux bien le leur attester, toi qui as vu toutes mes actions, qui as su toutes mes pensées. Dis-leur que jamais la moindre tache de trahison n'a terni: l'éclat de

mon épée ; que c'est moi qui ai ‘été trahi. Encore un mot : quand les trompettes sonneront , quand les enseignes flotteront déployées , donne alors un souvenir à ton ancien compagnon ; et le lendemain dela bataille, lorsque sur.la plaine easanglantée ,, accompagné par les chants funèbres de l’armée , le prêtre offrira au ciel le sacrifice saint pour les morts, nommez-moi dans vos prières; car moi aussi je voulais et j'espérais mourir sur le champ de bataille.

ANTOINETTE

Aie pitié de nous, grand Dieu! :

Antoinette , Mathilde, l'heure approche ; 3 il. faut se quitter...

MATHILDE

Non, mon pére » non, pas encore,...

Eh bien , encore une fois donc, que je vpus presse encore une fois contre mon sein, et par | pitié retire£-vous.

ANTOINETTE

OR non, il faudra nous .séparer par la.force. (On entend s'approcher des hommes armés.) | ‘| MATHILDS.

Ah! quel bruit !

PA

Page 1