‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 69 sur 168 · INTITULÉE · texte numérisé non relu

INTITULÉE

Traduit de l’allemand, et.tiré du recueil périodique : Sur PArt et l'Antiquité (Ueber Kunst und Alterthum ), publié è Stuttgart, par Goethe ( 2° vol., 3° cahier, p. 35-65 ).

Cerre tragédie, que nous avions déjà précédemment annoncée, mérite, à tous égards, que nous y revenions aujourd’hui pour l’examiner de plus près. Dès le début de sa préface, l’auteur exprime le vœu-de n'être jugé que sur ce qu'il s’est proposé; c’est une concession que nous lui faisons volontiers, tout véritable ouvrage de l’art, ainsi que toute saine production de la nature, devant être apprécié en lui-même. Il indique ensuite de quelle manière il pense qu'il faut procéder dans ce jugement. L’on doit d’abord , suivant lui, bien reconnaître le but que s’est tracé le poëte, voir, en second lieu, si ce but est intéressant et raisonnable, et décider après s’il a été atteint. Conformément à ces vues de M. Manzoni, nous avons commencé par nous faire, autant que nous l’avons pu, une idée précise de son dessein. Considérant ensuite ce dessein, nous l'avons trouvé intéressant et conforme à ce qu’exigent la nature et

EXAMEN DE LA TRAGÉDIE, etc. 129

l'an, et nous nous sommes: enfin convaincus, par l'examen le .plus scrupuleux, qu'il a rempli en maître la tiche qu’il s'était prescrite. A cette déclaration il semble qu'il ne resterait rien à ajouter, de notre part; si ce n’est le sowhait de voir tous les amateurs dela littérature italienne lire la pièce de M. Manzoni avec lemême soin que nous, l’apprécier avec | la même franchise, et èn demeurer! aussi satisfaits. |

Mais le système, dans lequel a été conçu et composé cet ouvragé. ayant des. adversaires en Italie, et pouvant -dussi u’être pas selon le: goût de-tout le monde en Allemagne même., c'est une obligafiòn. pour. nous: de motiver l'éloge sans restriction qu’il.nous:semble mériter, et de montrer comment, id’après Le désir, et. l’idée de l’auteur, nous dé . duisons. directement notre éloge:de l'ouvrage lui-même. |‘ .: Dans .sh: préfacd déjà vitée, ‘M. Manzoni. déclare’ nette went qu'il: s’est affranchi des règles rigoureuses: dò. l'amité de.temps et de lieu : il allègué en sa faveuriles argumens de Guillaume Schagel, qu'il regardé comme décisifs, etfait ” voir les inconvéniens quisont résultés de la prétention dé ciscanscrire l'action, dramatique. dans des iligrites "trop prés cises.ettrop:éiroites. Il.p'y a sans doute, dans tout cela rien de nouveau: nù .dé contestable:peur un leteur alfdi mand; toutefais les réflexionsride M. Manztritrlr-desbus n’en :sonk .pas.moains intéressantes pour; un ‘Allemand mnême ;!«arbien que la question à laquelle elles ont rapport, depuis lepg-temps discutéé: parmi: nous, y soit'aus jaurdk hui :résolue, on -pe’sautait géanmoiris M degardei comme épuisés. Un homme de ‘talent qui est obligé‘ de

soutenir de nouveau. et dans des circonstances nouvelles, une vérité ancienne, ne peut guère manquer de la rajeunir

par quelque oôté, et d'opposer à ceux qui la combattent des

argumens encore intacts. Aussi M. Manzoni a-t-il trouvé à

dire , en faveur de la thèse dont il s’agit ici, des choses

neuves qui doivent frapper la raison de tous, et plaire à

ceux même qui étaient déjà convaineus.

A la suite de cette préface vient uno notice historique à part, où l'auteur a rassemblé les faits indispensables pour donner une idée de l'époque où il a pris son sujet, et des personnages qui cut figuré dans l'histoire de cette époque.

Le eomte de Carmagnola, né vers 1590, devenu, de pêtre , saldat aventurier, s'élève rapidement de grade en grade jusqu’au poste de gènéralissime des armées de Jean- Marie. Visconti. duo de Milan, dont il étend et assure la domination par ses victoires, et qui, tn récompense, le comble d’honneurs, et va jusqu'à lui donner pour femme sane de ses parentes. . Mais l’humeur turbulénte et fibre de l'heureux aventurier , son irrésistible besoin d’agir et de se pousser en avant, ne tardent pas à le brouilier, sans espoir de réconciliation, avec son patron et son maître ; et ilpasse , en 1425, au service des Vénitiens. =. :

Dans ces temps de’ désordre et de discorde, tout homme qui se sentait quelque force de vorps et d'âme, avide de la déployer, se livrait «ous le moindre prétente au-plaisir de guerroyer avec'un petit nombre de compagnons, tantôt pour squ propre compte, tantôt pour celui d'un autre. La milice était devenue uh pur trafic ; les gens .de guerre se

DU COMTE DE CARMAGNOLA. 131 lanaient de côté et d'autre, selon leur caprice ou leur avantage, et traitaient pour leurs services, comme des ouvriers pour leur travail, Ils s’engageaient par bandes détachées, et avec divers grades, au premier chef de leur goût, à eslui qui, par sa bravoure, son expérience et son habileté, avait su leur inspirer de la confiance ; et celui-ci, de son côté, se louait, avee eux, à un prince, à une ville, à quiconque avait kespin de lui.

Tout se faisait alors par des motifs de personnalité, et d’éne personnalité énergique , impérieuse, qui dédaignait les déguisemens et ne transigeait point avec les obstaoles ; de sorte que nulaventurienne s’engageait jamais dins une eateepriae pour le compte d'autrui que par calcul et pour son propre avantage. Ce qui pourrait sembler fort étrange dans ce système de milice, bien qu’au fond rien n’y fût si naturel ; c’sst que tous ces guerriers stipendiaizes , depuiale général jusqu'au soldat, lorsmême qu'ils se trouvaient en face les uns des autres, dans deux armées différentes, ne se rogardaïent pas eomme eanemia : ils se commaissaiant déjà pour avoir combattu plus d’une fois ensamble, et s'attendaient toujours à se trouver de mouveau sous les mêmes enseignes. On n'en venait donc pas tout de suite à des comhats à outrance; on se demandait toujours, au moment d'attaquer, quels étaient ceux qu'il s’agissait de repousser, do mettre en déroute ou de faire prisonniers : de là tant de batailles simulées, dont l’histoire fait voir la pernicieuse in fluence sur des guerres importantes qui avaient été heureuses au début. De cette manière évagive et indécise de

traiter les intérêts publics résultaient à chaque instant des contre-temps et des périls. On avait les plus grands ménagemens pour les prisonniers, et chaque capitaine s’arrogeait le droit de mettre en liberté ceux qu'il avait faits. Il y a apparence que l’on s'était borné d’abord à favoriser d’anciens compagnons d'armes qui s'étaient trouvés accidentellement du côté de l’ennemi ; mais peu à peu l’indulgence s'était étendue et avait fini par être obligée et générale. De même que les chefs de corps relfichaient leurs prisonniers sans consulter le général, celui - ci renvoyait les siens à l’insu du prince, ou même contre sa volonté; et de tels actes d’insubordination, compliqués de beaucoup d’au-

‘tres non moins fâcheux , compromettaient incessamment l'issue de toute guerre.

Ce n’était pas tout; chaque condottiero avait toujours, à part du but de celui à la solde duquel il se mettait, son but particulier , qui était d’amasser assez de richesses , de s’attirer assez de considération et de crédit, pour avoir la chance de passer, comme tant d’autres avant lui ou à côté de lui, du service d’un chef temporaire et purement militaire, à celui d’un seigneur constitué , ayant desterres, des sujets ,. et puissant en paix comme en guerre. De là les défiances ,

les haïnes et les ruptures toujours prêtes à éclater entre le stipendiaire et son chef.

Que l’on se figure maintenant, dans Carmagnola , un de ces héros à gages, qui aspire avec orgueil à être quelque chose par lui-même, mais qui n’a rien de tout ce qu'il lui faudrait, dans sa position, pour parvenir à ses fins; qui,

os

loin de savoir dissimuler, paraître souple et complaisant à propos, ne peut maîtriser un instant son humeur turbu-

lente, altière et. despotique.. Il n’est pas difficile de pressentir la lutte qui doit infailliblement s’élever entre un caractère. si violent, si absglu, et. une autorité d’une prudence aussi ombrageuse que celle du sénat vénitien; de sorte que l’on deméle tout de suite ce qu'il y a de fatal et de tragique dans la position dont les incidens et la catastrophe constituent la pièce de M. Manzoni. Deux intérêts aussi distincts , aussi opposés entre eux que l'ont presque : toujours été la toge et le harnais y sont mis en jeu dans divers personnages ; ils y sont développés et caractérisés avec un talent supérieur, et de la seule manière que com- . portait la forme adoptée par l’auteur, laquelle se trouve f ainsi pleinement justifiée et mise à l’abri de toute objection. Mais afin de procéder avec ordre et clarté dans l’examen ultérieur de cette tragédie, nous allons d’abord en indiquer la marche, scène par scène.

ACTE I.— Le doge de Venise expose au sénat l’affaire à l’ordre du jour : les Florentins demandent à s’allier avec la république contre le duc de Milan. Lesenvoyés de celui-ci tâchent au contraire. de maintenir la paix, et sont restés, dans cette vue, à Venise, où se trouve aussi Carmagnola, comme . simple particulier, mais avec la chance d'être nommé général des troupes vénitiennes. On attente à sa vie, et il se déeouvre que.c’est à l’instigation des envoyés milanais; de sorte que l’on peut tenir dès lors pour impossible toute ré- «onciliation entre le duc et Carmagnola. :

ai

Scëxe n. — Celui-ci; ppelé devant le sénat, y manifeste son carattere, ses prinèipes et ses sentimens ,

Scknk m. — Il se retiie, et le doge met ‘en délibération la question de savoir s'il'conviènt de l’élire géhéral. Le sémateur Marino se déclare pour la négative, en politique soupçonneux etprévoyant ; mais un autre sénateur, Marco, prénd avec Chaleur et àvec confiance le parti du comte. La scène se terinine au moment où le sénat va voter sur le parti à prendre.

Sckat rv. — Le comte est seul chez lui; Marco arrive, fui annünce que la guetre'est déclarée , et qu'il est nome général. Il saisit cétte occasion pour conjurer Carmagnola, avec toutes les fastances de l’ainitié, «de conténir désormais ce caractère emporté, vpiniâtré et liatutain, qui est son plus dangerenx ennerni, puisque c'est par là qu'il blesse tant d’hommes vaniteux et puissans. A partir d'ici, la situation générale des personnages vit clairement établie pour te spectateur : l’exposition est terminée, et nous ne craignons pas d'ajouter qu’elle est excellehte.

ACTE II. — Nous sommes transportés dans le camp du due de Milan, où plusieurs condottieri sont réunis sous le commandement de Malatesti. Couverts par des marais et des bois, il n’y a, pour arriver jasqu’à eux, d'autre che-

+ min qu’une étroite chaussée , ce qui rend leur position inat-

taguabie. Carmagnolà, trop habile pour songer à les ÿ for © cer, cherche à les irriter, à les mettre hors d'eux-mêmes, en les provoquant par de graves insultes et par des dome. mages partiels. Le piége réussit; les plus jeunes d’entre

DU COMTE DE CARMAGNOLA. 155 les chefs du camp ducal veulent que l’on aille chercher l’ennemi; Pergola, vieux et habile homme de guerre, est d’un avis contraire; d’autres sont indécis, et le général en chef n’a point la capatité qu’exigerait son poste. Il s’élère une querelle très vive, dans laquelde le véritable état des choses et le caractère des divers chefs de l’armée ducale se manifestent pleinement, et dont l'issue estle triomphe dé l'emportement et de la témérit sur la prudence. Toute cette scène est parfaite, et sérait à coup sûr d’un grand effet à la représentation.

Scksz u. — De ce camp tumultuenx nous passons dans la tente solitaire du comte. À peine eelui-ci a-t-il découvert l’état de son âme dans un monologue concis , que l’on abcourt l'informer de l'approche de l'ennemi, qui vient l’attaquer après aroirebandonné sa forte position. Les généraux en sous-ordre se sant réunis en un clin d'œil; Carmaguola leur donne en peu de mots et avec chaleur ses ordres précis , que chacun reçoit sans discussion , prôt à les exécuter avec joie et avec assurance.

Gette scène, courte, rapide, et pour ainsi dire grosse de faits, contraste admirablernent avec la précédente, où tout traîne en longueur , où tout est discussion et discorde ; et cette portion de la tragédie de M. Manzoni est l’une de celles où se montte le mieux le poëte éminent.

Sons ui. - Suit un chœur qui renferme en seite strophes un magnifique tableau de la bataille qui vient de be donner, et se termine par des lamentetions et des réflexions douloureuses sur les maux de la guerre, particulièrement entre des hommes de la même nation.

ACTE III.—Le comte est dans sa tente avec un commissaire de la république, qui, tout en le-félicitantsur sa vietoire, lui exprime le désir de la voir poursuivre avec ardeur, et de manière à en recueillir les fruits. Cet avis n’est pas celui du comte, qui met: ‘plus d’âpreté et de hauteur dans ses refus, à mesure que le commissaire sénatorial devient plus exprès dans sés demandes.

Scene 11. — La discussion commençait à s’exaspérer entre eux, lorsqu’arrive le second commissaire du sénat, pour se plaindre hautement de ce que chaque condottiero délivre les prisonniers qu'il a faits. Non-seulement le comte approuve cet usage devenu un droit à laguerre, mais, in-

formé que ses propres prisonniers ne sont point encore rel&chés , il les fait aussitôt venir, et leur rend la liberté à la face des commissaires, qu’il brave ainsi sans ménagement. Ce n’est pas tout : au moment où les prisonniers délivrés se retirent , il reconnaît parmi eux le fils de Pergola, de ce vieux et célèbre condottiero qui sert dans le camp ennemi ; il le traite de la manière la plus amicale, et le charge de témoigner de'sa part les mêmes seritimens à son père. En faut-il davantage pour exciter le mécontentement et les soupçons ?

Scène 11. — Les commissaires du sénat, demeurés seuls, réfléchissent et délibèrent : ils conviennent que le meilleur parti à prendre est de dissimuler, de paraître approuver tout ce que fera le comte, de lui montrer la plus complète déférence , mais de l’observer et de le dénoncer en secret.

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