‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 70 sur 168 · ACTE IV.— La scène est transportée à Venise, dans la · texte numérisé non relu

ACTE IV.— La scène est transportée à Venise, dans la

salle du conseil des Dix. Marco, l’ami du comte, y comparaît devant Marino, l’ennemi de ce dernier. On lui impute à délit sonaffection pour Carmagnola, dont la conduite , scrutée par la plus froide et la plus dure politique , est représentée comme criminelle , en dépit de tout ce que peut alléguer pour sa défense la plus noble et la plus pure amitié. Marco reçoit l’injonction de se rendre'sur-le-champ à Thessalonique, pour agir contre les Turcs; et on lui fait entendre qu’une punition si légère est une véritable grâce. Il comprend aussitôt que la perte du comte est irrévocablement résolue; il sent que nulle ruse, que nulle force humaines ne peuvent le sauver : le moindre mot, le plus léger indice, qui parviendraient à Carmagnola de la part de Marco , n’aboutiraient qu’à les perdre sur-le-champ tous les deux.

Scène 11. — Un monologue de Marco, dans cette situation embarrassante, est un tableau achevé des doutes et des’ tourmens de conscience les plus délicats et les plus profonds. i Sckne ni. — Le comte est dans sa tente, et s’entretient avec Gonzaga de sa situation. Plein de confiance en luimême, cohvaincu qu’il est nécessaire , il n’a pas le plus léger pressentiment du coup qu’on lui prépare. Il combat donc les défiances et les inquiétudes de son ami, et se montre résolu à apcepter l'invitation qui lui est faite par écrit de se rendre à Venise, ACTE V. — Le comte paraît devant le doge et le conseil des Dix : on a d’abord l’air de le consulter sur les condi-

tions de la paix que propose te dué de Milan; mais tes soupe cons et la rancune du sénat ne tardent pas à éclater : le masque de la dissinulation tombe; le comte est arrêté.

SCENE tr. -— La scène se passe dans la maison de Carma» gnola : sa femme et sa fille l’attendent; Gonzaga leur ap. porte la fatale nouvelle.

Sckmk ans. -— Le comte pataît encore une fois : il est dans

‘sa prison avec sa femme, sa fille et Gonzaga. Après de courts adieux, il est conduit à la mort,

Les opinions peuvent être partagées sur cette fhaniète d'amener et de distribuer les scènès d’une tragédie. Quant à nous, nbus avouerons qu'elle nous plaît par ce qu'elle ade caractéristique et d'original, et à cause de la faculté qu'elle donne au poéte d’être à la fois plein et rapide. De cette manière en effet un personnage succède à un personnagè, ua tableau à un tableau, un incident à un incident, sans préparation et sans complication. Aussi-bien que l'ensemble , chaque partie détachée s’expose sur<lc-champ d'elle-même, et concourtdistinctement à l'intégrité de l’action et à l'effet total. |

C’est par cette méthode que notre poëte, sans tronquer en rien son plan ni ses développemens, a réussi à être fort bourt. Ce qui caractérise son beau talent, c'est une manière d'envisager le monde moral franche, naturelle et iarge, à laquelte se prêtent sans effort le spectateur et le lecteur. | Par analogie, sa langue est simple, noble et pleine ; dégagée de sentences, c'est par des pensées vives et fottes, qui découlent directement de la situation des personnages ,

DU COMTE DE CARMAGNOLA. 139 qu0elle élève et charme l'imagination. L’impression totale de l’ouvrage èst une impression sérieuse et vraie, comme celle que laissent toujours les grands tableaux de la nature humaine.

Nous étant ainsi complu à faire connaître la marche et l'action de la pièce de M. Manzoni, on s’attend sans doute à nous voir traiter avec le même intérêt la partie des caractères. Il n’y a qu'à jeter un coup d'œù sue la liste des personnägès, pour deviner que l’auteur a affaire à an publie vétilleux, qu’il lui faut gagner peu à peu; car ce n'est pro bablement pas d’après sa conviction, ni d’après son senti: ment, qu'il a divisé ses personnages en deux classes, en per: sommes historiques et en personnes idbales. Après avoir exprimé aussi franchement que nous l’avons fait notre sa= tisfaction complite de son ouvrage, qu'il nous soit permis de luiconseiller de n’avoir plui recours à l’avenir à une semblable distinction. Il n’y a point, à proprement parier, de personnage historique en poésie; seulement, quand le poéte veut représenter le monde moral qu'il a conçu, il fait à certains individus qu'il rencontre dans l’histoire l'honneur de leur emprunter teurs noms, pour les appliquer aux êtres de sa création. Les figures tragiques de M. Manzoni, nous le disons à sa louange, sont toutes produites du même jet, toutes également idéales ; elles appartiennent collectivement à une certaine localité, à ume certaine époque du monde moral et politique, sans qu’au- Cune se distingue par des traits individuels. Cependant, et ‘ c’est en quoi uous devons encore admirer notre poëte, bien

que chacun de ces personnages soit l’expression d’une idée déterminée, chacun n’en ‘est pas moins doué d’une vie si complète et d’une vie tellement sienne, tellement distincte de toute autre, que s’il se rencontrait des acteurs .avec la figure, l’organe et le sentiment nécessaires pour jouer en perfection ces êtres poétiques, il serait impossible de ne pas les prendre pour des individus réels.

Entrons maintenant dans quelques particularités. Il nous reste peu de chose à dire du comte ; on le connaît déjà suffisamment, et l’on trouvera sans doute qu'il satisfait exactement à l’une des conditions exigées dans un héros tragique par les anciennes théories, celle de n’être pas irréprochable et parfait de tout point. Né dans la condition de pâtre, énergique et rude comme un homme de la nature, devenu grand par ses propres efforts, Carmagnola ne connaît d’autre règle et d'autre loi que sa volonté absolue...

On ne découvre en lui aucune trace de- culture morale, pas même de celle dont l’homme a toujours besoin pour son utilité personnelle. S'il est habile et ruse, ce n’est qu’à la guerre; car ayant un but politique, que l’on ne démêle cependant pas bien, il ne sait point prendre l'allure convenable pour l’atteindre : et nous devons encore ici remarquer le grand sens du poëte , qui nous peint un homme incomparable comme guerrier, succombant misérablement comme politique; semblable au navigateur.téméraire qui, dédaignant la boussole et la sonde, et s’obstinant, même en pleine tempéte, à voguerles voiles tendues, ne pourrait manquer de faire naufrage. a

-' A un homme de ce caractère, le poëte n’a dû et pu donner pour cortége que des partisans dévoués, étroitement scrrés autour de lui. Le plus intime de tous, celui qui combat toujours à ses côtés, Gonzaga, est un caractère calme, droit et loyal : occupé du salut de son ami, il prévoit les dangers qui le menacent , et les signale d’avance. C’est une fort belle scène que celle du quatrième acte, où Carmagnola, se réputant plus clairvoyant et plus sage que son compagnon , eritreprend de le rassurer ,'en homme qui se croit fort parce qu’il ne craint rien. Gonzaga, ne pouvant éclairer le héros, l’accompagne d'abord dans le péril , puis à la mort, et se charge après lui du soin de sa veuve et de sa fille. Orsini et Tolentino, deux autres des condottieri de Carmagnola, qui lui sont également dévoués , ne disent et n’ont besoin de dire .que très pea de mots, pour s’annoncer comme des hommes de caractère et d’action. :

En passant dans le camp ducal, nous y trouvons tout. le contraire de ce que nous venons de voir dans celui de Carmagnola. Le:genéral en chef Malatesti , est un homme sans capacité, d’abord irrésolu, mais qui, obligé de prendre un parti, se décide pour le plus hasardeux, entraîné par Sforza et Fortebraccio, qui donnent l’impatience des sol-

dats comme un argument sans réplique en faveur du pro- .

jet de livrer bataille. Pergola, vieilli dans les camps, plein d’expérience , et Torello, qui, moins âgé, voit cependant ce qu’il faudrait faire, sont réduits au silence. La résolution de combattre une fois prise , une réconciliation héroïque et franche met fin à la violente querelle qui s'était élevée

entre ces divers chefs. Aucun d'eux ne reparaît, après la défaite, parmi les prisonniers : an y trouve seulement le fils de Pergola, qui fournit à Carmagnola l’occasion d’exprimor avec une franchise magnanime la haute estime qu'il professe pour le vieux guerrier. |

Pénétrons un moment dans le sénat vénitien. Il est presidé par le doge, qui figure dans toute sa pureté la raison suprême de l’état, et qui est là ce qu'est dans la halanee la languette qui ohserve Péquilibre des: deux bassins qu’elle domine ; espèce de demi-dieu prévoyant sans méfianee, réfléchi sans être soucieux, et. penchant vers le parti de la bienveillance toutes les fois qu'il s'agit de prendre un parti, Marino représente le principe égoïste, exclusif et sévère de l'intérêt individuel ou lecal, principe sans lequel rien ne marcherait dans le monde, et qui d’ailleurs n’a rien ici de méprisahle , ne tendant poiat à un avantage personnel, mais à un avantage collectif, et en quelqne sorte indéfini. C’est un homme vigilant, toujours en garde contre la vielence, et regardant ce qui est établi comme ce qu’il peut y avoir de mieux et de plus relevé. Aux yeux d’un tel homme, Carmagnela ne peut être qu’un instrument à l'usage de la république, insteument à rejeter aussitôt qu'inutile, à briser aussitôt que dangereux.

Le principe généreux de l'humanité est personnifié dans Mareo. C’est un être d'une nature privilégiée, qui reconaaît, qui sent, qui pressent même tout ce qui est morale» ment bien ; qui, bonotant partout où il les aperçoit le me-

rite , la grandeur, la foree, déplore les défauts qui peuvent

s'y mêler et les entacher, mais qui du reste eroit à l’amé.… lioration des hommes et n’en désespère pas. Profondément affectionné au seul être distingué qu'il connaisse, il se trouve par là, sans l’avoir prévu, en-contradiction avec les devoirs de sà situation.

Les deux commissaires du sénat, personnages d'un haut rang, sont On ne peut mieux choisis pour leur mission. Tla ant une vive conscience de leur dignité ; ils savent parfaitement ce qu’ils ont à faire, et de quel pouvoir ils sont les agens ; mais la conduite de Carmagnola ne tarde pas à leur faire sentir leur impuissance momentanée. Les deux caraefères sont heureusement nuancés. Le premier, plus ardent , aürait volontiers recours à une résistance déclarée : aussi indigné que surpris de l'audace du comte, ce n'est pas sans peine qu'il se bontient. Dès qu'il se trouve seul avec son collègue, on voit que celui-ci avait prévu le mal. Plus calme et plus adreit, ca.second commissaire démontre aisément qu’il est impossible d'agir de vive force contre le comte, et de lui éter le commandement ou de l'arrêter : iù est donc indispensable de gagner du temps et de dissiœuler ; et c'est à quei ils s'accordent enfin tous les deux, , mais nan sans répugnance de la part du premier.

En voilà assez, ce nous semble, sur les personnages de la tragédie de. M. Manzoni, pour rester dans la pro portion de ce que nous avons dit d’abord de la suite de l’action et des scènes. Il ne nous reste plus qu’à parier du chœur. . , ie

Ge n'est pen nn chœur composé de personnes prenant

part à l’action, mais de personnes formant un groupe isolé, qui représente, .en quelque facon,le public et lui sert d’organe. Il faudrait. donc, à la représentation, lui assigner une place à part, où il figurerait à peu près comme figure, dans la sienne, notre orchestre, qui va toujours de concert avec ce qui se passe sur.la scène, qui forme même , dans le ballet et dans l’opéra , une partie intégrante de la représen- | tation, sans apparteñir néanmoins aux personnages qui agissent , parlent ou chantent. ie 1)

Après tout ce que nous avons dit de cette production remarquable, après tout ce que nous y avons loué , ‘il resterait encore bien des choses à indiquer et à développer ; mais en considérant que tout véritable ouvrage .de . l’art doit s’annoncer ; s'expliquer, se recommander lui-même, que mulle analyse ne peut jamais lui servir. d’interprète ; nous nous en tiendrons à féliciter M. Mänzoni.de s'être affranchi aussi heureusement qu'il l’a fait des anciennes règles, et d'avoir marché dans la route nouvelle d’un pasisi sûr, que Pon.pourtait fonder d’autres règles sur son exemple. Nous devons ajouter: .qu'il.est constammetit-élegant, correct et distingué dans les détails, et qu'après un examen ‘aussi scrupuleux et aussi sévère que l’on peut l’attendre d'un étranger, nous n'avons .pas rencontré dans sa pièce un seul passage où nousayons désiré un mot dé'plus ou de àtoins: La simplicité, la vigueur.et la clarté sont inséparablerieut fendues dans son style; et, sous ce rapport, nous n’hésiterions pas à qualifier son ouvrage de classique. Qu'il continue à mériter ainsi l'avantage de parler et de faire parler

dans une langue aussi polie, aussi harmonieuse que l’italienne , et devant une nation aussi ingénieuse que celle qui en fait usage. Qu'il continue à dédaigner les côtés faibles et vulgaires de la sensibilité humaine, et à s’occuper de sujets capables d’exciter en nous des émotions graves et profondes. |

Le vers employé dans la tragédie de Carmagnola est le vers iabique de onze syllabes, avec diverses césures., au mroyen desquelles il imite le réeitatif libre, au point qu'étamt déclamé avec Ame ‘et avec intelligence, il serait suscep= tible d’us aceompagnenient musical. |

Cette espèce de formule metrique, ce vers endécasyk labe, deventi:en quelque sorte celui de la tragédie moderne, et en particulier de la tragédie allemande, semible être en effet on ne peut plus heureusement approprié à ce genre de poésie. Suséeptiblé des enjambemens les plus va» riés, pouvant se terminer presque par toute espèee de mots, admeitant les. transpositions réciproques du sujet et du régime, de l’adjectif et du nom, il en résulte ur genre d’élucution libre et naturel, dans lequel on évite aisément et à coup sûr tout air de pointe ou de tour épigrammatique dans les désinences de période. + : Ayant essàyé consciencieusement de ‘traduire quelques passages de la pièce de M. Manzoni, mais n’y ayast pas réussi comme il aurait fallu pour donner une juste idée de la beauté de l'original, nous aimons mieux, pour cite? quelque chose de notre poëte , le laisser parler en sa langue.

( Saivènt dés citations qu'il eût été inutile de répéter ici.)

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Jr n’ai jamais mieux éprouvé qu'en traduisant le jugement que l’on vient de lire, combien il est doux de voir ceux que l’on aime loués et distingués par ceux que le monde admire. Il y a sans doute bieri des lecteurs qui, dominés par les préjugés d’école, ne souscriront pas à ce juge- ‘ment; mais il y en a certainement aussi beaucoup d’autres qui seront frappés de voir avec quelle méthode et quel scrupule, avec quel attrait et quelle plénitude de conviction, un homme du génie et de l’autorité de Goethe a examiné tant l’ensemble que les détails , relevé les beautés diverses, et fait ressortir l'originalité d’un ouvrage dont l’auteur ne lui était connu que de nom, et n’avait alors avec lui aucune espèce de relation; d’un ouvrage qui n’avait, pour se recommander à la curiosité du public, rien d’accidentel, rien d’accessoire, rien d’étranger à son mérite intrinsèque. Ces lecteurs-là du moins seront probablement enclins à présumer qu’une production qui a pu satisfaire à ce point un si grand juge ne saurait être une production médiocre, et seront, je l'espère, mieux disposés dès lors à lui accorder le degré d'attention qu'elle mérite; ils voudront la juger par eux-mêmes, et sentiront mieux qu’elle ne peut et ne doit être jugée que d’après les idées dans lesquelles elle a été conçue.

Il semble que Goethe ne pouvait rien faire de plus pour

l'ouvrage de M. Manzoni, que d’en avoir une si haute opinion, et d'exprimer cette opinion avec tant de soin et de candeur; toutefois il ne s’en est pas tenu là, il a poussé l'intérêt pour cet ouvrage jusqu’à répondre à quelques critiques dont il a été menacé plutôt qu’atteint dans certains journaux. Indépendamment de l’analyse dont on vient de Lire la traduction, il se trouve, dans le même recueil d’où cette analyse est tirée, deux autres articles qui en sont la confirmation et le développement.

De ces deux morceaux, le premier est consacré à des réflexions en général pleines de justesse et d’un ordre très relevé, suggérées à l’auteur par un article dé la Bibliothèque italienne, qui était cependant peut-être trop vague et trop sommaire pour y donner lieu. Il s’agit d’un article où Le Comte de Carmagnola est mentionné rapidémént avec beaucoup d’autres nouveautés dramatiques italiennes auxquelles il est fort douteux qu’on le préfère, bien que, d’un côté, l’on ne dissimule pas que les nouveautés en quéstion ne sont, pour la plupart, que de froides imitations d’Alfieri, et que, de l'autre, on convienne, en passant, que M. Manzoni s’est placé hors du rang des imitateurs et des copistes, et qu’il y a plusieurs beautés dans son ouvrage.

Le second morceau est une réponse à un article d’un journal anglais (le Quarterly Review), article où l’on déclare en aussi peu de mots que l’on pouvait le dire, ne voulant pas le prouver, que le Comte de Carmagnola est une tra-

gédie faible. \\ y a, dans la réponse de Goethe, certaines observations qui, bien que vraies en elles-mêmes, portent 10. Ù

cependant à faux, parce que Goethe paraît avoir attribué à quelques expressions du journaliste anglais un sens qu’elles n’ont pas. Mais, pour le foud et pour l’ensemble, cette réponse, aussi-bien que celle à la Bibliothèque italienne, n'en est pas moins digne de son auteur, n’en est pas moins un exemple distingué du sentiment que l'on doit porter, du ‘but que l’on doit se prescrire dans la critique des ouvrages de d'art, et un nouveau titre de gloire pour M. Manzoni. Ne pouvant donner ici ces deux articles, j'ai voulu du moins dire qu'ils existent.

ADELGHIS,

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MANNA NAVANA/VY

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