I20 LE COMTE DE CAVOUR
vous demandera, car il est mon ami, mon curé, et c'est lui qui aura à m'assister à mes derniers moments. »
Une autre fois encore, Cavour, revenant du ministère avec l'abbé Vacchetta et passant à proximité de la Madone des Anges, interpella tout à coup l'abbé : « Vous vous intéressez à ces frères? »
Et sur la réponse af&rmative de Vacchetta, il ajouta : « Et moi tout particulièrement au Père Jacques qui m'assistera, lorsque je serai sur le point de mourir. »
Tout cela se passait environ six mois avant sa mort. Et c'est là en effet ce qui arriva, dès qu'il tomba malade dans les premiers jours de juin 1861. « Si tu vois que ma maladie s'aggrave, dit-il à son maître d'hôtel Martin Tosco, tu iras immédiatement appeler le Père Jacques. »
Le 5 juin, à 9 heures du matin, le comte trouva que son état avait empiré et il me fit appeler auprès de lui par Martin. J'y courus et je trouvai là sa nièce, la marquise Joséphine Alfieri, qui me dit : « Avant de vous introduire auprès de lui, je vais aller le prévenir. » La nièce dit alors à son oncle : « Le Père Jacques est là. » — « Fort bien, répondit Cavour. Qu'il vienne de suite. J'ai besoin de lui parler. »
A peine arrivé près de lui, il me prit la main et me dit : « Cher ami, nous allons nous quitter. » Ces paroles m'émurent et m'attristèrent profondément. Et lui continua : « Vous savez bien, n'est-ce pas, que je suis catholique et que je veux mourir en vrai catholique. Je voudrais donc qu'il fût dit dans
tous les journaux que j'ai spontanément demandé les Sacrements et que je veux mourir en vrai catholique. »
Je le confessai alors et il me fit promettre de ne pas l'abandonner. Vers les 5 heures du soir, le Père Teodoreto Borgna, qui était alors mon vicaire, vint avec trois autres prêtres lui porter le Viatique et je puis vous affirmer qu'il y avait à ce moment des milliers de personnes dans la rue.
Entre temps, l'état du malade s'aggravait de plus en plus et le 6 juin, à 5 heures du matin, voyant qu'il était au plus mal, je lui dis : « Monsieur le comte veut-il que je lui donne l'extrême-onction ? » — « J'en serai bien heureux », me répondit-il, et je lui donnai l'extrême-onction en présence de tous, parents, amis et ministres.
Je vous assure que ce fut pour moi la plus grande des consolations de voir un homme si calme et si résigné et que je souhaite à tous de mourir comme Cavour. Après une agonie qui ne dura que quelques minutes, le 6 juin 1861, à 7 heures du matin, le pauvre comte, à bout de forces, rendit son âme à Dieu.
Quelques jours après la mort de Cavour, je reçus de Rome une lettre de mon Père Général. Il me mandait que le Saint-Père désirait savoir comment les choses s'étaient passées entre le comte et moi. Je lui répondis que le comte de Cavour, étant tombé gravement malade, m'avait fait appeler le 5 juin, à 9 heures du matin. 11 avait exprimé le désir de se confesser. J'avais alors fait mon devoir, comme le comte de Cavour fit le sien. Mais cela ne parut pas
suffisant. Quelques jours plus tard, une autre lettre de Rome me faisait savoir que Sa Sainteté voulait que je m'expliquasse plus clairement. Je répondis dans les mêmes termes que la première fois.
Enfin, au bout de plus d'un mois, le 12 juillet 1861, je reçus de mon Père Général une nouvelle lettre, m'appelant à Rome par ordre de Sa Sainteté. Je communiquai cette lettre au ministre des Affaires étrangères, qui était alors Ricasoli. 11 me dit qu'il n'y avait pas lieu d'aller à Rome, parce qu'il n'y avait plus dans cette ville de ministre d'Italie et que tel était aussi l'avis de Victor-Emmanuel. Mais je lui dis que, comme ecclésiastique, je devais obéir à mon supérieur. Sa Majesté le Roi télégraphia alors à Napoléon III. Il lui fit savoir qu'on m'appelait à Rome et lui demanda de m'y protéger en cas de besoin. L'Empereur répondit qu'il avait fait tenir les instructions nécessaires à son représentant.
Je partis donc le 22 juillet 1861 pour Rome. Voyageant aux frais du gouvernement, j'y arrivai le 23, à 3 heures de l'après-midi. Je me rendis tout droit chez notre consul, le comte Teccio di Bajo di Biella, et de chez lui chez mon Général à l'Aracœli, d'où j'écrivis au Saint-Père pour lui annoncer mon arrivée. Entre temps, le Général m'envoya au couvent de San-Francesco a Ripa et le lendemain, à II heures, j'y recevais une lettre du Père Général, m'informant que Sa Sainteté me recevrait au Vatican à 5 heures de l'après-midi.
Dès que je fus introduit auprès du Saint-Père, il me demanda si Cavour s'était rétracté avant de se confesser. Je lui répondis que je n'en savais rien.
Il me dit alors que j'avais manqué à mon devoir et que je devais par conséquent reconnaître la faute que j'avais commise. Je lui répondis que ma conscience ne me reprochait rien, que Sa Sainteté pouvait faire tout ce qu'EUe voudrait, que quant à moi, je m'en remettais à la volonté de Dieu.
En résumé, au bout de dix jours, voyant que je persistais dans mes idées et que je ne pouvais me déclarer coupable de fautes que je n'avais pas commises. Sa Sainteté me laissa partir en m'enlevant ma paroisse et la confession. Ce fut seulement vingt ans plus tard que Mgr Gastaldi, qui me connaissait, intercéda en ma faveur auprès de Sa Sainteté Léon XIII, et que, quinze jours après cette démarche, i! me fit savoir que j'étais de nouveau autorisé à recevoir la confession.
C'est là la pure vérité. En foi de quoi, je signe :
Turin, 4 juillet 1884.
Signé . D. Luigi Marocco (en religion) Père Jacques.
Je me rappelle que huit jours après mon arrivée à Rome, le comte Teccio di Bajo, notre consul italien, vint un soir vers les 9 heures en compagnie de trois autres Messieurs me trouver au couvent de San-Francesco a Ripa. Il avait tenu à me prévenir que le bruit courait dans les cafés et autres lieux publics qu'on allait m'arrêter. Il croyait en conséquence que je ferais bien de partir et me dit que lui et ces Messieurs étaient tout prêts à m'y aider.
Je lui répondis par un refus catégorique en lui déclarant que j'étais décidé à rester à tout prix à Rome. Le comte Teccio expédia alors en voiture à Terni un homme de confiance chargé de faire partir du bureau de poste italien de cette ville un télégramme chiffré adressé à Ricasoli et dont la police romaine avait interdit la transmission. Cette dépêche était conçue en ces termes : « Monsieur le Ministre. Je me suis rendu hier avec trois autres personnes au couvent de San-Francesco a Ripa pour informer le Père qu'on disait partout qu'il allait être arrêté et pour lui dire que nous avions tout préparé pour l'aider à partir. Il s'y est refusé. Je prie Votre Excellence de me dire ce qu'Elle désire me voir faire. »
Le ministre répondit : « Le gouvernement veille sur lui et a pris à cet effet toutes ses dispositions. Je ne doute pas un instant de sa fermeté et de sa constance. Je suis sûr qu'il ne pliera ni devant les menaces, ni devant les vexations, ni même devant une incarcération, qu'il restera ferme et inébranlable, parce que s'il fléchissait, il trahirait sa conscience, se couvrirait de honte et ruinerait sa cause. »
Ainsi était conçu le télégramme que le ministre Ricasoli envoya au comte Teccio diBajo, à ce moment consul d'Italie à Rome.