ET SUR SON APPEL A ROME
Ce livre était déjà imprimé et mis en pages lorsqu'on me communiqua ce document d'une importance capitale qui corrobore et éclaire bien des points de la question que je viens de traiter et qui montre bien combien était simple et droite l'âme du confesseur du comte de Cavour.
Cette relation, qu'il écrivit un an avant sa mort, n'est très vraisemblablement que la reproduction d'une relation similaire et plus ancienne, dont on n'avait eu jusqu'ici qu'assez vaguement connaissance. Celle que je reproduis ici fut, selon toute probabilité, écrite sur la demande d'un des plus illustres biographes de Cavour, Luigi Chiala. Ce qui est certain, c'est qu'elle se trouvait parmi ses papiers et qu'elle a été remise, à la suite d'une généreuse résolution prise par la famille, par le général Valentin Chiala, frère de l'historien, au sénateur F. Ruffini, à la gracieuseté et à l'amitié duquel je dois cette précieuse communication .
JE suis né à Poirino, diocèse et province de Turin, le IO mars 1808, du mariage d'Antoine Marocco et de Jeanne Fabar et l'on me donna le nom de Louis. Après avoir achevé mes études primaires à Poirino, j'entrai au gymnase de Chieri et à la fin de ma rhétorique, je passai au couvent de la Paix qu'avaient à Chieri les Mineurs réformés de Saint- François d'Assise.
Le 21 novembre 1826, jour de ma prise d'habit, on me donna le nom de frère Jacques et le 22 novembre de l'année suivante je fis la profession solennelle de mes vœux. Je me consacrai alors à l'étude de la philosophie et en novembre 1830 on m'affecta au couvent de Saint-Lazare (l'ancien cimetière de Turin) que la ville avait donné aux pères de la Madone des Anges. Ordonné prêtre le 28 mai 1831, je fus à partir de ce moment attaché au Couvent de la Madone des Anges.
Lt I" juillet 1834, Mgr Fransoni, archevêque de
ii8 LE COMTE DE CAVOUR
Turin, érigea en paroisse le couvent de la Madone des Anges. Comme la nouvelle paroisse n'était pas encore pourvue de curé, j'en fus nommé premier vicaire par mes supérieurs, fonctions que j'occupai jusqu'en 1840. A ce moment le mauvais état de ma santé m'obligea à demander d'en être relevé. On me nomma alors gardien du couvent, puis l'année suivante, de celui de Chieri et plus tard je passai au couvent de Cardé. En 1849, je fus de nouveau envoyé à Turin comme vicaire. En 1852, on me nomma administrateur de la paroisse, poste que j'occupais encore en 1861, lors delamort de Cavour.
Pendant le temps que je passai à la tête de cette paroisse, j'eus la bonne fortune de faire connaissance avec la maison Cavour et je pus bientôt m'apercevoir qu'on m'y voulait du bien et qu'on m'y traitait avec une extrême bienveillance.
Je pouvais en effet y aller dîner quand bon me semblait et le jour de la fête de saint François de Sales, qui était un de leurs parents, on ne manquait pas de m'inviter à dîner et de me prier de célébrer la messe dans leur chapelle. Ce fut également pendant le cours de ces années que le ministre Cavour m'envoya, de temps à autre, son maître d'hôtel Martin Tosco, pour me dire de la part de son patron de passer de bonne heure chez lui parce qu'il désirait me parler.
Lorsque la duchesse de Gênes épousa le marquis de Rapallo, le même Martin vint me quérir un jour de grand matin.
Je le suivis, et, à peine entré chez le comte, celui-ci me dit d'un ton plutôt courroucé : « Le curé d'Aghé
peut-il, oui ou non, célébrer le mariage de la duchesse de Rapallo? A moi, il me semble que non. »
Et comme je lui répondis : « Quand il n'y a pas d'empêchements, le mariage est valable. Peu importe qu'il s'agisse de la Cour ou de la canaille. »
Le ministre en resta abasourdi et je dirai plus, tout à fait interloqué.
Un autre jour, Cavour me rencontra devant la gare et me dit : e Venez avec moi, j'ai besoin de vous parler. » Et alors il me dit : « Je ne savais pas jusqu'à ce jour que les frères faisaient la contrebande du tabac? Or, je sais de façon positive que les frères de la Paix de Gênes en ont fraudé quelques milliers de kilogrammes. »
Et moi de lui répondre en riant : « Comme le gouvernement nous a privés de tabac, il nous a bien fallu nous en procurer par la fraude. »
Une autre fois, comme je l'accompagnais dans les rues de Turin, je lui dis : « Que vont dire les Turinois en me voyant à côté de vous? » Ils diront : a Comment, Cavour avec un frère? On sait pourtant qu'il ne leur veut guère du bien, et voilà qu'ils vont me voir avec vous ! »
Cavour me répondit : « Je veux du bien à tout le monde, sauf aux coquins. »
Un an environ avant sa mort, j'allai au ministère pour le prier, comme le ministre de grâce et de justice Cassinis était absent à ce moment, de faire accorder à un frère l'autorisation de dire la messe. Il me donna aussitôt une lettre pour le comte de Castellamonte, premier officier de ce ministère, lettre dans laquelle il lui disait : a Faites de suite ce qu'il