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Le comte de Cavour, récits et souvenirs

Dans la partie basse du pays qui forme aujourd'hui la province de Pignerol, au milieu d'une plaine immense et uniforme^ se dresse un rocher gigantesque^ isolé, perdu, vieux reste des premières convulsions du globe, demeuré debout dans la campagne nivelée par les eaux. Les flancs de ce granit abrupt abritent un village; à son sommet, et sous les ruines plus modernes qui le conronnent, on découvre les vestiges d'une citadelle romaine et d'un temple de Drusille, sœur de Caligula. Les ruines actuelles sont l'œuvre de Catinat qui, en 169i, prit et détruisit le château de Cavour. A ce château et au village qu'il protégeait jadis, les Bensi durent le nom que l'un d'entre eux était destiné à rendre si glorieux. Ce nom, du reste, est récent dans leur famille, et, avant de leur appartenir, fut porté par les descendants du comte Raconigi, fils naturel du dernier prince d'Achaïe. Ce fut vers le milieu du siècle dernier que Charles-Emmanuel III, second roi

de Sardaigne, conféra^ avec le fief vacant^ le marquisat éteint de Cavour à Michel-Antoine Benso^ seigneur de Santena et l'un de ses lieutenants-généraux.

Les Bensi sont de très-ancienne noblesse, originaire de Saxe d'oii le fondateur de leur maison, Hubert, vint en Italie, à la suite de Frédéric Barberousse. C'est donc à l'Allemagne que le Piémont, déjà redevable de ses princes, doit son plus grand politique. Hubert combattit avec Frédéric contre la Lega Lombarda; fit un pèlerinage en Terre sainte ; à son retour, épousa Donna Bentia, héritière d'une famille patricienne de Chieri, et, en H50, obtint les fiefs de Baldisetto, de Ponticello, et cette terre de Santena où reposent aujourd'hui les restes du plus illustre de sa race.

Établis à Chieri, les Bensi y comptent. Ils ne tarderont pas à compter au delà, ainsi, du reste, que plusieurs autres familles de cette petite république. La Lorraine a ses « Chevaux, » Chieri avait ses B. Les Balbi, les Balbiani, les Bescaretti, les Buschetti, les Bertoné, dont les Crillon de France sont une branche, les Broglie, qui, dans une autre patrie, ont illustré leur vieux nom, les Bensi, enfin, étaient connus sous le nom générique des sept B de Chieri. Voilà des Bœufs qui ont creusé bien des sillons. '^

Chieri était, comme la plupart des villes italiennes, divisée en deux partis hostiles, violents, prompts à tirer l'épée, ardents aux rencontres sanglantes. Les Bensi formaient, avec les six autres B, le parti dit « de Albergo, )> ainsi nommé à cause du droit d'hospice, c'est-à-dire d'asile, de défense et de protection, qui était, des prérogatives de la noblesse, une des plus chères et des plus disputées. Mais, en de-

hors de ces querelles intestines et incessantes, les Bensi jouèrent un rôle constant, bien que plus ou moins considérable, dans la plupart des guerres dont le nord de l'Italie fut le théâtre. Durant la longue lutte des guelfes et des gibelins, ils tinrent pour l'empereur, et, en 1309, Arduino Benso figure, à la suite de Henri VII de Luxembourg, en qualité d'ambassadeur de la république de Chieri.

Plus tard , lorsque les ducs de Savoie eurent étendu leur domination sur les anciennes villes libres du Piémont, les Bensi quittèrent Chieri, pour s'en aller servir, par les armes, dans la cour, ou dans le conseil, tantôt les ducs de Savoie, tantôt les princes des États voisins. C'est ainsi qu'en 1598, Ascanio Benso était ministre de Rannuccio Farnèse, duc de Parme, tandis qu'Antonio Benso, colonel de cavalerie, au service de Venise, se distinguait au siège de Chypre contre les Turcs. Toutefois, à mesure que se raffermit la domination des ducs de Savoie et que se constitua plus fortement le Piémont, les Bensi se rattachèrent plus exclusivement aux princes devenus leurs maîtres et à l'État devenu leur patrie. Ils fournirent au pays une longue série de bons soldats, et aux souverains des serviteurs fidèles ; placés naturellement dans les premiers rangs, ils surent, par leurs alliances et leurs services, s'y maintenir. J'ai déjà nommé Michel-Antoine Benso, à qui le marquisat de Cavour fut conféré en récompense de ses actions militaires. Je citerai encore Goffredo Benso, gouverneur de Turin, qui défendit pendant treize mois, et avec la plus rare valeur, la forteresse de Montmeillan contre la formidable armée de Louis XIH.

Les armes des Bensi portent d'argent au chef de gueule.

chargé de trois coquilles d'or, avec deux lions pour support, et pour devise : « Gott will liecht. » Le cimier est un pèlerin portant un drapeau avec la devise : « Militia et peregrinatio. » Le pèlerin est vêtu d'azur, de gueules et de sable, visage et mains de carnation.

Ce fut à Genève que le marquis Michel Benso de Cavour épousa, en 1805, mademoiselle Adèle de Sellon. Quelques péripéties avaient signalé ce mariage. Le comte de Sellon avait trois filles, toutes les trois, bien qu'à des degrés divers, remarquables pour l'agrément de leur esprit et le charme de leurs traits. Ce fut de l'aînée que s'éprit d'abord le marquis de Cavour, durant un séjour prolongé qu'il fit à Genève, où sa mère, née de Sales, comptait de nombreuses et intimes relations. Mais l'inclination du jeune homme, en ce temps-là âgé de vingt ans seulement, fut refoulée, ou plutôt détournée par la résistance maternelle. Aussi bien, afin de vaincre cette inclination, madame de Cavour parvint à marier celle qui en était l'objet au marquis de la Turbie. Pour rendre cette union la plus malheureuse qui fut jamais, une seule chose manqua, la durée. Mais la brutalité du marquis de la Turbie contraignit la marquise à réclamer une prompte séparation. Plus tard, rendue libre par la nicrt de son mari, madame de la Turbie épousa en secondes noces le duc de Clermont-Tonnerre, et elle trouva dans ce mariage le bonheur qu'une femme peut attendre d'un galant homme qui l'aime et la respecte.

Les années et l'absence modifièrent les premiers sentiments de M. de Cavour, sans toutefois, il est permis de le croire, les altérer tout à fait; car, revenant à Genève, il y devint

presque aussitôt fort amoureux de la deuxième fille de M. de Sellon, et il l'épousa. De ce mariage il eut deux fils. L'aîné est le marquis Gustave Benso de Cavour, actuellement député au Parlement italien. Le cadet, né à Turin le 1" août 1810, fut baptisé à l'église de Saint-Charles et, étant tenu sur les fonts par la princesse Pauline et le prince Camille Borghèse, reçut de son parrain le nom de Camille. C'est lui de qui l'Italie porte aujourd'hui le deuil.

Il se peut que le temps ne soit pas encore venu de juger le comte de Cavour. Cela ne m'importe guère et ne m'arrête point. Quand même j'aurais^ pour juger un tel homme, l'autorité qui me manque, je m'honore de ne pouvoir, en ce qui le concerne, me dire impartial. Si, parmi les opinions qu'il a combattues, les intérêts dont il a tenu peu de compte, les sentiments qu'il a froissés, il en est qui me sont chers, je ne saurais, d'autre part, oublier que j'ai eu de bonne heure le privilège d'une amitié qui ne me fut pas retirée, et j'éprouve pour la mémoire de M. de Cavour quelque chose de

us que le simple respect dû au génie. Sans nuire à la liberté de mes appréciations, ce sentiment doit, à mon insu même, les modiiier, ou tout au moins les tempérer, et je ne me sens pas en condition de les contrôler ni de les reviser froidement, l'ai donc pour dessein principal de raconter M. de Cavour tel que je l'ai compris, connu, admiré, aimé, tel que mes souvenirs me le rappellent, tel aussi que le révèlent des lettres tracées familièrement, de dates fort diverses, adressées

Ipl

pour la plupart à mon père, d'autres. à M. Naville de Châteauvieux, avec qui M. de Cavour entretint pendant plusieurs années une correspondance régulière, et quelques-unes, en petit nombre, à moi-même. J'écrirai d'ailleurs sans grande méthode, en me laissant aller selon le courant de mes souvenirs, de mes impressions. Un semblable récit, nécessairement fort incomplet, risque de paraître à la fois décousu et trop familier. Qu'on veuille donc bien n'y voir que de simples notes, que me fournit ma mémoire, reliées les unes aux autres par quelques documents authentiques.

Un dernier mot : Il arrivera peut-être au lecteur de rencontrer çà et là un fragment déjà transcrit, un passage déjà reproduit. Que M. de Cavour se répète, je ne crains pas qu'on m'en sache trop mauvais gré ; mais il est d'autres répétitions, n'ayant aucun titre à l'indulgence, et cependant inséparables des hasards d'une étude qui n'est pas d'avance ordonnée et dans laquelle on ne saurait guère éviter de repasser parfois aux mêmes endroits, de suivre ou tout au moins de croiser quelque sentier déjà parcouru. Je conviens que, relevant de l'histoire, la biographie d'un grand homme exigerait un plan plus sévère ; mais reconnaissant que je ne pourrais viser à obtenir un peu plus de symétrie qu'en sacrifiant beaucoup de ma liberté, je dois choisir, et naturellement je choisis les petits chemins faciles où l'on marche à sa guise. Aussi bien, quand je poserai la plume, il est certain que la biographie de M. de Cavour sera encore à faire ; mais j'aurai, je l'espère, donné quelque satisfaction à la curiosité sympathique de ses amis et de ses admirateurs.

Encore une fois, du reste, ce n'est pas l'heure d'écrire

cette biographie. Il faudrait y laisser en blanc trop de pages

qu'une autre génération aura le droit de remplir des secrets que nos archives lui révéleront, et que nous devons nous contenter de deviner. La mémoire de M. de Cavour ne saurait d'ailleurs être si vite dégagée de l'influence des passions contraires qu'il provoqua ou fomenta. C'est le critère de la grandeur d'un homme que sa mort ne désarme ni ne refroidit personne. Pour lui, la postérité se fait lentement; on peut dire qu'à certains égards elle ne se fait jamais ; son image est, de siècle en siècle, battue par le flot sans cesse renouvelé des colères et des admirations que suscite ou exalte le souvenir de ses desseins, de ses entreprises, de sa vie. Toujours il aura des ennemis et des partisans ; toujours ceux qui encensent Auguste se plairont à rabaisser Cicéron. La gloire d'un nom est, en quelque sorte, dans l'éternel combat qui, se livrant autour de lui, en fait un nom contemporain de chaque génération successive et le grandit ainsi de toute la hauteur des âges qu'il traverse.

Sans doute le moment arrive où les événements ne sont plus qu'une poussière soulevée, en passant, par le chroniqueur, et où, le premier tumulte des opinions étant apaisé, l'enthousiasme est plus réfléchi et la haine moins aveugle. Mais ce moment est loin d'être arrivé pour les événements dont M. de Cavour a rempli ou contribué à remplir les dix années qui viennent de s'écouler et pour les opinions qu'il a refoulées ou surexcitées. La bataille qu'il engagea se poursuit sous nos veux, nous en suivons d'un regard anxieux les phases diverst: i.t nous en pesons d'une main agitée les chances contraires ; ce conflit nous paraît un des plus grands

qui aient, depuis longtemps, secoué le monde, et nous ne saurions avoir encore, en ces temps incertains, la liberté d'en juger équitablement le principal acteur.

Les faits accomplis en Italie sont-ils d'ailleurs définitifs, ou bien faudra-t-il, en les enregistrant, consigner leur caractère transitoire et constater leur durée éphémère? M. de Cavour s'est proposé de fonder à la fois l'indépendance et l'unité italiennes, ou, si l'on veut, l'indépendance par l'unité. Ce double but ou ce but unique, pouvait-il l'atteindre et l'at-il atteint ? De la réponse que l'avenir fera à cette question dépend, jusqu'à un certain point, la gloire de M. de Cavour, et la consolidation de l'édifice donnera la mesure de l'architecte. 11 y a des entreprises conduites de telle sorte que la sanction du succès leur est indispensable, et certains moyens exigent impérieusement la justification de la fin. Ici, je ne parle pas des moyens que la morale réprouve, mais de ceux devant l'emploi desquels la politique hésite. Se lancer dans les aventures, c'est prêter le serment de vaincre !

Il convient, du reste, que la responsabilité qui fait la grandeur fasse aussi le péril de la toute-puissance. La dictature qui, chez un peuple libre, se fonde et se maintient par l'ascendant du génie sur les esprits, cette dictature, pour être consentie et susceptible d'être légalement renversée, n'en sera pas moins jugée à ses fruits, aussi rigoureusement et aussi justement que si elle se fût imposée par la violence et exercée sur une nation muette. M. de Cavour s'est inspiré du patriotisme ambitieux des Italiens pour les entraîner dans une voie périlleuse ; cette voie, il l'avait subie ou choisie, peu im-

LE COMTE DE GAVOUR. Il

porte ; ce qu'on subit librement, on le choisit. Il n'a pas craint de heurter les sympathies^, les principes, les sentiments ou les préjugés, de réveiller les craintes de la moitié de l'Europe. L'Italie l'a suivi, douteuse d'abord, mais bientôt rassurée par sa confiance, enhardie par son audace, persuadée par la ^uprême sécurité de cet hon^me disant : « Je réponds de iout, » et l'entendant comme il le disait.

Et c'est prêt à répondre de tout devant la postérité qu'il est mort, pressant de sa main défaillante la main du roi d'Italie, sûr de son œuvre, en envisageant les destinées et en prédisant la durée avec cette même tranquille assurance qui la lui fit naguère entreprendre et poursuivre. Et nul n'a le droit de lui enlever cet énorme fardeau qu'il ne trouva jamais trop lourd, nul n'a même le droit de répudier pour lui, sous le préteste qu'il ne les conduit plus ni ne les domine, des événements qui ne sont que la conséquence ou le développement de sa politique. Il savait bien, lui, que la mort n'est pas une excuse pour les fondateurs d'empires; il savait que l'homme d'Etat est, pour sa gloire ou pour son châtiment, responsable de son œuvre par-delà le tombeau.

Son œuvre, ai-je dit. L'œuvre de l'Italie, dira-t-on peutêtre. Par un certain côté , toute là question est là. Certes, je ne prétends point que M. de Cavour soit l'unique artisan de son œuvre. Je n'ignore pas qu'avant lui, autour de lui, avec lui, elle a été préparée, mûrie, soutenue par l'exil , la prison , la plume , le poignard et l'épée, par la résignation et par la révolte, par le dévouement et par le crime, par la sourde propagande des sectaires et par l'éclatant prestige d'un royal héroïsme ; je n'ignore

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pas qu'elle a été accomplie avec l'appui de toutes les forces sociales, des plus régulières aussi bien que des plus désordonnées; je n'ignore pas que, vingt-cinq ans plus tôt, M. de Cavour n'eût point tenté une telle entreprise ou y eût échoué, n'ayant le concours ni d'un monarque aussi résolu , ni d'une nation aussi disciplinée par l'expérience, ni d'une génération aussi disposée à la révolution qu'il a précipitée, y' Mais, en somme, je crois qu'il s'est servi des circonstances et / des hommes mieux et plus qu'il n'en a été servi ; je crois que, sans lui,' la révolution italienne ne se fût point accomplie, et que ni le Piémont ne se fût trouvé en mesure de l'entreprendre, ni la France en humeur de la seconder ; quelque sentiment qu'inspire cette révolution, elle est un fait considérable dont Cavour est l'auteur encensé ou détesté, suivant les uns trop habile, trop téméraire suivant les autres, trop pressé ou trop lent, mais l'auteur accepté par l'opinion, dès longtemps reconnu de tous, solennellement proclamé au lendemain de sa mort par l'explosion de douleur de l'Italie et par le cri d'émotion spontanée de l'Europe. Cela suffit, ce me semble, pour que son nom surnage sur l'océan de l'histoire et ne risque pas de disparaître jamais dans ces profondeurs obscures où s'engloutissent les réputations usurpées, les célébrités passagères, tant d'illustrations imposées par la passion à la complicité ou à la crédulité contemporaines.

Si donc l'Italie peut se passer de la protection ou de la complaisance étrangère; si elle donne, sans s'y briser, sur les revers qui sont les inévitables et salutaires épreuves des nations réellement fortes et libres; si elle se montre énergique et unie autant qu'elle a été, en dernier lieu, disciplinée

et adroite : si elle se raffermit en se constituant; si elle maintient en Europe, par ses seules forces, par sa seule sagesse et son seul courage, la place qu'elle n'a pas conquise seule; si, enfin, dans un demi-siècle, elle est une grande nation, alors il faut admettre que Cavour fut un grand homme, de ceux qui, aux yeux de la postérité, résument, en les glorifiant, à la fois une époque et un peuple. Mais, avant le fondateur de l'Italie, il y eut le ministre piémontais, et c'est pourquoi, dès aujourd'hui, il est permis de reconnaître que Cavour fut un homme d'Etat éminent et qu'il posséda, à un rare degré, les qualités si variées et les aptitudes si complexes des hommes nés pour organiser, pour commander et pour conduire. Quand bien même les caprices de la destinée déchireraient en Italie ce que sa main puissante avait uni; quand même quelque nouveau souffle politique diviserait ce qu'il avait rassemblé, comme le vent du sud disjoint les glaçons soudés par la bise du nord et les disperse ; quand même Cavonr n'aurait pas réussi à transformer en un Etat unique cinq ou six pays jusqu'ici distincts, il lui resterait, outre le crédit d'avoir essayé une si vaste entreprise et de l'avoir menée si avant, l'impérissable honneur d'avoir transformé le petit peuple dont il fut pendant dix ans le premier citoyen, en un peuple libre, libre non-seulement par ses institutions, mais, et c'est là l'essentiel, par ses mœurs.

Se rappelle-t-on encore aujourd'hui le régime sous lequel le Piémonta vécu jusqu'en 1847? Régime de silence, de contrainte, de ténèbres, ne frappant guère et toujours sourdement, à petits coups, mais immobilisant, enveloppant, garrottant les esprits, comme fait une araignée de sa victime.

li LE COMTE DE GAVOUR.

Auprès de ce régime^ celui que maintenait, dans les provinces voisines, l'armée autrichienne, n'était guère, en réalité, plus tyrannique, tandis que, en apparence, il empruntait à réclat bruyant de ses persécutions quelque chose de plus libre. Il y a eu des despotismes mille fois plus révoltants que le despotisme qui naguère pesait sur les Etats sardes, il y en a eu peu d'aussi accablants. « Vous avez raison, dit M. de Cavour dans une lettre écrite de Turin en 1843 et adressée à. mon, père, de parler de l'enfer, car depuis que je vous ai quitté, je vis dans une espèce d'enfer intellectuel, c'est-à-dire dans un pays où l'intelligence et la science sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner. Oui, mon cher, voilà bientôt deux mois que je respire une atmosphère remplie d'ignorance et de préjugés, que j'habite une ville oià il faut se cacher pour échanger quelques idées qui sortent de la sphère politique et morale où le gouvernement voudrait tenir les esprits enfermés. Voilà ce qui s'appelle jouir du bonheur d'un gouvernement paternel... Après huit mois de***, Paris et Londres, retomber tout à coup à Turin; passer sans transition des salons du duc de Broglie et du marquis de^Lansdowne, dans ceux où l'esprit rétrograde règne sans opposition, — la chute est violente. On en demeure tout meurtri, au moral comme au physique. Vous vous rappelez peut-être cet oncle de madame Lafarge qui, pour avoir été longtemps exposé à une atmosphère d'ignorance, avait fini par avoir un rhume de cerveau à l'intelligence; moi, je suis un peu comme cet oncle, seulement au lieu d'un rhume, c'est une espèce de paralysie dont je suis frappé. » C'est un peu fort, mais la note est juste, et, malgré l'exagération de

la boutade, en somme,, M. de Cavour exprime bien là le sentiment général de la société spirituelle, cultivée de Turin, soumise à un joug qui l'indignait.

D'un peuple élevé à l'école d'une tyrannie tracassière et sans grandeur, il était facile de faire un peuple révolutionnaire; mais essayer de faire de lui un peuple libre eût semblé une tentative désespérée. C'est toutefois cette chimère que M. de Cavour a réalisée. Je ne dois point cependant oublier qu'en inculquant la fierté dans les caractères, les mœurs militaires façonnent une nation à la liberté. Je sais aussi qu'en même temps que l'ébranlement général des esprits, par toute l'Europe, amenait le brusque avènement des libertés inaugurées à Turin en 1847, cet avènement avait été prévu et, dans une certaine mesure, préparé par la parole vaillante et l'exemple éloquent des Balbo, des Gioberti, des Azeglio, pour ne parler que des plus récents et des plus illustres. Cependant, et sans vouloir diminuer en rien des gloires si pures, il semble que le rôle des hommes éminents dont je rappelle les noms fut surtout un rôle de précurseurs; ils allumèrent le flambeau ou empêchèrent qu'il ne s'éteignît ; et si le Piémont a maintenant le goût de la liberté, il en est en première ligne redevable à Cavour, qui la lui a fait aimer en la lui faisant comprendre et en la lui faisant largement pratiquer. Sauf en un petit nombre de cas sur lesquels je reviendrai, Cavour a, constamment et à travers mille difficultés, maintenu les principes vraiment libéraux jusque dans leurs conséquences les plus gênantes pour la marche du gouvernement et dans leurs applications les plus compromettantes pour le succès de sa politique. Où, en efi'et, les épines de la liberté de la presse

seront-elles plus acérées que chez une nation naturellement violente, d'impulsion soudaine, portée aux extrêmes et ac-tuellement déchirée plutôt qu'elle n'est divisée en partis de longtemps irréconciliables ? Où la liberté religieuse risquet-elle de heurter plus de convictions sincères et de soulever plus de préjugés, que dans un pays on la conscience est, pour ce qui touche au spirituel, si profondément catholique ? Où la liberté , politique sera-t-elle d'un usage plus incommode, qu'en une situation où il faudra concilier les exigences légitimes du parlement avec l'appareil mystérieux des réticences diplomatiques, imposer à la fierté nationale l'approbation de l'inconnu et faire considérer aux citoyens comme indiscrète leur ingérence la plus naturelle ? Eh bien, toutes ces libertés n'ont cessé de trouver dans Cavourun défenseur infatigable ; quoique très-sensible aux attaques personnelles qui ne lui furent pas épargnées, et, d'autre part, très-persuadé du danger qu'une politique intempérée eût fait courir à ses desseins, il n'employa, pour réprimer la licence des journaux, d'autres armes que celles que lui fournissait une constitution libérale. S'il eut plus d'une fois recours aux tribunaux, il ne se laissa point emporter par son omnipotence sur la pente rapide et séduisante de l'arbitraire. Pour ce qui concerne la liberté de conscience, Cavour n'a jamais craint ni de fortifier ses ennemis, ni de lasser ses amis, en en protégeant et faisant prévaloir les droits légitimes, même exercés par les plus imprudents ou les plus obscurs. Quant à la liberté politique, il faut reconnaître que, s'il l'a parfois exploitée, il l'a toujours maintenue, et cela en un temps où il n'est pas, dit-on, si difficile de l'exploiter sans la maintenir.

C'est que, malgré certaines apparences contraires, en dépit des allures violentes d'une politique de guerre, Cavour était, d'instinct et de raison, vraiment libéral. Nul ne fut plus que lui, en particulier, l'adversaire de ce faux libéralisme qui fait à la révolution française l'injurieux honneur de s'en dire l'héritier, parce qu'il s'efforce d'en continuer les haines et d'en perpétuer l'intolérance j secte vulgaire qui, au nom d'une prétendue liberté dont elle s'arroge le culte exclusif, raille, insulte, et, dès qu'elle le peut, proscrit et frappe ; car on la voit toujours prompte à acclamer l'omnipotence de celui qui, partageant ses préjugés, les propage et au besoin les impose. La liberté n'a guère d'ennemi plus dangereux que cet ennemi déguisé qui la compromet en même temps qu'il rétouffe. On ne peut nier que Cavour n'ait été entraîné à chercher le concours de ces attardés qu'on a spirituellement désignés sous le nom de libéraux classiques ; mais, s'il a subi leur appui, il n'a pas subi leur influence. La liberté individuelle, avec son entier développement et dans la plénitude de ses conséquences, telle fut toujours, aux yeux de M. de Cavour, l'arche sainte de la liberté moderne, le centre de toutes les libertés dont la liberté se compose, si elle n'est pas un vain mot. Loin d'étendre l'action du gouvernement, il s'attacha, tout en la fortifiant, à la circonscrire dans les limites qui laissent le champ ouvert à l'initiative personnelle dans ses multiples manifestations ; loin de chercher à aplanir la nation sous un niveau commun et uniforme, il ne craignait pas d'y voir grandir chacun des éléments qui la constituent, au risque que, parmi ces éléments, il s'en trouvât d'hostiles à sa politique ou à sa personne ; il n'admettait pas

enfin que, sous le prétexte de garantir, de guider, de servir le citoyen, l'Etat le prit sous tutelle, l'emmaillotât et en définitive l'asservît. Il entendait que l'homme eût les coudées franches, le droit de juger, de conduire sa vie et ses afi'aires, qu'il eût la responsabilité de son jugement et de ses actes. C'est dans ce sens qu'il a pensé, parlé, agi, et c'est ainsi qu'il a poussé le Piémont et, par le Piémont, l'Italie, dans la voie de la vraie liberté, voie souvent ardue, lente, mais sûre, que la nation elle-même trace et creuse en y avançant. Il n'est guère d'institution, fondée ou renouvelée durant son gouvernement, qui ne témoigne de sa sollicitude éclairée pour les immunités de l'individu. Il suffit, par exemple, de mettre, à Turin ou à Gènes, le pied dans une gare de chemin de fer, pour être tout d'abord et agréablement frappé de l'indépendance qui y règne; là, pas de ces salles d'attente closes et barricadées dans lesquelles on vous emmagasine et vous séquestre, pas de ces ridicules ordonnances qui prohibent la délivrance des billets au-delà d'une heure précise, pas de ces employés qui réprimandent, poussent, hâtent, gourmandent, et semblent avoir pour mission principale d'humilier et de vexer ce dernier des employés qui s'appelle le voyageur.

Qu'on me pardonne de citer, à l'honneur de l'administration piémontaise, un fait si minime en soi et dont il semble que j'exagère la signification et l'importance; mais je ne sais rien qui soit une image plus fidèle et un symptôme moins trompeur de la liberté générale d'un peuple, que la liberté dont ce peuple jouit dans les choses de chaque jour, et que chaque jour il peut constater et pratiquer. Il me semble aussi que ce détail est de nature à indiquer les vues

et les tendances de M. de Cavour en matière d'administration. Il n'aimait pas le règlement; répulsion bien naturelle chez celui qui le subit, bien rare chez celui qui l'impose. « Le règlement, me disait-il un jour, fait de l'employé un imbécile; voilà pourquoi, comme ministre, je ne l'aime pas. La lettre tue, ajouta-t-il, et l'esprit vivifie. » — « Vous avez beaucoup d'esprit, « aurais-je pu lui répondre.

En y réfléchissant, je crois que le mépris pour la lettre, qui fut un des traits caractéristiques de Cavour, l'a singulièrement servi. Faisant peu de cas de la forme, il allait droit à la solution ou tout au moins au nœud; du premier coup d'œil il apercevait la question à travers les voiles sous lesquels la convention la dissimulait ou dans lesquels la convenance l'embarrassait; ces voiles sacrés, il les soulevait sans respect, les arrachait sans scrupule et les jetait sans remords. Une fois en face de la question, il posait, sans hésiter, le doigt sur le point sensible, tout prêt à trancher dans le vif, en dépit des prudentes prescriptions de «la lettre.» C'est ainsi que, pour aller au but, il a pris volontiers par le plus court, laissant la diplomatie cheminer de son pas mesuré le long de la grande route, et, parce qu'il la devançait, elle l'a tenu pour un révolutionnaire. Il y a eu des ministres qui ont, plus que lui, terrifié les chancelleries européennes ; il n'y en a pas eu qui leur aient donné plus de mal, môme à la chancellerie britannique, la seule qui ait héroïquement entrepris de le réconcilier avec «la lettre. » Je me figure M. de Cavour lisant la fameuse dépèche de lord John Russell, je vois le sourire voltigeant sur ces lèvres fines.

On a dit que ce siècle manquait de respect. Il est vrai qu'il

ne lui suffit pas que les choses aient été longtemps vénérées pour qu'elles lui paraissent vénérables. Autrefois, quand l'âne passait, portant des reliques, on saluait l'âne à cause des reliques; aujourd'hui, volontiers, à cause de l'âne, on ne s'incline pas devant les reliques. Il n'est homme, institution, croyance, qu'on ne pèse et ne mesure. On a le jugement irrévérent et le procédé léger; on sait que les gouvernements sont des machines qu'il faut remonter comme on remonte une pendule, et la foule n'éprouve plus à leur égard cette admiration béate du sauvage à l'aspect d'une montre; il n'y a plus guère que les maniaques dont chaque année l'Académie des sciences reçoit des mémoires sur le mouvement perpétuel, qui croient à la perpétuité de quelque chose. La bourse et la presse ont mis en déroute l'ancienne diplomatie, et les dépêches sont des articles de gazette. Dans le grand changement général qui a adouci les mœurs mais assoupli les caractères, développé les intelligences mais affaibli les convictions, accru la puissance mais amoindri la volonté, qu'est-ce qui l'emporte, du bien ou du mal? Il y a deux ans, je me promenais avec M. de Cavour, à Hermance, au pied d'une vieille tour dont la massive structure défie les atteintes du temps. En parlant de tous les faits dont un si antique édifice avait dû être le témoin, nous fûmes conduits à comparer les civilisations et les époques. — k On ne peut nier, dit M. de Cavour, que l'humanité, dans son ensemble, n'ait progressé; mais quant à ce coquin d'homme, je ne crois pas qu'il ait fait aucun progrès!» Propos de misanthrope , dira-t-on peut-être. Nous étions alors au lendemain de Villafranca, et M. de Cavour ne voyait pas en beau.

Quoi qu'il en soit, il était bien d'un siècle qui, parmi les hommages qu'il rend à la vertu, ne saurait plus compter rhypocrisie, laquelle n'est, en définitive, que l'observation de la lettre. Chez M. de Cavour, la solennité de la forme n'a jamais masqué la frivolité ou la puérilité du fond. Au contraire, une sorte de frivolité apparente servait souvent à adoucir, en l'enveloppant, ce que le fond avait d'àpre et d'absolu. On l'eût dit souple, enjoué et, qu'on me passe l'expression, bon enfant, alors qu'il avait le dessein précis, l'inexorable roideur d'un réformateur. Cet air d'insouciance et d'heureuse bonhomie prévenait en sa faveur, ramenait ou au moins désarmait les ennemis ; nul n'entendait et ne pratiquait comme lui une familiarité facile qui, ne dégénérant jamais en faiblesse ni en complaisance, lui gagnait les cœurs sans amoindrir sa dignité. On a dit fort injustement d'un grand homme d'État moderne, qu'il était un roseau peint en ferj avec bien plus de vérité pourrait-on dire que Cavour était une barre de fer peinte en roseau. L'acier de la volonté disparaissait sous la grâce du sourire, sous le laisser-aller de l'attitude, sous l'abandon du geste, sous la désinvolture du discours. Il conquérait les esprits bien plus qu'il ne les persuadait. Là était la cause de sa puissance. Une fois qu'il les eut conquis, il les mena où il voulut, au lieu d'avoir, à chaque fois, à les persuader à nouveau. Il n'était pas fait pour être populaire dans l'acception éclatante de ce terme ; il ne l'eût point été sans le parlement, à travers lequel sa popularité rayonna; la culture de son esprit, la modération de ses opinions, le raffinement de ses instincts le plaçaient trop en dehors de la multitude pour qu'il la comprit bien et en fût tout à fait

aimé; il ne possédait ni les qualités violentes qui entraînent la foule, ni les défauts qui la charment, et s'il partageait quelques-unes de ses passions, il ne partageait pas ses préjugés. Aristocrate de naissance, de goût, de nature, il ne fut jamais un aristocrate fourvoyé et eût été singulièrement inhabile à manier ces gros ou grossiers leviers par lesquels on remue et soulève les masses. En dehors de l'enceinte oii s'exerçait son action immédiate, il dut son immense influence à ses succès ; son prestige fut celui de la force; il fut populaire parce qu'on le crut fort, et sitôt qu'on le crut fort, il le fut, car dès lors il représenta l'Italie et put répondre d'elle vis à vis de l'Europe.

a L'esprit, c'est la vérité, » a dit, je crois, Sheridan, kU is truth. » Voilà bien l'esprit de Cavour, lumineux, essentiellement simple comme tout ce qui est vrai. C'est seulement chez les natures puissantes et créatrices qu'on trouve l'esprit à la grande hauteur où le place la définition de Sheridan, et qu'on rencontre cette simplicité qui, s'ignorant elle-même, se manifeste en toutes choses, si bien que les desseins les plus compliqués, les conceptions les plus hardies n'ont rien qui étonne ou eifraie, et que le génie, marchant d'un pas si sûr dans une route si directe, éclaire sans éblouir et n'est plus discerné du vulgaire. La simplicité n'est comprise que de loin, à la longue, à ses résultats, à l'influence infaillible qu'elle exerce. Lorsque Colomb cassa l'extrémité de l'œuf, il ne fut admiré de personne. Et pourtant, s'écria-t-il, trouver l'Amérique n'est pas plus malaisé ! Cavour, durant sa carrière politique, n'a peut-être pas laissé passer un seul jour sans casser l'extrémité de quelque œuf. Cela n'était guère

difficile, semblait-il; mais voilà comment l'homme d'État fait les grandes traversées et arrive où aucun autre n'aurai, pu, ni su, ni voulu aller. Cette simplicité, qui est une des lois du génie, conduisait la pensée de Cavour, menait sa conduite, dictait son langage, illuminait sa vie. « J'ia recto., me disait-il un jour, via certa. Voilà une devise que m'a enseignée un de nos meilleurs diplomates; c'est la bonne, et je m'y tiens. » Et, en effet, Cavour a toujours pris par la ligne droite, par le plus court. C'était à la fois sa méthode, son instinct et sa force. Je me rappelle qu'en 1859, quand les Autrichiens eurent repassé le Tessin, les habitants de Novare réclamèrent du gouvernement sarde le remboursement de la contribution énorme que le général Giulay leur avait imposée. L'équité semblait appuyer cette requête d'une ville exceptionnellement frappée, mais la raison politique la condamnait, et elle fut repoussée. « Que leur avez-vous répondu? » demandai-je à M. de Cavour. « -Eh! reprit-il, je leur ai dit : La guerre est la guerre ; il y a des gens qui y sont tués, il y en a d'autres qu'elle ruine. C'est bien sûr que vous êtes à plaindre, et je vous plains ; mais, je vous le répète, la guerre c'est la guerre ! » Voilà, prise sur le vif, l'argumentation de Cavour.

A ce sujet, je me rappelle avoir lu, je ne sais oij, que, dans une discussion, Cavour réfuta un ennemi en le déclarant trop laid ; j'ai tort de dire un ennemi : à la Chambre il avait des adversaires, il n'avait pas d'ennemis. Ce discours ainsi rapporté est si peu courtois, que je suis très-certain qu'il n'a pas été prononcé; d'autre part, il est si court qu'il pourrait bien être authentique et, à coup sûr, mériterait de l'être : il

est dans la manière de Cavour, bref, rapide et, paraît-il^ suffisant, puisque l'assemblée, ajoutait-on, aurait été, en cette circonstance, unanime a donner raison au ministre. Aussi bien, sauf en ces rares occasions où ils s'adressaient plutôt à l'Europe, les discours de M. de Cavour n'étaient pas éloquents, mais ils étaient toujours suffisants. Il ne se souciait du triomphe oratoire que dans la mesure nécessaire pour gagner la bataille parlementaire. Dans le débat, il ne cherchait pas ni ne choisissait trop ses arguments, il les prenait, les ramassait tout autour de lui, comme au hasard, et les premiers qui s'offraient à sa pensée, sans grand effroi d'être illogique ou de paraître superficiel. A vrai dire, il ne parlait pas, il agissait. Pour lui, la parole n'était pas un fleuret ni une épée de parade, m,ais une arme de guerre, cette bonne arme de guerre que vante M. Veuillot qui s'y connaît, arme sérieuse, sans dorures inutiles ni ornements superflus, seulement bien affilée, pointue, avec laquelle il portait un bon coup au bon endroit s'il pouvait, sinon peu lui importait : frappant moins juste, il en était quitte pour frapper plus fort et n'en couchait pas moins son homme sur le carreau. Ni subtil, ni artificieux, défendant une cause médiocre par une médiocre raison, plutôt que d'arriver à une bonne par un détour, il eût fait sourire un avocat, maif il l'aurait battu. Il ne s'égarait pas dans le verbiage, dans les circonlocutions, dans les enfilades de phrases chères au sophisme et où se traîne la stérilité de l'esprit; il n'avait pas non plus l'accent retentissant des tribuns ni le haut commandement des capitaines, mais le langage net, précis, délié, surtout naturel, toujours approprié au sujet, ne le dépassant point, ne lui étant jamais inférieur.

langage des affaires et au niveau des plus considérables. C'est ainsi qu'il fut, quand il le fallut, un grand orateur, parce qu'il était un grand homme d'Etat.

Du grand homme d'Etat, il possédait tout d'abord, et au plus haut degré, la faculté suprême, cette faculté de voir qu'on appelle le bon sens, faculté singulièrement rare, obscurcie, chez la plupart, par la routine, la passion ou le préjugé, et qui est la marque distinctive du génie. Voir, c'est connaître les hommes et comprendre les choses, c'est saisir les détails et embrasser l'ensemble, c'est considérer les obstacles en même temps que les défilés par lesquels on les peut tourner, c'est avoir la notion véritable des rapports, des proportions et de la perspective, c'est distinguer le chimérique du possible, c'est prévoir. Il ne manque pas de gens pour qui le bon sens réside dans la connaissance des considérations immédiates, dans le respect envers les opinions accréditées, dans la stricte observance des conventions et des convenances. Ces gens-là ont raison, puisqu'il n'est aucune force, aucun élément de la situation générale que l'homme d'Etat ne doive apprécier et dont il n'ait à tenir compte. Mais ils ont tort quand ils refusent le bon sens à celui qui regarde et voit au delà de la plaine étroite qui se déroule devant eux et des collines qui bornent leur horizon restreint. Le bon sens consiste à voir loin aussi bien qu'à voir juste, ou plutôt on ne voit juste que si l'on voit loin. Jamais une vue basse ne passa pour une bonne vue. Quant à ceux qui prétendraient que le génie peut se passer de bon sens, leur réfutation est inscrite à chaque page de l'histoire. Au reste, qu'est -il besoin d'insiser? Intelligence, esprit, bon sens, désignations presque

synonymes d'une même faculté^ laquelle^ unie à une volonté qui l'applique, la développe et la mène, s'appelle le génie.

Mais il y a une faculté plus rare encore, surtout de nos jours, que celle de voir, c'est la faculté de vouloir. Nous sommes d'une époque où l'on a plus de courage que d'énergie, plus d'élan que de persistance, plus d'activité que de travail, ert, loin de raffermir la volonté, l'intelligence semble avoir trop souvent pour effet de la détremper. Chez Cavour, au contraire, le ressort de la volonté, naturellement du métal le meilleur, parut devenir de jour en jour plus solide, plus résistant, plus apte à mouvoir, à conduire, à utiliser, comme autant de forces vives, toutes les excellentes parties d'une intelligence supérieure; de jour en jour, chez lui, l'union de l'intelligence et de la volonté parut devenir plus étroite, plus intime, et, ajoutons, plus absorbante. Quand la pratique des affaires, des hommes, de soi-même, quand la vie en un mot ne lasse pas l'intelligence ni ne fatigue la volonté, elle les fortifie l'une et l'autre et l'une par l'autre et les développe d'une façon extraordinaire au détriment du reste de l'homme. C'est ainsi que le grand homme, envahi par son génie, va se dépouillant des passions qui jettent l'incertitude dans le cœur humain ou le trouble dans la conscience, s'isole moins peutêtre parce qu'il s'élève que parce qu'il se sépare, et devient peu à peu l'être inexorable défini par madame de Staël, quand elle a dit de Napoléon : « Ce qui m'effraie en lui, c'est que je ne sens aucun sentiment humain par lequel on puisse l'atteindre. »

L'impression que révèle ce mot de madame de Staël, Cavour la produisait parfois, surtout vers la fin, et je l'ai ressentie.

Son sourire, la grâce accueillante de ses manières, la gaieté de ses propos, son abandon^ n'étaient plus qu'à la surface et à fleur de peau, comme s'ils eussent cessé d'être en harmonie avec le fond de ses pensées. Je ne veux point dire qu'il se soit jamais imposé un masque, ni qu'il se contraignît pour retrouver Vexpression aimable, enjouée, doucement éclairée des premiers jours. Mais à travers cette expression qui lui était naturelle, rayonnait une force irrésistible, écrasante, prête à broyer tout ce qui lui ferait obstacle. Son visage même revêtait, en certains moments, une autre expression, sereine, sévère, implacable, expression d'airain que les excès de la volonté impriment aux traits. Sa physionomie révélait alors son âme, l'âme d'un conquérant.

On s'étonnera peut-être que, le regardant comme un conquérant, j'aie osé le dire libéral. Je rappellerai donc que le pays qu'il conquit, il le considérait comme étant son pays, et que si, pour accomplir cette conquête, il se servit de l'épée, il se servit encore plus de la liberté. La liberté, dira-t-on, n'était donc pour lui qu'un instrument. Peu nous importe, ce me semble. Ce qui nous importe, c'est qu'en maniant cet instrument, il ne l'ait ni usé, ni souillé ; c'est que, l'ouvrage fait, il ne l'ait pas brisé. Libéral de nature, il a vécu aune époque où sa raison a pu se trouver d'accord avec ses instincts et oii la liberté qu'il aimait lui a paru le meilleur auxiliaire de ses desseins.

Il faut bien reconnaître que Cavour était fait de cette argile plus noble dont sont pétris les maîtres du monde. Paré de ces éclatantes facultés devant lesquelles l'humanité s'incline, il était doué des humbles aptitudes sans lesquelles les

autres restent stériles. Laborieux, persévérant, acharné à son œuvre, ne la lâchant point un seul jour, un seul instant, il possédait en même temps l'art de convaincre, d'entraîner, d'inspirer la confiance par la façon dont il l'exigeait. Il avait ice qui constitue et complète le grand politique : l'ardeur réfléchie, l'activité infatigable, la sagacité, l'opportunité, la connaissance de son temps, la fertilité des ressources, l'esprit libre de tout préjugé, le cœur à l'abri de toute haine. Taillé pour la lutte et né pour la victoire, il était, enfin, de la fier race des imprudents qui hardiment se confient à la fortune, certains qu'elle ne saurait jamais se montrer si ingrate que de leur être infidèle.

Voilà, dans son ensemble, M. de Cavour, tel qu'il m'apparaît aujourd'hui, contemplé à travers son œuvre et sa vie. Il eût été, je crois, plus régulier de raconter d'abord cette vie et de rappeler cette œuvre. Mais, parlant d'un homme si universellement connu, j'ai pu, ce me semble, sans grand inconvénient, me permettre une infraction à l'ordre consacré et intervertir la succession habituelle des faits et des appréciations. Aussi est-ce sans parti pris d'avance, mais sans trop de scrupule, que je me suis laissé entraîner à retracer d'emblée les lignes saillantes de l'imposante figure qui se dressait devant moi. La mort accentue les traits en les fixant et imprime ainsi à la physionomie son expression principale. C'est cette expression dégagée de l'accessoire, du secondaire, du contradictoire, qui m'a attiré et que j'ai imparfaitement esquissée. Ce qui a été dit jusqu'ici sera d'ailleurs, je l'espère, rendu plus sensible et moins incomplet par ce qui va être dit.

j Donc Camille de Cavdur naquit le i^"" août 1810. Il fut élevé à Turin^ jusqu'à l'âge de dix ans, dans la maison pajternelle, entouré des soins les plus intelligents aussi bien que ies plus tendres. Le milieu dans lequel s'écoula sa première enfance était de nature à favoriser le développement des facultés dont il portait le germe. Sa grand'mère, qui appartenait, comme je l'ai dit, à la famille des de Sales, était une femme d'un esprit distingué et d'un grand sens, d'une piété sincère mais tranquille. Son père avait une intelligence singulièrement déliée, très-active, la pratique des affaires et du monde, avec beaucoup de solidité, une ambition réelle, mais restreinte par le respect pour le pouvoir, respect fortifié chez lui, comme chez tous ceux de sa génération, par l'aspect des révolutions. Homme d'administration plutôt que de politique, cependant perçant les gens et voyant le fond des choses, les jugeant, dans son sens, mais très-vite et très-sûrement. Après quoi, homme de famille avant tout. Quant à la femme du marquis de Cavour, rexcellence du naturel avait comblé chez elle les lacunes d'une éducation non point négligée, mais capricieuse et dans laquelle le brillant tenait la première place. Cette éducation, qu'elle compléta elle-même et livrée à ses seules forces, retarda peut-être la maturité de son jugement, mais n'eut point le pouvoir d'en amoindrir la rectitude, ni de troubler l'exquise délicatesse de ses sentiments. Dotée de tout ce qui s'acquiert et qui attire, douée de tout ce qui attache et retient, elle fut pour ses fils la meilleure école, celle de la grâce maternelle, du dévouement et de l'amour. On citerait, du reste, peu d'enfants élevés, autant que Camille de Cavour, à cette école-là. car madame de Cavour eut

LE COMTE 1)E GAVOUR. 31

tout d'abord pour rivales dans ses affections de mère^ ses deux sœurs, madame de Tonnerre et madame d'Auzers^ que le cours des événements fixa l'une et l'autre à Turin ou y ramena, et qui n'eurent d'enfants ni l'une ni l'autre. J'ai déjà parlé de l'aînée et dit ses premières vicissitudes. A la suite de son mariage avec M. de la Turbie, elle s'établit à Turin, oii elle était en excellente situation, très en pied dans le monde dont sa beauté et son esprit lui avaient d'emblée assuré la faveur, et où sa position délicate, dignement supportée, lui avait conquis l'amitié des plus rebelles et l'estime des plus difficiles. Elle ne quitta Turin qu'en 1815, quand son second mari, M. de Tonnerre, s'en alla à Paris. Pendant quinze années environ, elle ne fit plus à Turin que de courtes et rares apparitions. Mais elle voyait souvent ses neveux à Genève, où elle possédait, dans un des plus beaux sites du pays, une habitation proche de celle de son frère, le comte de Sellon. La révolution d^e Juillet conduisit M. et madame de Tonnerre d'abord à Genève, où ils restèrent trois années , puis, en 1835, à Turin, qu'ils ne quittèrent plus et où madame de Tonnerre, qui survécut de douze ans à son mari, mourut en 1849.

Madame de Tonnerre, qui, dans sa jeunesse, avait été trèsremarquée, fut jusqu'à la fin très-entourée, très-recherchée. Je ne l'ai connue qu'en un temps où l'on n'était plus attiré auprès d'elle que par le charme de sa conversation fine, instructive et variée, par la bienveillance de son accueil, par l'agrément delà société qu'elle réunissait dans son salon. Elle occupait dans l'hôtel ou Casa Cavour un assez vaste appartement, situé au rez-de-chaussée et dans l'une des ailes de In

maison. On travei'sait une série de pièces avant d'arriver au salon très-meublé, très-encombré de chinoiseries, où elle se tenait, depuis dix heures, très-droite dans son fauteuil, mise avec cette recherche un peu magnifique qui est la dernière transformation de l'élégance, et qui sied si bien aux femmes dont les années n'ont flétri ni l'esprit ni le cœur. Madame de Tonnerre avait l'un et l'autre singulièrement jeunes, et servis par une mémoire des plus heureuses. Elle se souvenait des gens, à de grandes distances, et des choses les plus lointaines. Ayant vu de près la Restauration, elle savait les dessous de cartes et décochait une foule d'anecdotes piquantes. Par ses relations et par ses sentiments, elle appartenait à l'extrême royalisme ; mais, quoique s' exprimant dans l'occasion très-vertement , elle était naturellement tolérante , sans acrimonie dans ses jugements, goûtant le mérite d'où qu'il vînt et où qu'il menât. C'était, chez elle, l'éclectisme involontaire, inconscient, de l'âme que la passion n'a jamais agitée. Une vie facile, sauf au premier début, brillante, le monde, le succès avaient laissé à madame de Tonnerre, avec quelques-uns des caprices qui sont le droit de la jeunesse, l'insouciance et l'optimisme qui en sont le privilège. Sa position à Turin était considérable et due à son mérite non moins qu'à son rang. Le roi Charles-Albert la tenait en une estime qu'il ne négligeait aucune occasion de lui témoigner. Les individualités les plus diverses et les plus éminentes se rencontraient chez elle, et, sous son aimable influence, les dissidences politiques ou religieuses semblaient perdre de leur âpreté. Mais si elle était l'âme de son salon, faut-il ajouter que Camille de Gavour en était l'esprit?

Il était naturel que madame de Tonnerre^ qui n'avait pas d'enfants^ se sentît attirée vers ses neveux et vers ses nièces, les filles de son frère. Mais, de plus, je crois que son affection pour son neveu Camille fut le sentiment le plus vif qu'elle ait jamais éprouvé. On voyait qu'en lui tout la charmait, sa vivacité, son inaltérable enjouement, même la malignité de ses observations sur des choses qu'elle prisait, sur des gens qu'elle vantait ou protégeait, même la liberté avec laquelle il manifestait des opinions qu'elle était si loin de partager. Son jugement avait d'ailleurs pour elle autant de poids que son esprit avait d'attrait. Elle l'aimait, en un mot, avec la perspicacité d'une taute et de l'amour d'une mère.

Avec moins de conversation et de monde que madame de Tonnerre, madame d'Auzers avait plus de finesse, d'enjouement, de cette gaieté abondante qui se répand en boutades, en mots exquis d'à-propos, en plaisanteries douces et familières. Elle était, du reste, ainsi que madame de Cavour, d'une extrême sensibilité, fidèle à ses amitiés et d'un grand cœur, et, comme elle aussi, d'une dévotion douce, profonde, moins agitée que celle de madame de Tonnerre. Plus libre, par état et de santé, que ses deux sœurs, elle venait souvent h Genève ou à Allaman, chez son frère, à Presinge, chez mon grand-père, qui avait pour elle une vive affection et goûtait infiniment son esprit alerte, naturel, si animé, si vivant. si semblable à celui qui faisait déjà le charme de son neveu Camille. Des trois sœurs, ce fut madame d'Auzers qui, bien qu'étant la cadette, mourut la première, en d842. C'était à Turin que mademoiselle Henriette de Sellon avait ren-

contré le baron d'Auzers , d'une vieille famille d'Auvergne, gentilhomme rallie à l'Empire et qui, en ce temps-là, occupait le poste important de directeur de la police dans les départements au delà des Alpes. A la Restauration, au lieu de revenir en France, M. d'Auzers se fixa définitivement à Turin , où il ne tarda pas à être considéré comme un (( ultra. » En effet, il se dessina très-vite dans le sens de la réaction monarchique et religieuse où le portaient ses instincts, la tradition de sa race, les fonctions qu'il avait remplies ; il fut tout à fait du mouvement royaliste et catholique, et même, dit-on, de la congrégation. Très-avant dans l'intimité du prince de Carignan, il parvint à le détacher de la conspiration ourdie en son nom et sous son patronage. La révolution de 1830 causa à M. d'Auzers une profonde douleur et hâta sa fin. Il mourut en 1831. Très-instruit, grand causeur, avec moins de saillie et d'imprévu que de savoir, d'à-propos et de mémoire, M. d'Auzers était d'un commerce infiniment agréable. Ses sentiments en politique l'avaient lié d'une étroite amitié avec mon grand-père, et il fit, à Presinge, plusieurs séjours. Là, il tenait tête à ses deux neveux, à mon oncle et à mon père, tous, à cette époque, dans la première ardeur du libéralisme militant, tandis qu'au coin du feu madame d'Auzers emprisonnait sous des gazettes artistement ajustées mon grand-père, que le débat faisait parfois sommeiller. M. d'Auzers avait l'art et le goût de la discussion; il y était très-expert, inépuisable en ressources, et la poussait. Je tiens de mon père que bien souvent à l'aube on discutait encore. J'anticipe sur le temps. Mais, parmi les influences auxquelles furent soumises l'en-

fance et la jeunesse de M. de Cavour, je devais mentionner, en première ligne, celle de M. d'Auzers, très-constante, trèsdirecte et qui, sans grande action, j'en conviens, sur les opinions de Camille de Cavour, contribua, à coup sûr, à façonner, à aiguiser son intelligence.

Quant à M. de Tonnerre, je ne saurais lui attribuer aucune influence sur le développement du caractère, non plus que sur la direction des idées de son neveu ; non pas qu'il fût médiocre d'esprit ni que les qualités qui attirent l'afTection ou commandent le respect lui fissent défaut, mais le duc de Tonnerre, très aimable, très-empressé, très-bienveillant, enfin homme de salon plutôt qu'homme du monde, n'était pas de ces gens trempés pour agir sur ceux qui les entourent. En politique il avait plus de portée que de visées et nulle ambition, nul goût de propagande ni de combat. Il portait ses convictions comme il portait son nom, avec l'aisance d'un grand seigneur, sans trop y songer. En 1830 il prêta le serm.ent. Cela lui coûta beaucoup et lui fut encore plus reproché. Cependant il estima que l'amitié lui interdisait d'abandonner les ministres dans la périlleuse conjoncture où ils se trouvaient, et il voulut prendre part à leur procès. A dater du jour où l'arrêt fut rendu, il ne siégea plus à la Chambre des pairs, et en 1831 il quitta la France pour n'y pas revenir. M. de Tonnerre avait à un haut degré ce qu'on appelle l'esprit de société, esprit facile, leste, fertile en bons mots, avec plus de mousse que de saveur, esprit qui plaît doucement, ne va guère loin ni ne pénètre, et qui est en définitive à l'esprit ce qu'une parade est à une bataille. Chez M. de Tonnerre rien d'excessif ni de violent, de ce qui blesse par-

fois et écrase^ mais aussi rien de ce qui conquiert et domine et subjugue.

Telle était donc^ vivant à Turin^ sincèrement attachée aux institutions sévères d'une monarchie essentiellement catholique et absolue, la famille de Camille de Cavour. On voit que les membres divers qui la composaient étaient unis par la communauté des opinions politiques et des sentiments religieux non moins que par les liens du sang. Certes, en 1813, ces ardents défenseurs, ces zélés serviteurs du trône et de l'autel eussent reculé d'effroi ou plutôt souri d'incrédulité, si l'on se fût avisé de leur prédire les destinées de celui dont leur tendresse entourait le berceau et surveillait les premiers pas ; sans doute ils auraient demandé quelle influence extérieure et malfaisante aurait le pouvoir d'effacer de ce cœur qu'ils élevaient et de cette intelligence qu'ils formaient, jusqu'aux vestiges de leurs sages préceptes et de leurs exemples. Je n'entends point méconnaître qu'en dehors de la maison paternelle, Camille de Cavour n'ait su trouver des enseignements plus conformes à ses instincts et subir des influences plus sympathiques à ses propres goûts. Soit à Turin même, auprès de M. de Barante et de M. d'Haussonville et avec le marquis Alfleri, soit surtout et dès le début de sa carrière, à Genève, chez son oncle le comte de Sellon, avec mon père et ailleurs encore, il put se mouvoir dans un cercle d'idées et de principes bien diflerents de ceux qui autour de lui étaient seuls tenus en honneur. Mais faut-il de là conclure à l'inanité de l'éducation première et immédiate qu'il reçut? Ceux qui en jugeraient ainsi oublieraient que chez celui qui élève un enfant, l'opinion importe bien moins

que le caractère et les sentiments. Qu'importe que, des parents de Camille de Cavour, les uns par simple inclination, d'autres avec passion, tous par situation, fussent attachés à la cause qu'il devait un jour battre en brèche! Ce qui importe, c'est que leur pieuse dévotion et leur ferveur politique fussent tempérées par l'esprit, par les mœurs et surtout par le cœur. Ce qui importe, c'est que Camille de Cavour vît sa mère, ses tantes pleines d'affection pour des amis, des parents, un frère, d'une foi autre que celle qu'elles professaient. « Mon frère nous quitte, écrivait madame de Cavour, c'est un vrai déchirement. » Ce qui importe, c'est que M. d'Auzers donnât à son neveu, par l'éclat, la vigueur de son argumentation, des leçons de libre discussion, c'est-à-dire des leçons de liberté. Ce qui importe, c'est l'intelligence, c'est la sincérité, c'est l'instruction de ceux sous la tutelle desquels l'enfant grandit. L'opinion passe, l'homme reste. Et c'est ainsi que Camille de Cavour et son frère comprenaient mieux, aimaient mieux la liberté et, à vingt ans, étaient plus mûrs pour elle que tant de libéraux bercés, dès le maillot, des refrains de Déranger, élevés dans le culte des principes de 89, ayant pour types et pour héros quelques vieux routiers d'intrigues et de conspirations qui, après avoir traîné la liberté à la remorque de leurs rancunes, de leurs préjugés, de leurs mesquines passions, ont fini, à bon droit, par s'estimer trop heureux d'être délivrés du soin de la conduire.

Je ne crois pas que l'enfance de Camille de Cavour ait été marquée par aucun incident remarquable, ni qu'on puisse trouver dans l'histoire des. premières années de sa vie de quoi

prédire, même après coup, sa grandeur future. Dans une lettre adressée à ma grand' mère, madame de Cavour parle de son fils cadet, alors âgé de trois ans, comme d'un « bon luron, fort, tapageur, et toujours en train de s'amuser. » « Je me réjouis bien, ajoute-t-elle, de voir les tiens cet été et de te montrer mon gros Camille. » Si j'en crois une lettre postérieure,-également adressée à ma grand'mère, mais écrite par madame de Tonnerre, le « bon luron w avait, dans le commencement, peu de goût pour l'étude; il n'y a, me semble-t-il, dans cette répulsion, rien qui le distingue particulièrement de la plupart des enfants. Voici, du reste, le passage relatif à Camille de Cavour, dans cette lettre qui n'est pas datée, mais que divers événements auxquels il y est fait allusion me permettent de placer vers la fin de 1814. ... (( Parle-moi un peu de mon cher Auguste et de mon filleul Eugène. Ils sont à présent de bien grands garçons ; je crois en vérité qu'Eugène doit avoir tout près de onze ans, et Auguste est tout à fait un personnage respectable. Je vis à présent avec des jeunes gens qui ne sont pas tout à fait si vénérables, mais qui sont fort gentils. Tu ne saurais imaginer, ma bonne Adèle, combien ces deux petits ont de rapports avec tes deux enfants. Auguste et Gustave ont le même caractère, les mêmes goûts, la même sensibilité timide et profonde, et Eugène et Camille la même santé, la même bonhomie, la même gaieté et surtout la même préoccupation de plaire. Gustave aime l'étude, Camille l'a en horreur. Dismoi si tu as eu beaucoup de peine à apprendre à lire à Eugène ; pour ce pauvre Camille, il n'en peut venir à bout, ce sont des soupirs à fendre l'àmc, et j'admire Adèle qui a

LE COMTE DE CAVOUR. Zd

le courage d'affronter ces douleurs et de faire dire b^ a^, ba. Je me suis réservé la distribution des ordres du mérite, tu vois que je me traite assez bien. »

Cet enfant, qui a « horreur de l'étude » et à qui Talphabet fait pousser des soupirs à fendre l'âme, sera un jour le plus rude des travailleurs. Je n'entends pas seulement parler ici du temps où, à la tête des affaires de son pays, chargé de trois portefeuilles, il suffira à sa triple tâche. Mais je l'ai toujours connu ardent à apprendre et singulièrement tenace au labeur entrepris. Je ma souviens qu'en 1840, étant à Presinge, il se faisait réveiller chaque matin, dès cinq heures, par son valet de chambre, et, à quelque heure avancée de la nuit qu'il se fût couché, il secouait le sommeil et, ayant avalé une tasse de café à l'eau, il se mettait à l'ouvrage. Or cet ouvrage consistait dans Jajeçtupe de l'Histoire d'Angleterre de lord Mahon, auteur exact et scrupuleux, m.ais terne et sans attrait. Je me rappelle quel éloignement invincible m'inspirait le seul aspect de ces lourds et épais volumes. Mais Camille de Cavour avait résolu d'apprendre la langue anglaise, et, afin que cette étude eût en même temps pour résultat de lui faire connaître l'histoire d'Angleterre, il con-^ sacrait sans relâche ses matinées à épeler un livre ennuyeux, ■ écrit dans une langue qu'il ignorait. Plus tard, en 1846, me ' trouvant avec lui dans sa terre de Leri, je partais au petit jour pour la chasse. 11 ne m'est pas une seule fois arrivé de partir sans que M. de Cavour me saluât d'un de ces souhaits qui font le désespoir du chasseur, et, bien qu'il n'eût aucun dessein d'aller tirer les bécassines, il était toujours debout dès l'aube, examinant ses comptes, visitant ses étables, arré-

tant les détails de quelque amélioration, surveillant le débaliage de quelque machine nouvelle et occupant les moments perdus pour tout autre que pour lui, par la lecture de quelque livre substantiel italien, français ou anglais, d'agriculture, d'économie politique ou d'histoire.

Toutefois, et pour revenir à l'enfant «( ayant horreur de l'étude, », la contradiction entre ce qu'il est et ce qu'il sera me paraît plus apparente que réelle. Chez l'homme fait, le ressort du travail est l'activité, non pas cette activité inquiète et stérile qui se brise au moindre obstacle et qui, se dissipant en efforts d'un jour, dissimule, sous son écume fallacieuse, la mollesse du fond et la lâcheté de la volonté, mais cette activité de l'esprit qui ne se laisse point aller au facile plaisir de s^agiter en vain, à qui les vagues et infécondes méditations sont inconnues, qui fond toujours sur quelque objet parfaitement déterminé, précis, et qui ne saurait voir sans désirer savoir, ni désirer savoir sans s'y acharner. Or, dans le jeune âge, le goût de l'étude n'est, la plupart du temps, que la soumission à l'autorité, et révèle la malléabilité de l'enfant, bien plus qu'elle n'est un symptôme de son activité. Voilà pourquoi les enfants appliqués tiennent, en général, bien peu et bien mal les promesses qu'ils ont semblé faire. Plus l'enfant sera doué d'activité d'esprit, plus est grande la chance qu'il soit indocile, rebelle, c'est-à-dire qu'il s'efforce d'échapper à une contrainte dont il ne sait pas le but pour tourner son énergie vers la poursuite d'objets qu'il comprend et qu'il apprécie. Il n'y a sans doute pas de règle sans exception, et, pour être un homme distingué, il ne buffit pas d'avoir été un mauvais écolier. Camille de Ca-

vour regretta plus tard mainte lacune dans ses études. Mais, quelque laborieux que je l'aie connu, je me le figure trèsbien, ayant horreur de l'étude, avec sa gaieté, sa bonhomie, surtout occupé de plaire et y parvenant, j'imagine, sans trop de peine.

En i8^6, ses parents l'amenèrent, ainsi que son frère, à Genève. Ils passèrent quelque temps à Presinge, chez mon grand-père. Si je cite cette dernière circonstance, c'est que mon père m'a plus d'une fois décrit l'impression que produisit Camille de Cavour à son arrivée à Presinge. C'était un petit bonhomme très-malin, d'une physionomie à la fois vive et indiquant la décision, d'une gentillesse très-divertissante, d'une verve enfantine intarissable. Il portait un habit rouge qui lui donnait quelque chose de résolu et de plaisant en même temps. En arrivant, il était fort ému et exposa à mon grand-père qu'à Genève, le maître de poste ayant fourni des chevaux exécrables, devait être cassé. «Je demande qu'il soit cassé, » répétait-il. « Mais, lui répondit mon grand-père, je ne peux pas casser le maître de poste, moi; il n'y a que le premier syndic cjui ait ce pouvoir. — Eh bien, je veux une audience du premier syndic. — Tu l'auras demain, » reprit mon grand-père, et, sur-le-champ, il écrivit à son ami, M. Schmidtmeyer, alors premier syndic, en lui annonçant qu'il allait lui expédier un « petit homme « fort amusant. En effet, le lendemain, l'enfant se rend chez M. Schmidtmeyer, il est reçu en grande cérémonie; sans se troubler, il fait trois profonds saints, puis, d'une voix claire, expose sa plainte et sa requête. En revenant, du plus loin qu'il vit mon grandpère : (» Eli bien cria-t-il, eh bien, il sera cassé!» En ce

i-2 LE COMTE DE CAVOUR.

temps-là, il avait six ans à peine. On voit que de bonne heure il a aimé à casser.

Le marquis de Cavour destinait l'aîné de ses fils à la diplomatie; il voua le second au militaire. A l'âge de dix ans, [Camille quitta la maison paternelle pour entrer à l'Académie I militaire, où il ne tarda pas à être promu à la dignité de page, jdignité réservée aux jeunes gens de grande naissance, et qui, donnant accès au palais en même temps qu'interrompant la monotonie des études, ne laissait pas que d'être fort recherchée. Camille toutefois se montra si peu flatté de la distinction dont il était l'objet et si rebelle à l'étiquette, qu'on le (priva de la plupart des soi-disant honneurs attachés à la /fonction qu'il remplissait si mal et de si méchante grâce. Cela ne l'empêcha point de se distinguer à l'Académie militaire, surtout dans les mathématiques dont il avait le goût et qui satisfaisaient cette soif de clarté, ce besoin de se rendre compte, innés en lui. «Ma tête, me disait-il bien des années plus tard, doit beaucoup aux mathématiques. Voilà qui forme la tête, répétait-il, et qui apprend à penser. » Ce n'était pas cependant qu'il ne regrettât souvent la direction spéciale imprimée à ses études et ce qu'il y avait eu de trop exclusif dans son instruction. — « Il y a, écrivait-il en 1835 à mon père qui sollicitait sa collaboration pour la Bibliothèque l'universelle, \'û y a une inimité de matières que je ne saurais traiter, ';attendu que mon éducation littéraire a été singulièrement ^négligée sous certains rapports.» — Et en 1843, dans une lettre où il annonce qu'il va entreprendre un article sur le traité agronomique de M. Châteauvieux : « Je vous l'avoue sans détour, dit-il, je ne me sens pas de force pour rendre

d'une manière agréable tout ce que je pense. Faute d'exercice, si ce n'est de moyenS;, j'éprouve une grande difficulté à, rédiger mes idées de façon à pouvoir les présenter au public. Dans ma jeunesse, 'on ne m'a jamais appris à écrire; de ma vie, je n'ai eu de professeur de rhétorique, ni même d'humanité; aussi, ce n'est qu'avec la plus grande appréhension que je me déciderai à vous livrer un manuscrit destiné à l'impression. J'ai senti, mais trop tard, combien il était essentiel de faire de l'étude des lettres la base de toute éducation intellectuelle; l'art de parler et de bien écrire exige une îinesse, une souplesse dans certains organes, qu'on ne contracte qu'autant qu'on les exerce dans la jeunesse. Faites écrire, faites composer votre fils, afin que, lorsque sa tête sera devenue un atelier à idées, il sache se servir avec facilité de la seule machine qui puisse les mettre en circulation : la plume.»

Tout cela écrit d'une petite écriture ronde très-nette, sans grande apparence, mais sans bavures, sans liaisons paresseuses, lisible, chaque mot distinct et séparé, de l'écriture d'un homme qui, sachant ce qu'il veut dire, le dira et ne dira ni plus ni moins, qui, maître de sa pensée, ne craint ni qu'elle lui échappe, ni qu'elle l'emporte et l'égaré. « Moi qui ne sais ni lire, ni écrire,» a dit un jour Berryer. Au reste, dans ces quelques lignes que je viens de citer, Camille de Cavour, en même temps qu'il signale les négligences et les lacunes de son éducation, indique clairement la nature de ses regrets, qui ne sont point ceux d'un esprit littéraire. A ses yeux, les lettres ne sont qu'une gymnastique et l'art de dire qu'un instrument. Je ne crois pas que la littérature proprement dite non-seulement ait jamais eu, mais encore eût jamais pu avoir

aucun attrait pour son génie actif toujours aux prises avec quelque réalité visible, tangible, immédiate, essentiellement ennemi des abstractions. L'intelligence et le goût des beautés littéraires sont peu compatibles avec le travail incessant du cerveau. A être constamment asservie par la volonté, l'imagination perd en étendue ce qu'elle gagne en force utile et productrice. Pour être comprise et appréciée, la littérature exige sinon l'oisiveté, tout au moins le repos des facultés. Il en est de l'esprit comme de la main qu'un labeur continu fortifie, mais rend insensible aux touches trop délicates et aux nuances. «Je vous dirai, écrivait Camille de Cavour à mon père en parlant d'une des plus charmantes nouvelles de Topffer, que j'ai été choqué d'un certain article sur le conte Anterne (c'est le col d'Anterne qu'il entend), où les Anglais sont tournés en ridicule à la manière des auteurs du boulevard, et où le sel comique consiste entièrement dans la prononciation défectueuse d'un lord imaginaire. Cet article contraste désagréablement avec le ton grave et mesuré qui règne dans tous les autres numéros de la Bibliothèque, et lui fait le plus grand tort. » Cela n'empêche pas que Camille de Cavour n'ait été à son heure un écrivain. Seulement un livre ne fut jamais pour lui un délassement, par une raison très-simple, c'est que son puissant esprit ne connut pas le .repos. Pour lui, un livre était ce qu'est pour l'homme de iguerre un arsenal, c'est-à-dire un magasin où il puise et 'dont l'architecture ne lui importe aucunement. La tête de Cavour était bien véritablement un «atelier à idées, » atelier fécond, sans un jour de chômage, avec toujours sur l'enclume quelque fer à forger.

Ce qu'il avait aimé des mathématiques, c'était moins la hardiesse que la marche assurée des spéculations, et ce qu'il en avait retenu, c'était la rigueur du raisonnement et le besoin de la certitude. Les mathématiques ne l'avaient pas poussé vers la métaphysique. « Cherchez ce livre, m'écrivaitil au sujet d'un ouvrage philosophique que son frère désirait, avoir, cherchez ce livre aux endroits où se trouvent les choses/ que personne ne lit.» Sous l'exagération de la plaisanterie, c'est bien là le fond de sa pensée. Comme tous les hommes qui ont exercé une grande action sur les affaires du monde, il appartenait à la classe des esprits positifs, c'est-à-dire des esprits qui appliquent. «N'attendez de moi, écrivait-il encoréw aucun article dans lequel il faille une dépense quelconque! d'imagination. Chez moi, la folle du logis est une vieille paresseuse, que j'ai beau exciter, elle ne se met jamais en mou-^ vement. Imaginez que je n'ai jamais pu parvenir à composeii le conte le plus simple pour amuser mon neveu, quoique je l'aie essayé bien des fois. oïl y a là, semble-t il, quelque chose à reviser. M. de Cavour se trompe lorsqu'il prétend que, chez lui, la folle du logis est une vieille paresseuse. Elle n'est pas folle, voilà tout.

Camille de Cavour se distingua si fort à l'École militaire^ qu'à l'âge de seize ans il en sortit avec le grade de sousÀ lieutenant dans l'arme du génie, malgré les règlements qui lixaient à vingt ans l'âge auquel le brevet d'officier pouvait' être accordé. Mais de brillants examens et i'msistance du professeur Plana forcèrent les règlements. Camille fit, en qualité de sous-lieutenant du génie, diverses garnisons, entre autres Vintimille, Leissillon et Gênes. 11 s'attacha très-vite à

cette dernière ville, ne la quitta qu'avec regret pour aller passer quelque temps à Leissillon et y revint avec bonheur, jll y avait trouvé une liberté d'opinion, un mouvement injconnus à Turin, et, pour lui-même, l'accueil à la fois le Iplus courtois et le plus cordial; il en emporta des souvenirs et y laissa des amis qui lui restèrent fidèles jusqu'à sa mort. Parmi les familles avec lesquelles il devint, à Gênes, très-intirne^ se place en première ligne et tout à fait à part, la famille suisse des de la Rue, pour qui il conserva un vif attachement et avec laquelle il demeura très-lié. Comment, du reste, cette Gênes magnifique, cette brillante cité si méridionale, opulente, hospitalière, inondée de soleil, toute de lumière, de vie et d'action, remuant affaires et idées, n'eûtelle pas séduit, enchanté un jeune homme plein de sève et de feu, ardent, altéré d'action et de liberté, et qui n'avait encore guère connu que le ciel inclément et l'atmosphère oppressive de Turin? D'autre part, on ne saurait s'étonner que l'esprit de Camille de Cavour, sa vivacité, la grâce et le naturel de ses manières lui aient ouvert toutes les portes et conquis bien des cœurs. Ce fut à Gênes qu'il débuta réelleïment dans le monde, et j'ai ouï dire qu'à cette grande école 'des hommes d'État, aucun enseignement ne lui fut épargné. Mais sa carrière militaire devait être courte; je ne sais trop s'il eût, en aucun cas, su se plier longtemps au joug de la discipline et s'asservir aux monotones fatigues et aux loisirs du métier; le métier toutefois lui convenait et lui plaii' sait. A vingt ans d'ailleurs, le régiment c'est l'indépendance. Camille aimait donc l'uniforme et ne songeait point à le déposer, lorsque, par une imprudence de langage, il s'attira

une disgrâce à laquelle 11 ne tarda pas à comprendre que sa

démission mettrait seule un terme.

A vrai dire, cette imprudence de langage commise à Gê^ nés, à l'occasion des événements de juillet, fat le prétexte plutôt que la cause des rigueurs royales. Dès longten\ps le prince de Carignan avait eu contre le jeune officier, trop libre dans ses propos et trop hardi, de vieux griefs dont le roi Charles- Albert se souvint. On se rappelle qu'à son entrée à l'École militaire, Camille de Cavour avait eu le privilège envié d'être admis parmi les pages. De cet emploi, il n'avait goûté ni les devoirs ni la livrée. Comme un jour je lui demandais quel costume portaient les pages : « Parbleu, me répondit-il d'une voix émue, comment voulez-vous que nous fussions habillés, si ce n'est comme des laquais que nous étions. J'en rougissais de honte î » L'impression produite sur lui par ses fonctions dans la domesticité royale, impression si profonde que trente ans n'en avaient pas émoussé l'aiguillon , indique assez de quelle façon il dut s'acquitter de la charge que sa naissance lui avait value. Mais s'il goûtait peq l'antichambre, il goûtait, je crois, encore moins le salon^ Comme page, il avait été affecté au service du prince de Carignan. Je ne sache pas qu'il ait jamais eu au cœur de haine bien vive, ni surtout bien tenace, sauf peut-être à l'endroit du feld- maréchal Haynau sur qui il n'entendait pas raison. 'Mais s'il y a eu quelqu'un qu'il n'ait pas aimé, ce quelqu'un ifut à coup sûr le roi Charles- Albert. Je n'essaierai pas de refaire le procès de ce prince, dont le caractère est encore aujourd'hui pour l'histoire ce qu'il fut pour ceux qui l'approchèrent de plus près, une énigme indéchiffrable. Si l'a-

bandon dans lequel, au moment du péril, il laissa ses amis et l'exil dans lequel il les oublia, alors que, monté sur le trône, le roi aurait pu racheter les faiblesses du prétendant, si une si grande faute, si une si grande obstination à ne pas vouloir la réparer, provoquent l'étonnement douloureux de tout honnête homme, la me'moire de Charles-Albert n'est-elle pas cependant protégée et défendue par l'attachement sincère et durable qu'il inspira à tant d'honnêtes gens ? Mais quel que soit l'arrêt de la postérité, Camille de Cavour avait très-vite rendu le sien, qu'il estimait sans doute définitif, et il ne se gênait point pour manifester la répugnance qu'il éprouvait à se trouver attaché à la personne du prince qu'il était, plus tard, destiné à. appeler si souvent : a Le magnanime Charles-Albert. »

Au reste, peu importent l'époque, le palais et le prince, l'office de cour eût été en toute circonstance et en tout temps antipathique à son humeur essentiellement indépendante et altière. J'insiste, car il me semble que c'est ici l'occasion de signaler un des traits les plus saillants du caractère de Cavour, qui, avant d'avoir la conscience de sa valeur personnelle, avait sur tout ce qui touche à la liberté et à la dignité de l'homme un sentiment très-net, et sur tout ce qui touchait à sa liberté et à sa dignité un sentiment très-vif. Peut-être poussait-il ce sentiment trop loin et faisait-il trop peu de cas des distinctions par lesquelles les souverains récompensent et consacrent le mérite. Titres, décorations, charges honorifiques furent toujours de sa part les objets* J d'une indifTérence voisine parfois du mépris; ou plutôt, je crois que le mépris d'abord instinctif chez lui et tenant à sa

fierté naturelle s'était peu à peu mûri en indifférence. Je crois qu'appelé à gouverner, dans une société de jour en jour plus démocratique, il y distinguait, pour s'en étayer, les éléments de force, et ne songeait pas à chercher, dans des institutions sans crédit réel, dans des usages ou des traditions sans puissance effective, un appui chimérique. 11 ne renversait pas, il discernait ; il n'était pas un révolutionnaire, mais un voyant. C'est ainsi que sa raison, me semble-t-il, élargit et maintint le pli de son caractère. Au demeurant, fait pour obéir, il ne l'était pas pour servir, et encore était-il fait pour commander plus que pour obéir. J'ajouterai que, par une conséquence aussi rare qu'elle est logique, il avait sur les avantages apparents ou les insignes extérieurs du rang et du pouvoir, la même insouciance en ce qui le regardait luimême qu'en ce qui concernait les autres. Je me rappelle que cette insouciance donna lieu un jour à un incident assez plaisant. C'était, s'il m'en souvient bien, en 1852. M. de Cavour, revenant de Londres et de Paris et retournant à Turin, passa quelque temps à Presinge. Un jour, comme mon père attendait à dîner le duc de Broglie, M. de Cavour,en entrant dans son appartement pour y faire sa toilette, trouva étalés sur sa table ses rubans et ses croix. — « Qu'est-ce à dire ? » demanda-t-il à son valet de chambre. — Celui-ci exposa à son maître qu'en présence d'un personnage aussi considérable que le duc de Broglie, un grand cordon était de rigueur, to ut au moins une plaque, ajouta-t-il. « Faites-moi le plaisir de retirer tout cela, » reprit M. de Cavour; mais le valet insistant : c( Eh bien î continua-t-il, je cède à vos supplications, mais à une condition, c'est que le duc de Broglie lui-

même portera au moins une décoration ; c'est un assez grand seigneur, n'est-ce pas, et je puis bien suivre son exemple sans vous humilier ? » Le traité fut consenti par le valet de chambre, qui aussitôt de descendre rapidement les escaliers et d'aller se glisser dans le vestibule, afin d'épier l'arrivée et de s'assurer de la tenue du duc de Broglie. Quelques minutes plus tard, il remontait lentement, consterné et accusant son maître de lui avoir tendu un piège. « Ça, c'était bien un peu la vérité, » dit en riant M. de Cavour, lorsqu'il nous raconta l'amère déception de son infortuné valet de chambre.

Mais je m'écarte de l'époque où Camille de Cavour, page du prince de Carignan, se faisait remarquer par la témérité de ses propos et par la roideur de son attitude, jusqu'à ce que, renvoyé de la cour et dépouillé de sa livrée, il témoigna, J ; du châtiment qu'on lui infligeait, une satisfaction n^ialsonjnante. Devina-t-on, sous cette mutinerie précoce, la résolution d'un cœur inaccessible aux ambitions vulgaires? Tou- ] jours est-il que le prince conçut pour l'enfant rebelle une ■aversion qui poursuivit le jeune homme et l'homme fait, et que, d'autre part, ni l'homme fait ni le jeune homme ne s'attachèrent jamais à vaincre. Camille de Cavour était libé- * rai, comme il était blond, vif, spirituel, de naissance et de , nature. Ces instincts libéraux, que l'éducation première i avait, sans les étouffer, légèrement comprimés, se détendirent et se développèrent à l'École militaire, au régiment, à Gènes. Dès les premiers pas, d'ailleurs, dans la voie des réflexio ^?, des recherches et des convictions, Camille trouvait dans son frère un complice moins impétueux que lui, mais non pas moins ferme. De bonne heure aussi il avait appris à cou-

naître et à aimer dans son oncle, le comte de Sellon, un infatigable champion des idées libérales. M. de Sellon, d'une imagination vaillante, unissant, dans ses philanthropiques conceptions, les ardeurs désintéressées du xviii^ siècle aux généreuses espérances de la première moitié du xix% tout de fougue et de projets , chevaleresque et ayant les nobles emportements de l'enthousiasme, n'avait pu, par ses préceptes et par son exemple, que fortifier les opinions de son neveu. En même temps que les séjours de Camille de Cavour à Genève le mettaient en communication directe et intime i ,avec son oncle, ils le rapprochaient d'autres parents plus I jeunes chez qui, avec plus de liberté d'appréciation et de discussion, il rencontrait des sentiments tout à fait conformesà ceux qui germaient dans son cœur. En parlant de M. d'Auzers j'ai dit les combats que soutenait contre des jeunes gens avides de l'entendre, ardents à le réfuter, le vieil athlète royaliste. Mais ces luttes du soir étaient précédées de longs et familiers entretiens entre les jeunes gens eux-mêmes, et dans ces longues causeries politiques s'afTermissait, en s'épurant, la foi de Camille de Cavour dans les principes libéraux.

Convaincu, comme on l'est à vingt ans, Camille jugeait, avec la sévérité de la jeunesse la conduite politique du roi \ Charles-Albert, et accueillit avec une joie qu'il ne déguisa point la révolution de i830. Il fut en conséquence désigné pour surveiller, au fort de Bard qu'on réparait, des travaux de maçonnerie. Seul, sans un ami, sans un camarade, dans un pays dénué de ressources, entouré uniquement de manœuvres, n'ayant aucun emploi de ses connaissances, encore

moins de ses facultés, il était, me racontait-il un jour, réduit, pour passer le temps, à jouer au tarok avec les entrepreneurs. Ovide toutefois se lassa de vivre parmi les Scythes, et au bout de six mois de tarok avec les entrepreneurs^ dans l'été de 1831, Camille de Cavour donna sa démission, qui fut aussitôt agréée, et entra, simple cadet de famille, sans carrière et sans crédit, dans la vie civile.

LE COMTE DE CAVOUR. 5:t

Aujourd'hui qu'il n'y a plus de grands seigneurs, je ne sais que deux métiers, me disait l'autre jour un homme d'esprit qui n'en exerce aucun : faire la campagne d'Italie ou la raconter, être soldat ou écrivain. — A ce compte-là, il ne fût resté au jeune sous-lieutenant démissionnaire et illettré d'autre parti à prendre que de s'en aller rejoindre au dehors la foule des exilés ou grossir à Turin le groupe des mécontents et dépenser, dans de stériles agitations ou dans d'obscures bouderies, une activité désormais sans objet. Camille de Cavour fit plus ou moins, comme on voudra, mais, à coup sûr, il fit mieux. Ayant brisé son épée, inhabile à manier une, plume, il prit les cornes de la charrue.

L'agriculture est volontiers regardée comme un délassement ou une retraite. Le négociant satisfait, le politique usé, le militaire blanchi sous le harnais, ont, de temps immémorial, cherché dans les paisibles devoirs d'une vie rustique

oi LE COMTE DE CAVOUR.

Vothun cum dignitate qui est le couronnement d'une vie la- 'borieuse. On ne se met guère à planter ses choux que lorsque, comme Dioclétien, on a abdiqué; les champs sont l'asile de ces invalides encore verts que l'oisiveté fatiguerait, et qui trouvent le repos dans l'accomplissement facile d'une tâche monotone et appropriée à leurs forces amoindries. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que, pendant longtemps, l'agriculture a, sous l'influence d'une routine despotique, repoussé avec un mélange d'effroi et de dédain les conseils de la science et les suggestions même les plus timides de l'initiative individuelle; comment donc en vouloir à l'opinion publique de ses préjugés à l'endroit d'une profession qui, s'accommodant fort bien de l'ignorance et de l'inertie, semblait ne redouter rien tant que l'ardeur ou l'instruction? Le métier, du reste, est noble, bien vu, car, pour surveiller sa terre, la première condition est d'en avoir une; mais les esprits positifs, les bons esprits, le tiennent peut-être en honneur plus qu'en estime, et je crois qu'on lui applique et surtout qu'on lui appliquait assez généralement, il y a peu d'années, la définition qui a été donnée des voyages, dont on a dit qu'ils étaient le travail des oisifs et la récréation des travailleurs.

Ce ne fut point cependant comme une récréation ni en oisif que Camille de Cavour comprit la nouvelle carrière qu'il embrassait et qu'il en accepta les charges; bien que ce ne fût pas celle qu'il avait choisie ni que, libre de suivre ses penchants naturels, il eût préférée, il n'y consacra pas moins, avec autant d'énergie que de persistance, toutes les facultés de son excellente intelligence. Il fit ainsi voir tout d'abord qu'il était de ces hommes à la forte étreinte dont Vage qif^od

agis mène la vie d'un bout à l'autre, et qui, ne sachant rien entreprendre sans s'y dévouer tout entiers^ s'habituent à vouloir et par conséquent à pouvoir. Cette virilité de la volonté est sans doute un des traits caractéristiques du génie qu'on ne pourrait toujours reconnaître à ses œuvres, celles-ci dépendant souvent des circonstances, du milieu et du théâtre; César à Bicoque n'eût pas été César. Sans grands efforts d'imagination, on se représente tels événements qui eussent interdit complètement à Cavour l'accès de la scène politique; mais il donna sa mesure le jour où, prenant un long congé des espérances de renommée, disant aux rêves de gloire un adieu définitif, il se détermina à enfouir dans des occupations modestes et auxquelles rien ne l'avait préparé, les plus belles années d'une vie brusquement fermée aux aspirations et aux ambitions de la jeunesse. A vingt-deux ans d'ailleurs, changer de carrière est toujours difficile; il y a là un ]néchant pas à franchir et glissant; ceux qui s'en tirent le mieux y laissent, la plupart du temps, de leur force naturelle, comme perd de son esprit la liqueur qu'on transvase. Le grand avantage des carrières nettement tracées est de canaliser l'activité, de façon à lui faire rendre tout ce qu'elle est capable de donner, et l'on sait que le moindre filet d'eau soigneusement conduit fera tourner la roue d'un moulin; mais plus encore que le filet d'eau, l'activité se dissémine, s'évapore, s'affaiblit à être arrêtée dans sa course ou seulement dérangée dans sa marche. Quant aux fleuves, ils se rient des barrages et, contraints de refluer, ils déracinent les rocs et se creusent un nouveau lit. Je crois qu'il en coûta d'abord à Camille de Cavour de creuser à sa vie un nouveau lit. «Au premier abord, dit-il

50 LE COMTR DE CAYOUR.

quelque part, l'agriculture a peu d'attrait... L'habitué des salons éprouve une certaine répugnance pour des travaux qui icommencent par l'analyse des fumiers, et qui s'achèvent au milieu des étables; il trouvera d'abord les travaux champêjtres fastidieux, monotones, puérils même.» «Cependant, ajoute-t-il, s'il parvient à surmonter ce premier dégoût, s'il peut se résoudre à diriger les plus simples opérations agricoles, à faire semer un champ de pommes de terre, ou à élever une jeune génisse, il s'opérera presque à son insu une transformation dans ses goûts et dans ses idées; il découvrira dans la pratique de l'agriculture un intérêt croissant, et ce qui le rebutait le plus ne tardera pas à avoir pour lui un charme qu'il n'avait jamais soupçonné.»

Dans ces lignes que j'extrais d'un article sur les royages agronomiqiies de M. de Châteauvieux, publié en 1843, M. de Cavour raconte sa propre histoire ; et certes on ne saurait s'étonner de la répugnance qu'inspirait à un jeune homme ardent et impatient la perspective d'une carrière obscure et monotone. Mais, sous un régime qui lui interdisait la vie publique, avec des affections de famille et un amour du pays qui le retenaient dans sa patrie, ayant en définitive à choisir entre cette carrière et l'oisiveté dont une grande fortune peut seule alléger le poids toujours lourd, du reste, pour les natures fortes, Camille de Cavour ne pouvait hésiter longtemps et ne tarda pas à surmonter le premier dégoût. — «J'ai sur les bras, écrit-il à mon père en 183o, de très-vastes exploitations agricoles à diriger, ce qui me prend beaucoup de temps jet me donne assez de soucis. D'ailleurs, comme il est naturel 'à l'homme de ne pas se contenter de ce qu'il est strictement

obligé à faire, je me suis laissé entraîner peu à peu par le goût de l'agriculture, et maintenant je suis en train de faire de grandes spéculations champêtres; et, comme il ne s'agit pas d'accroître le superflu, mais de conserver le nécessaire, je suis obligé de mettre beaucoup de soins aux opérations que j'ai entreprises et d'y consacrer un temps que je préférerai? consacrer à des travaux purement intellectuels. »

<c II faut, écrit-il dans le même temps à M. >'aville, que vous sachiez d'abord que je suis devenu agriculteur pour tout de bon; c'est maintenant mon état. A mon retour d'Angleterre, j'ai trouvé mon père définitivement engagé dans les affaires publiques et ne pouvant plus par conséquent vaquer aux siennes; il m'a proposé de m'en charger et j'ai accepté avec empressement, car lorsqu'on a entrepris de faire valoir soi-même toutes ses terres, il y va de sa fortune à ne pas en soigner l'administration. Les occupations que j'ai entreprises d'abord par raison, je les suis maintenant par goût; peu à peu je me suis attaché aux travaux agricoles, et ce ne serait pas sans un vif chagrin que je me verrais obligé d'y renoncer. Mais je puis être tranquille à cet égard: rien ne viendra me troubler dans la carrière que j'ai entreprise. Quand je conserverais encore le même cr^ùt pour la politique que j'avais il y a quelques années, il me serait impossible de me mêler d'une manière active des affaires publiques sous un gouvernement dont mes opinions et mes circonstances personnelles m'éloignent également. Car quelque modéré, quelque juste milieu que je sois devenu, je suis bien loin encore de pouvoir approuver le système suivi chez nous. Ainsi donc, la nécessité aussi bien que mon goût me fixent désormais

aux occupations agricoles, qui me suiiiront certainement pour employer mes facultés intellectuelles et satisfaire au besoin que tout homme honnête éprouve de se rendre utile à la société dont il fait partie. »

Un an plus tard^ en 1836 : «Je suis presque entièrement absorbé par mes occupations agricoles^ écrit-il à mon père; j'ai entrepris de vastes spéculations qui exigent de grands soins et une surveillance de tous les instants. En agriculture il n'y a de bonnes affaires que celles qu'on peut diriger soimême ; lorsqu'on se décide à le faire, on se trouve enveloppé dans une multitude de détails qui absorbent un temaps infini. Je ne regrette pas cette carrière que je viens d'entreprendre; il en est de plus brillantes sans doute, m.ais dans ma position il n'y en a aucune qui me convînt mieux o Et encore dans une autre lettre : «Je suis dans les grandes spéculations, j'ai acheté une vaste terre dans les rizières. Je crois avoir fait une excellente affaire ; il me manque seulement l'argent pour la payer; à cela près elle doit me donner un bénéiice superbe. Je ne sais pas faire les choses à demi; une fois lancé dans les affaires, je m'y suis donné tout entier. J'y suis d'ailleurs forcé par ma position; je suis cadet, ce qui veut dire beau-coup dans un pays aristocratiquement constitué : il faut que je me crée un sort à la sueur de mon front. Il fait bon à ceux qui ont des millions à foison de s'occuper de sciences et de / Hhéories, nous autres pauvres diables de cadets, il nous faut

isuer sang et eau avant d'avoir acquis un peu d'indépendance.»

Quoi qu'il en dise, le regret est bien là, mais furtif et n'entravant pas la marche. Il me semble également en découvrir

la trace dans un passage de l'article sur M. de Châteauvieux dont j'ai déjà cité un fragment. « L'agriculteur, dit M. de Cavour^ aura beau être savant profond ou littérateur distingué, s'il cultive mal ses terres, on fera peu de cas de son intelligence. Un bon système d'assolements^ de beaux élèves, lui seront plus utiles qu'une découverte scientifique ou la gloire d'un poëme épique.» Ici l'homme pratique se venge, mais de quoi se venge-t-ii, et toute revanche ne supposé-telle pas une première partie perdue? Au reste, chez Cavour, constitué de telle sorte qu'il n'a jamais dit un mot qu'il n'ait voulu dire, il faut noter cette intonation ironique à l'endroit de ceux que le plus grand des modernes appelait « les idéologues.» Et plus haut ces mots : «Je ne sais pas faire les choses à demi» doivent être soulignés.

Ce fut à Grinzano, dans la province d'Albe,5ur un domaine de famille, que Camille de Cavour, aussitôt sa démission agréée, commença son apprentissage agricole, et c'est tout au plus si, à cette époque, il eût distingué un chou d'un navet; mais ses progrès furent rapides et, dès 1833, il prenait la gestion de Léri, vaste terre fort négligée dont le marquis de Cavour et madame de Tonnerre avaient fait l'acquisition quelques années auparavant. Là, au milieu de ces rizières, il déploya une persévérance, une énergie, une hardiesse, une sagacité, un esprit V)ut à la fois d'administration et d'invention qui eussent suffi à transformer la face d'un royaume, comme ils réussirent à transformer le domaine confié à ses mains, il faut l'avoir vu à l'œuvre, levé dès l'aube, examinant ses étables, présent au départ des ouvriers, surveillant leurs tra-

vaux en pleine canicule par un soleil brûlant, ne se contentant point de donner quelque direction générale, mais pourvoyant aux moindres détails, l'œil ouvert à toutes les découvertes de la chimie, à toutes les inventions de la mécanique, multipliant les expériences, en discernant les résultats avec un bon sens presque infaillible, abandonnant les unes, répétant les autres sur une échelle immense et avec une témérité dont s'épouvantaient les bons voisins qui venaient en frissonnant lui demander quelque avis; lui, toujours souriant, gai, affable, ayant pour chacun un conseil clair, précis, un encouragement enveloppé dans une plaisanterie. Je crois que nulle part M. de Cavour ne se sentait véritablement chez lui autant qu'à Léri; on sait que c'était là que, dégoûté ou fatigué des affaires, il retournait oublier les soucis de la politique; dès qu'il avait quelques jours de congé, c'était encore à Léri qu'il courait. Cependant le pays est laid, très-plat, sans ombrages qui en interrompent la monotonie, sans rivière qui en vivifie la nature morte ou somnolente; rien que des rizières et des prairies dont la verdeur insalubre contraste avec la blancheur des longs chemins argileux qui, les traversant, se déroulent en ligne droite et à perte de vue; puis, à de grandes distances les unes des autres, d'immenses fermes, ou plutôt des amas de constructions basses, faites d'une brique terreuse et jaunâtre, sortes de villages qui semblent écrasés sous un ciel dévorant, et que vient parfois empoisonner de sa fétide haleine le vent fiévreux des solitudes marécageuses.

Je ne iiuis allé qu'une seule fois à Léri, en 1846; j'y passai quinze jours environ, dunl iiuil en numbreu^e compagnie et

le reste seul avec M. de Cavour. Alors, de ce lieu animé par celui dont l'image en attriste aujourd'hui le souvenir, je fus bien loin d'emporter l'impression mélancolique qui a peutêtre trop assombri les lignes que je viens de tracer. Alors, aije besoin de le dire, je ne trouvai point le paysage morne, ni désolée une contrée si propice aux chasseurs, ni triste un lieu égayé par un accueil si cordial. Grande hospitalité que celle de Léri et vie simple, vie de ferme et non point de château. Départs à l'aube, retours tardifs, journées courtes, dîners abondants préparés par la vieille gouvernante qui apportait elle-même les grands plais de gibier et le risotto fumant sur une lourde table de chêne, autour de laquelle courait après le dessert un joyeux lansquenet. Nous ne songions guère à reprocher au pays d'être plat, aux maisons d'être basses et disgracieuses, aux rizières que nous battions du matin au soir, les miasmes qui s'en exhalent. Et, dans ces rizières, quelles récoltes, quels beaux troupeaux nourris par ces prairies dont j'ai, tout à l'heure, calomnié la verdure; sous les hangars quels grincements de machines, dans les cours quel mouvement, quel encombrement dans les greniers; et cette prospérité, cette vie, cette fertilité, cette richesse décuplées étaient dues à un seul homme, résultat de quinze années de luttes incessantes contre la terre, contre l'eau, contre les préjugés, contre la tièvre deux fois victorieuse! Que Cavour eût donc quelque faiblesse pour Léri, son œuvre et sa conquête, qu'il en préférât les champs uniformes et la rustique maisonnette au parc héréditaire et au fier manoir de Santena, on ne saurait s'en étonner; d'ailleur> il ne fut jamais de ceux qui se reposent en allant lire Virgile ^ous les ombrages.

De mes conversations à Léri avec M. de Cavourj je n'ai gardé qu'un souvenir fort confus; elles roulaient sur une infinité de sujets et le ton en était très-varié. 11 nous encourageaitj son neveu Auguste de Cavour et moi, à la discussion, et nous ripostions avec une liberté que pour ma part je me pardonnerais aujourd'hui difficilement , si elle n'avait eu pour excuse la hardiesse de l'inexpérience et de la jeunesse. ■ Le plus souvent c'était la politique qui faisait le fond de nos ' débats ; je me rappelle que M. de Cavour était, à cette époque, un grand admirateur de M. Guizot, et, bien qu'il trouvât à reprendre dans les allures trop circonspectes^ suivant lui, de la politique française, il s'exprimait avec une extrême vivacité au sujet de l'opposition que faisaient à cette politique, au dehors le cabinet britannique, et à l'intérieur les légitimistes; il jugeait très-sévèrement ces derniers et n'exceptait guère que Chateaubriand de la condamnation en masse qu'il passait sur eux. Souvent aussi l'agriculture et les sciences qui s'y rapportent venaient sur le tapis, et je fus, je m'en souviens, singulièrement frappé du respect avec lequel M. de Cavour abordait les questions scientifiques et de la curiosité avec laquelle il m'interrogeait sur des points que mes études récentes m'avaient ou auraient dû me rendre familiers. J'étais surpris qu'un homme si gai, si spirituel, si brillant, si beau joueur, témoignât tant de vénération pour la science et mit tant d'ardeur à l'étudier. Je ne voyais pas que cette ardeur et cette vénération étaient les sûrs indices d'un esprit supérieur qui, s'acharnant à combler les lacunes d'une éducation incomplète, apprend ce que vaut la science parce qu'elle lui coûte à acquérir. Le génie seul a cette curiosité sincère.

active, précise an point d'être presque divinatrice, frappant aux portes, ne donnant jamais contre les murailles.

L'ardeur se concilie rarement avec la mesure, et la passion avec le jugement. Mais Camille de Gavour avait à la fois et au même degré le feu qui fait entreprendre et la raison qui fait discerner; ainsi il apprenait, il goûtait, il prônait la chimie agricole sans la croire omnipotente; et bien qu'il ne partageât point l'engouement extraordinaire que provoquèrent les premiers manifestes de Liebig , il attendait beaucoup de l'application modérée de lois vraies et de théories justes déduites d'observations exactes ; en un mot, en agriculture comme ailleurs il était « juste-milieu, » se tenant à égale distance du dédain que provoque toute nouveauté chez les esprits superficiels et du fanatisme que repoussait sa religion éclairée. « Notre ami C, écrit-il à mon père, a été saisi tout à coup par une rage agricole furieuse. Il passe tout son temps dans ses champs et ses rizières, et la nuit il couche avec Liebig et Dombasle. Prenant à la lettre tous les préceptes de ces farceurs d'agriculteurs à établissements modèles, il pèse, il compte, il évalue tout depuis le brin de paille jusqu'à la meule de foin, à la grande stupeur de ses agents qui ne peuvent comprendre, les imbéciles, comment tant de chiffres sont capables d'augmenter le produit d'un domaine habilement cultivé depuis longtemps. » Et, dans son article sur les Voyages agronomiques de M. de Chàteauvieux : « Il n'y a pas longtemps, dit-il, qu'un savant professeur de chimie agricole soutenait devant moi qu'il serait aisé aux cultivateurs piémontais et lombards de tripler le produit de leurs prairies pour peu qu'ils fussent un peu versés dans la science

u4 LE COMTE DE CAVOUR.

des engrais. Je n'ai pas osé le contredire, il m'eût écrasé sous la masse énorme de sels fertilisants qu'il avait probablement préparés dans son laboratoire ; je me suis contenté de remercier tout bas la Providence de ce qu'ayant refusé un seul bectarede terre à ce digne professeur, elle l'avait sauvé d'une ruine certaine. « On ne peut indiquer plus finement la folle présomption de la théorie pure ; il me semble entendre une voix malicieuse félicitant l'astrologue de ce qu'il n'y a pas de puits sur son chemin ; mais ce sceptique railleur n'en estimera que plus la vraie science, et, pour voir à ses pieds, il n'en saura pas moins lire au-dessus de sa tête. « Je suis charmé d'apprendre, m'écrivait M. de Cavour, que vous travaillez dans le laboratoire du professeur Johnston que je considère comme le chimiste agricole le plus distingué de l'Europe... S'il y avait moyen d'obtenir de votre professeur la solution d'un problème de chimie, je poserais le suivant : la culture du riz ayant été essayée dans les terres salées de la Provence qui étaient considérées comme parfaitement stériles, on a obtenu des résultats énormes. On pourrait conclure de ce fait que le sel convient éminemment à la plante du riz. Dans ce cas, il est probable qu'elle contient en abondance du chlorure de sodium ou bien de la soude; en vérifiant ce fait par l'analyse, on pourrait en tirer plusieurs conséquences pratiques excessivement utiles pour notre pays. » Et, dans une autre lettre :

a On cultive chez nous les asperges très en grand. Les champs où on les sème sont fortement fumés pendant trois ans, et la quatrième année ils sont en plein rapport. Une aspert^ère bien faite dure de vingt à vingt-cinq ans et donne, peu-

dant ce temps, si elle est fumée convenablement, de beaux produits. Ce temps passé, l'asperge cesse de prospérer; il faut changer la destination du champ. Soumis à d'autres cultures, il est très-productif. Le blé et le ma'is y viennent à merveille. On peut en faire une prairie. Enfin une ancienne aspergère est considérée comme terre de première qualité. Mais si, après un espace de temps très-considérable, trente ans, quarante ans par exemple, on veut essayer de nouveau la culture de Tasperge, quelques soins qu'on se donne, quelque quantité de fumier qu'on emploie, on échoue complètement. 11 est naturel de conclure que l'asperge a besoin de certain composé inorganique que le fumier ne contient pas en dose suffisante pour rendre à la terre ce qu'une culture prolongée lui a enlevé. Trouvez-moi cette substance, et vous nous aurez rendu un immense service, car l'asperge est la source de la prospérité de Santena. «

Ces deux citations suffisent pour montrer en quelle estime M. de Cavour tenait la chimie agricole. « Je donnerais, m'écrivait-il encore, je ne sais combien de sacs de riz pour acquérir ces connaissances théoriques qu'on trouve en Ecosse. » Là, comme en toutes choses, la pratique excitait chez lui, loin de l'étouffer, l'esprit de recherche et d'investigation; peut-être péchait-il même par excès de confiance, et la nature des questions qu'il m'adressait et que j'ai rapportées semble révéler des espérances qui ne se sont pas réalisées. On sait que la chimie agricole, si encensée il y a vingt ans, aujourd'hui un peu délaissée, a perdu de son prestige, et j'ajouterai : ajuste titre; le temps n'est plus où l'analyse apparaissait comme la clef magique de tous les problèmes

agricoles ; il a fallu admettre, dans la nature, l'existence de certaines forces et celles-là les plus actives, de certains éléments et ceux-là les plus indispensables, dont le laboratoire ne saura jamais ni reproduire la substance, ni rétablir le ressort fatigué, ni même connaître les mystérieuses influences. Déjà depuis longtemps, la Société d'agriculture écossaise a cessé de maintenir le laboratoire de chimie agricole qu'elle avait fondé et dont elle avait confié la direction au professeur Johnston, et je dois ajouter qu'en liquidant cet établissement dispendieux, la Société n'a fait qu'en constater l'inutilité reconnue par les agriculteurs, chaque année moins nombreux, qui demandaient à l'analyse chimique un conseil et en attendaient une direction pour la culture de leurs terres. Le sol a des secrets qu'il ne livre pas à la chimie agricole; le véritable rôle de cette science est purement industriel, et ce qu'elle fait et fait bien, c'est d'indiquer les combinaisons des engrais artificiels et de découvrir les procédés par lesquels on obtient, à moins de frais, les combinaisons les plus efficaces. Sur ce point très-spécial, mais très-important, elle rend des services modestes, mais réels, dont M. de Cavour, fondateur d'une fabrique de produits chimiques, appréciait toute la valeur.

w Voyant, m'écrivait-il, le succès prodigieux que le guano obtient auprès de nos agriculteurs, je me suis dit que le pays était mûr pour une fabrique d'engrais. En conséquence, j'ai persuadé deux habiles chimistes industriels de fonder un établissement à la porte de Turin, où l'on préparerait des engrais sur une vaste échelle. Notre plan est celui ci :

« Nous avons établi une vaste fabrique d'acide sjjlfurique, ensuite une fabrique de phosphore...

« Mes collaborateurs sont fort intelligents, un surtout possède une grande habileté jointe à des connaissances assez étendues. Mais pour ce qui regarde les engrais artificiels, nous n'avons à nous trois que des connaissances fort imparfaites. Nous tenons à notre disposition des phosphates, des alcalis et des sels ammoniacaux ; mais nous ne sommes pas encore fixés sur la manière de les employer ou, pour mieux dire, de les combiner ensemble... L'engrais, c'est la base de l'agriculture; si l'on ne peut s'en procurer, on est arrêté dans la carrière du progrès, et l'édiiice, qu'on veut élever pèche par la base. »

Et il poursuivait, en m'adressant, pour les transmettre au professeur Johnston, diverses questions posées avec cette précision qui révèle à la fois la clarté des idées et la solidité des connaissances. La science de M. de Cavour était sans doute fort incomplète, et comme il y avait beaucoup de choses qu'il n'avait point apprises, il y avait beaucoup de choses qu'il ne savait pas ; mais ce qu'il savait n'était pas altéré, envahi par ce qu'il ne savait pas; dans son esprit, la limite entre le connu et l'inconnu était nette, dibtincte; les notions acquises, il les possédait dans leur intégrité, en homme du métier, et non point vagues ou obscures. Chez lui, aucune trace de ce mélange d'ignorance et de savoir, trop fréquent et trop doucement traité, qui constitue la demi-science et qui est à la science restreinte ce qu'est aux premiers feux d'une matinée pure le demi-jour d'un ciel sombre et chafgé de nuages. La nature, disaient les anciens, a horreur du vide ; Cavour avait

f,8 LE COMTE DE GAVOUR.

'horreur du confus qui est, de toutes les formes que revêt !e ifaux, la pire. Il y a des intelligences sûres, mais lentes; il y en a de promptes, mais facilement paradoxales. L'union rare de la justesse et de la promptitude des conceptions constitue l'esprit, celui que Sheridan définissait en l'appelant la vérité, et qui, rendant l'homme clairvoyant, à force de le rendre clair, lui donne cette faculté d'intuition grâce à laquelle le génie semble universel dans ses aptitudes.

Il faut dire que M. de Cavour se portait instinctivement vers tous les sujets capables d'offrir quelque aliment à son activité insatiable. Le nombre des entreprises agricoles, industrielles, financières, tantôt d'un caractère exclusivement privé, tantôt d'un intérêt public, auxquelles il imprima le premier élan ou prêta son concours, est trop considérable pour que j'essaie d'en donner le détail. On le voit diriger le défrichement d'une forêt, s'engager à fournir au Pacha d'Egypte huit cents moutons mérinos qu'il ne sait ensuite où trouver (qu'on se rassure, il les trouva), creuser des canaux, introduire la culture de la betterave, se proposer de créer une fabrique de sucre et, pour un temps, s'en tenir à l'agriculture, car (c notre gouvernement, écrit-il à M. Naville, « n'aime pas l'industrie, je m'en convaincs tous les jours '^ davantage ; il voit en elle un auxiliaire du libéralisme et

! éprouve pour elle une répugnance qu'il ne peut pas vaincre : dans notre pays, si l'on veut vivre en paix, il ne « faut songer qu'à l'agriculture. » Mais ce champ, si restreint, où un pouvoir ombrageux le confine, Cavour le parcourt dans toutes les directions et, arrivant sans cesse à la limite qui borde le domaine interdit de l'industrie, il ne

tarde pas à la franchir. Il établit des paquebots sur le lac Majeur, des moulins à vapeur, la manufacture de produits chimiques dont il a déjà été parlé; il forme une compagnie^ de chemin de fer; il fonde la banque de Turin. Ainsi dissé-f minée sur une foule d'objets dont je ne cite que les principaux, l'énergie intelligente de Cavour semble être tout entière concentrée sur chacun, tant il met de feu à organiser une affaire, de sagesse à la mûi-ir, de persistance à la conduire ; le dessein du jour ne lui fait pas oublier celui de la veille, ni pour un instant négliger l'œuvre déjà entreprise. Les projets ne se succèdent pas, ils s'ajoutent sans se nuire. Homme d'affaires accompli que Cavour, bien que les affaires aient toujours été pour lui l'accessoire, un déversoir au trop plein de son activité ou une dépendance de l'agriculture qui demeura, tant que la politique ne l'eut pas remplacée, sa principale préoccupation, sa carrière. J'ajouterai qu'avec la constitution actuelle de la société, il me semblerait difficile, je ne dirai pas de désigner, mais d'imaginer un grand politique dépourvu des facultés qui, dans les affaires, assurent et maintiennent le succès.

Que Cavour fût doué de ces facultés-là me paraît donc essentiel à noter. Que, de plus, il les ait, par son train de vie, exercées dans tous les sens, incessamment développées et aiguisées, c'est ce qui explique comment, un jour, dans le gouvernement de son pays, il n'y aura pas un département ministériel qu'il ne se trouve prêt à administrer et parfaitement apte à gérer; et, ce qu'il n'importe pas moins de signaler, c'est que tant de travaux n'absorbent pas plys son intelligence qu'ils n'épuisent ses forces. Les choses aux-

quelles il s'adonne^, il ne s'y donne pas^ et chez lui la pensée demeure indépendante de l'intérêt personnel. « Si vraiment, ^ (c écrit-il par exemple à M. Naville, le sucre de betterave ne \ « peut être produit que grâce à une espèce de monopole et « de privilège nuisible aux intérêts généraux^ alors il ne « nous aurait pas convenu d'en introduire l'industrie chez a nous. C'aurait été rendre un mauvais service à notre pays « et nous embarquer dans une entreprise qui n'aurait pu « réussir qu'autant que le pouvoir aurait été- dans des mains « intéressées ou ineptes. » Voilà qui est net, le pli libéral est bien marqué, on sent qu'il ne s'effacera pas, mais ce n'est pas ici le lieu d'insister ; seulement il convient de remarquer que les occupations de Cavour contribuèrent certainement à le faire incliner vers l'étude des problèmes économiques, alors qu'il s'en éprit simplement posés, aujourd'hui pour la plupart et presque partout résolus. • Cavour fut d'emblée un partisan déclaré de la liberté du j commerce: je me rappelle avec quel enthousiasme il parla ' un jour des Sophismes économiques de Bastiat qui venaient de paraître; il ne cessait de lire ce petit volume, de le relire, de le citer; il manifestait une vive indignation de ce que l'auteur n'était pas député. « Et vous verrez qu'il ne sera pas nommé, » ajoutait-il. Il fut l'un des premiers à prévoir Ique l'Angleterre abolirait les droits sur les céréales, et le k)remier peut-être à prédire que cette mesure serait accomplie par sir Robert Peel. Et après coup : « Que moralement parlant, m'écrivait-il en 1847, il eût mieux valu que cette révolution économique fût opérée par le parti politique qui la prêchait depuis vingt ans, c'est possible. Mais si, comme je

le crois, personne ne pouvait Teflectuer dans les circonstances actuelles que sir Robert Peel et le duc de "Wellington, n'étaitce pas leur devoir de sacrifier leur co7isisttncy, leur pouvoir comme chefs de parti, au salut de la patrie? Oui, mon cher, la réforme de Peel a été le salut de TAngleterre. Que seraitil arrivé si l'on eût laissé subsister la trop fameuse échelle mobile? Il est probable que l'Angleterre aurait été prise au dépourvu après la récolte actuelle. Et alors que serait-il arrivé ? Voyez quelles difticultés l'Irlande et l'Angleterre éprouvent pour assurer leurs approvisionnements. Que serait-ce s'ils n'avaient eu la ressource des 2,000,000 de quarters que la réforme de Peel avait fait affluer dans les entrepôts? L'Angleterre doit des statues à Peel; un jour il les aura. »

Ce sont là les accents d'une admiration émue, ceux d'un disciple reconnaissant ;. mais dans ce jugement porté par l'économiste sur la mesure qui a été l'un des plus éclatants triomphes de l'économie politique, je discerne deux ou trois mots qui sont presque une profession de foi politique et qui seront un jour le programme de Cavour. Le salut de la patrie devant seul guider l'hom.me d'Etat jusque dans le choix des moyens qui lui paraîtront la condition de ce salut : il y a dans ces quelques mots toute une doctrine qui n'est pas celle des doctrinaires, avec lesquels Cavour était cependant en étroite sympathie et dont il croyait faire partie, comme nous le verrons bientôt.

La Société agraire piémontaise, Àssociazlonc agi^ariai fut fondée en 1842 après avoir, non sans peine, obtenu J pour ses statuts, la sanction royale. Ces statuts ôLueiit cr|

grande partie l'œuvre de Camille de Cavour qui, dûtl'origine de la Société , siégea dans le comité directeur présidé par son ami le marquis Alfieri. Il avait fallu toute l'influence que donnaient aux fondateurs delà Société agraire leur rang, leur illustration, leur fortune, leur position dans le pays et à la cour, pour arracher une autorisation au gou- '"vernement sarde. C'est que, sous le but purement agricole de r éunions périodiques, le gouvernement entrevoyait et redoutait, avec quelque raison, un but politique; tout au moins, il comprenait que créer un foyer d'idées agricoles, c'était, après tout, créer un foyer d'idées, et que, sous un régime absolu, les assemblées même les plus paisibles par nature, et par intérêt les plus conservatrices, deviennent, si restreintes que soient leurs prérogatives, quelque spécial que soit l'objet de leurs délibérations, et en dépit de toutes les influences, un danger pour l'État. Pour régner il n'est pas toujours nécessaire de diviser, il suffit d'isoler. Sortir ou laisser sortir les hommes de leur isolement, c'est fatalement amoindrir l'action du pouvoir auquel ils échappent, ne fût-ce que pour un jour; c'est remuer les esprits et les exposer à la contagion, ;car la liberté ressemble à ces maladies qui gagnent jusqu'aux : médecins appelés pour les combattre. Aussi le sentiment national et libéral se développa en Piémont et se fortifia dans les comices agricoles, bien que ces réunions fussent constamment serrées de près par les autorités qui y exerçaient une surveillance inquiète, et y poussaient ces intrigues souterraines qui sont du goût et dans les habitudes de certaines administrations. Cavour fut, en particulier, plus d'une fois en butte à ces intrigues, et je l'ai entendu ■s'en plaindre

point trop vivement cependant et sans aigreur^ sans grand étonnement; c'était plutôt en souriant qu'il parlait de l'appui que trouvait auprès du gouvernement tel démocrate connu par ses opinions exajtées, pour le combattre^ lui^ (iavour^, grand propriétaire^ homme d'ordre, faisant profession d"êire un « honnête juste- milieu. »

L'agriculture a ce mérite, et c'est là aussi son écueil, d'être un carrefour où aboutissent et d'oii partent la plupart des avenues de l'activité humaine. J'ai ouï parler d'un professeur de jurisprudence qui, de l'universalité des applications du droit, concluant la nécessité pour un légiste de tout connaître, débutait dans son enseignement par un cours de géologie; je me suis dit qu'on aurait dû confier à ce docteurlà une chaire de science agricole ; car, en vérité, il n'est rien d'étranger à l'agriculture pratiquée par un homme intelligent et actif. Ai-je besoin de signaler l'écueil et de rappeler que, voyant tant de routes ouvertes devant lui, le voyageur risque, passant de l'une à l'autre au gré de ses mobiles caprices, de n'en parcourir aucune, ou, hésitant, de s'arrêter, de croiser les bras et de s'endormir d'un incurable sommeil?

Il faut s'entendre. L'agriculture n'est point un stimulant, et les facultés que naturellement elle développe ne sont ni les plus brillantes, ni les plus relevées; mais elle ne met obstacle au développement d'aucune, et, chez l'homme assez ardent, assez persévérant pour vaincre les séductions de l'inertie, ce développement sera singulièrement sûr, dans une carrière où l'on ne saurait faire un pas hors du réel et du possible. C'est par là que l'agriculture, comme le service

militaire, forme le jugement, en habituant l'esprit à se mouvoir dans le domaine du réel et du possible et à s'y mouvoir uniquement. De ces métiers qui, sans briser l'imagination, la disciplinent, sont de tout temps et en tous pays sortis les hommes les plus aptes à gouverner les États et à accomplir es grands desseins. Vous voilà médecin, disait un vieux praticien à un jeune docteur qui venait de passer de brillants examens, vous voilà médecin, tâchez de le devenir. Quel est, parmi les jeunes gens de vingt ans, celui à qui il ne faudrait dire : Vous voilà homme, tâchez de le devenir? On sait ce que cette seconde éducation fit de Camille de Cavour. S'il devint un homme, on ne saurait sans doute attribuer à l'influence de l'agriculture des opinions qui lui furent de jour en jour plus chères, ni les facultés éminentes innées en lui; mais il est permis de croire qu'à des occupations qui le mettaient en contact journalier avec des hommes de toute condition, aux prises avec des difficultés quotidiennes, il dut ce bon sens pratique, contre-poids et modérateur de ses facultés, sans lequel il ne se fût point trouvé si prêt, l'heure venue, à ssurer le triomphe de ses opinions.

Duguesclin, étant enfant, fut un jour surpris pleurant amèrement, et, comme on lui demandait quel chagrin faisait couler ses larmes : C'est, répondit-il, que je pense aux Anglais ! Voilà le cri de la vocation, le cri de la pensée dominante qui mènera la vie, celui que tout vrai grand homme a poussé dans sa jeunesse. — Ah, dit AVolsey dans sa disgrâce, si j'avais servi mon Dieu comme j'ai servi mon roi ! Voilà le dernier mot du faux grand homme, celui que, même au comble de la puissance, tout ambitieux vulgaire a murmuré, et qu'à côté de son nom inscrit l'histoire. Il se peut faire que les contemporains, éblouis par des apparences semblables, conio/ident dans leur admiration ceux pour qui le pouvoir est un but et ceux pour qui il n'est qu'un instrument; mais la postérité, prompte à discerner entre les courtisans et les maîtres, n'accorde son respect qu'aux hommes dont une conviction sincère gouverna la vie et dont les opinions porten

comme les œuvres, l'empreinte d'une personnalité forte et indépendante.

Cavour poussa de bonne heure le cri de la vocation. Nous l'avons vu, âgé de douze ans à peine, jeter avec dédain sa livrée de page, comme dix ans plus tard il brisera, sans hésiter, son épée. Ces deux faits suffiraient, à eux seuls, pour réduire à leur juste valeur les insinuations de ceux qui n'ont voulu voir dans la politique de Cavour que les calculs hardis d'une ambition déréglée. L'enfant qui résiste aux séductions de la vanité témoigne d'un sentiment naturel bien vif, comme c'est une conviction bien profonde que celle à laquelle un jeune homme fait le sacrifice de sa carrière. Il n'appartient à personne de mettre en doute la sincérité d'une opinion qui, à deux reprises différentes, se manifeste avec autant de spontanéité que de désintéressement. La sincérité n'est pas toujours, je le sais, un gage assuré de durée. Mais chez Cavour l'opinion persista, modérée, très-ferme, mûrie et non aigrie par l'expérience et les épreuves.

On aurait pu croire cependant qu'une disgrâce imméritée pousserait celui qui en était la victime dans les rangs du parti extrême vers lequel il était accusé d'incliner et où l'orgueil blessé n'eût pas manqué de conduire un homme médiocre, vain ou faible. Mais Camille de Cavour était de ceux qui ne tombent pas du côté où. ils penchent, par la très-bonne raison qu'ils savent se tenir debout. Aimant de passion la liberté, il craignait ceux qui la compromettent autant qu'il en voulait à ceux qui la maudissent. Peut-être aussi subissait-il, à son insu, l'influence du milieu dans lequel il avait été élevé et de la situation que, malgré sa démission, lui fai-

saient sa naissance et ses relations. Tout au moins lui étaitil plus facile qu'cà un autre de se garder d'une exagération contre laquelle^ d'ailleurs^ il trouvait dans son intelligence et dans son caractère les meilleurs préservatifs.

Ce n'est pas que la révolution de 1830 n'ait jeté d'abord quelque trouble dans ses idées. 11 espéra trop et fut trop déçu. Il est vrai que le mécompte était grand de voir un événement regardé par toute l'Europe comme l'aurore d'une ère plus libre, n'aboutir qu'à augmenter la défiance des gouvernements et à rendre leur joug plus lourd. Ce que fut en réalité l'ébranlement causé par la révolution de Juillet a pu être constaté en 1848, lorsqu'en un clin d'œil les trônes tombèrent en poudre et que la société sembla s'effondrer sous leurs débris; mais au début, la chute des Bourbons en France, effrayant plus qu'elle n'ébranlait les gouvernements despotiques de l'Europe, eut pour résultat ce surcroît de précautions qu'une première attaque de paralysie fait prendre à celui qui en a été atteint et ce redoublement de violences que la peur justifie,

La condition de l'Italie s'aggrava tout particulièrement. Là, les têtes qui, plus qu'ailleurs, s'étaient relevées, furent impitoyablement courbées par la main de fer qui s'appesantit sur elles. Après quelques jours de joie et d'illusion, la tristesse revint, et le silence et le découragement.

« Vous aurez su, » écrit Camille de Cavour dans une lettre adressée à sa tante, madame de Sellon, et datée du 4 janvier\ 1832, « vous aurez su tous les ennuis qu'on m'a fait subir, \ les soupçons qu'on a eus à mon égard, les mesures qu'on a ! cru devoir prendre envers moi, enfin la démarche décisive

78 LE GOMï!*: DE GAVOUR.

que j'ai cru devoir faire. Mais ce n'est pas ce qui me regarde

' particulièrement qui m'a le plus affligé. L'état de l'Italie, de

l'Europe et de mon pays ont clé pour moi la source des plus

vives douleurs. Combien d'espérances déeues, combien d'illu-

îsions qui ne se sont pas réalisées, combien de malheurs sont

[ venus tomber sur notre belle patrie. Je n'accuse personne, ce

sera peut-être la force des choses qui en a décidé ainsi, mais le fait est que la révolution de Juillet, après nous avoir fait concevoir les plus belles espérances, nous a replongés dans un état pire qu'auparavant. Ah ! si la France avait su tirer parti de sa position, si elle avait tiré Tépée ce printemps, peut-être .. Mais je ne veux pas m'arrêter sur un sujet trop douloureux et au sujet duquel vous ne partagez peut-être pas mes opinions. Ne croyez»pas que tout ce que j'ai souffert, au moral s'entend, ait en rien abattu mon amour pour les idées que j'avais. Ces idées font partie de mon existence. Je les pro- ;fesserai, je les soutiendrai, tant que j'aurai un souffle de 'vie. »

Lignes chaudes d'amertume, incorrectes, d'une écriture heurtée comme le sentiment qui les a dictées. Camille de Cavour était alors dans une de ces heures de tristesse où, l'espérance disparue, les sources de l'action semblent à jamais taries. Le découragement peut envahir les plus forts; seulement, en brisant leur courage, il n'atteint pas leurs convictions ; doutant d'eux-mêmes, ils gardent leur foi, et, loin d'abandonner leurs croyances dans le naufrage de leur énergie, ils se cramponnent à ces croyances et sont, en définitive, sauvés par elles. L'abattement de Cavour est celui du vaincu encore tout meurtri par la défaite, mais fidèle à son drapeau.

Et déjà l'on pressent que le vaincu se relèvera et que la volonté qui s'insurge contre un lâche découragement l'emportera. L'amertume du langage est un sûr indice de cette révolte secrète de la volonté. La prostration a des accents moins douloureux^ plus résignés, tels, en un mot, que je les trouve dans une lettre de quelques semaines antérieure à celle que je viens de citer et adressée par Camille à son oncle, le comte de Sellon. Au reste, pour apprécier cette lettre, il faut connaître l'impression sous laquelle elle fut écrite. Vers la fm de 1831, la mort s'abattit sur la maison de Cavour, qui vit s'éteindre deux des flammes les plus vives de son foyer domestique. Un vieillard aimable, gai, spirituel, chéri de tous les membres d'une famille au milieu et au service de laquelle s'était écoulée son existence doucement utile, le chevalier Franquin de Cavour, grand-oncle de Camille, précédait de trois jours dans la tombe M. d'Auzers, brusquement enlevé par une maladie violente. Ces deux pertes, presque simultanées, affectèrent vivement Camille de Cavour, qui écrivit ainsi à M. de Sellon sous l'influence d'un double accablement, et dans un moment où la douleur que lui causait l'aspect des affaires publiques était rendue plus âpre par les coups qui venaient de le frapper dans ses affections.

K Franquin, dit-il, a été enterré à Santena, dans le tombeau de la famille; papa et moi avons suivi son corps jusqu'à ce que la pierre funèbre se soit refermée sur lui; maintenant, à trois jours de distance, nous allons rendre, Gustave et moi, le même devoir à d'Auzers, qui a voulu être enterré avec nous. C'est en présence de ces cercueils qu'on se pénètre du néant des vanités de ce monde. Je n'avais pas besoin de cela

^pou^ m'en convaincre; mais je vous assure que cela m'a bien confirmé dans la renonciation absolue à toute idée de gloire et de célébrité. Je continuerai à soutenir les opinions libérales avec la même chaleur, sans espérer, ni même désirer Je n:e faire un nom. Je les soutiendrai par amour pour la vérité, et par sympathie pour l'humanité. Ce pauvre d'Auzers est peut-être mort affligé par l'idée qu'il laissait des neveux indignes de lui; cette idée m'est bien pénible, car, malgré nos dissidences, je n'ai jamais cessé de ressentir pour lui la plus tendre affect-on. S'il avait pu lire dans mon cœur, il aurait vu que les motifs qui me portaient à m'éloigner de ses opinions étaient aussi purs que ceux qui l'engageaient à sacrifier son bonheur au service. »

Je n'ai pas besoin de faire ressortir la différence du ton dans les deux lettres dont j'ai transcrit quelques passages. Celle-ci, la première en date, est une plainte et un regret; à peine un mot de reproche s'y glisse-t-il vers la fin. L'autre, plus vive, plus colorée, est une accusation. « Ah ! si la France! » puis une protestation: « Ces opinions, je les soutiendrai tant que j'aurai un souffle de vie ! » Camille de Cavour ne se doutait guère que ces mots, tracés dans l'intimité, feraient un jour songer ceux qui les liraient au serment d'Annibal.

L'élasticité du naturel ne tarda pas à reprendre le dessus, l'amertume à disparaître de ce cœur pour lequel elle n'était point faile, et le découragement à être refoulé par la seule force de l'esprit viril et sain qu'il avait un instant abattu. Ayant passé par la filière de l'épreuve, les opinions du jeune homme sont devenues plus serrées, plus précises, et parcon-

séquent plus fermes. Là où il sentait, il discerne. Il ne soutiendra plus^ par pure sympathie pour l'humanité, des opinions indéfinies au triomphe desquelles il n'ose croire. Il attend^ et il sait ce qu'il attend. Voici, écrivant en 1833 à" madame de Sellon, en quels termes il s'exprime : « J'espère à ; mon tour pouvoir vous faire une petite visite dans le courant \ de l'année. La malheureuse agitation qui travaille l'Europe depuis trois ans m'a empêché d'aller vous trouver, mais le temps est venu, j'espère^ où il me sera permis de profiter du calme apparent pour aller jusqu'à vous. Quand je pense à l'époque où je vous ai laissée (M. de Gavour n'avait pas quitté le Piémont depuis 1829), je ne me doutais guère que de si immenses événements me retiendraient loin de vous si longtemps. Je sens que le séjour de Genève me fera un bien moral immense^ car, après avoir vécu trois ans au milieu des exagérations les plus violentes et les plus opposées, l'atmosphère de raison qu'on respire dans votre pays doit être tout à fait restaurante. Quand je vous parle des exagérations extravagantes des partis extrêmes^ je vous parle à bon escient, car on vient, il y a peu de jours, de découvrir ici chez nous un complot d'ultra-républicains qui, sans autre moyen que leur rage, devaient renverser le gouvernement et établir je ne sais quoi. On a saisi quelques papiers et arrêté bon nombre de sous-officiers, matière éminemment révolutionnahle. Ce complot de cerveaux brûlés, qui ne pouvait avoir aucune chance de réussite, n'aura d'autre résultat que de rejeter encore davantage notre gouvernement, qui n'y est déjà que trop disposé, dans les bras de l'Autriche et des congréganistes. Le plus triste résultat de la révolution de Juillet, celui qui en

8? LE GOMTK DE GAVOUR.

balance presque les immenses bienfaits, c'est la naissance à laquelle elle a donné lien d'un parti frénétique, féroce et absurde qui, poursuivant une chimère, veut, en empiétant sur l'avenir, faire triompher à tout prix un système maintenant^impossible, et qui pour cela pousse la société dans un chaos affreux, d'où elle ne pourrait se relever que par le moyen d'un pouvoir absolu et brutal, despotique ou aristocratique. Malgré cette boutade contre le parti républicain qui nous fait tant de mal en Italie, je vous dirai que je conserve une foi entière dans l'avenir du genre humain et dans la loi du progrès social, et pour cela j'applaudis tous les jours davantage aux personnes qui, comme mon oncle, tâchent de le hâter par des écrits sages, impa,rtiaux et raisonnables. »

Ce que craint Cavour est peut-être ici trop fortement indiqué,- sur ce qu'il espère le trait est un peu pâle. Toutefois, de cette esquisse inégalement dessinée, l'opinion se détache, sage, impartiale, raisonnable; mais nous allons la voir complète, tout à fait définie, très-nette, dans une autre lettre de la même époque, mai 1833, et adressée à mon père. « Si vous êtes curieux, écrit-il, de connaître une personne aussi distinguée que raisonnable et modérée, ayant sur son pays les idées les plus élevées et les plus justes que je connaisse, faites connaissance avec madame X, qui accompagne son mari. Vous trouverez chez elle, chose excessivement rare et précieuse par le temps qui court, les sentiments les plus vifs unis à la plus grande modération des principes.

(( Il s'est passé bien des choses, mon cher, depuis nos causeries politiques dans les allées de Presinge. Une commotion terrible, que nous ne prévoyions pas alors, a ébranlé le monde

LE COMTK DE CAYOUR. 83

politique jusque dans ses fondements, et Dieu sait quand il reprendra une assiette stable. La commotion générale a réagi sur les individus^ et toutes les opinions en ont été secouées^ modifiées et dans quelques cas même changées. Parmi mes amis et les connaissances qui m'entourent, il s'en est suivi un changement inconcevable; les uns, modérés réformateurs, sa sont jetés à corps perdu dans le mouvement, et ne se contentent maintenant de rien moins que d'un bouleversement complet; d'autres, de la même nuance, ont reculé tout; effrayés vers l'ultraïsme; des personnes qui auraient été enchantées de concessions raisonnables veulent maintenant la république, et quelques autres qui ne craignaient que trop de j précipitation dans -les réformes ont reculé jusqu'au siècle de| Louis XIV, évoquant les souvenirs du grand roi, pour gou-î verner les peuples du dix-neuvième siècle. Quant à moi, j'ai été longtemps indécis au milieu de ces mouvements en sens contraire. La raison me retenait vers la modération; l'envie démesurée de faire marcher nos reculeurs me rejetait vers le mouvement; enfin, après de nombreuses et violentes agitations et oscillations, j'ai fini par me fixer, comme le pendule, dans le juste-milieu. Ainsi je vous fais part que je suis un honnête juste-milieu, désirant, souhaitant, travaillant au progrès social de toutes ses forces, mais décidé à ne pas l'acheter au prix d'un bouleversement général, politique et social. IVIon^état de juste-milieu ne m'empêchera cependant, pas de désirer le plus tôt possible rémancij)atlon de l'Italie^ des barbares qui l'oppriment^ et par suite de prévoir qu'une crise tant soit peu violente est inévitable ; mais cette crise, e la Teux avec tous les ménagements que comporte l'état des

j choses, et je suis en outre ultra j^ersuadé que les tentatives 1 forcenées des hommes du mouvement ne font que la retarjder et la rendre plus chanceuse. Après vous avoir fait ma profession de foi, permettez-moi de vous demander si elle est conforme à votre manière de voir. J'avoue que je m'en flatte et que cette idée me soutient dans les combats que je livre à droite et à gauche. Au reste, j'espère pouvoir faire une escapade cet été à Genève, et par suite aller vous trouver à Presinge, où nous formulerons à notre aise nos croyances politiques. »

Appréciée par des lecteurs français, à trente ans de distance du jour oiî elle fut écrite, la profession de foi de Camille de Cavour paraîtra peut-être aussi naturelle qu'elle est explicite ; jet cependant il fallait une bien rare fermeté de caractère îchez l'Italien capable, en ce temps-là, de parler de l'avenir îavec tant de confiance et du présent avec tant de modération; t€t cette modération doit être louée d'autant plus qu'elle n'est pas le prétexte d'un esprit inactif ou le refuge d'une âme pusillanime. Si, aux époques de crise, les partis modérés sont d'ordinaire impuissants, c'est que, représentant moins des convictions que des intérêts, issus de la coalition des craintes, ils arrivent à n'être qu'une négation sans crédit sur l'opinion, sans force pour résister aux passions populaires. Les livres de guerre nous apprennent qu'on peut prédire le nombre des jours qui s'écouleront entre le moment où le premier coup de pioche est donné devant une ville assiégée et celui où la brèche sera praticable. Il y a ainsi des causes politiques perdues d'avance ; mais la modération de Cavour

n'ira pas chercher un abri derrière les murailles, ni s'enfermer dans le cercle fatal de la r<^sistance; c'est une modération qui affirme, qui ose, qui combat à droite et à gauche, qïïTveut marcher; voilà en quoi Cavour, dès 1833, se sépa- ■ ^ rant à la fois des légitimistes dont les principes lui sont antipathiques, des révolutionnaires dont les moyens lui répugnénc, et des conservateurs dont le libéralisme est trop immobile^ marque sa place dans le mouvement moderne et précède, de vingt ans, l'opinion de l'Europe entière. Car aujourd'hui il n'est pas de nation qui ne demande à ceux qui la mènent de satisfaire à des idées et à des intérêts jusqu'ici regardés comme contradictoires. Représentants de ces contradictions apparentes, les hommes d'Etat actuels étonnent leurs prédécesseurs indignés et, objets des accusations comme des louanges les plus diverses, échappent aux définitions que les vieilles écoles cherchent en vain dans leurs formulaires précis et surannés.

(( Les idées fournies par l'histoire et qui ne vivent plus, dit un penseur genevois, M. Roget, projettent des ombres; comme ces vieux chênes que le temps a dépouillés et qui ne sont plus que des troncs caverneux; les doctrinaires ont marché et vécu au milieu de ces ombres qu'ils prenaient pour des réalités. » « Le propre des doctrinaires, remarque ingénieusement M. Sainte-Beuve, est d'estimer assez peu le^ commun du monde et la moyenne des esprits; leur inhabileté dans la pratique est de le laisser voir; leur inconséquence est d'avoir voulu, d'avoir espéré gouverner précisément par cette moyenne des esprits qu'on dédaignait et qui s'apercevaient du dédain. » lien est des jugements sommaires rendus

après coup comme des lois qui, rétroactives,, sont fatalement injustes. Parlant des doctrinaires, nous sommes portés à oublier que les onibres^aumUleii. desquelles ils vécurent furent les illusions d'une foi généreuse au piQgrès social, que leur inhabileté fut d'avoir, en politique, un idéal, et que, de leurs inconséquences, la plus grande, celle qui résume toutes les autres, est d'avoir voulu réaliser cet idéal et faire triompher la vérité par la liberté. Que dans le détail ils aient commis des fautes, je ne songe point à le nier. Ils se sont crus soutenus par la fiction du pays légal, tandis que c'étaient eux qui la maintenaient. On sait qu'un jour un duelliste scrupuleux traça sur l'ample personne de son adversaire trop corpulent un cercle en dehors duquel les coups ne devaient pas compter. Les doctrinaires avaient peut-être trop arbitrairement tracé, sur la France, un cercle en dehors duquel les coups portés ou reçus ne compteraient pas. Peut-être^ croyant au bien absolu, ont-ils, comme je viens de le dire, immobilisé leur libéralisme dogmatique; mais, prenant sa source dans des sentiments de l'ordre le plus relevé, leur doctrine a été l'expression intelligente de nobles instincts, d'illusions pures, d'espérances désintéressées; en somme, leur faute principale a été d'être vaincus, faute grave assurément en politique, et que, dans sa sagesse sceptique, notre génération est moins qu'aucune autre disposée à leur pardonner. Soyons donc impitoyables, c'est notre droit; seulement gardons-nous d'être trop fiers de notre supériorité sur ces honnêtes gens dont le tort a été de croire que, pour avoir raison des hommes, il suffisait d'avoir raison.

Que, dès l'origine, Cavour, esprit aussi souple que hardi.

différât des doctrinaires, plus d'un passage déjà cité de ses lettres le fait sentir; M. Roget et M. Sainte-Beuve, par leurs définitions, si partiales qu'elles soient, le font comprendre, et sa politique l'a fait voir avec évidence. L'instinct chez lui^ n'est pas anti-révolutionnaire; il en veut à la révolution noni pas de son but, ni des moyens qu'elle emploie, mais surtout: de son impuissance, et à son endroit il ne partage pas l'aver- \ sion des doctrinaires. Cette ligne de démarcation, à peine sensible chez le théoricien, s'est élargie dans la pratique des affaires et a fini par devenir un abîme. Mais, d'autre part, en 1833, M. de Cavour, simple croyant, se regardait comme étant de l'église dont un des fidèles les plus aimables et les plus spirituels lui expliquait les dogmes; ce fut, en effet, par M. de Barante, alors ministre à Turin du roi Louis-Philippe, qu'il apprit à connaître, à estimer et à aimer le gouvernement que la France s'était donné. Homme de monde autant que de politique, et d'expérience autant que de principes, unissant à la solidité des convictions la tolérance naturelle aux esprits cultivés, par situation et par caractère bienveillant pour les vaincus, ayant de l'école la sagesse sans le rigorisme, et de la vie les leçons sans les désenchantements, M. de Barante exerça sur Camille ^e Cavour une influence considérable et, à certains endroits, décisive, car cette influence se produisit dans un moment en quelque sorte définitif pour celui qui la subissait, dans un moment de crise, au passage de la jeunesse es sentiments à la maturité des idées, alors que se déterminent le tour, la direction, la tenue, la consistance du caractère. Un fait qu'il est bon de noter en passant, c'est que Ca-l mille de Cavour, le marquis Alficri et quelques autres en fort]

petit nombre faisaient preuve d'une hardiesse remarquée dans Turin, en osant se présenter dans les salons du représentant de la monarchie de Juillet !

Ce fut dans ces salons dangereux que M. de Cavour rencontra M. d'Haussonville qui débutait alors, par la diplomatie, dans la vie politique. Rapprochés d'âge et de sentiments, les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se lier. La parole familière d'un ami n'est guère moins persuasive que l'autorité d'un maître, et, après M. de Barante, personne ne contribua autant que M. d'Haussonville, d'une part, à détacher Camille de Cavour du mouvement révolutionnaire auquel, jusqu'ici, il ne voyait d'ennemis que parmi les partisans d'un régime qu'il détestait, et, d'autre part, à l'attirer vers la France qu'il ne connaissait encore que par les vaincus d'une révolution qui l'avait réjoui. Turin, ville de cour, d'étiquette sévère, de vieilles idées, était devenue l'asile naturel d'une foule d'émigrés qui y trouvaient des habitudes de gouvernement conformes à leurs goûts, des sympathies, des espérances, et qui, avec la fougue de leur nation, poussaient la monarchie sarde dans la voie des rigueurs. Mais, avec M. de Barante et -M. d'Haussonville, Cavour aperçut une face toute nouvelle pour lui du peuple français, chez qui il put désormais estimer le bon sens, la sagesse et la raison, sans cesser d'en goûter l'esprit et d'en admirer l'ardeur. « Si ma lettre n'était pas si longue, écrivait-il à mon père en 1843, je vous parlerais de votre illustre ami, M. de Broglie, que j'estime, je vénère et j'aime tous les jours davantage, surtout parce qu'il montre ce que sont les Français, lorsqu'ils suivent une bonne voie. Lorsque vous m'aurez montré un duc de Broglie anglais ou

allemand, je commencerai à douter de mon oj)inion sur la supériorité intellectuelle, morale et politique de la France, opinion qui s'enracine chaque j(>ur davantage dans mon esprit. »

En 1834, dans l'arrière-automne, Camille de Cavour fit à Genève un séjour qu'il prolongea jusqu'au milieu de l'hiver. Il demeurait dans le voisinage de l'hôtel dont M. de Sellon occupait avec sa famille la plus grande partie et qu'habitaient également, à cette époque, M. et madame de Tonnerre. Vivant au milieu des siens, et dans un intérieur fait pour satisfaire aux exigences d'un esprit délicat, M. de Cavour n'eût peutêtre, nulle autre part, trouvé sur son chemin une intimité à la fois aussi naturelle, aussi libre et aussi attrayante. Il avait d'ailleurs à Genève d'autres parents et des amis dont il goûtait le commerce familier et avec lesquels il donnait cours, sans se contraindre, à ses inclinations pour les causeries tour à tour graves et plaisantes. Renouant d'anciennes relations, il en forma de nouvelles auxquelles il attachait un grand prix. Plus d'une fois entre autres, je l'ai entendu parler de M. LuUin de Châteauvieux, com.me d'un des hommes les plus spirituels, les plus heureusement doués qu'il eût jamais rencontrés. « Voilà, me disait-il en 1859, voilà quelqu'un qui avait le véritable esprit, » La fille de M. de Châteauvieux, madame Naville, et son mari prirent dès lors également rang parmi les amitiés sérieuses de sa vie. Je rappellerai encore en quelle estime il tenait M. Munier. « Lorsque vous verrez, écrivait-il, M. le pasteur Munier, dites-lui que je le prie de ne pas m'oublier, ear j'attache un trop haut prix aux sentiments de bienveillance qu'il m'a témoignés pour ne pas d('-

^irer vivement qu'il veuille bien me les conserver. » D'ailleurs, ville de science, de débats et de politique spéculative, Genève offrait de nombreuses sources d'instruction à une intelligence avide de discussion et de savoir. Curieux surtout des faits et des idées qui se rapportent aux sciences morales et politiques, •M. de Cavour puisait, soit dans de fréquents entretiens avec jdes hommes rompus à l'étude de ces sciences, soit dans l'exjposition plus serrée de l'enseignement direct, des connaisjsances précises, et y gagnait cette solidité par laquelle seule l'homme supérieur demeure certain d'être toujours égal au rôle que lui feront jouer les événements. Il mena aussi la vie du monde, telle qu'elle se pratiquait à Genève, animée sans être violente, à heures fixes, à température modérée, en somme un peu trop disciplinée. Or, le monde est une école à la condition de n'être pas une salle d'école. A ce sujet, M, de Cavour exprimait un regret bienveillant et s'étonnait que la société genevoise, si riche, disait-il, en intelligence et en agrément, ne fût pas plus habile à user de ses avantages, faute d'un peu plus de cette liberté qui est le ressort de la vie sociale. Il n'en emporta pas moins, de son séjour à Genève, une impression aussi durable que flatteuse pour ceux qui l'avaient produite. Bien des années plus tard, après quelque critique pareille à celle que je viens de rapporter: « Cela n'empêche pas, ajoutait-il, que je me suis beaucoup amusé à Genève, j'y ai passé un heureux temps; » et les souvenirs riants arrivaient en foule, dits gaiement, parfois aussi s'arrêtant sur ses lèvres discrètes.

j Au milieu de l'hiver, il quitta Genêvepour se rendre a Paris et de là en Angleterre. A PariSj,,sajiaissance lui ouvrit

d'emblée les portes des salons les plus difficiles, où ses opinions étonnèrent et où son esprit le fît bien venir; mais le^ salons difficiles ne sont guère ceux qu'à vingt-cinq ans on préfère. Sans doute il est des gens qui semblent être sortis, comme Minerve, de la tète de Jupiter, avec une sagesse à bouclier, à casque et à cuirasse; mais Minerve ne fut jamais jeune et Camille de Cavour ne fut jamais un pédant. M le monde, du reste, ni les plasirs de Paris ne dérobèrent à son observation la scène politique si animée alors et vers laquelle se tournaient naturellement ses regards ; il la voyait de loin , en spectateur ignoré. « Je ne suis pas, écrivait-il, retourné chez M. Guizot, près duquel j'ai pénétré grâce à M. de Barante, car pour fixer un moment l'attention de ces grands hommes il faut avoir un titre quelconque de célébrité. Et moi, hélas ! obscur citoyen du Piémont, je n'ai rien fait pour être connu au delà des limites de la commune dont je suis syndic j et je ne peux aspirer raisonnablement à la société des astres lumineux qui éclairent le monde politique.» Mais le spectateur ignoré est déjà un juge plein de sagacité, prompt à percer les manœuvres des partis, et surtout à discerner sous ces manœuvres la tendance générale des esprits et le sens du courant, a Pour ma part, écrivait-il de Paris à mon père, a la date du 31 mars 1835, je vous assure bien que je n'ai rien trouvé dans les plaisirs et dans les salons de Paris qui pût me tenir lieu de ces soirées où, assis au coin du feu, nous devisions à notre aise sur les affaires de l'Europe, redressant les faux systèmes, recomposant les mauvais ministères, enfin arrangeant le tout pour le mieux. Quelque peu de peine que nos élucubrations politiques nous donnassent, je crois fort

que leurs résultats, si on les avait appliqués,, auraient été tout aussi avantageux à l'humanité que tout ce qui s'est fait

sans notre permission Si vous n'aviez pas été à Paris

l'année dernière, je vous ferais part de mon opinion sur' les choses et les hommes qui se succèdent sur la scène politique. Mais, en vérité, je ne ferais que répéter en grande "partie les conversations que nous avons eues ensemble. Un fait cependant qui me paraît nouveau, ou, pour mieux dire, qui tend à s'accomplir, mais est à peine indiqué, c'est la transformation qui s'opère dans le sein des partis extrêmes. Tout ce qu'ils contiennent d'hommes habiles et ayant quelque habitude des affaires travaillent à dépouiller l'opinion qu'ils représentent de ce qu'elle peut avoir d'exclusif et d'absolu. C'est un travail de rapprochement qu'ils opèrent. Ils espèrent par là ramener à eux cette masse nombreuse et inerte qui n'a aucune prédilection politique, qui n'est attachée qu'à ses intérêts matériels, et qui se soucie aussi peu de Louis-Philippe que d'Henri V, pourvu que son repos ne soit pas troublé ; s'ils ne peuvent la gagner, ils voudraient du moins la rendre neutre et la détacher du système actuel qu'elle soutient comme la seule garantie de l'ordre public. Cette transformation est sensible surtout parmi les hommes forts du carlisme. Ceux-ci, ne pouvant plus espérer de l'Europe qui ne se soucie nullement d'eux, et ayant reconnu enfin qu'ils étaient en minorité dans la nation, qu'ils ne pouvaient rien par la violence, se sont imaginé qu'en faisant (le larges concessions aux idées nouvelles ils arriveraient à leur but. Ceci est autre chose encore que l'alliance car- In-réimblicalne. Celle-là n'avait que la violenoe en vue, et il

LE COMTE DE CAVOUR. p.j

n'y avait entre les deux partis d'autre pacte qu'une haine commune. Maintenant les carlistes sages voudraient faire croire qu'ils n'ont de haine pour personne ni d'antipathie absolue pour aucun parti. Ils professent hautement la modération et la nécessité de la fusion des partis. Ils font toutes les avances possibles à la grosse masse du juste milieu; pour lui plaire^ ils se disent prêts à lui faire le sacrifice de tous leurs préjugés aristocratiques, et à se constituer les défenseurs de l'ordre contre les républicains exagérés. En un mot^, ils croient que s'ils peuvent amener les choses à une pure question de personnes, la France préférera toujours Henri V à Louis-Philippe. De tous les plans que se sont jamais proposés les carlistes, celui-là est encore le plus raisonnable, car il tend à les ramener peu à peu à des idées plus justes; seulement il a le défaut d'être impraticable ; d'abord parce que ce parti étant indisciplinable, dès que le corps d'armée verra le but de ses chefs, il les abandonnera, ou bien il se débandera, une partie passant franchement à l'ennemi et l'autre se dispersant sous des bannières plus passionnées. Les républicains de même qui ont conservé quelque peu de bon sens reconnaissent leur faiblesse numérique, s'occupent à reprendre leur travail en sous-œuvre et à profiter des instincts démocratiques irrésistibles de la société, pour faire circuler dans les masses leurs doctrines d'égalité absolue et de transformation sociale. Ceux-ci dans un avenir éloigné peuvent devenir dangereux, car ils ont évidemment pour eux la tendance du siècle et le mouvement de nivellement matériel et ntellectuel qui s'opère entre toutes les classes de la société. Nous ne pouvons pas nous le dissimuler, la société marche ù

grands pas vers la démocratie ; il est peut-être impossible de prévoir les formes qu'elle revêtira j mais quant au fond , il n'est pas douteux^ à mes yeux du moins. Et vous, mon cher, n'êtes-vous pas de mon opinion ? Croyez-vous à la possibilité de la reconstruction d'un pouvoir aristocratique quelconque ? La noblesse s'écroule de toutes parts^ les princes comme les peuples tendent également à la détruire ; le patriciat, pouvoir municipal et restreint, n'a plus de place dans l'organisation sociale actuelle. Que reste-t-il donc pour lutter contre les flots populaires? Rien de solide, rien de puissant, rien do durable. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je n'en sais trop rien, mais c'est à mon avis l'inévitable avenir de l'humanité. Préparons-nous-y, ou, du moins, préparons-y nos descendants, que cela regarde encore plus que nous. »

Il y a, dans cette lettre, deux ou trois mots significatifs. L'origine et le caractère de la démocratie moderne, forme de société bien plus que forme de gouvernement, y sont nettement indiqués. M. de Cavour a compris la prépondérance grandissante de « cette masse inerte, sans prédilection politique, uniquement attachée à ses intérêts matériels, » et il attend « ce nivellement matériel et intellectuel » qui, recouvrant vieux préjugés et principes vieillis, envahit un monde qu'il transforme. Dans le même temps où il écrivait cette page, M. de Tocqueville écrivait son livre. Ainsi deux enfants de vieille race prédisaient avec une égale assurance l'aTénement de la démocratie. On ne saurait^ faut-il le dire, comparer quelques lignes confidentielles, tracées en courant, à une œuvre célèbre et digne de sa renommée. Il suffit toutefois de quelques lignes pour expliquer un

homme , et, sans vouloir comparer des écrits qui n'ont aucune analogie, on a le droit de rapprocher les pensées qui s'y révèlent. La certitude dépouillée d'illusions avec laquelle le pouvoir nouveau est annoncé par a l'obscur citoyen piémontais » paraîtra peut-être bien froide. Et cependant, dans cette absence d'illusions, je vois l'indice d'une intelligence complète de ladémocratie^dont les allures ne risquent pas de troubler les écarts ni de surprendre celui qui se demande : « Est-ce un bien? est-ce un mal?» car, chez M. deCavour, le doute à l'endroit des résultats ne se traduit ni en découragement ni en hésitation. « Préparons-nous,» dit-il, et son esprit éminemment politique se manifeste moins par la justesse de la prévision que par la façon dont le fait prévu est, quelles qu'en soient les conséquences, accepté sans arrière-pensée. Les faiseurs de systèmes rendent volontiers des oracles qui parfois s'accomplissent, mais celui-là seul pourra conduire les hommes qui sait prendre son parti des choses.

M. de Cavour prit du reste toujours le plus vif intérêt à la politique française, dont il suivait d'un regard attentif et pénétrant les péripéties successives. « Je vous remercie, écrivait-il à M. Naville en 1837, des nouvelles politiques que vous me donnez. Le jugement que M. Monnier porte sur le résultat des dernières élections me paraît parfaitement juste. La Chambre actuelle est essentiellement centre gaicche: celle de 4827 l'était déjà. Je crois que cette nuance est celle de la grande majorilé des opinions en France. La défaite des partis extrêmes prouve combien sont déjà puissantes les racines que la dynastie d'Orléans a poussées dans le sol de la France. Les Chambres de la Restauration, celle de 1824 exceptée, ont

toutes contenu un nombre relativement bien plus grand d'ennemis déterminés de la branche aînée. Quand un pouvoir se trouve conforme aux nécessités du temps, il lui faut bien peu d'années pour se consolider.

« Croyez-vous que la nouvelle Chambre soit plus favorable que l'ancienne aux réformes commerciales? La Suisse comme le Piémont ont un bien grand intérêt à voir abaisser les barrières qui entravent leur commerce avec le pays qui est leur principal débouché. »

Ce qui, dans la France, intéressait Cavour, c'était d'abord la France elle-même, ensuite l'action qu'il en attendait sur les destinées du Piémont. « Depuis quelque temps, écrivaitil encore à M. Naville, on éprouve ici beaucoup plus de bienveillance pour la France, et l'on est disposé à augmenter les rapports déjà nombreux qui existent entre les deux pays. Le roi a accueilli le duc d'Aumale avec la plus grande distinction, et il a paru très-satisfait de sa visite. Ce rapprochement peut amener des conséquences fort avantageuses pour nous. Car c'est de la France que doit nécessairement venir l'impulsion destinée à développer les immenses ressources inexploitées que possède encore le pays. « ' J'ai dit que de Paris M. de Cavour se rendit en Angleterre, mais son séjour y fut de courie durée. A cette époque il n'entendait pas la langue anglaise; d'ailleurs ses occupations le rappelaient à Turin et ne lui permettaient pas de prolonger outre mesure une absence dont Paris lui avait peut-être fait oublier la durée. Aussi me suis-je trompé : ce ne fut pas en Angleterre qu'il se rendit, mais à Londres. Or, chacun sait que bi Paris est la France, Londres n'est pas

l'Angleterre; l'expression même qui s'est glissée sous ma plume en est une preuve : on ne va pas en France, tandis qu'on va en Angleterre. Ce grand pays d'agriculture et d'industrie, de traditions et de révolutions, d'esprit public et de gouvernement, de contrastes, c'est-à-dire de liberté, M. de Cavour ne devait le voir et le comprendre tout à fait que huit années plus tard, en 1843, dans un voyage qu'à la suite d'un autre séjour à Paris il y fit avec mon père. Ce n'est pas toutefois qu'on puisse regarder ni qu'il ait luimême jamais considéré le temps qu'il passa à Londres en 1835 comme un temps perdu. Il n'y a d'hommes qui perdent leur temps que ceux qui regardent sans voir, et il n'était pas de ces hommes-là. Le mécanisme administratif et politique de l'empire britannique, la pondération des pou voirs, la complication des ressorts, les heureuses contradictions de la constitution, le jeu des partis lui furent dès lors familiers 3 il dirigea également son attention vers les problèmes sociaux qui préoccupaient les économistes et s'imposaient aux hommes d'État anglais. Un de ces problèmes, le , plus pressant alors, l'attira tout particulièrement, u J'ai beaucoup étudié, » écrivait-il de Turin, au mois de novembre ^35, « j'ai^ beaucoup étudié en Angleterre la grande question du paupérisme. Avant de partir de Turin l'année dernière, j'ai pnblié, à la requête du ministre, un extrait du rapport des commissaires chargés par le gouvernement an-, glais de faire une enquête sur l'état des pauvres et de| préparer une nouvelle loi à leur égard. Depuis lors, je n'ai plus perdu de vue cette question. A Londres, je me suis trouvé en rapport avec toutes les personnes qui s'en sont

plus spécialement occupées; et maintenant encore je conserve quelques relations avec elles. » En définitive, il partit de Londres avec la ferme intention d'y retourner et pénétré d'une admiration éclairée pour des institutions, des usages et des procédés politiques dont l'excellence ne pouvait être, plus goûtée ni mieux appréciée que par un esprit comme le sien, chez lequel le raisonnement l'a toujours emporté sur le logique.

Cette grande question du paupérisme, M. de Cavour ne se I contenta pas de l'étudier en théoricien et de garnir à son 'sujet de notes stériles le portefeuille d'un ministre. Sans avoir la prétention de la résoudre (la logique seule ne doute de rien), il chercha, de retour à Turin, à panser quelquesunes des plaies que, de tout temps, l'inégalité des conditions a entretenues dans le corps social et que notre civilisation industrielle semble avoir rendues plus cruelles, au moins plus sensibles. Repoussant avec une égale fermeté les théories fallacieuses d'une philanthropie sentimentale et les déductions inflexibles d'une économie politique absolue, il avait sur la charité légale des opinions aussi nettes que modérées, et j'ajouterai très-justes; car là, comme ailleurs, il savait, tenant compte des faits, être un « honnête justemilieu. » Avec un petit nombre d'hommes de talent et de cœur, il fonda en Piémont des asiles pour l'enfance, et jaucun n'apporta à cette œuvre un concours plus actif que ile sien ni plus intelligent. Après l'avoir établie, il ne mit pas un moindre intérêt ni un moindre soin à en guider la marche, et il fit longtemps partie de la direction, où ses lumières, sa capacité administrative, son zèle lui assi-

gnaient le premier rôle et lui assuraient une influence qui finit par donner de l'ombrage. Un de ses collègues^ un ami intime, le comte de Salmour, dut le prévenir qu'il compromettait, par la part qu'il y prenait, l'entreprise généreuse à la [ète de laquelle le gouvernement ne le voyait pas sans un vi^dé^laisir, et "que l'ouvrier risquait- fort d'amener la ruine de l'œuvre. Prié de la sorte. M. de Cavour ne pouvait hésiter; il se retira de la direction des salles d'asile, mais ce lui fut un douloureux sacrifice d'abandonner la modeste fonction qui avait été, pendant plusieurs années, une de ses occupations les plus chères et les plus constantes.

Au reste, on avait beau fermer sur Cavour les grandes grilles et les petites portes de la vie publique, il pénétrait peu à peu dans l'enceinte par ces issues étroites et dérobées que l'homme actif découvre sans les chercher et élargit sans s'en douter. Les coups fourrés que, dans les comices agri-l coles, essayait de lui porter le gouvernement, le mettaient en évidence en le frappant, et le mettre en évidence, 1^^ désigner, c'était le grandir; qu'elle combattît pour ou contre lui, la Société agraire s'habituait à compter avec lui, et la classe dont elle était essentiellement composée arrivait à le regarder comme le représentant de ses intérêts. Tandis que, par l'Association agricole, il prenait pied dans cette grosse opinion publique alors muette, mais un jour destinée à être fort éloquente, à Turin il rapprochait, et par conséquent groupait autour de lui, dans une association d'un tout autre ordre, les membres de l'aristocratie piémontaise. Le club que, sur le modèle des clubs de Londres et de Paris et sous le nom inoffensif et imposé de « Société du Whist, » il fonda.

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javec le comte PralormO;, le marquis Alfieri et quelques jautres, devint un foyer politique en même temps qu'un centre social. Qu'on ne se méprenne point : les flammes qui brillaient dans ce foyer n'étaient pas de celles qui allument es incendies. Un esprit éminemment conservateur animait une réunion d'hommes que leur naissance, leur éducation, leurs mœurs et leurs opinions naturelles rangeaient parmi les ennemis instinctifs de toute révolution. Mais de quelque esprit qu'elle fût animée, et au lieu d'être conservateur eûtil été rétrograde, la Société du Whist n'en était pas moins, par cet esprit-là, une collectivité vivante, donc dangereuse; car, ainsi que je l'ai fait observer à l'occasion des comices agricoles, il est dans la nature des gouvernements despotiques de ne pas souffrir que l'opinion, même celle qui leur est favorable, se forme en dehors de leur influence immédiate et échappe, fût-ce pour les mieux servir, à leur contrôle. On a peine aujourd'hui à se figurer tous les obstacles que rencontra la fondation du club et à apprécier la persévérance et l'habileté que Cavour déploya en cette délicate et longue affaire. Là, comme sur tant d'autres points plus importants, on ne saurait comprendre Cavour qu'à la condition de se rappeler ce qu'était Turin en 1.S40.

Turin est maintenant une des capitales de l'Europe, une de ces vastes et banales agglomérations de briques et d'hommes dans lesquelles la civilisation moderne se concentre et se résume; comme les autres, ville de bruit, de pensée, d'industrie, de vie et de fièvre, aux flots humains roulant dans les rues d'où s'élèvent incessamment, confondus en une

sourde voix, le murmure de l'activité et le long bourdonnement des agitations oisives.

C'est l'Italie qui, en quelques années, a de la moins italienne de ses villes fait une ville européenne. Assise au pied des Alpes qui tantôt la glacent de leurs brouillards et de leurs bises, tantôt, dardant sur elle les rayons réfléchis par leurs flancs, l'enveloppent d'une atmosphère plombée que les eaux lentes et limoneuses du Pô sont impuissantes à agiter, Turin n'a du midi ni la couleur, ni la lumière, ni l'éclat. Ce n'est pas non plus que, dans ces rues tirées au cordeau et se coupant à angles droits comme les avenues d'un camp, dans la solennité sans grandeur de ces vastes palais aux façades naguère inachevées, le voyageur reconnaisse les traits ou retrouve l'image de quelqu'une de ces cités du nord si pittoresques, si joyeuses, si chaudes sous le manteau de brume qui les recouvre. Je me rappelle l'impression mélancolique que j'éprouvai quand, pour la première fois, il y a vingt ans, je vis Turin, froide de structure et d'apparence, morne, négligée, silencieuse, et, semblait-il, fille d'un autre climat, portant au front les tristesses de l'exil.

Cependant ce fut de tout tem[»s une forte ville que Turin, ville de rudes soldats et de bons citoyens, digne aujourd'hui d'être à la tète d'un peuple dont, entre ses mains viriles, l'épée ne se déshonora jamais. Il faut la voir aux époques de guerre, telle que l'histoire nous la décrit, telle que de ses yeux notre génération a pu deux fois la contempler, calme, résolue, préparée, à tout, sauf à désespérer. Il faut aussi la voir dans la paix, ainsi qu'elle se montre maintenant, intel-

ligente des intérêts de l'État, dévouée au pays, n'ayant lii à être contenue ni à être réveillée, et, quelle que soit sa destinée future, la première en Italie par son esprit public. On dirait qu'en elle s'est incarnée l'àme de ses princes guerriers et politiques. Sans doute, il est des gloires qu'elle n'eut point en partage.

Les vents du sud t'apportent la beauté, Mon Tyrol, et les vents du nord la liberté,

a dit le poète. A Turin, vents du sud et vents du nord n'apportèrent jamais que les notes aiguës des clairons ennemis. La culture des arts exige des loisirs que le Piémont, toujours l'arme au pied ou l'arme au bras, ne connut pas; mais, après huit siècles de luttes incessantes, pouvoir dire : « J'ai vécu 1 » cette gloire-là vaut toutes les autres.

Des murs ni des mœurs, le caractère imprim.é par l'histoire ne s'efface en un jour. Même aujourd'hui, quand la liberté l'agrandit, l'embellit et l'anime, Turin, abri de soldats, lieu de halte d'une royauté militaire, a gardé quelque chose de l'aspect rigide d'une place de guerre, et, dans cette liberté qui la transforme, on reconnaîtra le fruit d'une mâle éducation. Ce sont moins les institutions que les hommes qui font les peuples, et la loi est impuissante à rendre libre la nation qui ne l'est pas déjà par le cœur. On ne crée pas des citoyens. Ce qui asservit n'est pas ce qui opprime, mais ce qui efféminé; le joug le plus écrasant n'est pas celui qui pèse le plus sur les robustes épaules qu'il meurtrit, mais celui dont les échines trop souples ne sentent pas le poids, et les soûls esclaves sont ceux qui se courbent, non ceux qu'il faut

LE COMTE DE CAYOUR. 10;i

courber. Gi\ au métier de soldat, on apprend à se tenir droit.

Mais après 1815 et jusqu'en 1848, surtout durant la seconde moitié de cette période, la cour de Turin quitta les armes pour la toge. Et quelle toge? La robe des jésuites. Je sais que chez beaucoup d'esprits indépendants s'est produite en dernier lieu une réaction favorable à l'ordre fameux, objet de tant de diatribes déclamatoires; cependant, si grands que soient les services rendus par les jésuites aux lettres, aux sciences et à l'Église, il faut, à quelque point de vue qu'on se place, regretter, déplorer, partout oiî elles se sont exercées, leur intervention dans la conduite des affaires et leur tenace influence sur des gouvernements qu'ils ont irréparablement compromis, sur des princes qu'ils ont perdus. Encore doit-on moins les accuser que les passions qu'ils ont partagées et servies, les théories dont leur système politique a été l'expression la plus complète, et surtout l'entraînement général de l'époque vers une logique absolue et violente. Il n'est personne qui, d'une façon ou de l'autre, ne subisse l'influence d'un ennemi, et les adversaires déclarés de la révolution française lui ont emprunté en les exagérant ses allures dogmatiques et intolérantes. La société factice inventée par un homme de génie est devenue la société type à laquelle un parti puissant s'est imaginé pouvoir ramener la société « code civil » du xix*^ siècle.

Or, à Turin, pendant que régna Charles- Albert, ce fut M. de Maistre qui gouverna, non pas le de Maistre vivant, agissant, plein de sens, le diplomate délié, qui convient que « Dieu entend le grec, » mais le de Maistre grand poète.

sombre rêveur, le plus impitoyable des utopistes qui aiout jamais fait servir la logique à consacrer les écarts d'une imagination empo'^tée. Il importe de se rappeler que jadis, par les mœurs, par le tour des idées, et même par la langue, Turin était une ville française. Le temps est très-rapproché oîi en bon lieu on n'y eût jamais entendu une parole dite en italien. Or, lexagération semble naturelle à l'esprit français, prompt à se précipiter dans la voie oii le poussent l'impression du moment, la doctrine en vogue, l'accident du jour. Mais, dans un pays de grande étendue, dans une capitale telle que Paris, l'exagération de l'heure présente trouve inévitablement un contre-poids, léger sans doute, insuffisant, qui toutefois la retient, et qui lui manque absolument dans un petit État et dans une ville de cent mille âmes. Ausbi faut-il lire les mémoires de M. de la Marguerite pour comprendre à quelles extrémités l'esprit de système, dont aucun obstacle n'arrête les déductions, peut conduire des hommes intelligents et honnêtes. Le récit dû à la plume d'un des personnages les plus intéressés à peindre sous des couleurs favorables une politique qu'il vante, n'est que la paraphrase bien involontaire, le développement candide de ces lignes amères qu'on n'a pas oubliées, et dans lesquelles Camille de Cavour comparait Turin à un enfer intellectuel. « La science et l'intelligence, disait-il, sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner. » Et, en effet, toute mani- \ festation de la pensée, dans quelque ordre de faits qu'elle se produisît, était rigoureusement proscrite. La philosophie de Rosmini, la théologie de Gioberti, les complots républicains, les projets de chemins de fer, les compagnies industrielles.

LE COMTE DE GAVOUR. 40c

les sociétés secrètes, les circulaires de Mazzini et les articles de M. de Sacy étaient considérés comme également hostiles et au même degré subversifs. La preuve la plus irrécusable du crédit dont jouissai t madame de Tonnerre fut l'autorisation qu'après de longues insistances elle obtint enfin de recevoir, par l'entremise de la légation de France, le Journal des Débais. « Tout pour l'Église et par l'Église, » voilà à peu près le credo politique de M. de la Marguerite, dont nous pouvons résumer les titres à la réputation d'homme d'État et à la reconnaissance publique, tels qu'il les expose luimême avec une naïve complaisance : « Les dîmes étant de droit divin, dit-il, je n'ai pas permis qu'on y touchât. — 11 arrivait parfois qu'on emprisonnât des ecclésiastiques coupables, sans avoir obtenu l'autorisation préalable des évêques ; j'ai pris les mesures nécessaires pour qu'un aussi monstrueux abus ne pût désormais se renouveler. — J'ai obtenu à Turin la présence d'un nonce qui a servi d'intermédiaire direct entre le clergé de ce royaume et la cour de Rome, seule autorité légitime pour lui. — J'ai poussé l'archevêque à s'opposer à la promulgation de certaines mesures relatives à une prétendue réforme des écoles; appuyé par moi, il l'aemporté. — Grâce à mes efforts, les bienheureux Boniface et Humbert et la bienheureuse Louise ont été vénérés sur les autels. — J'ai renforcé les édits contre l'hérésie. — J'ai établi deux maisons de passionistes, une à Gênes, l'autre à Turin; deux monastères de bénédictins, rappelés à la première observance, à Gênes et à Finale; les religieuses de sainte Camille et les adoratrices perpétuelles à Turin; les chartreux en Savoie; un monastère do carmélites à Gênes; les dominicains à Va-

razze, et j'ai fait rendre la paroisse de Saint- Charles aux carmes déchaussés! » En vérité, rien ne fait plus d'honneur au clergé piémontais que de n'avoir pas fait de son omnipotence un abus qui l'eût rendu à jamais odieux. Mais l'usage, même sans abus, était intolérable, ou plutôt l'usage seul constituait le plus criant des abus.

- Les gouvernements théocratiques ont ceci de terrible, que, l'accomplissement de leurs devoirs se confondant à leurs yeux avec l'exercice de leurs droits, ils sont excessifs, d'autant plus tyranniques qu'ils sont plus scrupuleux et tyranniques en toutes choses. C'est ainsi qu'il n'y avait pas dans l'État un poste important que la congrégation ne tînt par quelque influence secrète ou n'observât par quelque sentinelle dévouée. Depuis les grandes dames qui s'intéressaient à la conversion religieuse des hérétiques, jusqu'aux soldats qui s'intéressaient à la conversion politique des officiers, un vaste réseau de surveillance, tenu par des milliers de mains, s'étendait sur toutes les têtes. Partout l'inquisition, donc partout la déiiance.

Mais en voilà assez; on connaît maintenant le régime sous lequel et en dépit duquel Camille de Cavour a su devenir et rester libéral. Le mérite qu'il y eut est plus grand qu'on ne sera peut-être disposé à l'estimer après coup, tant on conçoit difficilement les hommes autres qu'ils ne furent et tant on leur tient peu de compte des efforts qu'ils ont dû faire pour surmonter des obstacles dont on n'aperçoit plus la trace. On ne saurait se figurer Cavour ignorant, oisif, inerte, succombant aux défaillances de la lassitude, ou insouciant du sort de son pays, ou encore aigri par la rancune. Et cependant conserver

le goût de l'instruction et acquérir l'habitude du travail intellectuel dans une ville où, pour acheter un livre, il faut, la plupart du temps, commencer par acheter une conscience; subir, sansen être atteint, le contact brutal de toutes les exagérations dans une société dispersée par la défiance, découragée, sans force pour croire ni même pourespérer; garder la foi et lutter quand la victoire semble impossible ; se préserver du fanatisme autant que du scepticisme; suivre sa voie, en écartant la violence et à l'écart de l'intrigue; demeurer entin, sous un joug qui révolte les forts, écrase les faibles, pervertit les ambitieux, demeurer « sage, impartial, raisonnable, » avec passion, est d'une grande âme, d'un esprit vraiment libre et puissant.

D'une grande âme, dis-je, mais non d'une âme emportée. Cavour n'est point sujet aux visions , il ne rêve pas un état de choses idéal, hors duquel toute société et tout gouvernement doivent provoquer l'indignation ou le mépris. Esprit éminemment politique, il est naturellement optimiste, non pas seulement de l'optimisme de ces hardis joueurs qui fondent ou perdent les empires, superbe, souvent perfide et que l'histoire appelle tantôt la conscience, tantôt la folie du génie, mais aussi de l'optimisme à vue plus courte, à effet immédiat, propre à l'homme actif, et qui, s'il n'est pas la beauté de rintelligence, en est la santé. Rien de maladif ou de chagrin dans cette robuste nature de Cavour. .Ni la rancune, ni le dépit, ni aucune des petites passions parasites n'altèrent son humeur, ne troublent son jugement, ne diminuent sa vigueur, n'embarrassent sa marche. C'est ainsi que, dans son pays, il ne se pose point en victime, ni même en adversaire

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sy^li'inatique d'un gouvernement dont il avait pourtant quelque raison de se plaindre. 11 ne prend pas les faits ni les Iwmmes en une de ces haines mortelles dont fut saisi, contre le mécanicien, ce voyageur cité quelque part par M. Prévost- Paradol, et qui étaitarrivé à désirervoir sauter la chaudière, dût-il être lui-même lancé en fragments jusqu'aux étoiles ! Les hommes et les faits, il les accepte , non pas avec cette insouciance frivole des adorateurs du succès pressés d'approuver ce qu'ils subissent , mais avec la résolution du lutteur qui n'entend pas abandonner le terrain, en ouvrier résolu qui ne jette pas le manche après la cognée, ou, pour mieux dire en joueur qui sait qu'on doit jouer avec les cartes qu'on a. Un jour que je jouais au whist avec M. de Cavour, comme

(je me disais découragé par une série persistante de mauvais jeux : « C'est que, reprit-il, vous n'avez pas assez de respect , pour les petites cartes . »

Inaccessible aux mesquines sollicitations de l'amour-propre, il est loin d'éprouver une satisfaction maligne au spectacle des fautes que commet le gouvernement piémontais. S'il les constate, c'est pour les déplorer, et la preuve qu'il les déplore sincèrement est la satisfaction hautement manifestée avec laquelle il se plaît à indiquer les mérites de ce gouvernement et à reconnaître les moindres pas faits dans la voie des réformes.

« Lorsque vous verrez M...^ » écrivait-il, « faites-lui amitié, je lui suis très-attaché; vous en serez content. Il vous donnera l'idée de ce qu'est la bonne portion de l'aristocratie piémontaise qui se consacre aux affaires. » Et je lis dans une autre lettre : « X... est une des créatures de la congréga-

tion^qui l'a tiré des derniers rangs de i'armée pour en faire un diplomate. C'est un de nos seuls agents mauvais^ car en général notre corps diplomatique est composé d'hommes distingués par leurs manières et leur modération.» J'ajouterai que, par une inconséquence dont M. de La Marguerite nous divulgue les motifsj Charles-Albert n'entendait pas que ses conseiller^ fussent unanimes à subir les influences qu'il fomentait luimême. Dans un sentiment de défiance à l'endroit d'un parti dont il redoutait presque autant qu'il favorisait les intrigues^ peut-être aussi animé d'un secret désir de tenir, par quelque fil au moins, le parti libéral, il avait soin de troubler rhomogénéité de ses ministères en y introduisant des hommes tels que le comte Pralormo, le comte Gallina ou le marquis Alfieri.

Sans doute ils pouvaient peu sur la direction générale des affaires, ces hommes isolés, attaqués de toutes parts, entravés bien plus que soutenus par le roi , qui craignait leurs tendances non moins qu'il respectait leur caractère. C'était à peine s'ils parvenaient à marcher dans les déparlements spéciaux qu'ils géraient, n'avançant d'un pas qu'à force d'énergie et de dextérité. Mais on ne voit pas Cavour les accuser de servir un régime vis à vis duquel il n'est cependant pas suspect de complaisance; au contraire, il les soutient, il les encourage, il applaudit à leurs modestes succès comme à d'importantes victoires; et plus tard, quand sous l'influence des événements extérieurs, leur rôle grandit avec leur puissance , il sait, vortu bien rare chez le politique, leur être reconnaissant et saluer un progivs don! il n'est pas l'artisan. « Nous avons eu, écrivait-il vu InH

à M. Naville, une petite crise ministérielle ; malheureusement elle n'est pas encore finie. Le ministre de l'intérieur, le comte de Pralormo, s'est retiré à la suite d'une lutte violente avec le parti congrégandiste , qui depuis longtemps ui faisait une guerre à mort. Le roi l'a abandonné dans une question grave, et il a cru de sa dignité de donner sa démission. Dans les circonstances actuelles, sa retraite a été un malheur pour le pays. Quoiqu'il eût des défauts, et que ses manières fussent un peu brutales, c'étart un parfait honnête homme, aimant le bien pour le bien, administrant dans l'intérêt du pays et non dans l'intérêt d'une secte ou d'un parti. 11 résistait avec la plus louable énergie à l'esprit envahissant du parti prêtre, malheureusement fomenté par les dispositions particulières du roi. La congrégation s'est excessivement remuée pour faire choisir son successeur parmi ses adeptes; un moment tout le monde a cru qu'elle avait réussi , et que le comte de Collegno , le plus fanatique et le plus obscurantiste des congrégandistes, était ministre. Heureusement la sagesse du roi nous a préservés de cet affreux malheur, car, je vous le dis sans exagération, la nomination de M. de Collegno aurait excité dans le pays plus de mécontentement que la nomination de Polignac n'en a excité dans la France en 1829. Mais jusqu'à présent le successeur de Pralormo n'est pas nommé. Le comte Gallina, ministre des finances, tient le portefeuille par intérim. C'est un homme sage et éclairé; c'est à ses remontrances que nous devons d'être préservés de Collegno; mais il n'a pas pu déterminer le roi à faire tomber son choix sur un homme de la même couleur que Pralormo. Le comte Gallina porte de toutes ses forces

LE COMTE DE CAVOUR. Hl

au pouvoir César Alfieri. Sa nomination serait applaudie par tous les gens sages, raisonnables, amis de leur pays et désireux de conserver la paix intérieure en donnant à l'opinion publique les satisfactions qu'on peut lui accorder sans danger. Je vous dirai que pour mon compte je désire vivement de voir César Alfieri au pouvoir, car, intimement lié avec lui , je suis' à même d'apprécier tout le bien qu'il peut faire; au pays. Dans notre pays, la position sociale peut beaucoup, : et un ministre grand seigneur est toujours plus puis-j sant que celui qui n'a d'autres appuis que sa place et sesl talents. »

Les vœux de Cavour n'étaient pas destinés à être exaucés de sitôt, et ce n'est que beaucoup plus tard que M. Alfieri devait être appelé à faire partie du cabinet; car, en 1844, écrivant à M. Naville au sujet d'un projet de chemin de fer : « Le comte Gallina, » dit Cavour, « a été obligé de se retirer à cause de l'affaiblissement de sa santé . 11 n'a pu faire tomber le choix du roi ni sur Alfieri, ni sur Cristiani, qui partageaient ses idées. Son crédit s'est borné à empêcher la nomination d'un partisan déclaré du parti jésuitique* Le roi, poussé par deux influences contraires, a nommé M. Désambrois, jeune et habile administrateur, qui, bien qu'élève du comte Gallina et ami d'Alfieri, n'était pas de taille à eflrayer le parti congrégandiste. M. Désambrois est arrivé au ministère ignorant complètement tout ce qui s'était fait à l'égard ^es chemins de fer. Il s'est mis à étudier cette question; mais Qomme il a trouvé un arriéré considérable, il n'a pas pu encore se former une opinion raisonnée. Je crois qu'il arrivera aux mêmes résultats que le comte Gallina, et que lui

aussi reconnaîtra les difficultés qui s'opposent à l'exécution des chemins de fer par l'État; mais pourra-t-il faire triompher son, opinion dans le conseil et la faire partager au roi ? C'est ce dont je doute fort ; car^ par instinct, le roi a une répugnance à traiter avec des compagnies, et ce qui l'entoure, par conviction ou par courtisanerie, l'entretient dans ces dispositions. D'après ce tableau, que je crois fidèle, vous pouvez vous faire une idée des chances que présente l'avenir. Il y en a défavorables aux compagnies, il y en a beaucoup qui leur sont contraires. Dans un pays comme le nôtre, le hasard, les circonstances fortuites , exercent une grande influence sur les événements. Ce sont elles probablement qui décideront la solution du problème dont on chercherait vainement à dégager maintenant toutes les inconnues. »

« Dans un pays comme le nôtre, » voilà la protestation; toutefois les sentiments qu'exprime Cavour ne sont point ceux d'un homme d'opposition systématique, il n'y a pas de parti pris dans ses jugements, sou ton est mesuré, son appréciation sereine, sa rigueur même n'a rien de passionné ni de violent.

« La réaction religieuse, écrivait-il à mon père en 1844, emporte le parti ultramontain au-(àelà de toute limite raisonnable. Sa conduite en Suisse n'est pas plus absurde que sa conduite en France. Sa croisade pour le rétablissement des couvents ressemble à celle qu'il a entreprise pour détruire l'Université. Ce parti est pour l'humanité un fléau plus grand que les communistes. Je crois qu'au fond il est impuissant et que sa course sera bientôt arrêtée; mais il sera la cause de bien des maux; il aura empêché ou du moins

retardé le développement régulier et progressif de l'esprit humain. Presque toutes les fautes que le gouvernement commet chez nous ont leur source dans l'influence de ce parti. )) — « Car, ajoute-t-il, s'il n'existait pas, nous serions mieux administrés que la Prusse et nous marcherions à grands pas dans la voie des améliorations salutaires. » On voit que ce n'était pas seulement au whist que Cavour respectait les petites cartes.

Mais il n'est pas impartial ni bienveillant aux dépens de ses convictions. On se rappelle son langage en 1833. Voici ce qu'il m'écrivait en 1847 : « Vous ne tarderez pas à reconnaître que la vérité est également contraire aux excès des novateurs et aux préjugés des conservateurs immobiles. Ce pauvre juste-milieu esi, je le sais, fort peu du goût des jeunes gens ; mais l'expérience el la raison deviennent plus fortes que l'imagination et la passion, et l'homme de bonne foi finit par se persuader que, s'il ne faut pas céder au courant qui emporte la société vers des régions inconnues, il n'est guère raisonnable de vouloir la forcer à remonter vers sa source. Il y a dans le moral et le politique une loi de gravitation tout aussi absolue, tout aussi irrésistible que celle qui fait descendre les fleuves et les torrents des montagnes à la mer... » « Mais, ajoute-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur le terrain politique, car en continuant je finirais par passer pour un démagogue à vos yeux, ce qui m'affligerait beaucoup, sans me réhabiliter aux yeux de X... et de ses disciples qui me considèrent comme un ultra-retardataire. »

Sous la forme doucement ironique, vers la fin d'une remontrance amicale, je retrouve dans les lignes que je viens de

citer la profession de foi politique de 1833, et je reconnais les convictions alors si nettement exposées et sur lesquelles quatorze années ont passé sans les modifier, les altérer ni les ébranler. Une telle unité se rencontre fréquemment chez le natures étroites et d'opinions extrêmes; mais elle est réputée peu compatible avec la modération des vues, et il est bien rare qu'elle s'allie avec la souplesse, l'élasticité et la dextérité de l'esprit. L'habileté qui consiste à composer avec les faits exclut trop souvent l'honnêteté qui consiste à les juger, et il semble n'exister d'autre alternative que de s*y soumettre ou de s'y briser. En deux mots, les hommes à principes pèchent par l'intolérance, et les hommes d'expédient par l'absence de principes; d'où il résulte qu'à l'usage, les uns n'ayant pas la capacité ni les autres la volonté de gouverner, les peuples s'en vont à la dérive, tantôt par brusques secousses, tantôt mollement poussés par une main complaisante, au gré de leurs passions capricieuses, flattées et exploitées. Une nation est en péril, en péril permanent de révolte, quand ceux qui la dirigent refoulent ses instincts et ne comptent ni avec les faits contraires à leurs tendances, ni avec les idées hostiles à leurs théories, au lieu de savoir ménager les idées, accepter les faits, se servir des instincts populaires. Mais, d'autre part, il y a pour un pays un sérieux danger, un danger de décadence rapide, à considérer comme la chose principale et unique cette habileté qui ne doit être qu'un instrument. Au mérite d'être habile, Camille de Cavour joignait le mérite plus grand de ne l'être pas trop.

En relisant les pages qui précèdent^ je me suis demandé si Camille de Cavour n'en ressortait point trop sérieux, ou, pour mieux dire, trop exclusivement sérieux, et si les traits proéminents de sa physionomie n'ont pas été seuls mis en lumière, d'autres traits plus doux, bien qu'aussi nettement accusés et, à quelques égards, aussi essentiels, restant dans 'ombre. Il y a là une omission à réparer, et ici je rappellerai ce que j'ai dit, au début de cette étude biographique, du caractère familier d'un récit dans lequel il faut voir surtout des impressions et des souvenirs personnels. C'est à ces souvenirs dans lesquels, au gré de quelques lecteurs, j'ai peutêtre déjà trop complaisamment puisé, que je vais, pour quelques instants, recourir plus encore que je ne l'ai fait jusqu'ici. Mais je ne saurais autrement qu'avec leur aide, ni ailleurs que sur la scène de mes premières impressions, chercher celui dont j'ai à oublier la fortune et le génie.

A la nouvelle de la maladie d'un de ses amis : a Que je regrette, écrit-il, que les distances ne me permettent pas d'aller dire quelques fariboles à côté de sa chaise longue! » Cette phrase insignifiante me rappelle le Cavour que j'ai connu dans mon enfance, plein de verve, de saillies, à l'entrain communicatif, à la gaieté expansive, parlant haut, le causeur épigrammatique dont j'écoutais avec avidité les plaisants propos. Je ne songeais point alors, est-il besoin que j'en convienne? à discerner les parties sérieuses de son caractère, à apprécier l'étendue de son intelligence, ni à admirer ses facultés; je ne voyais en lui que le plus amusant des hommes. C'était, en général, en automne qu'il venait à Presinge, chez mon père, précisément à l'époque de mes vacances, d'avance, et c'est beaucoup dire, embellies à mes yeux par la perspective de sa prochaine arrivée; je l'attendais avec impatience, comme s'il fût venu pour moi dont, certes, il ne se souciait guère; au jour tixé, j'étais en vedette dès le matin, attentif aux rumeurs confuses de la route, à chaque bruit de roues plus distinct, m'avançant afin de voir de plus loin et d'être le premier à annoncer sa chaise de poste; je crois entendre le tintement des grelots et le claquement de fouet du postillon, et tout ce divertissant tapage de l'arrivéequi résonnait à mes oreilles comme un prélude de fête ; sa présence me remplissait de cette joie qui, chez tous ceux dont les premières années s"écoulèrent sous le toit paternel, s'associe au souvenir de quelque hôte particulièrement aimé et bienvenu.

Aujourd'hui que la physionomie de Cavour m'apparaît imposante, sévère, historique, sous son vrai jour, j'ai quelque peine à isoler mes impressions d'autrefois, simples, par ecn-

séquent bornées, comme sont les impressions des enfants, de celles qui leur ont succédé et les ont complétées; j'ai peine à retrouver tel que, dans mon ignorance, je le comprenais, le a diseur de fariboles, » Tami auprès duquel je me sentais en sympathie de goûts et je me croyais en sympathie de répugnances pour l'étude, pour le travail, pour les choses graves, pour tout ce qui me semblait profondément incompatible avec la gaieté dont je contemplais en lui la brillante personnification. Un jour, madame Marcet, qui aimait et admirait Camille de Cavour, et qui n'aimait ni n'admirait les gens à demi, interpellant brusquement le marquis Alfieri : « Pourquoi donc, lui dit-elle, ne faites-vous pas entrer M. de Cavour dans votre gouvernement? » Cette question fît sourire. Au reste, madame Marcet, vo\ant le monde à travers les idées anglaises, lesquelles sont, comme on sait, volontiers exclusives, ne connaissant le régime piémontais que par des représentants de ce régime tels que le marquis Alfieri, pouvait facilemient s'y tromper et se figurer qu'elle s'adressait à un membre influent de quelque cabinet constitutionnel. Mais, sous Charles-Albert, en plein absolutisme, parler du gouvernement de M. Alfieri, c'était employer un langage qui n'eût pas même été compris à Turin et témoigner d'une illusion que la proposition relative à M. de Cavour rendait plus prodigieuse encore. Ce n'est pas, je crois, que l'expression de cette illusion n'ait flatté celui qui en était l'objet principal et à qui elle fut rapportée; bien des années plus tard, il me rappela le propos de madame Marcet ; mais, au moment où ce propos fut tenu, ]\I. de Cavour était regardé, ponr me servir d'un terme consacré, comme si irrévocablement impossible.

que la naïve et chaleureuse demande de sa vieille amie fut, ainsi que je l'ai dit, accueillie par un sourire général. Quant à moi, qui ne comprenais nullement le sens de ce sourire, je me souviens que mon hilarité n'en fut pas moins grande, tant l'idée de Camille de Cavour faisant partie d'un gouvernement quelconque me semblait la plus bizarre des conceptions, tant je trouvais étrange que quelqu'un eût, pour un seul instant, l'incroyable pensée de transformer en un personnage important, affairé, surtout sérieux, en un ministre, celui qui m'apparaissait comme le type accompli de l'insouciance heureuse et des grâces légères de l'esprit.

Si grande que fût mon erreur, je la confesse sans honte, et l'on ne saurait m'imputer à crime que les grâces de l'esprit m'eussent, chez Camille de Cavour, dérobé le reste de rhomme. Bien avant les romanciers, les enfants ont inventé les héros parfaits ou les monstres, les êtres absolus; la complexité des sentiments, qui, constituant le caractère, en fait le mérite et l'agrément, leur est inconnue. Comment donc aurais je deviné le travailleur, l'administrateur, l'économiste, le politique, que sais-je encore? sous cette piquante bonhomie, sous cette fougue de gaieté, d'espièglerie, de vie en un mot, non point apparentes seulement, mais réelles, qui, à mes yeux, faisaient de Camille de Cavour presque mon camarade et le complice de mes secrètes et impuissantes conspirations contre le dur métier d'écolier que je pratiquais alors? Ainsi j'étais loin de connaître Cavour tout entier, mais ce que je savais de lai n'était point une fantaisie de mon imagination, et si, pour avoir un portrait fidèle de ce grand homme, il serait nécessaire d'ajouter plus d'un trait à

1 image incomplète que je découvre'au fond de ma mémoire, il n'en est aucun qu'il fallût effacer. Et maintenant, tout incomplète qu'elle est, cette image, je m'efforce de la retracer, parce qu'on y peut voir, dégagée des ombres de la pensée et de l'éblouissante lumière du génie, la physionomie si animée, si spirituelle et, j'ajouterai, si bienveillante que j'avais discernée ou plutôt dont, sans y penser, j'avais subi l'ascendant vainqueur. Il n'est sans doute pas besoin d'être un esprit éminent pour attirer à soi les enfants j mais, pour aveugles qu'elles soient et toutes d'instinct, leur confiance ni leur affection ne se donnent à la légère ou ne se gagnent aisément, et l'on peut être assuré de ne trouver chez celui qui les sut conquérir ni la violence, ni l'orgueil, ni le dédain trop souvent familiers aux esprits dominateurs.

« J'ai passé hier à Sainte-Anne, chez Fox, écrivait lord Erskine à M. Rogers, et je l'ai trouvé occupé à sécher un étang pour divertir quelques garçons d'Eton. » Ce n'était pas que Fox aimât la pêche ou que, comme Esope jouant aui noix, il cherchât à se distraire du cours habituel de ses préoccupations, mais il avait de la sympathie pour les jeunes gens dont, à l'entendre, il goûtait fort la société. Je note et je signale ce trait qui établit un rapport de plus et, selon moi, un rapport essentiel entre des hommes qui se ressemblent autant que peuvent se ressembler deux individualités fortes et considérables. Chez Cavour et chez Fox, non-seulement même puissance intellectuelle, mais même entraînement téméraire, même vivacité de tempérament, même exubérance naturelle et, dans l'esprit, même souplesse captivante, même promptitude, même hardiesse, même sagacité,

même ironie dépourvue ,de fiel, qui fait sourire sans faire saigner. La similitude n'est sans doute pas absolue ni de tous points. Emporté par une imagination que sa raison n'a pas toujours contenue dans de justes limites et que sa volonté a parfois plus suivie que dirigée, mal servi du reste par les événements. Fox n'a en définitive laissé d'oeuvre durable que son nom immortel et la gloire d'avoir été cet incomparable orateur dont, au dire de Grattan, chaque phrase arrivait, roulant comme une vague de l'Atlantique. Cavour, au contraire, a été un fondateur; et si, pour jouer le grand rôle qu'il a rempli, il lui fallait la grande scène qu'il a trouvée, n'oublions pas que cette scène fût demeurée vide sans lui. Avec moins peut-être de philosophie et de vues générales que Fox, Cavour l'emporte sur ce dernier par la méthode, par la précision, par la fermeté qui lui ont permis de concentrer toutes ses forces sur la poursuite d'un but unique et de l'atteindre. Ce ne sont pas les circonstances seules qui ont fait de Fox un homme d'opposition et de Cavour un homme de gouvernement, ou, pour lui appliquer la définition qu'il donne lui-même, quelque part, de Cromwell, « un des hommes qui posséda au plus haut degré l'instinct gouvernemental. » Je penche même à croire qu'en Angleterre, vers la fin du siècle dernier, Cavour eût plutôt incliné vers le rival de Fox, vers Pitt, dont il dit : « Il avait les lumières de son temps, il n'était pas l'ami du despotisme, ni le champion de l'intolérance. Esprit puissant et vaste, il aimait le pouvoir comme un moyen, non comme un but. Ce n'était point un de ces hommes qui veulent reconstruire la société de fond en comble, à l'aide d'idées générales et de théories humani-

taires. Dépouillé de préjugés, il était uniquement animé par

l'amour de son pays et l'amour de la gloire, w Et Cromwell que je viens de nommer : encore un maître dont la physionomie politique offre plus d'un trait qu'on reconnaît dans celle de Cavour.

Il faut dire que, par certains côtés, la plupart des grands hommes se ressemblent, comme, sur les vieilles médailles, ces profils de consuls romains qui ont tous un air de parenté; mais il s'agit moins ici de la physionomie politique de Cavour telle qu'il s'est chargé lui-même de la graver dans l'histoire, que de sa physionomie morale dont il appartient à ceux qui l'ont connue d'esquisser les contours. Eh bien! envisagés non pas comme hommes d'État, si l'on veut, mais comme hommes. Fox et Cavour sont de la même famille, du même sang ardent et généreux. Parmi les hommes marqués au front du sceau du génie, il en est qui, aveuglés par leur propre auréole, méprisent le genre humain et se plaisent à le fouler aux pieds : ceux-là sont plutôt nés pour être des tyrans, et, où ils ont passé, viennent à leur suite trébucher la foule des esprits médiocres qui, en imitant leur superbe, se figurent arriver à leur taille. Il en est d'autres, chez qui la conscience de ce qu'ils valent et de ce qu'ils peuvent n'étouffe pas la conscience de ce qu'il? sont. Ceux-là, loin de mépriser les hommes dont ils se servent afin de les servir, cherchent la sympathie et veulent être aimés. « Il y a, disait Fox, un vice radical d'entendement et de sentiment chez celui qui ne se soucie pas de la popularité et à qui la sympathie des gens est une chose indifférente. » Or, désirer l'affection, c'est l'obtenir. Voilà

pourquoi Fox était adoré des écoliers d'Eton et pourquoi l'arrivée de M. de Cavour me rendait si joyeux.

Aussi bien retrouvons-nous dans l'ordre moral les phénomènes que la science a constatés dans le domaine physique. « Il y a, écrivait Cavour, dans le moral, une loi de gravitation. » N'y a-t-il pas également, dans le moral, une loi d'attraction? N'y a-t-il pas une propriété répulsive inhérente à certains esprits éminents, mais secs, absolus, acrimonieux, dédaigneux, méchants? tandis que c'est le privilège de certaines natures, en apparence moins dégagées des imperfections du vulgaire et ayant leur large part des faiblesses humaines, mais plus complexes, plus riches, plus amples, d'être douées d'une puissance d'attraction presque irrésistible. Cette puissance que Cavour et Fox possédèrent à un degré égal, ils la durent moins, je crois, à l'ascendant de leur génie qu'à leur bienveillance expansive, à leur humeur impétueuse, à cette surabondance de vie qui débordait de leurs personnes.

J'ai parlé de bienveillance, et j'ai sans doute par là causé quelque étonnement chez ceux qui voient dans l'esprit l'arme de la médisance et du dénigrement. Et cependant, je n'hésite pas à le répéter, Cavour était aussi bienveillant qu'il était spirituel. Prompt à saisir les ridicules et à les desciner d'un trait sûr et léger, il ne portait pas de ces jugements qui écrasent celui qui les subit, et ne lançait pas de ces mots empoisonnés qui laissent leur venin dans les blessures qu'ils font. Sa malioe n'avait rien de sarcastique; discernant du premier coup les travers de la vanité ou de la sottise, c'était, comme la comédie, en riant qu'il les châtiait.

ou plutôt il ne songeait point à les châtier, mais il les .signalait en passant, sans insister, d'un propos badin et inofFensif. De même qu'il respectait les petites cartes, il respectait les petites gens, de toute condition, princes ou paysans, non par calcul, mais par l'impulsion naturelle d'une âme accessible à toutes les joies, ouverte à toutes les émotions, fermée, par conséquent, à la haine et au mépris. Il avait au plus haut degré ce qu'on peut appeler la faculté de vivre, faculté qu'il ne suffit pas de prendre la peine de naître pour posséder, et qui consiste dans la multiplicité des aptitudes unie à l'activité du corps et de l'esprit. On rapporte que, dans les forêts vierges du Nouveau -Monde, le bûcheron canadien déblaie en une semaine plus de terrain que n'en éclaircit en un mois l'émigrant européen, et que là où a marché le premier, la moisson mûrit déjà, tandis que le sol occupé par le second est encore encombré de troncs d'arbres et de racines. Et lui, le Canadien, la hache sur l'épaule, la chanson sur les lèvres, s'en va plus loin chercher de nouvelles aventures, alors que l'autre poursuit encore péniblement la conquête du modeste champ dont il ne franchira plus les limites. Lequel de nous n'a pas été dépassé sur sa route par quelqu'un de ces hommes plus ardents et plus prompts à défricher l'existence que le Canadien lui-même ne l'est à défricher ses bois, et qui, doués d'une triple force vitale, objet à la fois de notre envie et de notre effroi, ne connaissent jamais la fatigue et ns se reposeront que dans le tombeau? Cavour était de ces hommes privilégiés qui, loin d'avoir Ji porter la vie, sont toujours portés par elle.

124 LE COMTK DR GAVOUR.

Aussi le fond de son humeur était-il un enjouement inépuisable qui se révélait par le tour plaisant qu'il donnait à la conversation, par son sourire aimable^ par son rire facile et franc, par les éclats de sa voix, par une certaine façon piquante de présenter les choses, par sa bonne grâce à s'accommoder des gens et à se plier aux situations, par la célérité de ses allures, de ses gestes, par une manière devenue historique de se frotter les mains. « Cavour se frotte les mains, disait Turin, les alfaires vont bien. » Son respect pour les petites gens venait de ce qu'il possédait dans son heureux naturel la pierre philosophale qui transforme ce qu'elle touche. Un jour qu'il avait passé trois ou quatre heures à écouter les requêtes et les longs projets de je ne sais quels pétitionnaires ennuyeux, comme je lui témoignais quelque compassion : « Moi, reprit-il, je ne m'ennuie jamais. — Et comment faites-vous donc? demandai-je. — Ma recette, me répondit-il, est très-simple : je me persuade que personne n'est ennuyeux. » Ce propos, tenu en 18o9, me rappela le passé, le temps où, simple et fort peu humble collégien, je n'avais garde de trouver extraordinaire l'attention que M. de Cavour voulait bien accorder à mes sots et importuns discours. C'est qu'il semblait prendre plaisir à toutes choses et qu'il avait le don qui ne s'acquiert point d'être à la portée de tout le monde. C'est ainsi qu'il s'en allait causer avec les gens de la campagne, les interroger sur leurs travaux, les pousser à la réplique d'un ton qui d'emblée les mettait à l'aise, ou bien, escortant ses jeunes cousines jusqu'à une école enfantine à laquelle elles s'intéressaient, se constituer en inspecteur des hautes études qu'elles dirigeaient, et.

assis sur mu bout de table, poser aux petites filles, ébahies d'abord, mais bientôt rassurées, des questions tour à tour ingénieuses et facétieuses; ou encore, donnant audience à quelque obscur solliciteur du voisinage, s'amuser à l'embarrasser dans les filets d'un interrogatoire captieux. « Monsieur le comte, lui disait un paysan, je voudrais bien être gabelou. — C'est, ma foi, un beau métier : avez-vous été contrebandier? — Oh! monsieur le comte! ~ Alors je ne peux pas vous recommander pour la place de gabelou. — Mais pourtant ! » murmurait l'autre en se grattant l'oreille. Sur quoi M. de Cavour prenait un air sévère. Volontiers narquois, il savait être grave, et c'était non point le rang, mais la requête du pétitionnaire qui déterminait sa contenance. Combien de fois d'autres paysans ou d'humbles bourgeois, venus pour l'entretenir de quelque affaire d'un intérêt public, quoique local et de peu de poids dans l'ensemble, ont trouvé auprès de lui un accueil aussi courtois et en lui un auditeur aussi sérieux que s'ils eussent été les représentants influents d'une ville de premier ordre ! Puis, d'une causerie amicale avec un fermier, de l'inspection d'une école enfantine, de l'examen de la requête ambitieuse du futur gabelou, de l'étude attentive d'un clocher à reconstruire ou d'un chemin vicinal à réparer, il passait à la lecture ardue de quelque livre difficile ou à quelque débat politique, scientifique, même philosophique, qu'il animait de la verve et éclairait des feux pétillants de son esprit.

Au reste, enjouement spirituel ou esprit enjoué, l'esprit de Cavour, tenant à la fois du moral et du physique, expression d'une intelligence rapide et sûre adoucie par une hu-

meur sereine et gaie, n'eût pu être séparé des facultés d'observation et de jugement dont il était l'émanation directe pas plus que de l'optimisme à travers lequel il rayonnait; cet esprit n'avait pas, pour ainsi parler, d'existence personnelle indépendante de l'homme ; il faisait partie de lui comme la sève fait partie de l'arbre. Aussi ne saurais-je citer de Cavour aucun de ces mots étincelants qui, isolas, n'en paraissent que plus brillants et que recueillent les amateurs de curiosités biographiques. Et cependant, qu'il parle ou qu'il écrive, sa phrase nerveuse a des tours imprévus, et la pensée en ressort frappée en un pur relief. Dans ses sentiments, comme dans son langage, rien de forcé, ni de tendu, ni de factice. En lui nulle importance, nulle affectation. Ce n'était pas aux dépens de ses amitiés ou de ses relations naturelles qu'il se montrait aimable avec les enfants et les petites gens ; sa condescendance n'était pas plus celle du courtisan que celle de l'orgueilleux se plaisant à établir qu'au-dessous de lui il ne distingue point entre les hommes. S'il possédait l'art de ne considérer personne comme ennuyeux, c'est que, trouvant dans son activité des ressources immédiatement applicables à toutes les circonstances, il ne se sentait réellement étranger à rien d'humain, et qu'il avait cet esprit qui sert à tout et non pas celui qui, pareil à la sève s'écoulant en gouttelettes perlées d'un arbre appauvri ou abattu, n'est bon à rien.

Un moraliste eût trouvé peut-être que les cordes de l'indignation lui manquaient. Je conviens qu'elles vibraient rarement chez lui. Si certains faits, surtout certaines idées, avaient le pouvoir de l'irriter, sa colère même était raisonnable, et, à l'égard des hommes, il avait cette tolérance que le

monde développe chez ceux dont il ne fait pas des misanthropes. « Flétrissons, dit-il quelque part, avec toute l'énergie des convictions que la science moderne peut inspirer, les cruelles maximes, les fausses idées qui dominaient le monde moral il y a un siècle ; mais soyons indulgents pour les hommes dont le tort principal a été de n'avoir pas su s'élever au-dessus des lumières de leur temps, lorsque les opinions généralement reçues, loin de combattre leurs passions politiques, les excitaient et les favorisaient. » Cette énergie des convictions qu'inspire la science moderne eût attristé Pascal et réjoui La Rochefoucauld; mais je crois qu'à l'époque de La Rochefoucauld Cavour eût tenu pour Mazarin et, à coup sûr, en aucun temps il n'eût été janséniste. La mélancolie qui, lorsqu'elle ne résulte pas de quelque grand accident, provient d'un manque d'harmonie entre les facultés qui se disputent l'intelligence, n'avait aucune prise sur sa nature parfaitement équilibrée. La sentimentalité, du reste, ne fut jamais le vice des hommes d'action, ni l'enflure leur défaut. L'impression chez Cavour était aussi correcte que l'expression. Toutefois, par un contraste bizarre, des écrivains modernes, il n'admirait que Chateaubriand, et, ce qui semblera plus extraordinaire, c'étaient les discours politiques de l'auteur de René qui avaient le privilège d'exciter son enthousiasme : pendant un voyage que ]e fis avec lui, je me souviens qu'il citait de mémoire de longs fragments de ces discours. Alors je trouvais fort naturel chez lui un goût que je partageais. Aujourd'hui je m'en étonnerais si je ne me rappelais que Napoléon lisait Ossian.

Mais la sentimentalité est autre chose que la sensibilité, et.

inaccessible à cette tristesse qu'engendrent les langueurs de l'esprit, Cavour ne l'était point à celle que provoquent les plaies du cœur. Sachant lui-même souffrir, ii était sympathique aux vraies douleurs. J'ai, en ce moment, sous les yeux une trop longue série de lettres, jadis, semblait-il, séparées par de grands intervalles, maintenant resserrées et sp confondant, comme se sont rejoints dans le tombeau ceux qu'elles pleurent et celui qui pleura. Je viens de les relire, ces lettres aux dates lugubres, et j'y ai entendu à chaque ligne les accents dont l'âme déchirée possède seule le hecret.

Je n'ai jamais connu M. de Cavour fastueux, mais je l'ai toujours vu généreux, ne comptant guère, poussant la libéralité jusqu'à la magnificence. Après sa mort, les journaux ont énuméré des actes de bienfaisance qui honorent sa mémoire, mais dont l'étalage lui eût déplu; au reste, de ces actes les plus considérables, les services rendus à des amis, les secours accordés à quelque infortune secrète, sont et resteront ignorés. Je dirai seulement que : si sa fortune personnelle, qui s'élevait à deux millions environ au moment où il entra aux affaires, s'est trouvée, au bout de dix ans, amoindrie de trois cent mille francs, c'est à ses dépenses et non à sa gestion que le fait est imputable. Je n'insisterai pas sur ce point, c'est assez de l'avoir signalé. Mais les larges pratiques d'une charité active se concilient souvent avec l'esprit d'économie, et ce que je veux dire, c'est que Camille de Cavour eut, de tout temps, cette disposition innée à la munificence qui se manifeste dans les mille détails de l'existence, que les prudents taxent de faiblesse et les parcimonieux de

vice. Pendant ce voyage dont j'ai parlé, et qu'il y a tantôt vingt ans je fis avec lui, je me rappelle qu'il ne jetait pas moins d'un louis dans le chapeau du postillon réclamant son pourboire, et, après que nous avions passé, plus d'un mendiant, assis au bord de la route, ramassait dans la poussière une pièce dont le métal lui avait probablement été jusque-là' inconnu. Jamais note de fournisseur ne fut, de sa part, l'objet de la moindre contestation ; il était de ces gens qui ne marchandent pas et qui paient. A Paris, le propriétaire d'un hôtel où il avait passé quarante-huit heures sans y dîner une seule fois lui présenta un compte de douze cents francs. « Figurez-vous, me disait-il en riant, que mon secrétaire ne voulait pas absolument les payer; j'ai eu grand'peine à lui faire entendre raison, il ne comprenait pas qu'être volé sans mot dire fît partie de ma politique. » Ce n'était point que Cavour fît peu de cas de la richesse, dans laquelle il voyait au contraire un agent fort utile; il avait été luimême, par ses entreprises agricoles, en grande partie l'artisan de sa propre fortune; mais il n'avait pas pour l'argent cette considération que l'étude de l'économie politique n'aurait pas manqué de développer en lui si elle n'eût été incompatible avec le goût du whist à vingt-cinq louis la fiche et même plus; parfois aussi, il est vrai, à vingt sous et même moins. Cavour n'était pas de ceux qui n'ont l'amour du jeu que par amour du gain. Ce whist de famille à vingt sous la fiche, il le jouait, m'ayant pour partner, avec autant d'application que lorsqu'à Paris il était assis en face de M. de Morny. Ai-je besoin de dire quelle satisfaction j'éprouvais, quand, par une matinée pluvieuse, je voyais se dresser U

table verte, et quand, faisant tout bas le compte des présents, je comprenais que, malgré mon inexpérience, j'étais nécessaire. Mais je m'attarde dans des souvenirs qui n'ont peutêtre de prix que pour celui à qui ils rappellent les vives joies et les jours légers de l'enfance. En 1859, au mois de février, alors que les bruits de guerre passaient à de rapides intervalles comme ces rafales qui précèdent les orages ; « C'est à Presinge, m'écrivait Cavour, que se reportent mes pensées, toutes les fois que je soupire après le repos et le calme. » Et c'est là, on le comprend, que se reportent mes pensées, toutes les fois que j'oublie ce qui fit la grandeur de Cavour pour ne songer qu'à ce qui faisait son charme. De 1835 à 1848, presque chaque automne le vit arriver en Suisse. Depuis lors la politique s'empara de lui, ses visites devinrent plus rares, et, à mesure que le repos lui fut plus nécessaire, il le vint moins chercher. En 1836, s'étant à demi annoncé, il était attendu avec impatience par des membres de notre famille qui ne le connaissaient pas encore; mais, les affaires l'ayant retenu à Turin : «(L'année prochaine, écrit-il à mon père, ministre ou non ministre, vous me verrez arriver chez vous, et d'ici là je vous prie d'être ma caution qu'au fond je suis un assez bon diable. » Eh bien ! cette caution qu'il réclame, lequel de ceux qui ont connu Camille de Cavour ne l'eût fournie sans hésiter?

«Si Genève, écrivait-il encore, n'était pas séparée Je Turin par le mont Cenis, j'aurais été vous demander l'hospitalité, car je ne connais pas d'atmosphère intellectuellement plus salubre que celle qu'on respire en Suisse. » Si je cite

cette phrase, c'est que chacun y fera la part du sentiment qui l'a dictée, et, avec moi, la fera très-large. Mais, cela dit, bien que l'expression dépasse ici évidemment la pensée, elle n'en révèle pas moins, chez celui à qui Taffection inspira un langage trop bienveillant, une impression qu'il m'a paru opportun de signaler. Vivant en Piémont, sous le régime que j'ai essayé de décrire, condamné à des occupations d'un ordre exclusivement matériel, sans auditoire à qui parler, Camille de Cavour passait la frontière pour prendre ces bains de liberté que s'en allait l'autre jour chercher à Londres un de ses antagonistes les plus ardents. Or, au delà de la frontière, la première terre qu'il rencontrait était la Suisse, et il s'y arrêtait. Il lui était plus facile d'aller à Genève qu'à Paris, et sans doute aussi plus facile d'en partir. C'est donc à Genève surtout que, pendant quinze années, il a étanché la soif de discussion, de mouvement et d'idées qui tourmentait son esprit fatigué de solitude, de contrainte et de silence.

Aujourd'hui Paris est plus rapproché de Turin que ne l'était alors Genève ; bientôt le mont Cenis ne séparera plus l'Italie ni de la Suisse, ni de la France. Et, en même temps que les barrières physiques, s'abaissent de toutes parts les barrièjes morales. L'Europe lit les mêmes journaux, est travaillée des mêmes préoccupations, soumise aux mêmes intérêts, elle a une vie et une opinion communes. Maintenant voyager, ce n'est plus que changer de logement, tandis qu'il y a vingtcinq ans, au temps où Cavour voyageait, c'était, pour me servir de son langage, changer d'atmosphère intellectuelle.

En 1S36, il parcourut le nord de l'Italie, suivi dans son itinéraire par l'œil vigilant de la police autrichienne, qui

avait sur lui des notes précises et prophétiques. Au reste, Charles -Albert avait un jour, à ce qu'on raconte, dit de Cavour qu'il était l'homme le plus dangereux de son royaume. Cavour lui-même ne s'était point astreint à une prudence qui n'était point de son âge, ni surtout de son caractère; il ne se gênait nullement pour manifester ses opinions dans la confidence desquelles il avait dès longtemps, par sa démission, mis le public. On a vu avec quelle liberté il confiait à ses amis de Genève ses douleurs et ses espérances. A la marquise de Barol qui l'honorait de son amitié : « Dans mes rêves de jeune homme, écrivait-il, je me voyais déjà ministre du royaume d'Italie. » Que le songeur capable de rêver de la sorte, que l'auteur des lettres dont j'ai précédemment cité plusieurs passages, fût à Milan l'objet de recommandations très-spéciales, la chose était trop naturelle pour que lui-même il s'en étonnât. La surveillance à laquelle il fut soumis dans le Lombard- Vénitien ne l'empêcba pas de lier connaissance avec quelquesuns des hommes distingués qui maintenaient, dans l'ombre, un culte proscrit; il comptait pousser son excursion jusque dans les États de l'Église. « Mais, écrit-il, un cordon sanitaire que Sa Sainteté le Pape avait cru prudent d'établir entre ses États et ceux de l'Empereur, pour se garantir du choléra qui depuis six mois ne songe pas à sortir d'un des plus sales faubourgs de Venise, m'a empêché d'aller à Bologne. » Il revint donc parle plus court en Piémont, pour y être, dit-il, «entièrement absorbé par des occupations agricoles. »

Pendant plusieui'b années ce fut, ainsi que je l'ai dit, à Genève que Cavour vint se rafraîchir et se restaurer. Mais, pour restaurante qu'elle fût, l'atmosphère de Genève ne lui faisait pas oublier l'air plus tonique, plus fortifiant, plus violent qu'il avait respiré à Paris. Toutefois, il ne retourna dans cette ville unique qu'en 1840. Alors, et là seulement pour la première fois, il put déployer dans sa plénitude cette faculté de vivre qui s'agitait en lui, développée dans toutes les directions par cinq années de rude et incessant labeur. Je n'ai pas à raconter sa fougueuse carrière durant les six mois de son séjour à Paris. L'élasticité de sa nature ne fut jamais mise à une plus rude épreuve que lorsque, passant de la politique aux atlaires, des affaires aux sciences sociales, des sciences sociales à l'industrie, homme à la fois de salon et de club, il mena de haute main la vie du monde, et ce grand train que Balzac en appelle l'envers. Cependant, pour être exact, j'ai une réserve

à faire : je ne sache pas qu'il ait fait courir. Tout au moins parlait-il du turf en h(>mme qui ne l'a jamais pratiqué. «Nous verrons bien^ m'écrivait-il en 1847. si l'Angleterre juge que le turf soit la meilleure école pour former les hommes d'État.» L'année 1843 vit de nouveau à Paris Cavour, non moins vif d'allures ni moins universel de goûts et d'aptitudes^ mais retenu par l'expérience acquise et ayant appris à choisir. Ce fut au monde et, dans le monde, aux salons recherchés, aux relations politiques, aux amitiés solides, qu'il consacra le plus net des loisirs que lui laissait le soin d'une affaire importante et compliquée qui l'avait amené à Paris. 11 pénétra au cœur même de la société politique active. Dans le salon du duc de Broglie, il vit de près la plupart des hommes éminents dont le libéralisme éprouvé, quoique plus sincère peutêtre que conséquent, obtenait depuis longtemps son respect et sa sympathie. Que, de la doctrine, cette sympathie et ce respect s'étendirent aux personnes, on ne saurait en douter, tout au moins en ce qui concerne le duc de Broglie; on n'a pas oublié en quels termes Cavour rendait hommage à l'un des caractères les plus nobles de notre époque; plus d'une fois je l'ai entendu revendiquer avec orgueil pour le Piémont l'honneur d'être la terre d'origine de l'homme d'État au sujet duquel il disait encore : « Que n'ai-je une occasion pour exprimer ma haute estime, je dirai ma vénération pour l'homme d'État le plus honnête qui ait jamais existé ! »

Mais, de tous les salons de Paris, aucun, je crois, n'eut pour Camille de Cavour autant d'attrait que celui où madame de Castellane faisait revivre, dans ce qu'elles ont de plus délicat, les traditions de la conversation française. La présence de

M. Mole donnait à ce salon une influence acceptée, un sens politique, un lest qui l'affermissait sans l'alourdir; l'esprit de parti représenté par un grand seigneur tolérant à l'endroit des faits, caustique dans ses jugements sur les gens, et libre de préjugés plutôt que sérieusement libéral, y relevait mais n'y dominait point une causerie fine, légère, remarquable par la variété, l'agrément et l'indépendance du ton et des appréciations. Accueilli et goûté par madame de Castellane, Camille de Cavour vit, chez elle, les hommes et les choses du jour à travers une vitre moins savamment taillée, mais peut-être plus nette que le prisme doctrinaire.

Je ne m'en vais pas frapper à toutes les portes qui s'ouvrirent devant Cavour. Mais, parmi les salons qui l'attirèrent et eurent le pouvoir de le retenir, il en est un que j'aurais dû mentionner le premier, si je n'avais eu égard qu'à la durée de l'attachement qu'il lui inspira. Dans le salon éclectique de madame de Circourt, Camille de Cavour, rencontrant des hommes venus des points les plus opposés du monde politique, put étudier à loisir les courants divers que suivent les esprits dans une société libre et dont la connaissance est indispensable à qui veut se rendre un compte exact de la configuration de l'opinion publique. Ce fut aussi sur le terrain neutre oi:i une maîtresse de maison accomplie, unissant la distinction de l'esprit à la* plus exquise bienveillance, savait amener, du fond de leurs cabinets, les plus austères travailleurs, qu'il lui fut donné de tendre la main à quelques-uns de ces publicistes, alors si peu écoutés, qui avaient entrepris la tâche ingrate d'initier la France aux doctrines de l'économie politique. Là enfin et surtout il trouva, chez madame de Circourt

elle-même, une affectueuse sympathie que le temps consolida en une inaltérable amitié.

Ayant assez heureusement vendu cinquante actions de je ne sais quel chemin de fer: « Quand j'aurai, écrit M. de Cavour à mon père, gagné deux ou trois millions, nous ferons ensemble le voyage d'Angleterre où nous trancherons du mylord et du duc et pair. » Bien que singulièrement loin de compte en 1843, il n'en fit pas moins avec mon père le voyage d'Angleterre, il est vrai, sans aucunement y trancher du mylord ni du duc et pair. A Londres, il demeura en dehors de la société politique qui, en Angleterre, se confondant avec une aristocratie restreinte, n'est point, comme à Paris, disséminée et accessible de partout. En Angleterre, le monde officiel a, moins qu'ailleurs, la morgue de son état; mais il est, plus qu'ailleurs, fermé par suite de la condition de ceux qui le composent. Dans certains pays, la confusion des rangs est telle qu'il n'est à peu près personne qu'on fût étonné de rencontrer en quelque lieu que ce soit. En France, le sang, la lînance, l'élément étranger toujours considérable, l'opinion régnante, déterminent et constituent autant d'aristocraties diverses, si toutefois on peut appeler ainsi des catégories sociales, souvent arbitraires, très-instables, sans prestige réel comme sans pouvoir durable, et dont les prétentions ne s'étendent guère au-delà de l'étroite enceinte d'un salon. Faite de la sorte, une société présente des interstices entre lesquels il ne saurait être très-difficile de se glisser. Mais, en Angleterre, il y a une aristocratie et par conséquent il n'y en qu'une; on y entre, mais on la côtoierait toute sa vie sans pouvoir s'y faufiler.

Au reste, l'Anglais est à la fois exclusif, le mot lui appartient, et libéral; pareille au peuple dont elle est le sommet, l'aristocratie britannique tient volontiers l'étranger à l'écart, ou plutôt elle l'ignore. A vrai dire, l'étranger qui traverse les parcs des gentilshommes, qui visite leurs châteaux et contemple leur existence, ne songe pas à s'étonner de leur dédain ni à trouver singulière leur ignorance. Et cependant cette aristocratie dans laquelle une nation riche, puissante, hautaine, se plaît à respecter les représentants de sa fortune, de son histoire et de sa grandeur, cette aristocratie fière et ayant sujet de l'être est large, affable, hospitalière, prompte à accueillir qui elle connaît et à adopter qui elle accueille. Bien qu'alors inconnu, Camille de Cavour n'aurait eu qu'à frapper pour qu'on lui ouvrît; mais, encore une fois, il n'était pas en situation de trancher du. duc et pair; d'ailleurs, en ce temps-là, au fort de ses entreprises agricoles, de ses études d'économie politique, de ses premiers projets industriels, il préférait, à la « région où planent les astres lumineux qui éclairent le monde politique, » la sphère moins élevée où se meuvent la science et le cortège de ses applications.

L'industrie, sous la plupart de ses formes, attira les regards de Cavour, et il faut se rappeler qu'il n'était pas de ceux à qui il arrive de regarder sans voir; cette puissance d'attention et de pénétration que j'ai signalée en lui ne lui faisait jamais défaut, et il avait le don de l'appliquer, sans effort apparent, aux sujets les plus divers, comme un habile ingénieur utilise la force motrice dont il dispose. Ce fut ainsi qu'à Londres, tout frais débarqué de Paris, où le monde, la politique el les affaires l'avaient absorbé, il passa sans transition à l'exaniefi

approfondi de ces agents nouveaux, créations de l'esprit d'invention moderne qui semble avoir communiqué à la matière asservie quelque chose de l'intelligence et de la vie humaines. Les chemins de fer^ les manufactures, les ateliers furent les objets des investigations minutieuses de Cavour, qui avait trouvé, dans un ami de mon père, un guide sympathique et compé'ent. M. J.-L. Prévost, consul suisse à Londres, que la destinée plutôt que son inclination avait poussé dans la carrière du commerce, avait su, au milieu d'occupations sans grand attrait pour lui, garder le goût de l'étude, l'habitude des recherches et la libre disposition de son intelligence cultivée : homme d'affaires par métier et, par tempérament, homme de science, M. Prévost s'intéressait vivement au développement industriel qui allait transformer l'Angleterre et qui lui présentait un champ d'activité conforme à ses goûts sans être contraire à sa profession. Ce fut donc dirigé par M. Prévost que Cavour put satisfaire, à l'endroit de ce développement, une curiosité qui n'était pas aisément satisfaite; car, chez lui, le désir de voir était inséparable de la résolution de savoir : devant une machine nouvelle, il s'arrêtait, examinant les moindres rouages, demandant le pourquoi du plus petit ressort, s'informant avec une persistance qui ne laissait pas, il faut le dire, que de lasser la patience de ceux que leur mauvaise fortune avait conduits avec lui et à qui les détails infinis, objets de ses questions précises et multipliées, importaient fort peu. Pourlui, ces détails arides, il les enregistrait dans une mémoire où l'Océan eût passé sans effacer la trace de ce qui y avait été une fois inscrit.

Quand même en Angleterre l'agriculture ne lût pas devenue une des branches de l'industrie^ elle n'en eût pas moins au même degré et à plus juste titre que l'industrie ellemême sollicité l'attention de Camille de Cavour, dont les recherches sur ce point spécial furent au reste facilitées par une circonstance fortuite. Un jour, dînant chez M. Edouard Romilly avec lequel il était lié, il eut pour voisin de table un M. Davenport^ petit-fils du Davenport ami de Rousseau, et l'un des grands propriétaires du Cheshire. La conversation, les manières, la vivacité de Cavour charmèrent M. Davenport, qui se prit aussitôt, pour le jeune homme qu'il connaissait depuis quelques heures à peine, d'une de ces amitiés subites qui, ailleurs qu'en Angleterre, risqueraient d'être aussi éphémères que soudaines. Mais, prié de considérer comme siens l'hôtel et le château de M. Davenport, Cavour ne tarda pas à apprécier la sincérité de la requête qui lui était adressée et à reconnaître que toute hésitation à y obtempérer en mortifierait cruellement l'auteur. A Londres, il ne pouvait faire à M. Davenport une chose qui lui fût plus agréable que d'amener dans sa maison quelque ami, quelque compatriote rencontré par hasard ce jour-là. Dans le Cheshire où il se rendit, il trouva le château disposé en entier pour le recevoir, le personnel mis à ses ordres, et des instructions dès longtemps données pour lui rendre de toutes les façons imaginables son excurt^ion utile et agréable. Là, grâce à la plus large des hospitalités dans une des terres les mieux aménagées d'un des riches comtés de l'Angleterre, Cavour étudia en pleine liberté et à loisir les procédés généraux et les perfectionnements 1er; plus récents de l'agronomie britannique.

Auss ne parlait-il jamais de M. Davenport, et il en parlait souvent, sans accoler au nom de cet aimable vieillard l'épithète d'excellent. Il passa aussi quelque temps dans le N'orfolk^ chez sir John Boileau qu'il avait connu à Genève, et il retira une abondante moisson de faits instructifs de son séjour dans ce district, qui doit, comme on sait, à lord Leicester une réputation agricole bien méritée ^

De ce que le développement matériel de TAngleterre fut pour Camille de Cavour le plus précieux et le plus fécond des enseignements, il ne faut pas conclure que le développement politique dont la Grande-Bretagne offrait alors, comme d'ailleurs elle a offert de tout temps, l'imposant aspect, n'ait rencontré en lui qu'un spectateur indifférent. D'abord la distinction que j'établis, vraie peut-être jadis, l'est-elle encore

^ « Voici quelques directions pour aider votre neveu dans le voyage agricole qu'il est sur le point d'entrpprendre en Angleterre.

« 1° Quant aux prairies naturelles, je vous dirai franchement, au risque de passer pour un esprit étroit et un homme à préjugés locaux, qu'il y a peu à apprendre en Angleterre. Dans tous les domaines que j'ai visités, je n'ai trouvé que des prairies mal nivelées, mal soignées et peu productives. Il est vrai que je n'ai pas été dans le Leicester ni, en Ecosse, dans le Mid-Lothian, où, à ce qu'on dit, la culture des herbages est très-perfectionnée. J'ignore ce qu'on peut apprendre dans ces deux contrées : je doute cependant que la culture y soit plus avancée que chez nous, ou même dans les parties de l'Allemagne où l'on commence à donner aux prairies les soins qu'elles méritent.

« Malgré ces observations critiques, je recommanderai à votre neveu d'étudier avec =oiu le système des écoulements souterraine,

aujourd'hui? Vindnstrie est un mot de notre âge. Autrefois il y avait des métiers, isolés, sans influence sur les lois, sans action sur les mœurs des populations au milieu desquelles ils glissaient encaissés, presque inaperçus, comme de faibles et distants ruisseaux sillonnent de loin en loin un vaste territoire; mais les ruisseaux ont grandi, se sont rejoints, et le territoire tout entier a été couvert de leurs eaux fertilisantes, souvent aussi limoneuses. Que la rivière charrie sa boue, que le breuvage ait sa lie, c'est l'ordre inévitable des choses. Là n'est pas la question, et ce qu'il importe de considérer, c'est que maintenant toute division tranchée entre les éléments divers dont se compose la civilisation moderne est arbitraire et chimérique : progrès moral et progrès matériel, richesse et institutions; faits et idées, industrie et politique, flots en-

pratiqué an moyen d'une charrue dite charrue taupe , qui rentre daus la nombreuse famille des charrues sous-sol. Cette charrue doit, à mon avis, rendre de grands services dans les prairies marécageuses. J'ai observé que, dans quelques localités, on fumait les prairies avce des os broyés : c'est une pratique qu'il serait bon d'étudier.

« 2» La culture des céréales est, de toutes les branches de l'agriculture, celle qui a été le plus perfectionnée en Angleterre, et celle qui se perfectionne le plus tous les jours. Votre neveu fera bien d'aller passer quelque temps daus le comté de Norfolk, qui est l'endroit de l'Angleterre où l'art et la science ont le plus fait pour transformer des landes stériles eu terres productives.

« La question de l'utilité du semoir, pendante encore en France, paraît résolue en Angleterre. Je l'ai vu employé partout, et j'ai trouvé l'opinion unanime eu sa faveur.

« Mais ce qu'un étrauser doit, daus ce moment, s'appliquer pins

tremêlés de ce fleuve rapide qui emporte l'humanité vers des rivages nouveaux. Aussi Cavour eût-il été un homme excluiivement pratique,, préoccupé uniquement de la gestion de ses terres, ou de la conduite des entreprises futures, financières et industrielles, qu'il méditait, et fùt-il venu en Angleterre dans le seul but d'augmenter ses connaissances sur quelques points spéciaux, qu'il n'en eût pas moins constaté l'activité, le mouvement des esprits dans toutes les directions, et rapporté de ce qui ne pouvait manquer de frapper ses yeux une impression vague peut-être et cependant profonde de l'ensemble. Mais nous savons que, chez Cavour, à côté de l'homme pratique, ou, pour mieux dire, au-dessus et le menant, était l'homme de pensée infatigable, et s"il avait la faculté d'étudier, comme s'il eût été du métier, une question ou un fait particulier, nous savons que cette faculté n'était

particulièrement à étudier, c'est le système des ëgouttemenfs souterrains {sub-soil draining). A cet égard, je ne saurais assez recommander à votre neveu de multiplier les recherches et les études. 11 faut qu'il visite successivement les diverses contrées où ce système a été appUqué avec le plus d'étendue, et qu'il cherche à se rendre compte des effets qu'il produit dans les sols de nature et de qualités diverses. Le sub-soil draining est maintenant adopté avec ardeur par tous les cultivateurs intelhgents, excepté par ceux dont le sol sablonneux laisse écouler les eaux avec une faciUté déjà trop grande.

« 0° Pour ce qui regarde les races, votre neveu devïa d'abord étudier la petite race des southdown qui prospère merveilleusemeut dans les maigres pâturages du midi de l'Angleterre, Il passera ensuite dans le Leicestershire où il verra les plus célèbres bêtes ovines qui existent, et dans le Yorkshire et l'Est il pourra étudier

qu'un des attributs de son génie aussi puissant qu'étendu, et qu'en définitive il ne semblait parfois si spécial, que parce qu'il était universel. Le moyen d'ailleurs, en face du panorama politique le plus varié, le plus intéressant, le plus éclatant qu'ait jamais déroulé l'histoire, le moyen de soupçonner d'indifférence le spectateur dans la poitrine duquel palpitent toutes les émotions et s'agitent déjà toutes les ambitions de l'acteur.

«J'ai peu lu, écrit-il de Londres à M. Naville, les journaux français depuis mon départ de Paris, de sorte que j'ai perdu de vue la politique française. Seulement j'ai vu avec une grande satisfaction le système d'égalité des droits adopté pour les sucres. Cette décision aura, je l'espère, plus de portée que Ton ne lui en attribue. Les monopoles sont solidaires. Dès qu'on se décide à sacritier une industrie privilégiée, on porte

les belles races short hotvis. Pour les moutons ainsi que pour les short horns, il devra s'adre.-ser à lord Spencer d'abord, et puis aller uu peu à l'aventure chez des fermiers qui s'occupent moins à gagner des médailles et des prix qu"à faire de bonnes affaires.

« J'ose, à l'égard des races, adresser un conseil à votre neveu. C'est celui de se méfier des résultats absolus, et de ne jamais perdre de vue le rapport qui existe entre la valeur du produit et les frais de production. D'ailleurs il faut encore examiner les circonstances de chaque localité, par rapport aux produits qui y réussissent le mieux. Une race a une valeur absolue et une valeur relative aux ressources de la localité où elle a été formée. Il ne faut pas négliger cette seconde considération, si Ton ne veut pas s'exposer à de tristes mécomptes, »

(Extrait d'une lettre de Camille de Cavour ù M Nuvi;!.' de Château vieux. — Turin, février 1844.)

au système protecteur un coup mortel. Les fabricants iW sucre indigène deviendront partisans de la liberté commerciale, et le précédent établi par la Chambre des députés sera invoqué avec succès dans d'autres occasions.

« La grande question européenne dans ce moment^ c'es^t la question commerciale. C'est du moins l'avis de tous \e^ penseurs en Angleterre. Malgré la réaction en faveur du système protecteur qui s'est manifestée dans plusieurs ÉtalS;, je ne doute pas que la cause de la liberté ne fasse des progrès dans tous les esprits éclairés. En Angleterre, elle est complètement gagnée dans le monde intellectuel. Il n'y a plus un homme un peu fort qui ne soit, au fond, pour l'abolition des tarifs protecteurs. A cet égard, il n'existe pas de différence réelle entre sir Robert Peel et lord John Russeil. L'un et l'ature veulent appliquer à leur pays les doctrines des économistes ' , seulement l'un emploie la ruse pour y parvenir, tandis que l'autre voudrait arriver à son but par des moyens plus francs et peut-être plus violents. Les véritables tories sont furieux. Ils se sont aperçus que Peel les jouait, mais ils ne peuvent pas secouer son joug, car il a su les désorganiser et les priver de leurs chefs naturels. Le duc de Wellington ayant adopté sa politique commerciale, les tories n'osent pas s'insurger ; ils rongent leur frein et se contentent de dire des horreurs des ministres en particulier. La

1 Celle lettre est écrite en 1843. Dans les éiectiou» de 184o, le parti tory, conduit et conseillé par Peel, arbora aussi ouvertement \ que jamais le drapeau protectiouisle, et, dans la session qui précéda ces élections, Peel avait défendu avec virulence les principes protccîiouistc?.

mort du duc de Wellington amènerait probablement une rupture dans le parti tory. Les encroûtés rompraient avec Peel^ qui probablement chercherait un appui dans les whigs modérés, dont il n'est séparé que par des nuances imperceptibles.

« J'ai déjà assez voyagé sur les chemins de fer. Ce que j'en ai vu me fait plus que jamais désirer de les voir établis sur le continent. Les distances n'existent plus en Angleterre. La poste part deux fois par jour de Londres dans presque toutes les directions. On manipule les lettres en route... Il faut maintenant plusieurs voitures pour transporter les lettres auxquelles, il y a quelques années, une simple voiture suffisait. »

J'ai dit que Cavour ne vit pas la société politique, comme si, chez une nation libre, la société politique n'était pas le pays tout entier. Ce qu'il faut donc entendre , c'est qu'il n'eut l'occasion d'approcher aucun des chefs, sauf le marquis de Lansdowne dont il reçut cet accueil bienveillant et cordial sur lequel, depuis un demi-siècle, les étrangers sont habitués à compter. Ainsi il ne vit pas ou il ne vit que de loin les personnages principaux du drame parlementaire ; mais dans ce drame, comme dans les tragédies antiques, il y a un chœur qui , plus encore que dans les fictions d'Eschyle ou de Sophocle, joue le premier rôle, c'est l'opinion publique ; et ce personnage complexe, Cavour le vit de fort près. Ai-je besoin d'ajouter que, pour lui, le voir fut le comprendre et le juger.

Du premier coup il en apprécie l'importance grandissante, et le jour viendra où il sera, comme j'en ai été le témoin.

plus sensible à un article du Times qu'à une dépêche officielle. Aujourd'hui, en Angleterre, les partis n'existent plus^ l'opinion publique les a absorbés; ils ont gardé leurs drapeaux, vieilles bannières qui président encore à quelques joutes, de même qu'en France, à certains jours solennels ou joyeux, les antiques étendards provinciaux se déploient en tête d'une cavalcade ou pavoisent une ville en fête. Mais la Bretagne et la Normandie pourraient aussi bien songer à se faire la guerre que les whigs et les tories viser à renouveler des luttes désormais uniquement historiques. Ce n'est pas qu'une harmonie parfaite doive régner à l'avenir entre les citoyens et présider aux destinées de l'Angleterre. Les divergences d'opinions, de sentiments et d'instincts, inhérentes à l'humanité, peuvent être atténuées par une forme particulière de gouvernement, refoulées par la solidarité des intérêts, mais elles ne sont point détruites pour cela, et, à la première opportunité, elles se redressent; seulement ces opinions, ces sentiments et ces instincts qui, naguère, trouvaient immédiatement à se loger dans des formes assez larges et élastiques pour les contenir sans trop les comprimer, errent à l'aventure, incertains, inquiets, plus libres, mais aussi plus mobiles et plus violents , maintenant que les moules qui les modifiaient sont brisés. Qu'on se figure une planète volant en éclats et remplissant l'espace de ses fragments épars. Toutefois, dans le chaos politique dont l'Angleterre offre aujourd'hui l'aspect, il n'est pas difficile de discerner deux groupes opposés ou plutôt deux tendances contraires qui résultent de ce dédoublement fatal que, dans sa rage de simplification et dans son horreur du complt-xe, la logique moderne se plaît à

opérer dans les esprits. Jusqu'ici, la force matérielle de l'Angleterre et sa grandeur morale avaient été regardées comme inséparables, et^ des deux partis qui la gouvernaient, aucun, en réalité, n'était, en dépit de certaines apparences , moins national ou moins humain que l'autre. « Dieu et mon droit,» armes parlantes; ou mieux : « Homo sum, » emblème de la générosité des sentiments et de l'ampleur des vues qui ont fait l'honneur de l'Angleterre, préservées qu'elles étaient de tout excès et tempérées par la fierté et la fermeté patriotiques dont le « civis romanus sum » est l'énergique expression. Sans doute ces deux instincts contraires ne se sont pas toujours maintenus en un parfait équilibre, et les contradictions par lesquelles leurs conflits se sont traduits dans la politique anglaise 'ont causé l'étonnement autant que leur union a provoqué l'admiration du monde; mais l'un et l'autre ils existaient, inscrits dans le cœur de tout citoyen, influant sur les résolutions de tout homme d'État digne de ce nom, inspirant le génie de l'Angleterre. Aujourd'hui que voyonsnous ? séparés par un abîme qui va se creusant chaque jour, d'une part le « civis romanus sum » s'aflirmant solitaire et hautain, de l'autre le « liomo sum » crédule et amollissant. Par certain tour cosmopolite de son esprit flexible , par la longue habitude de chercher en dehors de son pays des leçons de liberté, par la sincérité de son libéralisme , par l'économie politique, Camille de Cavour relevait de la tendance dont M. Cobden résume en sa personne toute l'honnêteté, toute Tintelligence et toute la naïveté. D'autre part, te ce civis romanus sum » trouvait des cordes à faire vibrer dans le cœur du patriote rêvant l'unité, c'est-à-dire la puissance

de sa patrie. Aussi la prédilection de Cavour est-elle manifeste pour les hommes d'État dont la carrière porte l'empreinte des deux tendances contradictoires qui se disputent ses propres sentiments et ses opinions. Pitt surtout est de sa part l'objet d'une admiration sans réserve; on a vu en quels termes il le loue. «En combattant la France, dit-il encore, Pitt sauva l'ordre social en Angleterre et y maintint la civilisation dans les voies de progrès régulier et de développement successif qu'elle a suivies jusqu'ici. » La guerre contre la Révolution française approuvée ! Cavour n'a jamais dit un mot, jamais écrit une phrase qui fît mieux toucher le fond solide et sûr de ses convictions; là on peut voir avec quelle indépendance sa pensée s'élève au-dessus des préjugés vulgaires. Mais passons. Après Pitt, « esprit puissant et vaste, » c'est Canning , « aux vues larges et hardies, » c'est Peel , « sage et habile, » qu'il admire et qu'il aime. Voilà ceux que tout haut il donne pour exemples, que sans doute, tout bas, il prend pour modèles, trois hommes qui ne sont ni des égoïstes, ni des utopistes , chez qui l'orgueil patriotique n'a pas étouffé le sentiment de la justice et de la moralité politique, qui ont grandi leur pays en servant la liberté, et qui, en définitive, appartiennent à l'Europe presque autant qu'à l'Angleterre.

Ces jugements de Cavour se trouvent consignés dans deux écrits, traitant, l'un de la condition de l'Irlande, l'autre de l'abolition des droits sur les céréales, et qu'à un an de distance l'un de l'autre il publia à son retour d'Angleterre. De ces écrits, dont je n'ai pas besoin de signaler l'importance, il ressort donc que les héros politiques de Cavour sont, dans

le passé, Pitt^ et dans le présent, Peel. Les whigs ont sa sympathie, ils obtiennent son estime; Pitt et Peel excitent son enthousiasme. Qu'un hom.me jeune, ardent, écarté, surveillé dans son pays par un pouvoir qu'il a bravé, qu'un libéral italien aille chercher ses héros politiques dans les rangs des tories, cela est caractéristique et mérite qu'on s'y arrête. Il est hors de doute que, chez Cavour, le partisan ne pouvait avoir d'inclination que pour les whigs, ces représentants en Angleterre des idées qui lui étaient chères. Mais, chez Cavour, le partisan existe-t-il? « Les hommes honnêtes de tous les partis, » voilà une expression qui lui est familière, et c'est de ces « hommes honnêtes de tous les partis » qu'il attend le triomphe des opinions qu'il soutient, la réalisation des progrès qu'il appelle de ses vœux les plus ardents. Ainsi il n'y a plus, aux yeux de Cavour, qu'un parti, c'est-à-dire il n'y en a plus. Avec une intuition inconsciente, il comprend que les partis n'ont plus de place dans l'organisation politique de la société moderne; il ne les combat pas, mais il les ignore, il les nie. Comment donc partagerait-il des passions et des préjugés qui puisent leur source dans un ordre de sentiments qu'il n'admet pas? S'il va prendre ses héros dans les rangs des tories, ce n'est pas qu'il les y cherche, mais il les y trouve, et il est inévitable qu'il les trouve là, lui homme de gouvernement autant qu'homme, j'allais dire de parti, je dirai d'opinion.

Au fond, Cavour est essentiellement un homme de gouvernement, en ce sens -que ce qui lui importe avant tout, c'est l'application , le résultat. En Angleterre, il admire la prospérité, la sécurité du pays, le développement de l'acti-

loO LE COMTE DE CAVOUR.

vite, de l'intelligence, de l'énergie individuelles, la marche progressive d'une administration éclairée, les actes des grands serviteurs de la nation, les mille fruits que porte un arbre séculaire vivifié par la liberté; mais les institutions ellesmêmes ne sont, de sa part, les objets ni d'une louange, ni d'une critique, et elles semblent n'avoir de prix à ses yeux que celui qui dérive de la façon dont elles ont été pratiquées. Sans doute, l'instrument lui paraît bon, mais c'est à cause de l'usage qui en a été fait. « Tout le monde sait, dit-il, qu'en Angleterre le parlement exerce sur le pouvoir législatif une influence prépondérante; » et ailleurs il parle delà machine représentative, « si compliquée et si lente. » Voilà, dans les deux écrits que j"ai indiqués et qui comptent environ soixante pages chacun, à peu près les seules réflexions que suggère à Cavour le système parlementaire. Je sais bien que l'éloge de ce système est contenu dans le simple récit des faits tels que l'auteur les expose, et ressort des considérations qui se pressent sous sa plume; mais, encore une fois, c'est surtout l'éloge du système mis en œuvre par un «gouvernement peu susceptible, qui ne se laisse pas plus influencer par de vaines menaces que par la peur de paraître céder par faiblesse, » par un ministre qui « a l'instinct des nécessités du moment, » par une nation « dont la classe moyenne et la classe supérieure, bien autrement énergiques que ne sont sur le continent les mêmes classes, constituent les forces vives, » par un peuple, enfln, qui a n'est point un peuple pointilleux, qui, lorsqu'une nécessité absolue se fait sentir, sait céder en sacrifiant même son amour-propre et sa vanité ; mais qui, lorsque l'intérêt réel de sa puissance, les prin-

cipes de sou existence sont en jeu, est le peuple le plus déterminé qui ait jamais existé, celui qui est capable des efforts les plus gigantesques et les plus persévérants. » Et, homme de gouYernement, ai-je dit, par conséquent homme de son temps, comprenant, goûtant les conditions du pouvoir moderne, Cavour se plaît, en Angleterre, à regarder en face l'opinion, à la sonder, à l'analyser, à la voir interprétée dans la mesure « raisonnable » par des hommes d'Etat, sages, sagaces et prudents, » ou sollicitée par des chefs « hardis et puissants » qui l'appellent à les suivre, à résoudre quelque question principale, à faire passer dans la pratique quelque grande vérité politique ou économique. Il est évident qu'avec Cavour nous sommes bien loin de toutes ces théories sur la constitution britannique qui ont fait la fortune scientifique et l'infortune politique d'une école de publicistes et d'hommes d'Etat. Par ce côté-là encore, par ce que j'appellerai le côté anglais de ses tendances, Cavour n'a réellement rien de commun avec les doctrinaires, non pas qu'il soit moins anglais qu'eux : au contraire ; seulement, à ses yeux la forme n"a pas une vertu intrinsèque, une valeur absolue, indépendante de l'esprit de l'époque qui l'applique et du génie de la nation qui la revêt, et, en Angleterre, ce qu'il admire, ce n'est ni la pondération des pouvoirs, ni ler^^o royal, ni l'équilibre des partis, c'est l'Angleterre elle-même.

L'admiration de Cavour pour l'Angleterre ne dégénère cependant pas en engouement. Il aime l'Angleterre et il ne s'en cache pas, mais soninclination raisonnable et raisonnée ne le rend point aveugle, et au besoin il sait être sévère. « Je ne connais rien, m'écrivait-il, de plus dégoûtant au monde que

les diatribes des journaux ministériels anglais sur les princesses espagnoles et sur Louis-Philippe, w Et encore : « Je ne crois pas le langage tenu au sujet de Cracovie aussi hautain qu'on vous l'a dit. L'Angleterre n'a jamais entamé de guerres par sentiment, et ce n'est pas au sujet de ce pauvre reste de la Pologne, que jamais elle n'a songé sérieusement à reconstruire, qu'elle ira se brouiller avec l'Autriche et la Prusse. )) Plus loin, enfin : « Je suis grand admirateur des Anglais, j'éprouve pour ce peuple une véritable sympathie, car je le considère comme l'avant-garde de la civilisation. Malgré cela, sa politique ne m'inspire pas la plus petite confiance. Quand je le vois tendre une main à Metternich et de l'autre exciter les ultra-radicaux en Portugal, en Espagne, en Grèce, j'avoue que je me sens peu disposé à croire à son honnêteté politique. » Ce langage n'est pas celui d'un anglomane fanatique, d'un fétichiste en contemplation béate devant une idole dont il vénère jusqu'aux bizarreries et aux laideurs. Non, la religion de Cavour est une religion éclairée. Son goût, sa sympathie, son respect pour l'Angleterre sont le goût, la sympathie, le respect dus par un esprit libre à une terre de liberté, rien de plus. Son amour était ailleurs. Mais à quoi bon insister? L'Italie sait aujourd'hui quel compte elle doit tenir de ces accusations vulgaires qui faisaient de Camille de Cavour tour à tour un Anglais et un Français. Au reste, les fragments que j'ai cités et que j'aurais pu multiplier suffisent pour dissiper l'erreur qui attribuerait à Cavour une passion exagérée pour l'Angleterre."" Voici maintenant en quels termes il résume lui-même ses sentiments à l'endroit de ce pays :

LE COMTE DE GAYOUU. 1o3

« L'opinion publique, il faut le dire, n'est pas en général, sur le continent, favorable à l'Angleterre. Les partis extrêmes, opposés en toutes choses, s'accordent dans leur haine violente contre ce pays. Les partis modérés l'aiment en théorie ; mais, au fond, ils sentent pour lui peu de sympathie instinctive. Quelques hommes isolés, supérieurs aux passions de la foule et aux instincts populaires, ressentent seuls pour la nation anglaise l'estime et l'intérêt que doit inspirer un des plus grands peuples qui aient honoré l'humanité, une nation qui a contribué puissamment au développement matériel et moral du monde, et dont la mission civilisatrice est loin d'être achevée. Les masses presque partout lui sont hostiles.

« Ce sentiment, qu'on ne pense pas que la France seule l'éprouve. Dans ce pays, il se manifeste d'une manière plus bruyante et plus vive ; mais, au fond, il est commun à tous les peuples de l'Europe. De Saint-Pétersbourg à Madrid, en Allemagne comme en Italie, les ennemis du progrès et les partisans des bouleversements politiques considèrent également l'Angleterre comme leur adversaire le plus redoutable. Les premiers l'accusent d'être le foyer où toutes les révolutions s'élaborent, le refuge assuré, la citadelle, pour ainsi dire, des propagandistes et des niveleurs. Les autres, au contraire, avec plus de raison peut-être, regardent l'aristocratie anglaise comme la pierre angulaire de l'édifice social européen, et comme le plus grand obstacle à leurs vues démocratiques. Cette haine que l'Angleterre inspire aux partis extrêmes devrait la rendre chère aux partis moyens, aux hommes amis du progrès modéré, du développement graduel et ré-

gulier de l'humanité; à ceux, en un mot, qui sont, par principe, également opposés aux bouleversements violents et à l'immobilisation de la société. Il n'en est rien. Les motifs qui les porteraient à sympathiser avec l'Angleterre sont combattus par une foule de préjugés, de souvenirs, de passions, dont la force est presque toujours irrésistible. Je ne prétends point condamner toutes les causes de ce mauvais vouloir : je me borne à le constater. »

VU

Voilà donc Camille deCavour sachant se servir d'une plume. Dès 1835, mon père l'avait sollicité d'écrire pour idi Bibliothèque universelle de Genève qu'il dirigeait alors.

« La demande que vous m'adressez dans votre dernière lettre, répond Cavour, est trop flatteuse pour que vous ayez pu douter que je l'accueillisse avec reconnaissance et avec empressement. Je crains seulement que votre partialité com.me parent et comme ami ne vous ait aveuglé en la faisant. Car de quelque dose d'amour-propre et de vanité que je sois doté, je comprends fort bien que ma place n'est pas au milieu des illustres collaborateurs que vous avez réunis, les Rossi, les Naville, etc., et que, pour un homme qui ne s'est jamais hasardé dans la carrière d'écrivain, il y a de la témérité à s'embarquer dans une telle entreprise. Néanmoins, comme il y aura certainement un grand profit pour moi à travailler ainsi et que je suis assuré, sinon de la faveur du public, du moins

lôG LE COMTE DE GAVOUH.

de votre indulgence, je vous promets de mettre toutes mes facultés et tous mes moyens à votre disposition. Si j'accepte votre proposition avec tant de hardiesse, c'est que je suis sur du concours de mon frère, qui s'associera à tous les travaux que j'entreprendrai et qui m'aidera à faire de la besogne un peu plus présentable que celle que je pourrais faire avec mes propres forces livrées à elles-mêmes. Après cette protestation de dévouement absolu, il faut cependant que je vous trace les limites dans lesquelles vous pourriez l'employer; il serait inutile de rien demander au delà, car je m'en vais vous dire en sincérité ce que je pense faire et ce que je ne saurais même pas tenter. D'abord, n'attendez de moi aucun article dans lequel il faille une dépense quelconque d'imagination. Chez moi la folle du logis est une vieille paresseuse que j'ai beau exciter, elle ne se met jamais en mouvement. Ainsi donc je ne puis vous faire aucune relation tirée de mon voyage, car il faudrait, pour amener quelques-unes des remarques et des observations que j'ai pu faire, broder un fond quelconque, et je ne saurais jamais y parvenir. Imaginez que je n'ai jamais pu parvenir à composer le conte le plus simple pour amuser mon neveu, quoique je l'aie essayé bien des fois. Je me restreins donc aux matières de pur raisonnement, et, quant à celles-là, je dois vous dire qu'il y en a une infinité que je ne saurais traiter, attendu que mon éducation littéraire a été singulièrement négligée sous certains rapports. De toutes les sciences morales, il n'y en a qu'une que j'aie étudiée à fond, c'est l'économie politique, et je crains bien que, quant à celle-là, vous n'ayez déjà vos magasins encombrés d'articles. Si vous ouvrez le champ aux deux doctrines

LE COMTE DE CAYOUR. 1o7

qui ont d'illustres représentants à Genève, vous n'aurez certes pas assez de vos quinze feuilles mensuelles pour recueillir les arguments d'une inépuisable controverse. Il est cependant un sujet qui a été plus spécialement l'objet de . mes recherches^ surtout dans mon dernier voyage ; c'est la grande question du paupérisme que j'ai beaucoup étudiée en Angleterre. Avant de partir de Turin l'année dernière, j'ai publié à la requête du ministre un extrait du rapport des commissaires chargés par le gouvernement anglais de faire une enquête sur l'état des pauvres et de proposer une nouvelle loi à leur égard. Depuis lors je n'ai plus perdu de vue cette question. A Londres^ je me suis trouvé en rapport avec toutes les personnes qui s'en sont plus spécialement occupées, et maintenant encore je conserve quelques relations avec elles. Si une suite d'articles sur cette matière vous paraissait pouvoir trouver place dans votre Revue, vous n'avez qu'à me le faire savoir, et je me mettrais de suite à rassembler les matériaux que je possède et à commencer un travail qui me trotte par la tête depuis longtemps. Je crains seulement que cette matière ne doive déjà être traitée dans votre journal par le savant M. Naville, que je sais travailler à un grand ouvrage qui s'y rapporte. Dites-moi franchement votre avis, car je n'y mets nul amour-propre.

« Je dois aussi vous avertir que j'ai moins de temps à ma disposition que vous ne pourriez le croire. »

Je ne sais si l'article annoncé dans cette lettre fut mené bien loin, mais en tout cas il ne fut pas achevé, et, quelques mois plus tard, écrivant à mon père, Camille de Cavour expose les craintes et les scrupules qui l'ont arrêté dans l'accomplis-

sèment de son travail. « Je voudrais bien, dit-il, pouvoir coopérer à votre œuvre, mais, en vérité, je doute chaque jour davantage de mes forces. Comment oser me hasarder à traiter les grandes questions de l'économie politique, lorsque le logicien Cherbuliez et l'éloquent Sismondi se sont emparés du terrain ? Je vous dirai d'ailleurs que j'ai été arrêté dans mon travail au sujet du paupérisme en Angleterre par l'article que j'ai lu dans la Revue de février sur la charité légale. Mes vues sur ce sujet important diffèrent en plusieurs points essentiels de celles contenues dans le livre de M. Naville, et encore plus de celles de son panégyriste. Si je finissais mon article, je serais obligé de combattre une partie des doctrines que votre journal a émises, et il me paraît déplacé d'établir une polémique qui pourrait indisposer quelques-uns de vos collaborateurs infiniment plus utiles que moi à la réussite de votre entreprise. Ne pouvant traiter le sujet des pauvres qui m'était familier, je me creuserai la tête pour en trouver un autre sur lequel je puisse exercer ma plume à votre profit. » Malheureusement ce fut en vain, paraît-il, qu'il se creusa la tête. Ou ne serait-ce point heureusement quïl faut dire ? N'eùt-il pas risqué de faucher son blé en herbe, de devenir un écrivain, un homme de plume, de théorie, de logique, alors qu'il'avait à devenir un homme d'action, de pensée et de pratique ? Quoi qu'il en soit, emporté par le cours grossissant de ses occupations, manquant d'ailleurs de ce stimulant qui pousse l'esprit à produire, quitte à lui faire porter des fruits trop hâtifs, Camille de Cavour ne garda de l'impulsion reçue dans son premier voyage à Londres et à Paris qu'une direction plus énergique et plus sûre de son intelli-

gence, qu'un goût plus prononcé pour les études sérieuses et les lectures solides, qu'une marche continue de son esprit, dont l'indifférence et la torpeur ambiantes pouvaient bien comprimer l'expansion extérieure, mais étaient impuissantes à ralentir le développement et le mouvement intérieurs. Mais, en 1843, le séjour de Londres et de Paris tit, sur cet esprit mûri par huit années d'activité laborieuse, l'effet d'un coup d'aiguillon décisif ; revenu à Turin, plongé de nouveau dans un milieu dont le spectacle chez les autres et l'habitude pour lui-même de la liberté lui font paraître l'atmosphère compressive et somnolente plus odieuse et plus intolérable, Cavour cherche une distraction aux douloureuses pensées qui le meurtrissent, et cette distraction, il va instinctivement la demander à sa plume : à peine est-il de retour qu'il écrit à mon père, et il débute par cette description déjà citée de Turin, comparé à un enfer intellectuel dans lequel son intelligence est menacée de paralysie, puis il poursuit :

« Cependant, comme je me trouvais avoir quelques loisirs, je me suis laissé dominer parla fureur que m'inspiraient toutes les bêtises que débitent chaque jour sur l'Irlande les journaux de tous les pays et de toutes les couleurs ; et je me suis mis à écrire sur ces affaires un article que je vous destinais. Malheureusement je n'ai pas calculé d'avance tous les développements que pouvait prendre ce sujet. Au lieu d'un article, j'en suis venu à écrire un petit volume. J'en suis maintenant presque honteux et surtout ennuyé, car il faut que je le refonde, et je ne sais comment le réduire à des dimensions qui vous conviennent. D'ailleurs, on a déjà tant et tant écrit sur l'Irlande, sur son histoire, sur son état présent et sur ses

1G0 LF. COMTE DR CaVOUR.

destinées futures, que le public doit avoir pris en dégoût tout ce qui se publie sur ce sujet. Mes opinions sur l'Irlande sont l'opposé de celles qui ont cours sur le continent; je crois qu'elles déplairont à tout le monde, sauf à quelques personnes raisonnables. Je veux à tout prix le maintien de l'Union, dans l'intérêt de l'Irlande d'abord, dans celui de l'Angleterre ensuite, enfin dans l'intérêt de l'avenir de la civilisation matérielle et intellectuelle. Les motifs pour lesquels je combats les projets d'O'Connell doivent déplaire autant à un parti, que mes opinions sur l'opportunité de ces projets déplairont à l'autre. Je suis donc très-mécontent de mon article et je suis prêt à l'abandonner, à moins que vous ne consentiez à le recevoir, avec l'obligation de l'amender de manière à le rendre le moins désagréable possible à vos lecteurs. Si vous vous sentez le dévouement nécessaire pour cette opération difficile, je le mettrai au net et je vous l'enverrai ; pour cela il me faut encore une vingtaine de jours. J'attends pour me décider une réponse catégorique avant de continuer mon travail.

« Si je laisse là l'Irlande, j'essaierai un article sur l'ouvrage de M. de Cbàteauvieux; je regrette seulement que cette besogne ne soit pas confiée à un plus habile écrivain que moi, car il y a beaucoup à dire sur M. deChàteauvieux et aussi sur son ouvrage qui, lu dans son ensemble, a produit sur moi une impression beaucoup plus favorable que celle que j'avais ressentie à la lecture des épreuves. Il a du très-bon et il fournit un texte pour dire beaucoup de bon...

« Pour en finir avec ces dissertations et en venir au fait, je vous dirai donc que je m'en remets à vous pour décider de suite deux choses :

<( 4° Si vous croyez qu'un article bien long, bien pédant, bien ennuyeux sur l'Irlande, puisse trouver tôt ou tard place dans la Bibliothèque universelle.

« 2° L'article sur l'Irlande étant admis, vous convient-il mieux que je fasse d'abord celui sur Ghâteauvieux ? Dans ce cas, répondez-moi vite, afin que je laisse dormir en paix O'Connell et Peel pendant quinze jours pour m'occuper exclusivement des navets et des betteraves de la France que Ghâteauvieux a comptés avec son imagination. J'attends votre réponse les bras croisés. »

La réponse, qui ne se fît pas attendre, eut pour résultat immédiat un article sur l'ouvrage de M. de Ghâteauvieux. Quelle que soit la valeur intrinsèque de cet article dans lequel Cavour abordait un sujet qui lui était si familier, et quelque importance qu'il ait comme étant la première production d'une plume qui s'essaie, je ne m'y arrêterai pas, ayant déjà, à l'occasion des entreprises agricoles de M. de Gavour, indiqué le sens d'un travail dans lequel j'ai directement puisé plus d'un éclaircissement et qui m'a fourni plus d'une preuve. « Je suis charmé, écrit Gavour, que l'article sur M. de Ghâteauvieux ait obtenu votre approbation et satisfait sa famille...

(( J'avais presque achevé un article sur l'Irlande, il y a deux mois; si vous ne m'aviez pas imposé celui de M. de Ghâteauvieux, je vous l'aurais envoyé depuis longtemps. Maintenant, j'hésite à le faire par plusieurs raisons. La première, c'est que vous m'avez effrayé en me faisant voir quelle serait l'exigence des lecteurs éclairés. Gomme vous me paraissez attendre une solution complète et rigoureuse des problèmes si compliqués et si difficiles de la politique irlandaise, j'ai rougi de

n'avoir rien su trouver à cet égard de bien neuf, ni de bien certain, si ce n'est pour ce qui regarde le moment actuel. En second lieu, j'ai lu dans le Journal des Débats une suite d'articles dans lesquels la question irlandaise était traitée dans le même esprit qui avait dicté mon article. J'entrais, il est vrai, plus à fond dans la question, mon but principal étant de démontrer que la révocation de l'Union ne convenait pas plus à l'Irlande qu'à l'Angleterre, à moins de se placer au point de vue des intérêts révolutionnaires, mais mes conclusions étaient les mêmes que celles de l'écrivain des Débats. Les événements me paraissent confirmer ses prévisions. La conduite d'O'Connell démontre à l'évidence qu'il n'est audacieux qu'en raison de la patience de ses adversaires. Si, comme je n'en doute pas, toutes ses promesses, toutes ses bravades n'aboutissent à rien, son rôle deviendra jusqu'à un certain point ridicule.

« Malgré ces motifs graves de m'abstenir de vous envoyer un article sur l'Irlande, je verrai à mon retour à Turin (Cavour écrit de Léri) s'il y a moyen de le refondre de manière à en faire autre chose qu'une répétition fastidieuse de ce que d'autres ont déjà dit mieux que moi... »

Et trois semaines plus tard : « Je suis toujours dans l'incertitude relativement à l'article sur l'Irlande. J'ai peur de rabâcher. Les événements marchent vite, et, lorsqu'on est loin du théâtre où ils se succèdent, il est facile de faire des prophéties que les faits ont déjà démenties. A mes yeux O'Gonnell est jugé. A la première démonstration énergique de ses adversaires, il a reculé. Dès lors il a cessé d'être dangereux.

« Un mouvement non moins intéressant que celui des catholiques irlandais, c'est l'agitation pour l'abolition des lois

sur le commerce des céréales. Je la considère comme un des faits les plus importants pour l'avenir du xix^ siècle. Les lois protectrices des produits agricoles en Angleterre sont la clef de voûte du système mercantile. Le jour où la Grande-Bretagne admettra librement les matières premières alimentaires^ aussi bien que celles qui alimentent son industrie manufacturière, la cause de la liberté du commerce dans le monde entier sera détinitivement gagnée; elle marchera à pas de géant et une génération ne passera pas sans qu'elle ait triomphé des obstacles que rencontre sa marche et qui paraissent insurmontables. J'ai réuni beaucoup de documents sur cette question et je compte m'en servir pour composer un article que je vous offrirai dans le courant de l'hiver. »

Quantum mutatus ab illoIQiie nous sommes loin du temps où Cavour n'avait ni le loisir ni la faculté d'écrire ! Le voilà parti, parti sur les ailes d'une pensée qui, se déployant enfin et prenant son essor dans la plénitude de sa force, ne connaîtra ni les défaillances, ni les tâtonnements, ni les écarts auxquels expose un vol incertain, timide ou prématuré. Aussi, dès les premières pages qu'il trace, Cavour trouve sa manière, il y excelle et s'y tiendra. Cette manière, les fragments de correspondance reproduits jusqu'ici l'ont déjà fait connaître ou tout au moins fait deviner. Malgré la flexibilité de sa nature, la variété de ses aptitudes, la diversité de ses vues, Cavour était plus qu'homme au monde tout d'une pièce, gardant sa complète identité dans tous les rôles qu'il remplissait, constamment le même et se retrouvant en entier dans tout ce qu'il disait, faisait ou pensait; il n'y a donc pas chez lui un ciseleur de phrases, un polisseur de style, un écrivain.

1G4 LE GOAITE DE GAVOUR.

pas plus qu'il n'y aura chez lui un orateur ; mais il prend une plume, et cette plume lui est aussitôt un instrument docile et fidèle comme elle fut et sera toujours un instrument docile et iidèle pour les hommes de savoir, de mémoire et d'intelligence. De même que lorsqu'il parlera devant une assemblée il sera éloquent du premier coup, du premier coup il écrit bien, si bien écrire consiste à exposer dans un langage vif et net, avec une clarté et un ordre parfaits, des idées qui révèlent l'étendue et la justesse autant que la vigueur de l'esprit.

Je n'essaierai pas de faire une analyse complète des deux études par lesquelles il est permis de dire que Cavour débuta dans la vie politique, en ce sens que là, pour la première fois, il donna sa mesure exacte d'homme politique. D'abord, je n'ai pas à revenir sur la tendance générale de ces écrits, suffisamment expliqués en ce point dans les lettres qui les annonçaient. Us débutent l'un et l'autre par une exposition historique. Dans le premier, les luttes, les revers, la prostration et le réveil de l'Irlande sont racontés en quelques pages d'une énergique sobriété. Dans le second, les origines de l'économie politique, la marche inverse do la science suivie par la plupart des gouvernements, les combats soutenus contre l'ignorance, les préjugés et les intérêts, sont le sujet d'une description lucide et animée. Après la chronique du passé, le récit des faits contemporains : O'Connell réclamant le rappel de l'Union, au nom d'une population fanatisée par une longue oppression et soulevée par sa voix retentissante; Cobden, chef infatigable d'une ligue puissante par le nombre, par la richesse, par la

persévérance, battant, des flots précipités de l'agitation qu'il provoque et gouverne, les portes de ce parlement qui reste sourd à ses appels. Voilà le spectacle. Sur les deux scènes le drame se joue. Quel en sera le dénoùment?

C'est la précision avec laquelle Cavour a, dans l'un et l'autre drame, prédit le dénoùment, qui, mieux qu'aucun raisonnement, donne la mesure de sa pénétration. Et ces dénoùments annoncés dont les événements ont pris soin de réaliser jusqu'aux détails accessoires, il ne les prédit pas en devin, en prophète jetant instinctivement des oracles que le hasard peut accomplir, mais en homme politique qui fonde ses prévisions sur l'examen des opinions et des intérêts en jeu, sur les mœurs, les besoins, les antécédents de la nation au sein de laquelle le conflit se débat, sur l'étude sagace du caractère des hommes d'État, sur la connaissance de l'esprit du siècle et aussi de ces lois éternelles qui mènent l'humanité. Voilà sur quelles considérations Cavour s'appuie pour déclarer que l'agitation d'O'Connell est condamnée à devenir stérile et que celle de la Ligue est assurée de triompher.

On sait que, l'année dernière, la reine Victoria, parcourant l'Irlande, a été accueillie avec un enthousiasme unanime par ces mêmes populations qui, il y a vingt ans, semblaient si rebelles à son autorité ; on sait également que cet enthousiasme est la conséquence de l'heureux développement des ressources et de la prospérité de l'Irlande, conséquence lui-même d'une modification radicale dans la loi civile relative à la transmission et à la vente de la propriété territoriale, comme aussi d'une série de mesures pacificatrices prises par le gouvernement britannique. Or, voici ce qu'écrivait Cavour en 1843 :

« Si la loi civile n'entravait pas la mutation des propriétés, cette transformation aurait lieu plus rapidement peut-être qu'on n'est porté à le croire... Il faudrait faciliter les actes que la vente et le partage des biens exigent en ce moment; ce sont là, il est vrai, des mesures fort graves pour des Anglais, qui les considéreraient presque comme des expédients révolutionnaires... Toutefois, je crois pouvoir affirmer que, même sous le rapport de l'amélioration les lois civiles, l'Irlande a pliis à espérer du parlement de la Grande-Bretagne que d'un parlement exclusivement national.»

Et plus loin, en terminant :

« Ce que sir Robert Peel, dit-il, a fait pour le Canada, il le fera pour l'Irlande. Après avoir vaincu le Canada par la force des armes, il a voulu le concilier par de larges concessions. De même, s'il remporte sur O'Connell une victoire légale, comme aussi s'il était obligé d'en venir à réprimer par une force matérielle des tentatives plus hardies, il ne travaillera pas moins à satisfaire à ce que, dans les demandes des Irlandais, il croira compatible avec les intérêts de la Grande-Bretagne.))

Dails l'étude relative à l'abolition des droits sur les céréales en Angleterre, j'ai glané un certain nombre de passages dont je transcrirai quelques-uns :

« Au fond de l'âme, nous en sommes convaincu, sir Robert Peel juge les questions commerciales de la même manière que lord John Russell. )> Répétition textuelle mais publique d'une phrase déjà citée.

« Malgré le succès momentané des expédients auxquels il

a eu recours, sir Robert Peel, nous en sommes certain, ne s'abuse pas sur la gravité des dangers qui menacent l'industrie anglaise, et il est décidé à poursuivre, session après session, l'œuvre réformatrice qu'il a entreprise. La session actuelle fournira une preuve de ce que nous avançons. »

Opinion singulièrement hardie, si l'on considère qu'un an plus tard la grande mesure qui la justifiait stupéfia l'Angleterre et fut un coup de fondre pour le parti aux yeux duquel Peel passa pour un traître.

« Cela étant, il nous est permis de prédire dans un prompt avenir la réforme des lois sur les céréales, et par suite la chute de toutes les barrières protectrices qui ont si longtemps entouré l'industrie agricole et manufacturière de la Grande- Bretagne. Le temps approche où l'Angleterre offrira pour la première fois l'exemple d'une nation puissante, chez laquelle les lois qui régissent le commerce étranger seront en parfait accord avec les principes de la science. »

(( La révolution commerciale qui se prépare en Angleterre, indépendamment de l'effet moral qu'elle produira, agira puissamment sur la production économique du continent. En ouvrant aux matières alimentaires le marché le plus riche du monde, elle favorisera le développement de leur production, but principal des industries agricoles, qui sont de toutes les plus importantes. La nécessité de fournir aux demandes régulières de l'étranger excitera l'énergie de ces industries, doublera leurs forces et les fera sortir de leur apathie ordinaire. Le commerce devenant un élément essentiel de prospérité pour les classes agricoles, ces classes seront naturellement amenées à se joindre aux partisans du système

iG8 LE COMTE DE CAVOUR.

libéral. Les producteurs de matières premières joueront alors, à l'égard des manufacturiers privilégiés^, le même rôle que jouent dans ce moment,, en Angleterre, les classes industrielles à l'égard des propriétaires fonciers et des planteurs des colonies. La cause de la vérité, soutenue par d'aussi nombreux défenseurs, aura bien moins de peine à triompher sur le continent et en Amérique, parce qu'elle ne rencontrera nulle part des obstacles comparables à ceux que l'aristocratie foncière et coloniale a été en état de lui opposer dans la Grande-Bretagne. »

Je ne pousserai pas plus loin ces citations, dont l'objet est de rendre évidente la perspicacité de Cavour, en même temps que de mettre en lumière le caractère tout politique de cette perspicacité. Ce qui caractérise en effet les vues et les jugements de l'homme d'État, c'est la précision, la sûreté, c'est qu'après avoir fait le tour des questions, il y pénètre et y observe les germes de conséquences certaines. Les vues générales et les jugements sommaires, il suffît souvent d'être un homme d'esprit, de sens, de monde, pour les émettre avec une assurance légitime, tout au moins plausible. Mais ce qui distingue l'homme politique, c'est qu'il étend aux détails et aux déductions les plus lointaines, comme aux résultats les plus immédiats, le travail de son intelligence sur les faits. De même qu'il y a une méthode scientifique et qu'il n'y en a qu'une, il y a une méthode politique. Seulement on apprend à analyser un corps inerte, à en peser les éléments, à connaître les lois qui en régissent la structure ou la composition ; tandis qu'on ne saurait guère apprendre à analyser ce corps complexe qui a nom le corps social, à en peser les élé-

ments qui s'appellent les hommes^ à connaître les lois qui en régissent la structure mobile et la composition sans cesse renouvelée.

Procéder du connu à Tinconnu, voilà en quoi consiste la méthode politique de Cavour; méthode bien simple, semblet-il^ et cependant rarement appliquée avec discernement et avec fruit, parce que d'une part le nombre des esprits est fort petit à qui les éléments du connu, c'est-à-dire les faits, apparaissent tels qu'ils sont réellement, et que, d'autre part, les observateurs fins et exacts se rencontrent surtout parmi les hommes d'immobilité, peu soucieux de tirer de leurs observations les enseignements qu'elles renferment et ne sachant pas prévoir ni par conséquent diriger. En politique, de même que dans la science, la sagacité reste stérile si elle n'est pas à la fois contenue par l'esprit d'exactitude et stimulée par l'esprit de découverte. Qu'on se figure un physicien décidé d'avance à faire ressortir d'une expérience la loi que son imagination a enfantée, un chimiste résolu, a priori, à trouver dans un corps la substance que ses théories lui commandent d'y discerner : il n'est pas aujourd'hui un étudiant qui n'en remontrât au prétendu savant travaillant de la sorte. Mais s'il n'y a plus d'alchimistes dans les laboratoires où se mesurent les forces naturelles et se pèse la matière, ils fourmillent dans ces innombrables laboratoires où se mesurent les événements et se pèse l'opinion, et nous voyons la plupart du temps les hommes de mouvement, mutilant, dénaturant les faits pour en étayer, bon gré mal gré, leurs systèmes téméraires et passionnés.

Chez Cavour, il n'y a pas de parti pris, de défiance inslinc

tive à l'endroit des théories, de mépris préconçu à l'égard des faits. « Je suis, dit-il, un honnête juste-milieu, » et il ne se lasse pas de répéter cette définition de lui-même, définition qui, bien entendue, a le mérite d"être d'une incontestable exactitude. Je suis « un juste-milieu, » c'est-à-dire je me tiens non pas à une égale et prudente distance des opinions extrêmes qui se disputent l'empire, mais au centre en quelque sorte de ces opinions pour y puiser ce qui m'y paraît d'une application utile, d'une vérité immédiatement réalisable; je me garde de rendre des principes justes responsables de l'extravagance de certaines de leurs conséquences; je n'admets point cette solidarité entre les questions que s'efi'orce d'établir la logique des écoles ou des partis. Le progrès, auquel je crois comme à la loi suprême de toute société civilisée, et particulièrement de notre société moderne, n'est solide et vraiment désirable qu'à la condition d'être amené avec modération, et ne saurait être hâté que par ceux qui savent tenir compte, dans une sage mesure, à la fois de la force d'invasion des idées et de la force de résistance des faits.

La dialectique de Cavour a ceci de remarquable que, toujours serrée, elle s'arrête à temps; non pas que les convictions sur lesquelles elle s'appuie se relâchent; mais, distinctes de nature, répondant à des sentiments d'ordre divers, arrivées, dans toute question, au point où elles se contredisent, ces convictions se contiennent mutuellement et déterminent l'arrêt définitif d'une intelligence assez ample pour n'exclure aucun des éléments de cet arrêt et ne se pas laisser troubler par la variété des points de vue. Cette tendance de

Cavour à fuir l'exagération, à ne poussera l'extrême rigueur ni ses déductions, ni ses jugements, me semble avoir particulièrement inspiré deux passages qu'en lisant les articles sur l'Irlande et sur la Ligue j'ai notés, et que je ne résiste pas à citer.

Dans le premier de ces passages, il s'agit des membres du parlement irlandais qui, achetés par Pitt, votèrent l'union ; ces représentants infidèles sont dignes de mépris. « Mais, poursuit Cavour, faut-il condamner également le gouvernement qui a acheté ces hommes corrompus ? Je n'hésiterais pas à le faire, si, par une fatale erreur, Topinion publique, dans les siècles passés et même encore dans le nôtre, n'eût pas en quelque sorte sanctionné pour les gouvernements l'usage d'une morale autre que celle que reconnaissent les particuliers; si elle n'avait pas, de tout temps, traité avec une excessive indulgence les actes immoraux qui ont amené de grands résultats politiques. Si Ton veut flétrir le caractère de Pitt pour avoir pratiqué aussi en grand la corruption parlementaire, il faudrait traiter aussi sévèrement les plus grands monarques des temps passés, Louis XIV, Joseph II, le grand Frédéric, qui, pour arriver à leurs fins, ont bien autrement outragé les principes inflexibles de la morale et de l'humanité que ne l'a fait l'illustre homme d'État qui a opéré la consolidation du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. »

Voici maintenant le second de ces passages, très-significatif sous la plume d'un homme qui « a étudié à fond l'économie politique : »

« Ce n'est pas que nous prétendions que l'économie

politique puisse ou doive aspirer à régler définitivement les mouvements du monde politique. Les principes qu'elle proclame^ les faits qu'elle constate, les vérités qu'elle met en lumière^ sont des éléments nécessaires de tous les problèmes que présente Tordre social : mais ce ne sont ni les seuls, ni les plus importants; il en est d'un ordre infiniment supérieur^ qui^ plus qu'eux, doivent contribuer à la solution cherchée. L'économie politique, en tant que science,, s'occupe exclusivement de la production des richesses et du mécanisme de leur distribution. Or, la richesse n'est point le seul but que l'humanité réunie en société doive poursuivre, ce n'est point le seul mobile des nations, et le soin de l'obtenir ne constitue pas la mission spéciale de leurs gouvernements. L'homme a constitué la société, non-seulement pour satisfaire à ses besoins matériels, pour augmenter la masse de ses jouissances au moyen de l'accumulation des produits de l'industrie, mais surtout afin de pouvoir développer et perfectionner ses facultés morales et intellectuelles. L'économie politique ne doit donc pas prétendre exercer une domination absolue dans le monde d'ici-bas. Elle ne doit occuper que le second rang, et n'être, en quelque sorte, que la sœur cadette de la science et des arts qui déterminent les lois de l'intelligence et du développement moral des nations. »

Ayant une fois tenu la plume, Cavour la reprit facilement et s'en servit pour occuper les loisirs de jour en jour plus restreints que lui faisaient les occupations, les affaires, les entreprises de tout genre dont son activité encombrait sa vie. Je ne m'arrêterai pas à toutes les productions par lesquelles

il continua à se mettre en communication avec le public lisant. De ces productions, les principales furent un travail sur les chemins de fer en Italie, publié dans la Revue Nouvelle, une étude écrite en italien, envisageant au point de vue de leur influence sur l'Italie les réformes commerciales de l'Angleterre, et un article, également en italien, sur les fermes modèles. On remarquera le caractère exclusivement pratique et toujours spécial des diverses questions qui font les objets de ces écrits, cependant très-politiques. C'est là une preuve de plus de ce que j'appellerai l'actualité de l'esprit de Cavour. Encore une fois,"ce qui marque le politique, c'est d'aimer à se mouvoir dans le réel et le possible; ce qui marque le grand politique, c'est de s'y mouvoir librement, et l'on a vu avec quelle liberté Cavour se meut à travers les problèmes les plus complexes. Au reste, quel qu'en soit le sujet, toutes les publications de Cavour sont celles d'un écrivain qui ne prend la plume que pressé par l'énergique ressort d'une idée ; elles ressemblent à des discours écrits; elles en ont la clarté, la phrase agile, le plan qu'on embrasse d'un coup d'œil, le résumé concluant.

L'article sur les fermes modèles est une ingénieuse et juste satire de ces établissements toujours dispendieux et la plupart du temps inutiles. Camille de Cavour était un agronome trop intelligent et trop expérimenté pour ne pas comprendre le vice radical d'un système qui, ayant la prétention d'enseigner un métier, ne tient aucun compte de l'élément essentiel, du principe vital de ce métier, c'est-à-dire de la r^ette nette, du proiit réel. J'aurais donc passé sous silence oh je me serais borné à mentionner cet écrit, si, en même temps

174 LE COiMTE DE CAVOUR.

que des observations agricoles saines et piquantes, il ne contenait implicitement la profession de foi de Cavour sur la nature des rapports qui doivent exister entre l'Etat et les citoyens. Selon Cavour, le gouvernement est tenu de favoriser, par des lois libérales, l'initiative individuelle et l'action collective de ses administrés. Son rôle ne saurait, sans inconvénient, s'étendre au-delà. Ce point de vue me paraît digne d'être signalé.

Le travail substantiel dans lequel Camille de Cavour rechercha les effets qu'auraient sur le développement des ressources de l'Italie les réformes commerciales inaugurées et poursuivies par le parlement anglais, fut un plaidoyer éloquent et décisif en faveur de la cause qui lui était chère depuis tant d'années et dont il devait lui-même assurer un jour le triomphe. L'article parut en deux fois dans VJnthqlogie, revue libérale, aussi libérale du moins que le comportaient les temps, et dirigée par Predari. Les vues de Cavour, hardies, neuves pour un grand nombre de lecteurs, exposées avec non moins de lucidité que de force, produisirentune profonde sensation, sensation qui ne manqua pas de se traduire en une opposition violente et une hostilité acrimonieuse de la part de ceux dont les préjugés étaient froissés ou les intérêts menacés. Predari raconte que, dans l'intervalle qui s'écoula entre la pubrication de la première partie et celle de la seconde, Cavour fut en butte à de telles attaques qu'il faillit retirer son article, craignant, disait-il^ que son impopularité ne rejaillit sur les doctrines qu'il entendait propager. Au reste, il semblait avoir lui-même prévu les obstacles à vaincre,quand, écrivant à M. Naville en parlant d'un abaissement

L[-. C':>MTE DE GAVOUR. 175

sur certains droits, il ajoutait : « Tous les gens éclairés le demandent, mais qui sait s'ils parviendront de sitôt à triompher des préjugés et des intérêts particuliers qui s'opposent à toute réforme qui a pour but l'avantage général? »

L'étude sur les chemins de fer en Italie est si politique, qu'à vrai dire elle n'est guère que cela; sans doute, les tracés projetés ou désirables y sont exposés et discutés, mais là même le point de vue politique domine le point de vue technique, et quant aux conséquences qu'aura pour l'Italie l'établissement des chemins de fer, conséquences dont l'examen forme le fond de l'étude de Cavour, elles sont d'un ordre purement politique : relèvement « moral autant que matériel » des peuples « triomphant des forces retardatrices qui les retiennent dans un état funeste d'enfance industrielle et politique, )) disparition des « divisions intestines, des rivalités qui animent les unes contre les autres les différentes fractions de la grande famille italienne, » rapprochement des « populations jusqu'ici étrangères les unes aux autres, » extinction des «mesquines passions municipales,filles de i'igno« rance et des préjugés, et qui déjà sont minées par les efforts de tous les hommes éclairés de l'Italie, » union « qu'il est si nécessaire de voir établie entre les différents membres de la famille italienne, afin de mettre le pays à même de profiter, pour s'affranchir de toute domination étrangère, des circonstances politiques favorables que l'avenir doit amener, » conquête enfin de « l'indépendance nationale, bien suprême que l'Italie ne saurait atteindre que par la réunion de tous ses enfants » et qui ne peut être obtenue que « par l'action combinée

ne LE COMTE DE CAVOUR.

de toutes les forces vives du pays, c'est-à-dire par les princes nationaux franchement appuyés par tous les partis^ » voilà les principaux attributs du « rôle en quelque sorte providentiel » queCavour assigne à la locomotive dans les destinées de l'Italie.

Cet article^ on le voit, est un manifeste, manifeste toutefois qui n'a pas la valeur politique d'un programme arrêté et défini. Evidemment, aux yeux de l'auteur, l'affranchissement de l'Italie n'est plus qu'une affaire de temps ; mais quand je vois que cet affranchissement d'où sortira, matériellement et politiquement- puissante, la nationalité italienne, sera amené par l'union des princes et des sujets, j'ai peine à m'expliquer qu'une combinaison aussi complexe inspire tant d'assurance, et je ne me trouve pas suffisamment éclairé lorsqu'on me dit que « l'émancipation des peuples est devenue la conséquence nécessaire des progrès de la civilisation chrétienne et du développement des lumières. » Il est vrai que Cavour parle surtout des « princes nationaux, » et que le sens de cette expression qu'il affectionne est singulièrement élastique; cependant ces princes nationaux ne sont pas désignés, pas même indiqués. « La Toscane ne s'est laissé devancer par aucun Etat dans la question des chemins de fer; » le gouvernement autrichien « s'est montré animé envers ses sujets italiens de sentiments aussi bienveillants quejustes, » et il n'y a pas jusqu'au gouvernement pontifical qui « ne sera plus longtemps le seul en Europe à empêcher ses peuples de participer à la jouissance d'un des plus grands bienfaits de la Providence. »

Cavour, sans doute, était optimiste, mais ici sa confiance a

LE COMTE DE CAVOUR. Ml

je ne sais quel caractère universel, qui semble révéler plus d'enthousiasme que de discernement; on dirait la confiance officielle du patriote. Celte confiance, le résultat général devait, j'en conviens, la justifier; mais, dans le détail, il faut bien admettre qu'elle était destinée à recevoir de cruels démentis. Maintenant je rappellerai qu'en 1846, alors qu'un vent de révolution sifflait par toute l'Europe à travers les édifices politiques crevassés, à la veille de la mort de Grégoire X^^I, au moment où les gouvernements indécis hésitaient entre leurs, traditions de résistance et l'influence du mouvement général qu'ils subissaient, c'était assez, pour un Italien, de désigner le but, sans proclamer les moyens. D'ailleurs, César Balbo venait de publier les Espérances de Vltalie, et ce livre célèbre, qui, respirant la foi ardente et naïve des révolutions à leur aurore, répondait aux illusions et aux vœux d'un peuple entier, donnait le ton aux libéraux italiens. Aussi, l'écrit de Cavour sur les chemins de fer va-t-il dans la direction imprimée aux esprits par l'œuvre de Balbo et est-il, en définitive, moins le manifeste de Cavour que le manifeste du parti national.

C'est dans le même sens, sauf en ce qui concerne l'Autriche, qu'un an plus tard Cavour s'exprimait encore: « Je ne vous parle pas politique, m'écrivait-il, bien que nous soyons ici dans un état de grande agitation. Les réformes du pape ont monté tous les esprits, et les actes brutaux de l'Autriche ont redoublé la force du sentiment de haine que nous ressentons pour les étrangers. Cette agitation est à mon sens fort heureuse; elle rappelle à la vie la nation italienne et resserre les liens qui unissent les gouvernements nationaux

nS LE COMTE DE GAVOUR.

aux peuples. Jusqu'à présent tout va bien ; si nos princes sont en même temps prudents et habiles, fermes et conciliants, l'œuvre de notre régénération politique s'accomplira sans déchirements intérieurs. »

Ces quelques lignes sont tirées d'une lettre écrite en 1847. A cette époque; Camille de Cavour est à Léri, entouré de ses métayers, menant une exploitation qui à elle seule accablerait des forces autres que les siennes ; ou bien il est à Turin, dirigeant la manufacture de produits chimiques qu'il a créée, une entreprise de moulins, le chemin de fer dont il est un des fondateurs, la banque dont il surveille la marche ; ou il est au club, discutant, entre deux parties de whist, les questions qui, de toutes parts, s'amoncellent à l'horizon politique ; ou encore, dans son cabinet, il fixe sur le papier quelques-unes des pensées écloses dans son intelligence féconde. Et, homme du monde spirituel et répandu, il compte des amis à Londres, à Paris, à Florence, à Turin, en Suisse, à peu près partout, sauf à Vienne. Enfin, à droite et à gauche, il a des ennemis.

Toutefois Camille de Cavour n'est encore qu'un « obscur citoyen piémontais ; « mais sur son large front rayonne, en lettres de feu, la devise jadis brodée sur le drapeau fleurdelisé du régiment du grand Gondé : « Splendescam, da materiam! •

Le respect de la loi passe pour la première des vertus civiques, et à bon droit ; car c'est la loi qui, établissant les rapports mutuels de la société et de l'individu, fait de l'homme un citoyen, et du sol qu'il foule lui fait une patrie. Toutefois il en est de la loi comme de la vieillesse, qui, naturellement vénérable, ne préserve cependant ni du ridicule, ni du mépris ceux dont les cheveux blancs abritent les erreurs, es passions, les folies d'un autre âge. Ainsi, quand la loi n'est que la consécration d'usages primitifs , de mœurs surannées, de sentiments barbares, excusables aux époques d'ignorance et d'enfance des Etats, mais insensiblement, et par le seul fait qu'ils subsistent au milieu du changement général, transformés en abus chaque jour plus décriés, en préjugés chaque jour plus odieux, comment obtiendrait-

180 LE COMTE DK GAVOUR.

elle le respect des populations qu'elle comprime et qu'elle. blesse ? Il est vrai que, quelque antipathie et quelque haine qu'elle soulève, la loi peut se faire respecter, pour un temps, grâce à la force matérielle dont elle dispose et à la crainte qu'elle inspire; mais l'autorité morale ne lui est pas inhérente, et un jour vient où l'on reconnaît qu'il ne suffit pas qu'elle soit pour commander la considération. Aussi, dans l'extrême décrépitude des régimes immobiles, il arrive un moment où, affaiblis, impuissants à refouler la marée montante de l'esprit du siècle, et n'ayant pas le courage d'abattre les barrières vermoulues qui, sans les préserver^ les entourent, les gouvernements se voient contraints de laisser violer la loi, que dis-je? de la violer eux-mêmes en se faisant les premiers les complices de ceux qui la transgressent, comme seraient complices des assaillants les soldats qui, contents de garder la porte, laisseraient la brèche dégarnie.

Ce fut par la brèche, tandis que le roi tenait encore les clefs de la porte, que Camille de Cavour entra dans la politique active. Lorsque, vers la fin de J847, il fonda, avec MM. Balbo, Santa Rosa et quelques autres, le Risorgimento, le régime auquel était soumise la presse piémontaise n'avait, en théorie, subi aucune modification ; rien n'était changé dans les lois sous l'empire desquelles le Journal des Débats avait été inexorablement interdit, rien, sauf la disposition du pouvoir. Ou n'est-ce pas la position qu'il faut dire? Mais, sous la pression d'événements qu'il est sans doute inutile de rappeler et dont le principal était l'élection de Pie IX au trône pontifical, le gouvernement sarde était arrivé à l'un de ces moments dont j'ai parlé, où la stricte applica-

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tion de la loi devient si manifestement impossible qu'elle en semble illégale. Sans abolir la censure^ Charles-Albert en avait donc confié roffîce à des hommes qui n'auraient pu le remplir réellement qu'en reniant leurs convictions et en censurant leurs propres opinions.

« Je voudrais bien, écrit Cavour à mon père (12 novembre 1847), causer avec vous des graves événements politiques qui se passent et se préparent dans l'Europe et dans l'Italie en particulier. Je me suis donné beaucoup de peine pour organiser un parti libéral modéré, capable au besoin de contenir les exagérés, du reste peu nombreux en Piémont. Nous allons faire paraître un journal dirigé par Balbo, Santa Rosa et quelques autres de nos amis... Je tâcherai de modérer la politique étrangère. Quant à la politique intérieure, je suis certain que je n'aurai aucun ellbrt à faire pour rester dans une ligne sage, le parti de l'ordre étant, pour le moment, le plus nombreux. Ce qui lui donne le plus de force, c'est que le clergé catholique s'est mis à la tête du mouvement. Or le clergés bien que libéral et anti-autrichien, est néanmoins fort modéré en fait de politique. »

Le 17 décembre parut le premier numéro du Risor g irde7Uo dont Cavour devint aussitôt en fait, comme il l'était en titre, le principal rédacteur; ce fut ainsi Cavour qui donna le ton à l'organe le plus important du parti libéral modéré, et par conséquent à ce parti lui-même. Sous son impulsion, le programme un peu vague et la marche un peu indéterminée de Balbo firent insensiblement place à des vues plus nettes, plus hardies, à des allures plus franches et plus vives, si bien que Balbo effrayé ne tarda pas ù abandonner toute partir! pation

au journal. U"!! publiciste italien prétend, à cette occasion, que Balbo avait «le tort de s'exagérer les devoirs de la modération.» Alais le dissentiment politique qui, dès le début, se manifesta entre deux hommes, l'un si considérable, l'autre destiné à le devenir, était plus profond qu'il ne semblait alors et qu'eux-mêmes ils ne le jugeaient; il y arait entre eux la distance, petite sous un régime absolu, immense dans un État libre, qui avait en France séparé de plus en plus M.Thiers de M. Guizot, comme en Piémont elle allait séparer de plus en plus le centre gauche par lequel Cavour gouvernerait définitivement du centre droit auquel il croyait et crut longtemps encore appartenir.

Les articles publiés par Cavour dans le Risorgimento sont très-nombreux et les sujets en sont très-variés. En sa qualité de rédacteur en chef, Cavour était appelé à traiter les incidents de toute nature, les questions de tout ordre qui, en tout temps, défrayent la presse quotidienne, et que les époques orageuses aggravent et multiplient. Un écrivain anglais remarque que Cavour n'avait pas le style du journaliste, et je me figure qu'un Français ratifierait ce jugement. Mais y at-il un style de journaliste, ou, s'il existe, n'est-il pas le contraire du style? Si le style est l'homme, le style du journaliste n'est-il pas la circonstance, le public; et peut-il être soumis à des règles absolues indépendantes des nécessités du moment, des exigences de l'auditoire, du buta atteindre? Sera-t-il donc en Italie, et surtout devait-il y être, au temps dont nous parlons, ce qu'il est en Angleterre ou en France, pays de liberté, de diseussion et de polémique? L'article de journal, analyse critique en France, en Angleterre énergique affirmation, devra

avoir, chez une nation toute neuve à la politique, le caractère d'un enseignement. C'est ce caractère d'un enseignement clair, souvent minutieux à force d'être lucide, mais approprie au peuple dont l'éducation politique est à faire, qu'on trouve dans tous les articles de Cavour. Sans doute ce n'est pas là le ton de l'article tel que nous le goûtons, et, à une exposition raisonnée de principes et de doctrines, nous préférons le coup de massue du Times ou, dans les anciens Débats, le trait rapide ayant les ailes comme il a le dard de la flèche. Mais Cavour avait à entretenir d'autres auditeurs que ceux qui cherchent dans les Débats une jouissance de Tesprit, dans le Times une satisfaction à leurs passions; ou plutôt il avait non pas à entretenir, mais à instruire, à échirer un public jusqu'alors tenu dans l'ignorance, désireux de savoir, anxieux de comprendre, sincère, sérieux; il avait à établir les axiomes qui sont les bases de la liberté politique, à en démontrer les conséquences et les applications les plus élémentaires. Cette tâche ingrate, il la remplit avec la capacité et la conscience d'un homme qui semblait s'y être spécialement préparé par la solidité et la diversité de ses connaissances. Que, relus aujourd'hui, les articles de Cavour n'offrent, à quelques exceptions près, qu'un fort médiocre attrait, j'en conviens; mais ils n'ont, je crois, pas peu contribué au développement de l'esprit politique en Piémont, et, par là, ils rendirent, à leur heure, la note juste.

A vrai dire, le développement de l'esprit politique en Piémont d'abord, puis en Italie , constitue la moitié de l'œuvre de Cavour et explique le reste. Sa tâche, au début, fut difli-

cile et inyrale. Transformer l'esprit révolutloiiiiaire en esprit politique, ou plutôt les dégager l'un et l'autre du génie aussi fécond que yiolent de l'Italie, et de leur union arrivera la création d'un esprit public à la fois viril et sagace, c'est-à-dire véritablement politique, faire ainsi d'un peuple tour à tour habile jusqu'à s'égarer daus les détours de ses propres ruses, et emporté jusqu'à la folie, un peuple sage et persévérant autant qu'énergique: l'entreprise est rude et la lutte sera chaude; cette lutte, Cavour, en commençant, la soutiendra à peu près seul contre tous, et, avant que le pays se rallie autour de sa bannière trop rouge aux yeux des uns, trop blanche au gré des autres, il faudra que les événements aient donné deux fois raison à ses prévisions, à ses craintes confirmées à Xovare, à ses espérances réalisées à Magenta; alors, absous de l'accusation d'imprudence après avoir été lavé du crime de pusillanimité, il sera le chef accepté et le premier représentant d'une nation qu'il aura en grande partie faite à son image. Ce qui marquera la carrière politique de Cavour, ce ne seront pas tant les coups d'éclat qui l'illumineront, qu'une empreinte laissée sur les mœurs et les sentiments nationaux. Des hommes qui, mêlés aux grandes affaires ou les conduisant, ont conquis un nom glorieux, la plupart se sont contentés de se servir des instincts, des passions de l'heure présente, des instruments qu'ils avaient sous la main. Cavour façonnera lui-même l'instrument dont il se servira; et, avant de changer le cours des événements, il changera le cours des idées, ou, pour mieux dire, ce sont les idées qu'il modifiera dans leur essence et non pas seulement dans leur direction; animé d'une constance inébranlable et infatigable, il s'effor-

cera par la presse, par la discussion, par le gouvernement, ^r toujours par la liberté politique, d'assouplir aux habitudes sévères de cette liberté une population dont les ardeurs semblent aussi incompalibles avec la modération sans faiblesse qu'avec la fermeté sans violence. C'est ainsi que se justifiera une phrase qui retentira un jour dans le monde entier et qu'il prépare « des citoyens à un pays libre.» Et, lui-même, l'obscur citoyen piémontais, deviendra moins piémontais, cessera d'être obscur, mais restera toujours citoyen. Maintenant, de la proclamation de Milan revenons à la rédaction du Hisorgimento ; il en est temps, sans doute; toutefois, au moment où commence à se dessiner l'action de jour en jour plus directe et plus décisive de Cavour sur les destinées de sa patrie, il m'a paru opportun de caractériser la nature de cette action et d'en signaler l'originalité.

Vers la fin de 1847, l'agitation en Italie était extrême; la joie avec laquelle les réformes de Pie (X avaient été accueillies faisait place déjà à un enthousiasme plus militant et singulièrement exigeant; sans avoir, en apparence, subi aucun refroidissement, la popularité du saint-père tendait à devenir incompatible avec sa dignité, en attendant qu'elle devînt incompatible avec son pouvoir. On touchait à ce quart d'heure douteux où « Vive quelqu'un » signifie surtout « A bas quelque autre. » et, à Gênes, le cri de «Vive Pie IX « poussé là comme dans toute l'Italie, fut au mois de décembre 1847 interprété comme voulant dire : « A bas les jésuites. » On sait que la population génoise a le tempérament remuant; la surexcitation des esprits ne tarda pas à se traduire par quelques trou-

blés matériels sans grande importance, mais à la suite desquels une députation partit pour Turin, déléguée auprès du roi, afin d'obtenir de lui l'expulsion des jésuites et, en même temps, l'institution et l'armement immédiat d'une garde nationale. Les événements de Gênes, la démarche significative qui en avait été la conséquence eurent un grand retentissement; le parti libéral à Turin s'en émut, et, sollicité par les Génois qui réclamaient son concours, il se réunit afin d'aviser. La réunion, qui comptait des représentants de toutes les nuances du parti, eut lieu à l'hôtel de l'Europe, sous la présidence du marquis Robert d'Azeglio, frère de Massimo, lui-même trèspopulaire, quoique homme de bien plutôt qu'homme d'opinion et arrivé au libéralisme par la philanthropie. Aussitôt la délibération ouverte, un des assistants demanda que l'assemblée appuyât purement et simplement la pétition des Génois; cette proposition semblait obtenir l'assentiment général, lorsque Camille de Cavour se leva pour la combattre et substituer à l'adresse, dont on débattait déjà les termes, une requête en apparence bien plus hardie, en réalité moins dangereuse. (( A quoi servent, dit-il, des réformes qui ne concluent pas et ne terminent rien? A quoi bon des demandes qui, agréées ou rejetées, troublent également l'État et alTaiblissent l'autorité morale du gouvernenient ? Demandons une constitution. Puisque le gouvernement ne peut plus être maintenu sur les bases qui l'ont supporté jusqu'à ce jour, qu'il les remplace par d'autres conformes à l'esprit du temps, aux progrès de la civilisation; qu'il les remplace, avant qu'il soit trop tard, avant que l'autorité sociale soit tombée en dissolution devant les clameurs du peuple! »

Cet amendement imprévu, développé dans un langage net, fut d'abord froidement accueilli : les uns y voyaient un amoindrissement, les autres une confirmation des principes monarchiques ; toutefois, appuyé par Balbo, Santa Rosa et le centre droit de l'assemblée, mollement soutenu plutôt qu'ouvertement combattu par la gauche, il fut adopté, et le général, alors colonel, Durando rédigea une supplique au roi dans le sens indiqué par Cavour, en même temps qu'une adresse aux Génois ayant pour objet « de les assurer du concours très-efficace des Subalpins^ de leur rappeler qu'en présence de l'étranger l'union entre le trône et le peuple était plus que jamais nécessaire, et de les inviter à travailler de toute leur ardeur à contenir l'effervescence de la population. » On allait clore la discussion quand arrivèrent Valerio, Sineo et plusieurs autres citoyens connus pour la violence de leurs opinions démocratiques, qui déclarèrent former opposition aux résolutions déjà votées. Valerio contesta l'opportuniié de la proposition de Cavour; il affirma qu'en demandant la constitution, l'assemblée dépasserait de beaucoup les vœux du peuple, qu'elle risquerait d'indisposer le roi, de préparer ainsi un échec aux Génois, d'amener les troubles qu'elle voulait prévenir, qu'il était très-impolitique de compliquer les questions, que l'expulsion des jésuites et l'armement du pays suffiraient à calmer les esprits, que d'ailleurs la réunion avait été convoquée dans un but spécial, et que ce but, la majorité elle-même était incompétente pour le modifier.

Ses vrais motifs pour repousser la proposition de Cavour, Valerio s'abstint de les énoncer publiquement, mais à ses amis : Que sera, disait-il, cette constitution qu'on veut nous

laire demander? Quelque constitution à l'anglaise, avec un cens électoral, peut-être avec une chambre des pairs et tout un attirail aristocratique. Ne connaissez-vous donc pas milord Camille, le plus grand réactionnaire du royaume, le plus ftrand ennemi de la révolution, un anglomane pur sang? D'ailleurs, si libérale qu'elle fût, une constitution aujourd'hui nous serait non-seulement inutile, mais nuisible, elle limiteterait nos droits, nos progrès; elle déplacerait le centre d'action, elle étoufferait les aspirations du peuple et entraverait la marche de la révolution î

Tandis que les paroles officielles de Valerio trouvaient de l'écho dans les sentiments de quelques membres de la droite, auprès de la fraction la plus modérée, disons mieux, la plus timide, heureuse de saisir un prétexte pour sortir de la voie où Cavcur l'avait poussée, la gauche, gourmandée par ses chefs, se ralliait autour d'eux pour rejeter le projet auquel elle venait d'adhérer, et que, seul de sa couleur, Brofferio persista à soutenir, « attendu, dit -il, qu'il soutiendrait toujours la proposition la plus extrême, et que, quoi que pût prétendre Yalerio, demander la constitution, c'était demander plus que l'expulsion des jésuites. » Naturellement Cavour répliqua, mais il comprenait que sa proposition, quel qu'en fût le sort au sein de l'assemblée, n'avait plus aucune portée. Ce n'était pas trop, pour peser d'un poids sensible sur l'esprit du roi, de l'action unanime du parti libéral; et, dès qu'elle n'émanait plus que d'une fraction de ce parti, toute requête se trouvait d'avance frappée de discrédit et d'impuissance. La réplique de Cavour fut suivie d'une violente discussion, au milieu de laquelle la séance, qui menaçait de dégénérer eu

tumulte, fut levée sans qu'aucune des propositions soumises à l'assemblée eût été votée.

La réunion de l'hôtel de l'Europe donna lieu à mille rumeurs contradictoires, et le bruit de la délibération orageuse par laquelle elle s'était terminée parvint grossi et dénaturé aux oreilles du roi, à qui Cavoar fut^ en particulier, signalé comme ayant tenu les discours les plus séditieux. Accusé et calomnié, Cavour rédigea, de concert avec les rédacteurs en chef de Y Anthologie, du Messager et de YOpinicne, Predari, Brofferio et Durando, un récit exact des faits altérés et incriminés; mais, à Turin, la censure s'opposa à la publication de ce récit, qui fut, en conséquence, expédié aux journaux romains et toscans dans lesquels il parut; en même temps une copie en fut envoyée au roi, accompagnée d'une lettre trèsdigne, Irès-respectueuse, que signèrent Cavour et ses collaborateurs. Cette lettre et le document qu'elle recommandait à l'attention du souverain parvinrent à leur auguste destination par la poste, seul intermédiaire auquel les signataires, n'ayant eux-mêmes aucun accès au palais, pussent recourir sans ie compromettre. L'intermédiaire fut fidèle. Le roi rerut les pièces, les lut et s'en montra, dit-on, fort satisfait. Ainsi se termina, par la défaite de Cavour, un incident qui lui fait honneur et qui mérite de compter dans une carrière politique dont il forme à la fois le début et la clef. Cet épisode nous montre face à face l'action gouvernementale et l'action révolutionnaire, ces deux puissances jusqu'alors ennemies acharnées, dont Cavour allait consacrer sa vie, sans y parvenir tout à fait, à apaiser l'antagonisme, à modifier la nature, à concilier les forces hostiles. Dans ce premier ronilit, du

coup il prend parti, ou plutôt il prend position, la position qu'il maintiendra jusqu'à la fin, d'homme de gouvernement, à l'initiative hardie, mais au dessein arrêté et précis.

Au reste, un mois plus tard, les vœux de Cavour étaient exaucés. Averti par les événements, d'heure en heure plus pressants, conseillé par des ministres éclairés, persuadé surtout par un exemple décisif pour son âme religieuse, celui de Pie IX, Charles-Albert se décidait à promulguer dans ses États une constitution libérale. Cette résolution suprême, il ne la prit pas sans de longs et douloureux combats, non qu'il regrettât un pouvoir dont le fardeau accablait son esprit incertain et sa conscience craintive; mais lié par un serment mystérieux prêté jadis à l'Autriche ou à la Congrégation (les historiens, d'accord pour le fait principal, se divisent sur ce point), il ne pouvait, sans violer sa parole, changer les lois fondamentales du royaume. Ce furent, dit-on, les exhortations de l'évêque d'Angennes qui, montrant à Charles-Albert dans le chef de l'Église un guide à suivre pour tout monarque chrétien, achevèrent de lever ou plutôt d'atténuer les scrupules de ce malheureux prince.

Dans la soirée du 6 février, après un long entretien avec deux de ses ministres, le marquis Alfieri et le comte Revel, qui l'un et l'autre ne .voyaient de salut pour la m.onarchie, à laquelle ils étaient également dévoués, que dans de larges et immédiates concessions â l'opinion publique, Charles-Albert se retira dans son cabinet. Là, seul, en proie à une violente agitation intérieure, il passa à se promener une nuit de veille, de fièvre morale et de cruelle hésitation. Au matin, plus calme, il se rendit dans sa chapelle, où il entendit la messe

et participa aux sacrements de pénitence et de l'eucharistie.

Aussitôt après, il fit convoquer au palais tous ses ministres, ainsi que quelques personnages considérables qui avaient sa confiance, entre autres le comte Latour, le procureur général, et Jes comtes Pralormo et Gallina.

Le roi ouvrit cette séance solennelle qu'il présidait luimême par un discours dans lequel il rappela d'abord les améliorations civiles, administratives, économiques, introduites sous son règne dans le gouvernement du pays; il exposa ensuite que la conséquence nécessaire des progrès qu'il venait de mentionner était une modification dans l'organisation politique, modification que, d'une exlrémilé à l'autre de l'Italie, les populations réclamaient; il ajouta qu'il ne pouvait hésiter à s'incliner devant la puissance d une opinion libérale consacrée par les bénédictions du saint-père, qu'il avait donc réuni ses ministres et ses conseillers afin de recourir à leurs lumières, bien plus, à leurs directions; car, dit-il en terminant, je m'engage à ratifier toutes les décisions que prendra cette conférence, toutes les mesures qu'elle jugera opportunes, toutes les lois qu'elle me présentera, ne réservant que le droit du culte catholique à être la religion de l'État et le principe de la monarchie héréditaire maintenu pour ma maison. La discussion qui suivit cette communication du roi fut vive; tous ceux qui étaient présents parlèrent, et plusieurs à diverses reprises; la majorité applaudissait à la résolution de Charles-Albert et ne manquait pas de bonnes raisons à l'appui de sa façon de voir, tandis que, sentant le terrain manquer sous ses pas, la minorité combattit avec la violence naturelle aux partisans des causes désespérées; le

secrétaire intime du roi, M. Castagncto, se distingua en parti :ulier par l'acharnement avec lequel il s'éleva jusqu'au bout contre le sage dessein de son maître; d'autre part, le comte Latour, généralement regardé comme l'un des plus ardents adversaires des idées libérales, félicita hautement Charles-Albert et soutint chaleureusement le projet de constitution.

A quatre heures, la conférence, qui siégeait depuis neuf heures, se sépara; et le lendemain, 8 février 1848, une notification royale, insérée dans la Gazette officielle^ annonçait ia volonté du prince d'accorder une constitution dont les bases principales étaient en même temps indiquées; cette notitication précéda de quinze jours à peine la promulgation définitive du Statut, qui est aujourd'hui la charte de Tltalie.

Le soin de préparer la loi électorale fut remis à une commission spéciale, présidée par Balbo, et dans laquelle Cavour fut appelé à siéger. Des délibérations et des travaux de cette commission, le résultat seul est connu; mais comme ce résultat fut exactement conforme aux conclusions d'une série d'articles sur la question électorale publiés dans le Risorgimento, il est permis de l'attribuer, en grande partie tout au moins, à Cavour, l'auteur de ces articles. Traitant à fond, dans un but d'application immédiate, un sujet vaste et compliqué, Cavour entre dans une multitude de détails où son bon sens pratique se révèle, mais que je n'ai point k rapporter; sur l'ensemble, ses vues se peuvent résumer en deux points principaux : il ne veut pas du suffrage universel, et il veut l'extrême division, ia multiplicité des collèges électoraux. Faut-il ajouter qu'il considère la publicité des séances

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du Parlement et la liberté de la presse comme les corollaires indispensables de tout régime représentatif sérieux?

La première application de la loi qui était son œuvre ne lui fut du reste pas favorable, et sa candidature échoua à Turin, où elle avait été posée. Cette défaite était la conséquence naturelle de l'attitude piise et maintenue par Cavour depuis la fondation du Risorgimerdo , attitude qui l'avait rendu suspect au parti démocratique sans le rendre moins odieux au parti rétrograde; sa lutte avec Valerio à l'hôtel de l'Europe avait particulièrement arrêté l'essor de sa popularité naissante^ que, ni son langage modéré à l'endroit des affaires étrangères, ni encore moins ses opinions sur la question électorale, n'étaient de nature à raffermir. Son échec, toutefois, ne tarda pas à être réparé; à une seconde réunion d'un des collèges de Turin, convoqué en suite de la vacance produite par une double élection, il triompha de la coalition formée contre lui et fut nommé.

Pour ce qui tenait à l'extérieur, son langage, ai-jedit, était modéré; c'est relativement modéré qu'il faut lire; on sait qu'en Italie l'extérieur signifie l'Autriche, et l'on se rappelle quelle était, vers la fin de 1847 et au commencement de 1848, la violence du cri populaire contre l'Autriche. Quand bien même Cavour n'eût pas éprouvé les sentiments dont ce cri était l'expression, quand même, par ses écrits, par sa vie, il n'eût pas fait voir que, plus qu'un autre, il avait soif d'indépendance pour sa patrie, il n'en eût pas moins mêlé sa voix aux clameurs qui s'élevaient de toutes parts, et ifétait trop politique pour ne pas tenir compte d'un mouvement qu'aucune parole humaine n'aurait calmé, et qu'on eût précipité

en ie cûiiu-ariariL. tn cette occurrencej il faisait donc, comme il l'a toujours su faire, même parfois au prix de douloureux sacrifices, la part du feu; mais, cette part faite, il s'efforçait de restreindre l'incendie, et, dans une certaine mesure, de l'éteindre, se sentant toute liberté de contenir des passions dont il était lui-même animé. Convaincu qu'en Italie l'organisation intérieure devait précéder l'action extérieure, il estimait que le développement pacifique des nouvelles institutions constituait la première tâche à accomplir, celle sur laquelle toutes les énergies du pays devaient se porter, celle qui, une fois remplie, assurerait l'indépendance^que les forces régulières d'une nation libre pouvaient seules conquérir et conserver. Ce peuple libre, il s'agissait donc de le créer, ou plutôt de protéger son berceau contre les périls qui le menaçaient, et, de ces périls, les plus pressants étaient l'enivrement, les desseins chimériques, la folle confiance de la première heure; ce furent ceux que Cavour entreprit d'écarter; mais cette lutte, sur les difficultés de laquelle il ne se faisait aucune illusion, était à peine entamée quand la révolution de Février la termina brusquement.

Il n'était plus question alors de faire la part du feu qui avait d'un coup envahi et embrasé l'Europe entière. A la nouvelle de l'insurrection de Milan, des milliers de volontaires piémontais coururent en Lombardie, et la guerre avait déjà éclaté entre la Sardaigne et l'Autriche, qu'à Turin on en délibérait encore. L'hésitation n'était plus permise ni même possible. Un appel aux armes partit du Risorgimento, appel solennel, sans forfanterie, mais décisif. « L'heure de vie ou de mort, s'écrie Cavour, a sonné pour la monarchie sarde.

l'heure des résolutions énergiques, l'heure qui décide de la fortune des empires et de la destinée des nations; » et en terminant : « Nous n'aurions, dit-il, que cinq mille hommes, qu'ils devraient sur-le-champ courir à Milan. »

Cavour prit dans le Parlement, comme il l'avait fait dans la presse, une position indépendante. Toutefois il appuya le ministère Balbo, l'aiguillonnant plutôt que le combattant en quelques-unes des occasions oii ce ministère lui semblait manquer d'initiative et de décision; il appréciait tous les embarras de la situation et se fût gardé de les augmenter. Dès l'abord, il se fit écouter, bien que sa parole nette et ses arguments précis ne fussent pas dans le ton généralement ému d'une assemblée encore inexpérimentée. Quand Rattazzi souleva, au sujet de l'administration provisoire de la Lombardie, la question qui amena la retraite de Balbo, Cavour parla, et, avec la minorité, vota pour le cabinet. Au reste, en ce tempslà, d'autres préoccupations, d'autres soucis que ceux de la politique absorbèrent son esprit. La guerre le frappa dans ses affections les plus chères et lui enleva Auguste de Cavour, l'aîné de ses neveux, à peine alors dans sa vingtième année, et tombé à Goïto ; mais je veux laisser parler son oncle : « La perte que nous avons faite, écrit-il à sa cousine, madame Révilliod de Sellon, est immense, elle est surtout bien amèrepour moi, qui voyais revivre dans Auguste, sous une forme plus brillante et plus énergique, mes sentiments et mes opinions. Vous avez vu de près, l'année dernière, ce cher enfant, et vous aviez su apprécier tout ce qu'il valait. Rien de bas, de vulgaire, n'était jamais entré dans son cœur. La mort nous l'a enlevé au moment où il réalisait toutes nos espérances, où

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il faisait connaître à tout le .monde ce qu'il y avait de grand

et de noble dans son âme.

«.... Auguste vit arriver sa fm avec le plus grand calme. L'aumônier des gardes, excellent prêtre, l'assista jusqu'à ses derniers moments. Il est mort le sourire sur les lèvres, en soldat et en chrétien. C'est certainement la plus belle des morts, la plus enviable ; elle est affreuse pour ceux qui restent.

«... Je vais partir pour Santena, où le corps d'Auguste arrive ce soir, assister à la funèbre cérémonie, qui sera la dernière avant que le tombeau se ferme à jamais sur ce cher enfant. »

Obéissant à une pensée patriotique autant qu'à une impulsion de son cœur, Auguste avait légué p. son oncle la fortune assez considérable qu'il tenait de sa mère et de sa grand'mère , mais Camille de Cavour refusa ce dernier témoignage de confiance et d'affection, et, de tout ce qui avait appartenu à son neveu, il ne voulut garder qu'un habit troué par les balles, qu'il fit suspendre, recouvert d'une glace, dans sc>n cabinet, de façon à l'avoir toujours sous les yeux, et dont, jusqu'au dernier jour, il ne regardait pas, sans une humide émotion, les glorieuses déchirures.

Après la bataille de Custozza, Cavour s'enrùla un des premiers parmi les volontaires qui offrirent leurs services au roi, mais dont l'armistice de Milan rendit le dévouement inutile; il ne lui fut donc pas donné de tirer l'épée pour la défende du territoire, et c'était dans une arène autre que celle des champs de bataille qu'il était destiné à servir son pays. Avec

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la fin de la guerre, rintcrèt principal se transporta du camp au Parlement, dont les débats avaient naturellement jusqu'alors beaucoup moins préoccupé les esprits que les combinaisons militaires où se jouait la fortune de l'Italie. La première conséquence politique de la trêve, ou plutôt des événements qui l'avaient amenée, fut la retraite du cabinet éphémère Casati, issu de la victoire de la gauche sur Balbo, et qui dut céder la place à un ministère moins compromis, plus fort et plus capable. Les chefs de ce nouveau ministère, M\L Alfierl, Revel et Pinelli, firent preuve, dans une situation pleine de dangers, d'un patriotisme et d'une énergie dont l'histoire doit leur tenir un grand compte, sans se laisser troubler par les sourdes récriminations d'une armée vaincue portée à voir dans la liberté politique la cause de ses revers, non plus que par les cris d'une multitude prompte à confondre l'ordre avec la tyrannie et la tyrannie avec la trahison, ils maintinrent la constitution, secrètement minée par les uns, ouvertement attaquée par les autres, encore mal enracinée dans les mœurs, et ils furent les vrais fondateurs du parti constitutionnel. Pour accomplir cette œuvre d'honnêtes gens, ils trouvèrent dans Camille de Cavour un auxiliaire infatigable et incomparable. « Cavour, dit Gioberti, travailla avec une ardeur incroyable à conférer une réputation d'habileté à des hommes d'une incapacité notoire. » Je n'ai pas besoin de faire ressortir l'injustice de ce jugement passionné qui ne saurait atteindre ceux qui, six mois durant, s'usèrent à vouloir sauver leur patrie malgré Gioberti et ses amis; mais, en ce qui concerne Cavour, le mot que j'ai cité a quelque poids venant d'un adversaire, et témoigne do l'intluenre ar-

quise par celui qui put être signalé comme le protecteur d'hommes d'État aussi éminents par le caractère que parTintelligence.

La situation^ je le répète, était pleine de dangers. Les Lombards affluaient à Turin et y apportaient, pour la plupart, les sentiments violents naturels aux émigrés; le parti révolutionnaire se plaignait des défiances dont il avait été l'objet, s'accusait lui-même d'avoir trop ménagé le pouvoir, réclamait la haute main dans la conduite des affaires, et trouvait un écho sympathique dans les masses, irritées par un désastre qu'elles n'avaient pas prévu ; ce parti lui-même, à la fois national et cosmopolite, fort, en Italie, de l'ardeur de son patriotisme égaré mais sincère, voyait de jour en jour ses rangs se grossir des mécontents, des exilés, des vaincus et des hommes d'anarchie qui, de tous les points de l'Europe, accouraient en Piémont ; le roi, courbé sous le poids de vicissitudes trop accablantes pour une âme dont l'énergie n'égalait pas l'ambition mal soutenue, morne, isolé, prêt à subir tous les coups après celui qui l'avait frappé, laissait à des ministres, privés par les circonstances de toute force et de tout prestige, le soin de rétablir, par l'intermédiaire d'un Parlement sans expérience et sans crédit, l'autorité gouvernementale ébranlée jusqu'en ses fondements. On voit que jamais peut-être aucun gouvernement n'engagea sous de plus fâcheux auspices, contre l'esprit de révolution, une lutte plus nécessaire et plus désespérée.

Cavour, lui, ne désespéra pas, et, par la plume, par la parole, par son influence personnelle , par ses démarches actives, lutta pied à pied, non pas précisément contre l'esprit

révolutionnaire, adversaire un peu vague et insaisissable, non pas en théoricien, mais en homme de sens, en homme pratique, contre les propositions subversives, les desseins compromettants, les mesures dissolvantes, les témérités systématiques du parti qui fièrement se disait révolutionnaire. Fort des sympathies populaires, ce parti était en outre représenté dans la Chambre par des hommes d'une incontestable valeur politique ; Brofifer io, malgré ses violences, Gioberti, malgré ses illusions et l'emphase de son langage parfois sibyllin, ne pouvaient être regardés par personne comme des ennemis à dédaigner; mais, de tous les chefs de la gauche, le plus à craindre était Rattazzi, insinuant, habile à mener une discussion, inépuisable en ressources, avant le génie de la tactique p:irlementaire, et qui, dans les débats politiques, maintenait la réputation que lui avaient value ses succès au barreau. A vrai dire, la gauche applaudissait BrofTerio, adorait Gioberti, mais elle obéissait à Rattazzi.

Le premier discours dans lequel la supériorité de Cavour s'imposa fut prononcé à l'occasion d'un emprunt négocié par le comte Revel. La discussion que souleva cet emprunt était, en effet, de nature à mettre en évidence quelques-unes des meilleures qualités oratoires d'un homme à qui les questions financières étaient aussi familières qu'elles l'étaient peu au reste de l'assemblée. L'aisance de Cavour à manier les chiflYes, la variété de ses arguments, la lucidité de son langage, produisirent une profonde sensation et le placèrent au premier rang parmi les orateurs vraiment politiques, c'est-à-dire qui persuadent en éclairant. Les pays constitutionnels ont produit, comme on sait, deux espèces distinctes d'hommes d'État, les

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uns qui gouvernent parce qu'ils savent parler, les autres qui parlent parce qu'ils savent gouverner ; clans toute question, les premiers inclinent à ne traiter que quelques points isolés qu'ils font resplendir des feux de leur éloquence, cimes qui étincellent tandis que la contrée est dans l'ombre. Les seconds, au contraire, parcourent pas à pas une quesJion, en suivent les moindres détours, sur lesquels successivement ils projettent la lumière, plus pénétrante qu'éblouissante, de leur intelligence, et, quand leur course est achevée, il se trouve qu'un jour vif s'étend sur la question tout entière ; moins directe, moins violente, l'action de ceux-ci est en revanche plus durable, plus sûre, parce qu'elle s'exerce au delà de l'auditoire immédiat gagné par les arguments plutôt qu'ému par la voix, entraîné par le geste, dominé par le langage de l'orateur. Cavour était do ceux que la tribune révèle et non de ceux qu'elle crée.

Après le discours qui avait révélé en lui le financier et l'économiste, d'autres discours, tantôt médités, tantôt suscités par quelque incident soudain, les uns traitant de sujets spéciaux, les autres portant sur l'ensemble de la politique intérieure ou extérieure, ne tardèrent pas à révéler l'homme d'État. Aussi bien l'école était bonne, et, par ce temps d'effervescence et d'ivresse, au milieu du pêle-mêle des systèmes et du ^rouble général des esprits, Cavour, défendant les saines doctrines économiques, gouvernementales, sociales, eut plus d'une fois besoin de toute sa fermeté; non-seulement il avait à lutter dans l'assemblée contre un parti qui supportait impatiemment toute contradiction, mais les attaques incessantes dont il était l'objet de la part d'une presse sans scrupule le

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