‹ Le comte de Cavour, récits et souvenirsChapitre 2 sur 2 · LI-] CO.MÏt: DE CAVOLK. ?0l · texte numérisé non relu

LI-] CO.MÏt: DE CAVOLK. ?0l

désignaient aux colères du public qui assistait aux séances de la Chambre^ et dont il eut, à maintes reprises^ à subir les interruptions, les emportements ou les injures.

Discutant l'impôt progressif, proposé par un membre de la gauche : « Cette loi, dit-il, est contraire aux principes du Statut (cris aux galeries)... Ces rumeurs ne sauraient me troubler, et ce que j'estime être la vérité, je le dirai malgré les sifflets et le tumulte (cris redoublés aux galeries)... Ceux qui m'interrompent ne font pas injure à ma personne, mais à la Chambre, et l'injure qu'ils pensent me faire, tous mes collègues la partagent avec moi. » Dans une occasion où le cabinet s'opposait à une déclaration de guerre immédiate contre l'Autriche, les vociférations des tribunes interrompaient les orateurs ministériels, tandis que les autres étaient salués d'applaudissements frénétiques. Au plus fort de la tempête, Cavour, qui avait défendu énergiquement la politique du gouvernement, se lève et reproche au président de ne pas oser faire respecter la dignité de la Chambre (tumulte aux galeries), ajoutant qu'il n'y a pas de liberté là où l'on ne permet que les applaudissements (interruptions et cris). Dans un débat provoqué par Brofferio, qui avait pris à partie et violemment attaqué la garde nationale de Turin, Cavour interrompu déclare qu'il ne continuera à parler que lorsque, fidèle à son devoir, le président aura fait évacuer les tribunes. Le lendemain, Jti novembre 1848, j'insiste sur la date, il publia dans le lUsorgimenio, sous la forme d'un arl'cle intitulé : « Les moyens révolutionnaires, » un discours remarquable de bon sens autant que vigoureux; c'est dans ce dicours qu'après une définition de l'esprit révolutionnaire

vient un résumé rapide de l'état de l'Europe, résumé qui se termine par ce passage resté célèbre : « Encore un instant, écrit l'orateur, et nous verrons, comme dernier résultat du procédé révolutionnaire, Louis-Napoléon sur le trône. » Ce n'était que trois ans plus tard que M. Thiers devait prononcer son mot prophétique.

Cavour ne cessa de combattre que lorsqu'il fut mis hors de combat. Aux élections générales, qui eurent lieu au mois de janvier 1849, il ne fut pas réélu; un homme d'action, Pansoya, dont les actions n'ont pas rendu le nom très-illustre, le remplaça; en même temps que lui succomba la politique à la défense de laquelle il avait, sans hésiter, fait le sacrifice de sa popularité. Ainsi se termina, par l'avènement de Gioberti au ministère et par l'élection d'une Chambre révolutionnaire, la lutte de jour en jour plus inégale qu'un petit nombre d'hommes éclairés et consciencieux n'avaient pas craint d'entreprendre, et avaient noblement soutenue contre les passions populaires et contre le roi lui-même qui, par faiblesse, inclinant vers les mesures violentes dont il attendait sa propre délivrance bien plus qu'il n'en espérait le salut du pays, semblait avoir hâte d'arriver au terme de sa destinée fatale.

Cependant, à peine au pouvoir, Gioberti reconnut la nécessité de suivre la voie tracée par ses prédécesseurs. Cette voie, la veille encore objet de ses mépris, il eut le patriotique courage de s'y engager, mais seul et délaissé de ses partisans, qui l'accablèrent des invectives et des sarcasmes les plus amers, quand ils le virent, au lieu de déclarer la guerre à l'Autriche, proposer de rétablir, par une intervention pié-

montaise^ l'ordre troublé et les gouvernemenis déchus dans les États pontificaux et en Toscane. Ne faisant pas partie de la Chambre;, Cavour ne pouvait y défendre celui qui avait le plus contribuée l'en exclure; mais, à défaut delà parole, il lui restait la plume, et il s'en servit pour appuyer Gioberti vigoureusement, sans réticence, sans acrimonie rétrospective, prêtant en un mot son concours loyal, actif, désintéressé à un homme à qui il eût été excusable d'en vouloir. « En politique, me disait-il un jour, il n'y a rien d'aussi absurde que la rancune. « Jamais peut-être il ne pratiqua aussi largement cette abnégation personnelle que lorsque, oubliant les antécédents de Gioberti, il mit à le défendre autant d'acharnement que Gioberti en avait mis à l'attaquer. Il faut reconnaître, dii reste, que c'était une idée digne d'un grand esprit que celle de ramener par les armes piémontaises les princes italiens qui, quelques mois plus tard, allaient inévitablement devoir leur retour à des secours étrangers : le Piémont eût fait de ces princes ses obligés, et ses alliés fidèles des peuples à qui il eût été en droit et en situation de garantir le maintien de leurs libertés; il eût ainsi relevé son prestige, accru sa puissance, et du même coup constitué l'Italie. Vaincu avec le ministère Alfieri-Revel, Cavour fut de nouveau vaincu avec Gioberti, qui ne put résister au mouvement qu'il avait lui-même précipité. Le soir de sa chute, Gioberti se rendit aux bureaux du Risorgimento, et là, trouvant Cavour : « Je savais bien, lui dit-il d'une voix émue, que je pouvais compter sur vous! »

A Gioberti succéda Rattazzi, par caractère homme d'opposition modérée, de convictions tlexibles, singulièrement habile.

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qui se vit condamné à subir la responsabilité du pouvoir dans la situation désespérée dont, par son habileté même, il s'était laissé entraîner à être en grande partie l'artisan. Ce fut son prompt et terrible châtiment d'avoir à pratiquer, dans le gouvernement du pays, la politique par laquelle il avait gouverné son parti, d'attacher son nom à un mouvement démagogique conduit par une administration imprévoyante, terminé par une expédition néfaste, et de laisser, pour seule trace durable de sa courte carrière, le souvenir qui pèse encore sur lui du désastre qui mit la monarchie sarde à deux doigts de sa perte.

Mais le Piémont, dans la cruelle extrémité où l'avait réduit la bataille de Xovare, fut relevé par deux hommes. Par le jeune roi d'abord, dont le premier acte fut de prêter serment au Statut et de s'engager sans retour dans la voie qui devait illustrer son règne. On ne sait pas assez ce qu'il lui fallut de courage, de fermeté, de loyauté, d'une part, pour résister aux instances d'un ennemi victorieux; d'autre part, pour repousser les sollicitations désintéressées, sincères, plausibles, de conseillers fidèles et de compagnons d'armes à qui la défaite suprême apparaissait à la fois comme la conséquence et le terme naturel d'une constitution associée pour eux à tous les maux soufferts depuis un an. Il est permis de croire que, dans aucun cas, le roi n eût failli, et nul indice n'autorise à admettre que l'hésitation se fût glissée dans son esprit; mais on ne saurait oublier qu'auprès de lui se trouva un homme digne de guider le monarque, aussi bien peut-être que seul capable de sauver la monarchie. Peintre, poète, écrivain politique, homme du monde, soldat valeureux, artiste par

sa vie coiiiine par ses œuvres, libéral par le cœur autant que

par l'intelligence, ayant du génie sinon toute la force, au moins toutes les séductions, Massimo d'Azeglio était le chevalier de l'Italie. Tout autre que lui eût hésité à accepter la lourde tâche qu'il réclama. Gouverner un pays dissous par l'anarchie qui seule levait la tète au milieu de la prostration générale, accueillir l'héritage de deux guerres malheureuses, accéder aux dures conditions d'une paix traitée d'ignominieuse par des partis exaspérés, imposer à une nation ruinée rhumiliant sacrifice de sa rançon, jeter enfin en pâture à des haines certaines et à toutes les calomnies une gloire dont aucun nuage n'avait jamais troublé l'éclatante popularité, l'œuvre ne pouvait être entreprise ni par une àme timide, ni par un esprit ambitieux. Sans hésiter, Massimo d'Azeglio y dévoua sa renommée, ses facultés, ses forces amoindries par une blessure reçue au siège de Yicence.

Une de ses premières mesures fut de dissoudre la Chambre, qu'on savait, en dépit des événements, décidée à s'engager toujours plus avant et à entraîner le pays dans la voie anarchique des aventures révolutionnaires. ^lais la nation, irritée autant que consternée par la défaite de Novare, envoya des députés tout aussi exagérés que leurs prédécesseurs, et qui débutèrent par se refuser ù ratiiier le traité de paix conclu avec l'Autriche. La position était fort embarrassante pour Azeglio, placé entre sa parole donnée, sa signature, fait accompli, irrévocable, qui avait sauvé le Piémont d'une invasion immédiate, et les conditions de ce régime constitutionnel qu'il s'efTorçait de maintenir. Après avoir temporisé quelque temps, il dut di.^;oudre la nouvelle Chambre, qui rendait le

gouvernement impossible, et faire un second appel aux électeurs; ce second appel fut entendu, et la réaction salutaire qui s'était opérée dans l'opinion se manifesta par la composition d'une assemblée où la gauche ne figurait plus qu'à l'état de minorité, et sur les bancs de laquelle, en tête de la majorité, siégeait Cavour, élu par cette ville de Turin, dont, jusqu'à sa mort, il allait désormais être le représentant.

Cavour, ai-je dit, siégeait en tête de la majorité. Bien qu'exclu depuis six mois du Parlement, il avait grandi dans l'opinion publique, auprès de laquelle les motifs mêmes de son exclusion lui valaient en considération solide plus qu'ils ne lui avaient coûté en popularité éphémère, préservé d'ailleurs de Toubli par la lutte qu'il avait poursuivie dans la presse. L'heureux retour des esprits et le résultat des dernières élections devaient en bonne partie être attribués au Risorgimento, qui, dès le début, s'était fait le champion passionné de Massimo d'Azeglio. D'autre part, durant une époque de crise extrême et continue, Cavour, ayant couru au plus pressé, et, en commun avec tous les amis de la monarchie, ayant défendu les principes qui sont la base de l'ordre social, se trouvait, par la force des choses, enrégimenté dans une armée fort hétérogène, et où, sitôt le grand ennemi vaincu, la division n'allait pas tarder à se manifester.

Très-vite, du gros de la droite, se détacha un parti peu nombreux, considérable par la situation et par certaines ramifications souterraines, plus que par Tinfluence réelle de ceux qui le composaient, et qui, regrettant ouvertement l'ancien régime, se posa, autant que le permettaient les convenances, en adversaire du Statut. Profondément hostile à

cette fraction extrême en tout ce qui touchait à l'ordre civil, mais s'en rapprochant dans ce qui relevait du domaine ecclésiastique, un groupe important de libéraux sincères flottaient indécis entre leurs sympathies, ou plutôt leurs craintes religieuses, et des convictions politiques qui les unissaient au centre droit, dont Cavour était le chef. Ces deux dernières nuances n'eurent point d'abord l'occasion de se distinguer l'une de l'autre, et, pendant la première période de réorganisation militaire, administrative, financière, elles restèrent confondues et appuyèrent en commun le cabinet. Ce n'était pas que les discours de Cavour, qui soutenait le gouvernement en le poussant, ne fussent de ton, d'arguments, d'intentions, très-différents de ceux par lesquels, en le défendant, Balbo ou Revel visaient à le retenir; déjà aussi, vers la fin de l'année 1849 et au commencement de 1830, Cavour, soit dans la Chambre, soit surtout dans le Risorgimento, s'était vivement élevé contre certaines restrictions projetées par la droite, et qui, ayant pour objet de réprimer la licence, atteignaient la liberté de la presse. En un mot, naguère intimes, les rapports entée le centre droit et la droite devenaient de jour en jour plus délicats, et, sans conflit apparent, les indices ne manquaient pas sur lesquels asseoir un procès de tendances qu'aurait, je m'imagine, facilement plaidé pour l'une ou l'autre des parties un avocat fin et délié, tel par exemple que Rattazzi, chef du centre gauche.

L'accord, à grand'peine maintenu, cessa brusquement et pour ne plus se renouer, quand, au mois de mars i8oO, Azeglio, à l'instigation de Cavour, portant la main sur certaines immunités du clergé, proposa la suppression des trilmnaux

208 LE COMTK D K CAVOUR.

ecclésiastiques. Cette mesure fut^ sur le refus dcM.de Margherita qui se retira du cabinet, présentée par M. Siccardi à qui elle conféra une célébrité européenne. Sans précisément combattre le fond, la droite, conduite par MM. Balbo et Revel, demandait qu'une entente préalable avec Rome enlevât à la loi son caractère à leurs yeux agressif et illégal. A quoi l'on répondit que l'entente avec Rome, qui ne voulait rien eutendre, était impossible. La discussion fut brillante, animée, violente même quelquefois par l'éclat des dissentiments jusqu'ici dissimulés. Cavour y joua le premier rôle, et, dans un discours nourri et lumineux, non-seulement il traita à fond la question périlleuse et compliquée des rapports de l'Église avec l'État moderne, mais encore il indiqua nettement le sens général dans lequel devait être, selon lui, interprété et incessamment développé, sous peine de rester une lettre morte, le Statut dont l'abolition des tribunaux ecclésiastiques n'était qu'une des nombreuses conséquences : « Si l'on ne fait pas, dit- il, porter au Statut les fruits de liberté qu'il doit produire, il perdra tout crédit, et avec le sien il perdra le crédit de la monarchie. » Toute la politique future de Cavour est en germe dans ces mots; tout ce qui la distingue de celle que Balbo définissait, quand il déclarait avoir pour programme « le Statut, ni plus, ni moins ! » Deux écoles se trouvent en présence : pour l'une la charte est la liberté, tandis que pour l'autre elle est le principe de la liberté, principe qui n'est une vérité qu'à la condition d'être fécond, ot dont la valeur est en proportion de ses applications. Mais ce n'est pas ici le moment d'insister, la rupture encore adoucie par certains ménagements réciproques ne devant jia*

tarder à se traduire par des actes plus décisifs qui la rendront aussi évidente qu'irrévocable.

Le discours de Cavour produisit un effet considérable. Aussi bien est-il dans la meilleure manière de l'orateur, complet^ abordant de front les difficultés, précisant les solutions, et cependant adroit, n'ayant rien d'abitraii ni de déclamatoire, non plus que de blessant pour les convictions auxquelles il se heurte. L'affirmation y est subordonnée à la démonstration, les prmcipes n'y sont pas présentés revêtus de ce caractère absolu qui les rend arrogants; on n'y trouve aucun de ces axiomes, par cela seul qu'ils sont des axiomes, injurieux pour ceux qui les contestent. « L'Eglise ne peut, dans une société régie désormais par la liberté, conserver les [iriviléges auxquels elle avait droit dans une société oii le privilège était la loi. » Voilà le style de l'argumentation; le privilège est le fait ancien qui, de quelques regrets qu'il puisse être l'objet, ne saurait désormais revivre ; la liberté est le fait moderne que chacun est tenu de reconnaître, auquel l'Église elle-même se pliera, se l'appropriant et y gagnant en autorité comme en puissance réelle plus qu'à une résistance inévitablement stérile. On voit qu'ici l'Eglise libre dans l'Etat libre est déjà implicitement définie. Dailleurs, sous le ton mesuré se devine la fermeté du dessein, l'acier sous te velours. En face du non 2^os.minu^ de l'Église se dresse, respectueux mais inilexible, le non possumus de l'Etat. La riposte est rapide, directe, touchant juste. A ceux qui s'appuient sur le calme des esprits pour s'opposer à une mesure, inopportune à leurs yeux, dès qu'elle n'est pas exigée par l'opinion : « C'est précisément lorsque les temps sont

tranquilles, répond Cavour, que les vrais hommes d'Etat pensent à accomplir les réformes utiles. »

A vrai dire, ce discours fut le discours ministériel, celui qui emporta le vote, tout au moins qui moralement gagna la bataille. <c Dès lors, remarque un publiciste, Cavour aurait pu, ainsi que dans une occasion pareille lord Eldon, se demander pourquoi il n'était pas ministre. » Je ne sais s'il se posa cette question, mais je crois qu'il n'eût pas été embarrassé d'y répondre, à en juger par les lignes suivantes que j'extrais d'une lettre adressée en ce temps-là à mon père : (( La situation de mon pays est trop grave, écrit Cavour, pour que, dans la position difficile où je me trouve placé, il me soit possible de m'absenter du Piémont. Il est probable que mon rôle finira bientôt. Dans un temps comme le nôtre, un homme politique est vite usé : je le suis déjà à demi; avant longtemps je le serai tout à fait. »

Que le découragement, ou plutôt le demi-découragement qui perce dans ces quelques mots fût sincère, il n'est guère permis d'en douter; encore moins faut il s'en étonner si l'onconsidère combien, en effet, était alors difficile la position transitoire et mal déterminée qu'avaient faite à Cavour les événements d'une part et d'autre part ses propres convictions. Traité par les uns de rétrograde, de renégat par les autres, il se trouvait en butte à la fois aux rancunes de la gauche et à l'animosité de la droite, moins sensible encore au coup porté qu'irritée par la perspective de ceux qu'il lui préparait. En même temps il était trop perspicace pour ne pas comprendre que les défiances de la droite gagnaient le centre droit qu'elles ébranlaient, et qu'à chacune des nouvelles ba-

tailles dont son récent succès n'était que le prélude, de nouvelles défections amoindriraient un corps d'armée qu'il précédait plus qu'il ne le dirigeait. Azeglio lui-même préférait avoir dans Cavour un utile allié plutôt qu'un collègue dont la présence dans le cabinet l'eût compromis vis à vis de la droite. L'heure n'était donc pas propice à Cavour, et il était probable, non, comme il le disait, que son rôle finirait bientôt, mais qu'il ne commencerait pas de sitôt, quand sa situation fut tout à coup changée par une circonstance imprévue. Au commencement du mois d'août, un des membres du cabinet Azeglio, non pas un des plus influents, mais trèspopulaire par son caractère autant que par le nom qu'il portait, aimé de ses adversaires eux-mêmes, homm.e de second plan, de modérat-on, de conciliation, M. Santa Rosa, tombe gravement jnalade. Bientôt le bruit court que les médecins ont perdu tout espoir de guérison. A la tristesse générale que provoque cette nouvelle, une émotion agitée ne tarde pas à se mêler lorsqu'on apprend que, dans cette maison devant laquelle se presse la foule inquiète, une lutte terrible est engagée entre la conscience d'un mourant et l'autorité de l'Église. Par ordre de l'archevêque de Turin, les sacrements ne seront accordés à M. Santa Rosa qu'autant que, dans une rétractation solennelle, il désavouera la part que, comme ministre, il a prise à la loi sur les tribunaux ecclésiastiques. On sait que le mourant a énergiquement refusé d'abjurer ses convictions politiques; mais d'heure en heure plus affaibli, résistera-t-il aux larmes de sa famille, aux instances redoublées de l'Église? Des messagers, des porteurs de transactions, des prêtres traversent incessamment la multitude

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muette et frémissante. Tout d'un coup, au milieu du silence,

un murmure court de bouche en bouche : 11 est mort, et il ne s'est pas rétracté. Alors aucune clameur ne se fait jour du sein de ce peuple en deuil qu'une sourde indignation fait tressaillir et qui boit la haine à longs traits; mais il s'écoule, il se précipite, il ne s'arrête que devant le palais épi^copal, et là, haletant, tumultueux, il donne enfm un libre cours à ses sentiments longtemps contenus, il crie, et ses cris retentissent dans le pays tout entier.

Qu'en cette affaire l'archevêque de Turin fût dans son droit, j'en conviens; que l'usage qu'il en avait fait fût strictement légal, il faut l'admettre; mais qu'il fût injuste de le punir, qu'en le frappant le gouvernement excédât ses pouvoirs, cela me paraît douteux. Il arrive souvent que des principes coexistent, qui, philosophiquement, sont contradictoires, et qui, poussés à l'extrême, deviennent absolument incompatibles; c'est à ceux qui les représentent ou les défendent à se mettre en garde contre les exagérations par lesquelles ils les perdent, et à éviter la guerre par une pratique sage et mesurée; non qu'il y ait rien de déshonorant dans la guerre ni d'odieux, mais les lois n'en sont pas les mêmes que celles de la paix, et, vaincu, le provocateur est mal venu à se plaindre des conditions que lui impose le vainqueur. En faisant intervenir directement, avec éclat, dans un but politique, son autorité spirituelle, l'archevêque de Turin, sans précisément franchir les limites d'une juridiction qu'il considérait comme" universelle et s'étendant à toutes choses, engageait la guerre à ses risques et périls, et je ne saurais pas plus m'indigner de la revanche que prit.

LK CO.MTK l)K CAVoUll. 2i:î

enTexilant, la nation provoqii.'p, que fl.'trir une provocatir.j) aussi légitime qu'insensée.

Le résultat naturel de la mort de M. Santa Rosa fut donc de contraindre le gouvernement à une lutte qu'il visait à reculer et qu'il s'efforçait de tempérer. Dans le Parlement, le centre droit se raffermit et se renforça, la droite modérée perdant, pour un temps du moins, tout crédit et toute innuence. Enfin unanime, violente, irrésistible, l'opinion publique, en même temps qu'elle exigeait de la Chambre une politique énergique, imposait au cabinet un acte immédiat qui fût une réponse à l'agresseur, et le cri populaire réclama pour successeur de Santa Rosa, Cavour, regardé comme le principal auteur de la loi sur les tribunaux ecclésiastiques. Cédant au vœu général, je dirai plus, heureux d'y céder, Azeglio offrit en conséquence à Cavour, qui l'accepta, le portefeuille vacant de l'agriculture, du commerce et de la marine. On rapporte que, lorsque la nomination du nouveau ministre fut, dans un conseil du cabinet, présentée à l'approhation et à la signature du roi : « Pour moi, reprit en souriant Victor-Emmanuel, je veux bien, mais rappelez-vous qu'il vous prendra à tous vos portefeuilles. » Mot dont la lettre ne devait pas moins se vérifier que l'esprit, car il n'était pas un des départements ministériels, sauf celui de la justice, dont Cavour ne fût destiné à être le titulaire

officiel.

Voilà donc Cavour arrivé, du même coup, par le même fait, par la même impulsion de l'opinion, à la popularité et au pouvoir. 11 faut noter celte origine de sa carrière d'homme J'Klat, origine à laquelle sa politique restera fidèle, source

d'un fleuve qui ne se bifurquera jamais, et dont les eaux augmenteront sans cesse de volume et de puissance. Il importe également de ne pas oublier, dans ce qu'elle eut de spécial et d'accidentel, la nature du mouvement qui le porta aux affaires, le constituant en adversaire déclaré des prétentions de l'Église. [1 en résultera que d'emblée, considéré comme un ennemi mortel et attaqué avec fureur par le clergé, il prit immédiatement de son côté ou plutôt garda, en face de l'esprit clérical, la position hostile que les circonstances lui avaient faite, roide, tendu, nullement porté à ces ménagements auxquels il eût naturellement incliné, mais excité par le combat et souvent aigri par l'acharnement de l'animosité dont il était l'objet.

L'activité de Cavour, son intelligence^ sa persistance^ sa connaissance des affaires, ne tardèrent pas à rendre prépondérante son influence dans le sein du cabinet, tandis que le Parlement s'accoutumait à voir en lui l'orateur habituel, l'interprète, c'est-à-dire le représentant principal du gouvernement. Le département plutôt secondaire dont il était chargé, devenait, entre ses mains, l'instrument essentiel d'importantes réformes dans le système économique du Piémont. Bientôt d'ailleurs il avait été, d'une voix unanime, appelé à recueillir la succession du ministre des finances qui s'était retiré, et, dès lors, maître de deux ministères qui, se complétant l'un par l'autre, lui assuraient la direction absolue du pays dans tout ce qui touchait aux intérêts matériels, il était, de fait, le chef du cabinet.

Je n'ai point le dessein de raconter l'histo.ire du Piémont, histoire avec laquelle, cependant, à dater de l'époque où je

2i6 LE COMTK DE CAVOUll.

suis arrivé, se confond la biographie de Gavour. Mais ici cette biographie change de caractère : plus importante, elle est aussi mieux connue, et d'ailleurs elle imposerait, à celui qui voudrait suivre pas à pas l'homme d'État, mille détours, et les fatigues d'une route non point certes fastidieuse ni monotone, mais trop longue et trop difiicile. Qu'on ne juge donc pas, par le chemin parcouru, du chemin à parcourir encore. J'ai insisté sur les débuts de Gavour dans la vie et dans la politique; je me suis arrêté à la plupart des actes, des écrits, des discours qui ont précédé, amené, commencé une carrière dont la brièveté a seule égalé l'éclat ; quant à cette carrière elle-même, j'essaierai seulement d'en rappeler la direction générale , d"en indiquer les grands passages , d'en signaler surtout les points essentiels, les sommets, ceux que, d'un coup d'oeil, il est permis de saisir.

Un jour, à Paris, dans une séance de la Société d'économie politique, Gavour venait de parler. « Voilà, lui dit Léon. Faucher, de bien beaux principes, de ceux qu'on proclame quand on frappe à la porte du pouvoir, et qu'une fois cette porte ouverte et le seuil franchi on jette par la fenêtre. » — « Parlez pour vous, reprit vivement Gavour; quant à moi, je vous donne ma parole d'honneur que si jamais il m'arrive d'être ministre, je donnerai ma démission ou je ferai triompher mes principes. »

Cette parole fut religieusement tenue, et Gavour ministre conforma son système financier aux doctrines qu'il avait toujours professées. Stimuler la production, faciliter les transaciuuis, élargir les débouchés, augmenter ainsi la richesse

nalionale, et^ parlà^niettre ie pa>s en condition de supporter^ sans en être écrasé, les lourdes charges que lui imposerait une politique de guerre^ voilà le but que Cavour se proposa et qu'en grande partie il atteignit. Pour y parvenir^ il abolit ou allège les impôts sur les matières premières, sur les objets de première nécessité, portant le poids de la taxe là où il comprime et gêne le moins le producteur : d'autre part, il pousse à l'amélioration, au développement des voies de communication. En même temps qu'il encourage et favorise la production nationale, il lui fait sentir l'éperon de la concurrence étrangère, et, du même coup, lui donne pour marché la Suède, le Danemark, la Belgique, la France, jusqu'à l'Autriche, avec laquelle, aussi bien qu'avec les autres puissances, il entame et conclut un traité de commerce.

Aux yeux des orthodoxes, les traités de commerce sont, comme on sait, entachés d'hérésie au premier chef. L'autre jour, en Angleterre, M. Cobden lui-même a, par ses négociations avec la France, terni, auprès des purs, sa réputation d'économiste. Mais, pour être sincère, la foi de Cavour n'en était pas moins éclairée; en économie politique comme ailleurs, ce qui lui importait, c'était l'œuvre, non la dévotion, l'application, non la théorie; c'était de faire passer dans la pratique les principes d'une doctrine encore mal comprise et peu goûtée en dehors et au sein de la Chambre. Les principes qu'un homme d'école et de férule eût essayé d'imposer, d'une seule secousse, par la violence, sans tenir compte de la résistance probable, Cavour les déguisa, ne les dissimulant point; mais, les entourant de séductions licites, il les présenta sous la forme adoucie de transactions, de concessions récipro-

ques, et les introduisant ainsi un à un, il les glissa successivement dans la législation du pays, amené moitié de force, moitié de gré, à la liberté commerciale, et de fait converti avant d'être tiès-convaincu

Toutefois, en dépit des ménagements dont il usait, Cavour ne put poursuivre la réforme du système économique en Piémont sans avoir à soutenir des combats qui furent parmi les "plus longs, les plus nombreux et les plus rudes auxquels l'exposa sa vie publique. Assailli par les intérêts froissés, exploité par l'esprit de parti, plus d'un de ces traités de commerce, qui tous portaient l'empreinte de la vigilance infatigable, de l'habiieté, de la sollicitude patriotique de l'homme d'État dont ils étaient l'œuvre, devint, contre cet homme d'Etat, le texte d'accusations sans nombre et de calomnies sans nom : aujourd'hui, c'est à la France qu'il vend le pays vendu hier à l'Angleterre; il sacrifie tour à tour l'agriculture et l'industrie nationales à son ambition personnelle, et la faveur, l'appui moral des gouvernements étrangers n'est pas le seul prix qu'il en reçoit; il fonde sa fortune privée sur la ruine générale et s'enrichit par les stipulations qui appauvris::ent sa patrie! Ces rumeurs, dont les plus viles sont insinuées par la presse, et dont les autres, non moins perfides, trouvent un écho jusque dans le Parlement, n'arrêtent ni ne détournent Cavour, aussi inflexible en ce qui touche au fond même des questions, qu'accommodant pour ce qui concerne la forme. » Ces déceptions, s'écrie-t-il dans la discussion relative au traité avec la France, n'ont ni ébranlé mes convictions, ni affaibli mon courage. Oui, Messieurs, je sais que lorsqu'on entre dans la vie politique en des temps aussi difficiles, on

doit s'attendre aux plus grandes déceptions. J'y suis préparé. Dussé-je renoncer à tous mes amis d'enfance, dussé-je voir les plus intimes se transformer en ennemis acharnés, je ne faillirai pas à mon devoir ; jamais je n'abandonnerai les principes de liberté auxquels j'ai voué ma carrière et auxquels j'ai été fidèle toute ma vie. »

« Ce n'est, écrivait- il en I80I à mon père, qu'en faisant cesser tous les abus, que nous pouvons espérer de nous tirer d'affaire. C'est une mission difficile et douloureuse que celle que j'ai entreprise, mais je n'ai dû reculer ni devant les difficultés, ni devant les chagrins, puisqu'il s'agissait du salut du pays. » Et, en 18o4 : « Nous avons, écrit-il, à lutter en même temps contre les conséquences économiques d'une guerre européenne, contre le choléra et la disette, ou, pour mieux dire, contre le haut prix des céréales. Ce dernier sujet me préoccupe au plus haut degré, car c'est celui qui peut créer au gouvernement les plus grands embarras. La récolte dans tous les Etats a été généralement bonne, celle du blé est des châtaignes en particulier. Mais, comme nous ne récoltons pas assez en Piémont pour nourrir les 800,000 habitants de la Ligurie, nous n'en somm.es pas moins forcés de recourir aux blés étrangers, dont le prix élevé réagit sur celui de nos produits*

« Les consommateurs s'inquiètent et s'irritent en voyant le blé monter de prix après une bonne récolte. On crie contre les accapareurs qui n'existent pas, car personne n'a spéculé cette année; on accuse l'exportation; enfin les partis extrêmes, le clérical surtout, cherchent à tirer parti de ces malheureuses circonstances pour exciter les masses ignorantes

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contre le gouvernement et surtout contre moi, qui jouis d'une manière spéciale de son antipathie.

« Je suis bien décidé à ne pas céder d'une ligne devant ces clameurs et à maintenir intacts les principes de liberté commerciale que j'ai fait prévaloir dans le Parlement. Toutefois il m'importe beaucoup de savoir quels peuvent être les besoins de la Suisse pour calculer approximativement l'importance que peuvent atteindre nos exportations.

« Vous m'obligerez infiniment en me procurant quelques renseignements :

« 1° Sur le résultat des récoltes dans le bassin du lac de Genève ;

« 2» Sur les prix actuels et leur tendance probable ;

« 3° Sur la quantité de blé que les populations dudit bassin devront tirer de l'étranger.

c( B. m'envoie les mercuriales, mais j'ai peu de foi dans ces documents officiels. )>

Etroitement unie à la question économique, et avec elle en dépendance directe de la question politique, la question financière fut l'objet constant des préoccupations de Cavour, à qui il importait singulièrement d'étendre et de consolider un crédit auquel il aurait plus d'une fois à recourir. A considérer l'ensemble de la politique financière de Cavour, on y discerne tout d'abord deux tendances simultanées, deux courants parallèles et qui vont l'un et l'autre grossissant, le courant des recettes doublées et au delà par une habile administration, celui des dépenses doublées aussi et au delà dans une proportion dont les bourses européennes donnent au-

LE GOMTK 1)K CAVOUR. 2?1

jourd'luii la mesure, mais, de plus, on distingue, dans cette politique financière deux périodes tranchées : on la voit en quelque sorte coupée en deux par la guerre de Crimée; jusque-là elle incline à la prudence, elle vise à l'équilibre î mais du jour où vingt mille Piémontais s'embarquent pour Sébastopol, elle change de caractère et d'allures, elle n'a plus même les apparences de la circonspection, et, de ces courants dont j'ai parlé, celui qui se compose des ressources du pays ne semble plus, auprès de l'autre, qu'un mince filet. C'est l'époque à la fois des grands travaux, des subsides, des préparatifs, des armements, des emprunts successifs, et de toute cette conspiration à ciel ouvert dans laquelle le Piémont ne craignit pas de mettre sa fortune entière pour enjeu.

Tout jugement sur la direction générale imprimée par Cavour aux intérêts matériels du pays sera nécessairement subordonné à l'arrêt porté sur la direction imprimée au pays lui-même, et encore une fois, ici, les mesures financières, prises dans leur ensemble, sont trop intimement liées au plan politique pour qu'on puisse, même en théorie et afin de les mieux apprécier, les en séparer. Mais, quelque opinion qu'on ait de la direction générale, de l'ensemble, du plan politique, il faut reconnaître que le dessein et l'exécution de chacune des mesures, considérées isolément, témoignent de la sagacité, de la persévérance, de l'activité, du labeur, en un mot, du génie de Cavour. Cavour connaît les marchés de fonds publics de l'Europe , il en sait les ressources disponibles, les rivalités intestines, les penchants naturels, et que, selon le moment et le but, tel emprunt sera mieux accueilli, par exemple, à Londres qu'à Paris; il fait les pre-

mières ouvertures, traite directement . mène l'affaire jusqu'à sa conclusion, prodigue d'entrevues, de lettres, d'éclaircissements, se gardant de laisser à des agents inférieurs le soin du détail, de l'accessoire, mais arrêtant lui-même les moindres points et par là montrant bien qu'il est un maître.

Chargé de l'administration de la marine, qui rentrait dans ses premières attributions ministérielles, et n'en connaissant guère que ce que jadis , en garnison à Gênes^ il en avait pu voir, Cavour l'étudia avec sa promptitude et sa pénétration accoutumées, et la dirigea avec ce soin et cette ardeur qui, de chacun des objets de sa sollicitude, paraissaient en faire le principal, sinon l'unique. Il ne tarda pas à acquérir, à l'endroit de l'art maritime, ces connaissances spéciales nécessaires à tout ministre ambitieux d'être plus qu'un donneur de signatures, indispensables à celui qui, préparant et coordonnant les éléments de la puissance future de l'Italie, n'aurait pu, de ces éléments, négliger un des plus essentiels, indiqué à la fois par la nature et par la tradition. Je dirai plus, des départements gérés par Cavour, qui successivement les géra tous, sans compter qu'il lui arrivait volontiers de les gérer tous ensemble, aucun, je crois, n'eut pour lui un attrait aussi vif et aussi persistant que le département delà marine; il semblait y prendre un intérêt en quelque sorte personnel, particulièrement curieux de tout ce qui s'y rapportait, se plaisant à exposer ses vues dans les questions qui la concernaient, mettant à ses progrès et à son développement un amour-propre d'auteur, d'où il est permis de conclure qu'il lui en avait coûté quelque peine pour y devenir compétent; peut-être même ne l'était-il pas devenu tout à fait. Au reste.

qu'il fût ou ne fût pas très-compétent dans le détail, il dirigea l'ensemble d'une main ferme et sûre, là comme ailleurs d'une activité communicative , fécond en aperçus hardis. Un jour, il conçut la pensée défaire de la Spezia le port militaire du royaume, et cette pensée aussitôt resserrée, condensée à Pétat de projet défini, il l'exprima, la démontrant d'exécution facile, en exposant les avantages avec feu, et de sa verve broyant les obstacles. Quelqu'un remarqua que la Spezia, située sur une bande étroite et à l'extrémité du territoire piémontais, était un point troj» excentrique; Cavour ne répondit pas, à moins que son sourire ne fût une réponse.

J'ai dit que très-vite Cavour avait gouverné le cabinet où régnait Azeglio. Celui-ci n'était point indolent, mais, par caractère, inclinant à l'insouciance, d'une ambition qui, n'ayant rien de personnel , avait besoin d'être stimulée par le péril, d'ailleurs mal guéri de sa blessure, fatigué, ennuyé du pouvoir et voyant, sans amertume, grandir à ses côtés son successeur. Le gouvernement, depuis que Cavour en faisait partie, n'avait, du reste, pas modifié la direction de sa politique, qui était demeurée une politique de centre droit, soutenue par un parti dont elle ne devait satisfaire les sentiments libéraux qu'à la condition de n'en pas effrayer les instincts conservateurs. Remis de la première émotion causée par la mort de Santa Rosa, le ministère poursuivait lentement l'œuvre difficile de concilier les prescriptions du Statut et les droits de l'Eglise, et était entré dans la voie interminable des négociations avec Rome, qui, recevant de Turin des encouragements à la résistance, se refusait obstinément à toute concession. Une loi sur le mariage civil était proposée, puis reti-

rée ; la liberté de conscience, inscrite dans la charte, amenait devant les tribunaux ceux qui s'en réclamaient, et plus d'un condamné ne devait son élargissement qu'à l'intervention de Cavour; d'ailleurs le coup d'État du 2 décembre semblait de nature à hâter en Piémont une réaction préparée dans les esprits par des causes semblables à celles qui l'avaient déterminée en France.

Quelque temps après le coup d'État, le cabinet dut proposer une modification à la loi organique sur la presse. Cette modification, qui consistait à enlever au jury, pour la transférer aux tribunaux ordinaires, la connaissance des délits de presse commis contre les souverains et les gouvernements étrangers, fut attaquée, à la Chambre, par la droite, qui la trouvait insuffisante, et par la gauche, qui y voyait une honteuse concession. Cavour défendit la mesure présentée par un de ses collègues, mais dont il était le véritable auteur, dans un discours très-franc, fort habile, fait pour gagner les sympathies de la gauche beaucoup plus que pour plaire à la droite, surprise de la chaleur que mettait l'orateur à soutenir, pour ce qui touchait à l'intérieur, la liberté illimitée de la presse, et, avec cette liberté, toutes les autres.

Au langage de Cavour, à la réponse courtoise de Rattazzi, il devint évident que, par un jeu singulier de la fortune, une loi de répression était devenue la première occasion d'un rapprochement entre le centre droit et le centre gauche, tout au moins entre leurs chefs. L'émotion, la défiance de la droite ne diminuèrent pas, lorsqu'un acte public vint consacrer l'alliance qu'elle redoutait. Pinelli, président de la Chambre, étant mort, eut pour successeur Rattazzi dont la candidature.

LE COMTI;: DE CAVOUU. 2£r,

ouvertement posée et énergiquement soutenue par Cavour, faillit toutefois échouer, tant le souvenir de Novare était encore vivace. L'agitation fut extrême; des murmures, des plaintes, des menaces éclatèrent dans le centre droit : au sein même du cabinet, une minorité, dont Azeglio n'était pas, blâma vivement Cavour et l'accusa d'avoir compromis le gouvernement; cette division amena une dissolution du ministère qu'Azeglio fut chargé de reformer. Cavour refusa d'entrer dans la nouvelle combinaison, et, profitant d'un congé qu'il prévoyait sans doute ne devoir pas être bien long, il partit pour Paris et Londres, précédé d'une réputation d homme d'État déjà brillante, réputation qu'il étendit et contirma auprès des personnages étrangers considérables avec lesquels son voyage le mit en rapports directs et personnels.

L'alliance de Cavour avec la gauche, abandonné qu'il était non-seulement de la droite, mais d'une fraction considérable du centre droit, cette alliance constitue évidemment le plus décisif des grands passages à signaler dans sa carrière politique. A dater de ce jour, Cavour changea de point d'appui : les concessions que lui imposaient les nécessités du gouvernement parlementaire, ce ne fut plus à l'esprit conservateur qu'il les fit, et l'action que tout parti exerce sur celui qui le mène, ce ne fut plus de la droite qu'il lasubil. En se déplaçant, il se modifia, parce qu'il modifia les influences auxquelles il était tenu d'obéir, les résistances qu'il était tenu de vaincre, la politique par laquelle il était tenu de gouverner. Les causes de cette évolution furent nombreuses, et, parmi les principales, il faut compter le retentissement que le coup d'État avait eu en Piémont. C^t événement, enflam-

mant une faction violente, jetant le désarroi dans le parti conservateur, troublant les timides, substituait au danger révolutionnaire un danger d'un autre ordre et, selon Cavour, non moins menaçant pour la monarchie. A fait nouveau, nouveau conseil; à péril contraire, position inverse. En un temps où partout l'anarchie écrasée perdait la liberté qu'elle avait fait détester de l'Europe, ce n'était pas des atteintes de la gauche qu'à Turin il devenait urgent de sauver la constitution.

Toutefois ce motif, tiré de l'état général des esprits et d'une situation politique accidentelle et momentanée, ne fut pas le seul ni le plus pressant qui pesât sur les résolutions de Cavour. La nécessité de ramener les droits, les immunités, les privilèges, les prétentions, les empiétements de l'Église aux limites fixées par le Statut, l'impossibilité absolue pour le gouvernement d'arriver, à ce sujet, à une entente avec Rome, l'impossibilité non moins absolue de se passer de cette entente indispensable pour que le gros du parti sur lequel le gouvernement s'appuyait consentît à sanctionner des mesures que l'assentiment de Rome pouvait seul laver de leur caractère sacrilège; les perplexités, les oscillations, les ménagements forcés, les embarras résultant d'un conflit dont le terme semblait chaque jour plus lointain, les entraves apportées à la bonne conduite des affaires, les indécisions imposées à la marche du cabinet par les scrupules et les incertitudes d'une majorité vacillante et sourdement travaillée : voilà ce qui, plus que toute autre considération, détermina Cavour à établir son action politique sur une base plus ferme et à chercher ailleurs un équilibre gouvernen^.ental

plus stable. « Je n'aurais pas mieux demandé, me disait-il un jour, quelque temps après l'élection de Rattazzi à la présidence, que de gouverner par le centre droit et, avec son concours, de développer nos institutions; mais il m'a été impossible de m'entendre avec lui sur les questions religieuses. Dès lors j'ai dû renoncer à son appui. On ne peut pas gouverner sur la pointe d'une aiguille. » Cavour, en effet, avait, suivant son expression, l'instinct gouTernemental trop développé pour s'asservir aux caprices d'une majorité mobile ou pour se soumettre aux conditions que, selon la question du jour, lui dicteraient tour à tour la gauche et la droite; il était de ceux qui exigent et non de ceux qui mendient; il lui fallait un parti sur lequel il pût compter; ce parti, il le chercha d'abord, mais il ne le trouva pas où ses propres sentiments le portaient, dans le centre droit; instruit par deux ans d'expériences, il se rapprocha du centre gauche et, sans en être, il gouverna par lui, se l'assimilant peu à peu comme il s'était déjà assimilé une fraction du centre droit. Ainsi il unit deux éléments divers d'origine aussi bien qu'hostiles de tendances, mais qui, tenus par sa main de fer, forment un parti nouveau, parti qui va aller toujours grossissant jusqu'à ce qu'il absorbe la nation tout entière au point qu'un homme d'esprit pourra dire : « Nous avons un gouvernement, une Chambre, une constitution, tout cela s'appelle Cavour. » Ajoutons que cette définition ne sera que timidement contesiée.

En retournant à Turin, Cavour passa par Genève où il s'arrêta quelques semaines; selon sa coutume, il parlait des choses et des gens avec cette liberté qui lui était naturelle et

dont jusqu'à la tin il conserva l'habitude. Je me le rappelle, à cette époque, heureux, épanoui, plein de projets, se louant de l'accueil qu'il avait trouvé partout, à Londres plus sympathique, plus empressé à Paris, rempli de coniiance dans les destinées de son pays. Une seule fois je vis son front s'assombrir, ce fut à l'occasion du maréchal Haynau qui, en Angleterre, avait failli être la victime d'un attentat justement qualifié d'odieux devant Cavour; mais celui-ci, tout pâle et d'une voix frémissante : « Les ouvriers de Londres, s'écrla-til, ont donné une leçon à l'Europe. » En ce temps-là, du reste, Cavour, bien que fort désireux de se concilier le bon vouloir de la France, inclinait évidemment par raison, par principe, et en quelque sorte par affection, vers l'Angleterre, et c'était, en effet, l'alliance anglaise qui allait devenir le pivot de sa politique extérieure; cette tendance, que ses adversaires devaient traiter d'anglomanie, ne laissait pas que d'être très-marquée dès que la conversation s'animait et dans toute discussion sérieuse. D'ailleurs, comme toujours, au grave mêlant le doux. Un jour entre autres, il énumérait les dîners auxquels, durant le cours de son voyage, il avait été prié. « Et chez qui avez-vous fait le meilleur dîner? p lui demandai-je. A quoi il répondit sans hésiter que c'était à Paris, chez lord Howden, ministre d'Angleterre en Espagne. Je ne crois pas devoir taire cette appréciation flatteuse pour la diplomatie britannique.

En arrivant à Turin, vers le milieu d'octobre 1852, après trois mois d'absence, Cavour fut mandé par le roi, qui, sur le conseil d'Azeglio décidé à se retirer, le chargea de former un ministère. La négociation avec Rome, exactement au même

LK COMï!-: Dl!: CAVOUR. 229

point depuis tantôt deux ans, constituait toujours la grosse difficulté, celle qu'Azeglio, las, découragé, rebuté, estimait Cavour seul en état de surmonter. Cavour trouva le roi trèsperplexe, reculant devant une rupture avec l'Église, craignant l'opinion qu'on lui disait favorable au clergé, en somme, et pour en tinir, disposé à une transaction. En conséquence, Cavour eut un entretien avec Mgr Charvaz, archevêque de Gênes, prélat connu pour sa modération. De cet entretien il résultait que sur le fond Home ne transigerait jamais, qu'il ne fallait rien attendre d'un changement de cabinet si ce changement n'amenait pas le retrait des lois touchant l'Eglise, qu'enfin le saint-siége verrait avec plaisir, comme l'indice d'un retour du Piémont à des sentiments meilleurs, que le comte Balbo fût mis à la tète des affaires.

Il faut rompre résolument, dit Cavour au roi à la suite de' cette conversation, ou appeler Balbo. Le roi appela Balbo, qui accepta la mission de former un cabinet, à la condition qu'il obtiendrait le concours du comte Revel : «Je n'ai pas pu, écrivait Cavour à mon oncle (29 octobre 1852), m'entendra avec le roi; et je repars pour Léri. M. de Balbo est chargé de la formation du ministère. Les curés de la Savoie vont être bien contents. Mais je doute que leur joie soit de longue durée, car jamais l'irritation anti-cléricale n'a été poussée à un plus haut point. Je suis certain de la loyauté du roi. L'astuce des prêtres l'a induit en erreur; il se méprend sur l'état du pays. Lorsque les faits l'auront désabusé, il enverra au diable le parti clérical.»

La joie des curés de la Savoie devait être, en effet, de courte durée. Les efforts de Balbo pour former un ministère

échouèrent devant les refus réitérés du comte Revel. Le marquis Alfieri déclina également la responsabilité du pouvoir qui lui fut offert. Fatigué de pourparlers inutiles, anxieux de terminer une crise ministérielle qui, en se prolongeant, inquiétait le pays et troublait la confiance publiquo, le roi revint à Cavour, lui donna pleine liberté de rompre avec Rome et le chargea de nouveau, mais cette fois définitivement, de former un cabinet, qui fut aussitôt constitué avec Paleocapa aux travaux publics, Dabormida aux affaires étrangères, San Martino à l'intérieur, Boncompagni à la justice, La Marmora à la guerre, et Cavour, président du conseil, aux finances. Depuis ce moment, sauf pendant la période qui suivit immédiatement la paix de Villafranca, Cavour ne cessa pas d'occuper le poste de premier ministre et d'en remplir consciencieusement l'emploi.

Tous les membres de la nouvelle administration^ sauf deux, avaient fait partie du précédent cabinet. Leur expérience était donc une garantie de bon gouvernement; en même temps leur valeur politique rassurait ceux que la hardiesse de Cavour eût risqué d'alarmer s'ils ne l'eussent sue tempérée par un contrôle sérieux. Quant à Cavour lui-même^ il avait été dirigé dans ses choix par les sentiments d'affection et de confiance que lui inspiraient d'anciens collègues, comme aussi par le désir alors très-sincère chez lui, plus tard moins vif, de former un ministère capable de l'appuyer réellement et dont il fût le chef plutôt que le maître. Quelques-uns des hommes qu'il appelait, La Marmora en tête et à une assez grande distance des autres, étaient, par leur influence légitime et leur importance personnelle, en situation de prêter à la politique dont ils acceptaient la responsabilité un concours d'autant plus efficace qu'il était indépendant. Cavour avait

également, peut-être à son insu, obéi à cet instinct qui portait àcraindre les grands coups de balai, les secousses inutiles, à ménager les transitions, et, selon sa propre expression, à «ne jamais rompre la chaîne. » Evidemment, tel qu'il était composé, le cabinet Cavour avait l'avantage de ne pas rompre la chaîne, mais en revanche l'inconvénient de ne pas engager la gauche qui n'y comptait aucun représentant et dont cependant l'appui était indispensable à Cavour. L'inconvénient toutefois se trouvait moindre qu'il ne semble, parce que Cavour était plus nécessaire encore à la gauche que la gauche ne lui était nécessaire; en constituant son ministère en dehors de la gauche, Cavour évita de traiter avec elle de puissance à puissance, et donna par là une preuve de sa force, laquelle, par conséquent, s'en accrut. Lor.-que, quelques mois plus tard, M. Boncompagni, ayant désiré se retirer, fut remplacé par Rattazzi, la vitalité du cabinet était un fait acquis, et le successeur du garde des sceaux, appelé par le président du conseil dans un gouvernement dont la composition n'avait point subi son influence, se présentait dans des conditions très- différentes de celles qu'aurait pu dicter le chef du centre gauche faisant d'emblée partie d'une combinaison ministérielle. C'est la conséquence que je signale; quant à la cause qui tint, pour un temps très-court du reste, Rattazzi éloigné des affaires, il ne faut pas la voir dans un calcul de Cavour. Celui-ci ne se sentait pas, au début, assez sûr de son terrain pour imposer à la Chambre un ministre objet de léfiances invétérées; mais, sitôt affermi, il l'imposa, et, grâce à la façon dont les choses s'étaient passées, il forliCa sa politique sans ébranler sa position.

LK COMTE DK CAVOUU

Les premières an::ées de l'administration de Cavour furent à peu près exclusivement consacrées à l'œuvre des réformes intérieures, au développement matériel, moral, politique du pays, à la refonte des lois et des mœurs publiques, à la réorganisation de la monarchie par le Statut, en un mot aux nombreuses applications de la liberté. Au reste, j'ai déjà, en particulier à l'occasion des premières fonctions ministérielles de Cavour, indiqué le sens en même temps que signalé la vigueur de son actiun gouvernementale. Cette action, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire entre les gouvernements et les gouvernés, avait pour ob;et d'aiguillonner la population, de la secouer, de la pousser à user de ses forces, à pratiquer ses droits. Obéissant à l'impulsion reçue, le Piémont ne tarda pas à s'avancer d'un pas rapide dans la voie du progrès moderne, et, bien qu'accidentellement atteint dans deux de ses productions principales, le vin et la soie, il vit, avec une promptitude inouïe, s'accroître sa richesse et se multiplier ses ressources; en même temps, les modifications législatives, le retentissement des discussions parlementaires, les cent voix de la presse , les appels fréquents aux électeurs, faisaient pénétrer dans la nation l'esprit des institutions nouvelles qui la régissaient. Quant à l'administration elle-même, une sCve ardente en vivifiait toutes les branches. Le général La Marmora réparait et préparait l'armée ; les fortifications de Casai étaient relevées, Alexandrie mise tranquillement en état de défense; une ligne de paquebots reliait Gênes à l'Amérique; les chemins de fer étendaient leur réseau ; le percement du mont Cenis était médité, les traités de commerce dont il a été parlé se négociaient successive-

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ment. A Textérieur, en dehors de ces traités de commerce, des relations intimes avec l'Angleterre, amicales avec la France, tendues avec l'Autriche; à l'égard de ce dernier pays, une politique d'attente, de trêve mais non pas de paix, déjà épiant l'occasion , se gardant de laisser tomber à terre un grief. On n'a pas oublié la protestation adressée par le gouvernement sarde aux cabinets européens contre le séquestre établi par l'Autriche sur les biens des émigrés lombards.

Au fait qui la dominait, à l'hostilité de Rome, la politique intérieure de Cavour dut ses allures souvent inégales, parfois violentes, en dépit desquelles elle fut franchement libérale; au reste, des actes dont elle se composa durant la période terminée à la guerre de Crimée, un grand nombre paraissent aujourd'hui insignifiants et n'ont que la valeur de tout anneau, même du plus faible, dans une chaîne. Cependant de l'ensemble de cette politique .se détachent quelques mesures qui, par leur caractère, leurs conséquences, et surtout par l'opposition qu'elles soulevèrent, méritent une mention spéciale et comptent parmi les plus importantes que prit le ministère Cavour. C'est à dessein que je dis le ministère et non pas Cavour, qui, dans le travail préparatoire que ces mesures exigèrent aussi bien que dans le violent débat qu'elles suscitèrent, trouva en Rattazzi un laborieux, actif et puissant auxihaire. En vidant le portefeuille de son prédécesseur, Rattazzi y découvrit un projet de loi sur le mariage civil, vieille connaissance de la Chambre, qu'il reproduisit, et que, malgré la droite, il fit passer; mais, adopté à une faible majorité par les députés, ce projet fut repoussé

par le Sénat qui, peu de jours après, manifesta de nouveau son opposition en rejetant une loi financière proposée par le cabinet, et déjà, comme la précédente, approuvée par les députés. En même temps, on savait le Sénat'disposé à mal accueillir une révision du Code pénal confiée à Rattazzi, que sa double qualité de garde des sceaux et de juriste éminent avait désigné pour accomplir une tâche délicate et dont il s'était acquitté à son honneur. L'hostilité systématique du Sénat inspirée par TÉglise, soutenue dans l'autre Chambre par un parti nombreux qui y trouvait lui-même un encouragement, compliquait singulièrement la situation. D'un coté, céder au Sénat, c'était céder au Vatican, et, pour Cavour, c'était renier sa politique, se déclarer vaincu, abandonner la partie. D'autre part , visant à installer un régime de sage liberté, homme de gouvernement, Cavour ne pouvait, sans ébranler les principes constitutionnels encore mal enracinés dans le pays, porter atteinte à l'autorité du Sénat dont il avait, à plusieurs reprises, énergiqueraent défendu les prérogatives, et, en particulier, récemment établi la compétence contestée à l'endroit du budget. Après quelques pourparlers stériles et quelques vaines tentatives d'accommodement, le ministère proposa au roi de dissoudre la Chambre, de façon à mettre l'opinion publique en demeure de se prononcer et de rendre un arrêt qui vainquît la résistance du Sénat. L'arrêt fut rendu et le Sénat céda. Les élections, qui eurent lieu au mois de décembre 1853, furent significatives; l'extrême gauche en sortit à peu près annihilée et l'extrême droite très-amoindrie; ce double résultat constatait la sagesse d'une politique qui avait eu pour effet de disperser les

2;j6 l1': comtk de cavolk.

ennemis de l'ordre et d'affaiblir les ennemis de la liberté. En même temps, de cette fraction flottante qui, par ses tergiversations et ses incertitudes, avait donné tant de mal à Cavour, la plus grande partie, consolidée sous la pression électorale, revenait nettement ministérielle, et le reste, sauf quelques hommes définitivement passés à la droite, avait disparu. Ainsi, dans la nouvelle Chambre, non-seulement la proportion des partis avait changé à l'avantage du gouvernement, mais Cavour disposait d'une majorité compacte, étroitement unie à lui, ayant pour mandat de le soutenir, et il n'avait plus désormais à gouverner « sur la pointe d'une aiguille. » Cette majorité, nécessaire en face de l'obstination du Sénat, ne l'était pas moins pour permettre à Cavour de tenir tête aux orages pii tourbillonnaient autour de lui. Les temps étaient difficiles. Un arrêt soudain avait interrompu la marche ascendante des affaires; de là des ruines privées, des mécontentements; une vague inquiétude, avant-coureur d'un conflit encore indistinct, s'emparait des esprits, plus alarmés par la perspective de la guerre qu'ils ne devaient être effrayés par la guerre elle-même; le choléra s'avançait de son pas sinistre, et déjà, dans quelques villes, remplissait les hôpitaux encore plus vite qu'il ne les vidait; vers le même temps où le choléra, ce tueur d'hommes, se montrait, des épidémies fatales à deux des récoltes les plus importantes du Piémont jetaient la perturbation dans les classes agricoles, et la plus cruelle des disettes, la disette des grains, frappait les populations urbaines. Dans un sol remué de la sorte, comment les semences de haine et de défiance jetées à pleines mains par un parti fanatique et exaspéré

n'eussent-elles pas germé ? Des voix, qu'en d'autres circonstances on n'eût pas écoutées, accusaient de tous ces désastres une politique irréligieuse; on parlait de masses de blé accumulées, d'accapareurs favorisés par le gouvernement dans lequel ils comptaient des complices. Un jour, une tourbe se porta devant Tbôtel Cavour, proférant des insultes, des cris de mort, brisant les fenêtres. Tant de difficultés émurent Cavour, mais ne lui firent pas lâcher pied. « La politique, écrit -il à mon père, s'embrouille de plus en plus; nous avons à lutter contre la disette, les nouveaux impôts, les prêtres et les rétrogrades. Si à cela la guerre vient se joindre, nous nous trouverons dans un fameux embarras. Toutefois je ne désespère pas. Le ministère peut compter sur le roi et sur l'immense m^ajorité des vieilles provinces piémontaises qui sont franchement constitutionnelles. Avec ces éléments de force nous nous tirerons d'affaire ou nous succomberons sans honte. La Chambre est suffisamment ministérielle, j'espère que les réélections qui vont avoir lieu renforceront le parti libéral modéré. »

Ce que cette lettre ne dit pas, il m'est sans doute permis de l'ajouter : tant que dura la disette, cette maison, objet pendant quelques heures de la haine populaire, fut un bureau ouvert à toutes les infortunes, cS quand le choléra sévit à Turin, Cavour visita regulièrciv.ei.t les l.ùpitaux.

Mais, des luttes que Cavour ..M à soutenir, il me reste à rappeler la plus violente, celle où il lut attaqué avec le plus d'acharnement. Dès longtemps, la posiùon du clergé inférieur préoccupait Cavour. Le traitement annuel d'un grand nombre de curés n'atteignait pas cinq cents francs ; d'autre

238 LE COAITE DE CA\()Ua.

part, les dignitaires de l'Eglise avaient d'énormes revenus, et les communautés religieuses possédaient des biens qui de jour en jour s'augmentaient par des acquisitions ou des fondations. En Piémont, il ne manquait pas de gens qui regardaient ces biens comme devant faire retour à l'Etat et trèsdisposés à hâter le moment où cette ressource serait mise à contribution. Mais Cavour avait constamment combattu sans réticence, sans réserve faite pour l'avenir, tout projet tendant d'une façon quelconque à dépouiller le clergé. Sur ce point,, son opinion fut de tout temps précise, invariable, telle qu'il la résuma quand il réclama « l'Eglise libre dans l'Etat libre, k et telle qu'à l'occasion de ce mot fameux j'essaierai de l'exposer. Toutefois Cavour savait rester fidèle à ses principes sans s'asservir à leur logique. « En vérité, écrivait-il au sujet de l'affaire des couvents d'Argovie, ce n'est pas la peine de se battre pour quelques moines. » Il avait raison, ce qui n'empêche pas que ce fut « pour quelques moines » qu'il livra la plus terrible de ses batailles parlementaires.

En deux mots, une loi sur les biens ecclésiastiques, préparée par Rattazzi, fut, au commencement de I800, présentée aux Chambres piémontaises. Cette loi avait pour objet principal de supprimer, par voie d'extinction graduelle, quelques communautés dont les biens devaient être;affectés à une amélioration dans le sort du bas clergé séculier. D'autres stipulations secondaires complétaient cette mesure, qui souleva une tempête dans laquelle le gouvernement faillit sombrer. Les passions, que deux ans de guerre sourde avaient fomentées, se déchaînèrent avec une violence incomparable. Dans le Parlement, la droite, ralliant à elle une fraction du parti minis-^

tûriel, transformait ses bancs en autant de chaires d'où tombaient les invectives^ les anathèmes^ les prophéties lugubres; au dehors^ les chaires étaient transformées en tribunes d'où partaient, enflammés, des actes d'accusation contre des ministres sacrilèges. Par-dessous, dans le peuple, la calomnie; à la cour^ l'intrigue. Puis trois coups formidables, imprévus, coups de foudre, dans lesquels l'Église signale la main de la Providence. La reine mère, la reine, le duc de Gênes, meurent à quelques jours d'intervalle, et, tandis que ces deuils éclatants projettent une lugubre lueur sur les débats qu'ils interrompent, le roi est sommé, supplié de ne pas résister plus longtemps à la volonté de Dieu si clairement manifestée. Le roi n'abandonna pas Cavour qui, de son côté, attristé mais résolu, tint bon. La loi passa et est connue aujourd'hui sous le nom de loi Rattazzi.

A cette longue et douloureuse campagne politique se rattache un épisode qui n'est pas sans importance et que la mort de Cavour a mis en lumière. Au plus fort de la lutte, Cavour, se rappelant les derniers moments de Santa Rosa, manda un prêtre qui avait toute sa confiance. « Le jour où vous serez sur votre lit de mort, lui dit ce prêtre, vous pouvez compter sur moi, je ne vous refuserai pas les sacrements. » Le frère Jacques a tenu sa promesse !

La guerre finie, Cavour eut à panser ses blessures; il y en avait de cuisantes, des sourires amers sur des visages naguère bienveillants , de vieilles amitiés brisées. « Après une lutte acharnée, écrit-il de Léri à mon père, lutte soutenue dans le Parlement, dans les salons, à la cour comme

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dans la rue, et rendue plus pénible par une foule d'événements douloureux, je me suis senti à bout de forces intellectuelles et j'ai été contraint de venir chercl crà me retremper par quelques jours de repos. Grâce à l'élasticité de ma libre, je serai h entôt en mesure de reprendre le fardeau des affaires, et avant la fm de la semaine je com[)te être revenu à mon poste, où m'attendent les difficultés auxquelles donne lieu une po.'.tion politique chaque jour plus tendue. »

La posiion n'allait pas tarder à se détendre, et le succès des anncs piémontaises à sanctionner, à relever dans les esprits la politiqr.e de Cavour. Nous touchons ici à la guerre de Crimée. Mais, avant d'entrer tout à fait dans la seconde et la plus brillante période d'une canière dont les dernières années furent marquées par de si grands événements, je crois opportun de signaler rapidement quelques-uns des traits que l'exercice du pouvoir mit immédiatement en évidence chez Cavour, et qui sont caractéristiques à la fois de sa personne et de sa politique, de l'homme et du ministre.

Tout d'abord Cavour transporta dans sa vie publique les habitudes actives de sa vie privée. Il se levait de grand matin, à quatre heures, à cinq heures au plus tard. Ce premier quart de la journée, il le consacrait à sa correspondance officielle ou particulière, à la gestion de ses biens, à l'étude des questions qui le préoccupaient, volontiers aussi à la réception des solliciteurs, aux audiences; je crois que parfois il y mettait quelque malice. Au reste, il avait le travail facile, une aptitude singulière à passer .^ans transition d'un sujet à un autre, à appliquer, sans préparation, son intelligence à l'affaire de

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l'heure, du quart d heure, de l'instant, à poursuivre l'œuvre commencée, à retrouver la réflexion suspendue, du coup et au point précis de l'arrêt. On l'interrompait souvent, on ne le dérangeait jamais. Sauf les grandes dépêches, les circulaires, les documents destinés à la publicité, qu'en général il dictait, toutes ses lettres étaient écrites de sa main. Il n'écrivait pas rapidement, mais sûrement, sans un moment d'indécision, de recherche, d'un style sobre, calqué sur l'idée, et n'allant pas d'une ligne au delà, mais ne restant pas non plus d'un mot en deçà du nécessaire. Sitôt une lettre reçue, Cavour y répondait, et il n'est pas une de ses réponses qui ne soit suffisante, précise, où le renseignement demandé ne soit fourni, où la question posée n'ait sa solution, où la requête rejetée ou admise ne soit réglée. « Les affaires, écrivait-il en 1844 à M. Naville, sont chez nous d'une lenteur désespérante, surtout depuis que la même personne cumule les deux ministères de l'intérieur et des finances. Il y a un arriéré effrayant, dont on ne parviendra pas à se débarrasser si l'on ne dédouble les ministères qui ont été réunis. » Dix ans plus tard, le moyen certain de se débarrasser de l'arriéré n'était pas de dédoubler les ministères, mais de les doubler et de les confier à Cavour.

Donc, lorsqu'avant de se rendre aux bureaux de son ou de ses ministères, Cavour déjeunait, selon sa coutume, vers neuf ou dix heures, légèrement, de deux œufs et d'une tasse de thé, il avait déjà directement, sans iatermédiaire indolent ou inintelligent, expédié les affaires. Tous ceux qui ont eu à passer par la filière administrative, à marcher de sollicitation en sollicitation, à suivre de carton en carton quelque projet,

à dépendre vingt fois du caprice d'un employé, comprendront quel bienfait c'était pour le public que l'activité de Cavour, la facilité de son abord, la promptitude, la netteté, et en même temps, tenant à son caractère officiel, l'autorité de ses réponses. Pour lui-même, l'avantage n'était pas moindre que pour le public. Affranchi des soucis administratifs, ayant accompli sa tâche au moment où la plupart des gens commencent la leur, il pouvait, sans scrupule et en toute liberté d'esprit, donner aux conférences avec les ministres étrangers, aux conseils de cabinet, aux discussions du Parlement, à ses propres pensées, à la méditation de ses discours, à l'enfantement de ses hardis desseins, ou encore à des entretiens avec ses collègues, à des conversations fréquentes, familières, avec ses amis, avec ses adversaires, avec le premier venu, en un mot à la grande et à la petite politique, les loisirs que lui faisait son labeur matinal. Toutefois il arriva un temps où l'habitude qu'il avait prise de traiter le détail et d'expédier lui-même les affaires lui devint une pesante charge à laquelle il ne suffisait qu'en prolongeant jusque fort avant dans la nuit le travail commencé à Taube. Mais, dans les premières années, les occupations étaient moins nombreuses et les préoccupations moins lourdes.

Pour ceux qui, dans la peinture de toute existence, s'intéressent au premier plan, aux détails, et non pas seulement aux grandes lignes et à l'effet d'ensemble, j'achèverai d'esquisser, puisqu'ici l'occasion s'en présente, la journée de Ca-vour. Après avoir déjeuné, il s'acheminait vers le ministère^ à pied, d'un pas alerte, çà et là jetant au passage un bonjour amical assaisonné de quelque plaisanterie, salué de tous, ac-

costé par plusieurs, à moins que sa démarche pressée et son

front sérieux n'écartassent même les plus importuns et les plus importants. Au ministère, il lisait les dépêches, parcourait les journaux, faisait le tour des bureaux, poussait les employés, recevait officiellement; de là il se rendait chez le roi, au conseil, au Sénat ou à la Chambre des députés. Puis il retournait chez lui, s'arrêtait en route chez sa nièce, la comtesse Alfieri, dans l'intimité de laquelle il aimait à se reposer du pouvoir. A six heures, il dînait avec son frère ; ensuite il se retirait dans son cabinet, y cherchait, au milieu de l'amas de journaux, de brochures, de livres, de manuscrits, de dépêches télégraphiques, d'enveloppes déchirées, de lettres vieilles et récentes qui l'encombraient, un fauteuil vacant, et, tout en fumant une cigarette, il sommeillait pendant quelques instants. Après quoi il se remettait au travail, n'allant dans le monde que lorsque sa présence y était impérieusement commandée, volontiers cependant passant une heure ou deux au théâtre; enfin, sauf dans les cas extraordinaires qui, vers la fin, étaient quotidiens, il se couchait de bonne heure, avant minuit, pratiquant ainsi et vérifiant le proverbe anglais qui déclare que

Early to bed anJ eaiiy to rise,

Is ibe way to bo heallhy, wealthy and wise.

L'encombrement du cabinet de Cavour, encombrement tel, qu'un jour, ayant posé au hasard mon chapeau sur quelque meuble, je ne pus le retrouver, et que j'ai vu M. de Cavour luimême chercher en vain sur sa table un billet enfoui depuis

144 LK COMTK DE CAVOUli.

trois jours parmi les papiers épar?, étonnera sans doute ceux qui seraient disposés à confondre l'ordre matériel et extérieur avec l'ordre dans les idées ; deux choses cependant qui, sans s'exclure, proviennent de facultés complètement étrangères l'une à l'autre ; ou plutôt l'ordre matériel est un besoin, parfois une servitude, et par conséquent alors une maladie de l'esprit, une lacune dans lïntelligence ; l'ordre dans les idées, c'est l'intelligence elle-même. Quoi qu'il en soit, jamais meilleur administrateur ne fut moins méticuleux, et, par certains côtés, plus insouciant que Cavour, de même que jamais homme d'État ne fut moins solennel, plus téméraire de langage, plus prompt, semblait-il, à se compromettre. Seulement on n'est guère compromis que lorsqu'on redoute de l'être. Je conviens d'ailleurs qu'en général le laisser-aller est le moindre défaut des hommes actifs, mais Cavour était un homme d'action avant d'être un homme actif, et les hommes d'action ont sur les autres cette grande supériorité, que, sachant qu'ils peuvent compter sur eux-mêmes, confiants dans leurs ressources, certains de se trouver à la hauteur de toute circonstance, ils ont une liberté d'idées, de propos, d'allures qui les sert singulièrement, étant à la fois un de leurs charmes et une de leurs forces.

La bonne et rapide expédition des affaires ne fut pas le seul résultat ni le plus important de l'activité laborieuse de Cavour, car c'est à cette activité , à la gestion personnelle des moindres intérêts du pays qui en fut la conséquence, qu'est due en grande partie l'implantation de la liberté en Piémont.

LE COMTK D!<: GAVOUR. 245

Cavour, faut-il le répéter encore, était un homme de gouvernement qui avait le mérite de regarder la liberté comme la chose la plus utile au gouvernement, et l'ambition d'en inculquer la pratique au peuple qu'il était appelé à diriger. — Que la liberté de la presse, lui ai-je maintes fuis entemiu dire, soit illimitée, qu'elle donne naissance à cinquante , cent journaux dont l'influence diminue avec le nombre : alors elle ne sera plus un danger pour les ministres nim.ême un embarras. — Sur la répression préventive : Voilà, aflirmaitil, qui détermine les explosions. — Au sujet de la police politique : Elle favorise les complots, disait-il, elle empêche qu'on ne les découvre, parce que les conspirateurs qui, sans elle, s'en iraient ourdir leurs trames dans les cafés, la redoutent et se cachent. — Petites raisons, vont murmurer les métaphysiciens de lo liberté. Petites raisons , soit, mais qui, lorsqu'elles se traduisent chaque jour, à chaque événement, à chaque incident, à chaque détail qui se présente, en actes positifs, tangibles, péremploires, font pénétrer la liberté dans les mœurs bien autrement que les plus belles professions de foi ou les programmes les plus pompeux. Cavour faisait peu de cas et moins encore d'usage des étalages de principes, des déclarations solennelles, des grands coups d'épée donnés dans une eau dormante : mais traitant lui-mènie directement les affaires qui, vu sa qualité de président du conseil, pouvaient toutes aboutir et, pour la plupart, aboutissaient à lui; il frappait à petits coups continus, quelquefois aussi à coups très-torts, tantôt ici, tantôt là, à propos d'une pétition concernant la liberté religieuse , ou d'un délit de presse, ou d'un abus de pouvoir, nu d'nn ronflit entre les autorités et

les populations^ ou d'une destitution, ou d'un fait en soi insignifiant, martelant peu à peu toute la surface du pays, et

Dans ces durs cerveaux, qu'il façonnait sans cesse. Comme un coin dans le chêne enfonçant la sa^jesse.

Après quoi les cerveaux n'étaient pas si durs.

La liberté religieuse, que j'ai nommée en passant, fut, des applications du Statut, une de celles qui sont dues le plus directement à l'activité de Cavour, non pas qu'il y tînt trèsparticulièrement, mais parce que ce fut celle qui rencontra dans les mœurs, et jusque dans les lois , les plus fréquents et les plus rudes obstacles. « Nous devons, écrivait Cavour à mon père, ménager les susceptibilités , voire même les préjugés des populations. Partout où il y a quatre protestants, nous permettons un culte public. Mais nous ne saurions tolérer que des missionnaires fanatiques aillent porter le trouble et la discorde au milieu de populations entièremerit et exclusivement catholiques. » Il ne manquera pas de gens qui, en lisant ce passage, hocheront la tète et diront : Voilà un homme qui ne se soucie guère de la liberté de conscience, et nous ne conseillons pas aux quatre protestants de s'aviser de l'ennuyer de leurs requêtes. Eh bien ! ces gens-là se trompent, et quand les quatre protestants seront gênés, entravés dans l'exercice de leur culte, que dis-je? les quatre! quand un protestant isolé, obscur, imprudent, sans appui, avra contre lui ses voisins, son curé, sa commune, l'adminisl ration, la magistrature, la législation elle-même, il s'adressera à Cavour

à qui tout le monde peut écrire, qui lit les lettres de tout le monde et qui, quelles que soient en ce moment là ses préoccupations, ses inquiétudes ou ses desseins, trouvera le temps de conseiller, de protéger, de sauver le malheureux dans la personne duquel la liberté de conscience est violée.

LK COMTK DK CAVOLMi. 21!l

(c 0 rus, quando te aspiciam? » sï-ci-iait, en J848, je ne sais quel petit journal. Ceux qui, en manière de plaisanterie, fredonnaient ces mots d'Horace^ auraient été les premiers à courir sus aux Cosaques qui leur fournissaient le sujet d'un agréable calembour. Ce jeu de mots^ toutefois, répondait ou plutôt correspondait à un sentiment sérieux et assez général. Au milieu de l'effondrement de l'Europe, les regards, effrayés par l'aspect de tant de ruines, par l'aspect plus menaçant de larges fissures, présage apparent d'un écroulement suprême, aveuglés par la poussière de la première heure, se tournaient envieux, admiratifs, vers cet empire :\ la stature imposante, majestueux, serein et, semblait-il, inébranlable, qu'une main sûre et forte tenait immobile et debout. On ne saurait donc s'étonner que la Russie ait été, pour un temps, considérée comme le refuge, et le czar Nicolas comme le champion des intérêts, des instincts et des principes si cruellement froissés

et si profondément atteints pnr le bouleversement de \HH. Aussi, quand éclata la guerre de Crimée, l'Europe entière se trouva tout aussitôt partagée en deux camps; il serait simple de dire que, de ces camps, l'un était libéral et l'autre rétrograde; mais cette définition aurait l'inconvénient d'être trèsinexacte. Il ne faut pas oublier que, de toutes les victimes de ^848, la liberté fut le plus dangereusement frappée et que, sauf dans les pays où s'agitaient des questions d'indépendance et de nationalité, la révolution avait poussé la plupart des amis éclairés du progrès dans les rangs de la résistance; ces rangs, les libéraux qui venaient d'y combattre n'avaient aucun motif de les déserter pour s'intéresser aux passions et aux ambitions qu'un despotisme vermoulu appelait à son aide. D'autre part, les intérêts matériels qui, durant la bourrasque, avaient été animés envers la Russie de cette dévotion qu'inspire, en temps de choléra, saint Janvier aux lazzaroni napolitains, les intérêts matériels avaient changé de saint et ils tenaient ferme pour le Turc. Ce n'était pas, du reste, qu'il manquât de fort bonnes raisons à faire valoir en faveur du Turc. En somme, il faut renoncer à définir les partis qui divisèrent alors l'opinion; si tranchés qu'ils fussent, les espèces y étaient confondues de façon à défier la classification. Seulement l'Italie, un de ces pays oiî l'année 1848 avait amené des événements tout autres que ceux dont, ailleurs, le lugubre fantôme pesait encore sur les esprits, et où elle était liée à des souvenirs prêts, à la première commotion, à se transformer en espérances, l'Italie se réjouit de la guerre, d'une guerre que la force des choses allait peut-être rendre générale, et là les camps dans lesquels les sympathies se parque-

LE COMTE DE GAVOUR. 2oi

rent furent très-définis. D'un côté^ ceux qui se sentaient peu reconnaissants de l'appui naguère prêté par la Russie à l'Autriche; de l'autre côté, les autres.

Toutefois, de la sympathie à l'action, la distance était grande, et un homme d'État de la trempe de Cavour pouvait seul songer sérieusement à la franchir. Déjà, en 1854, vers la lin du printemps, au commencement ou plutôt au prélude des hostilités, Cavour se trouvant avec le comte Lisio chez sa nièce : « Pourquoi, lui dit celle-ci, n'enverriez-vous pas dix mille hommes en Crimée? » — « Ce serait d'une très-bonne politique, » ajouta M. Lisio. Cavour tressaillit, un sourire rapide éclaira son visage, puis en soupirant : « Ah ! reprit-il, si tout le monde avait votre courage, ce que vous proposez là serait déjà fait. » Quelques mois plus tard, en novembre, un jour qu'il était de nouveau avec le comte Lisio dans le même salon, comme, debout devant la cheminée, il restait pensif et silencieux : « Eh bien ! mon oncle, demanda madame Alfieri, partons-nous pour la Crimée? » — « Qui sait? répondit Cavour. L'Angleterre me presse de conclure avec elle un traité qui permettrait à nos troupes d'aller là-bas laver la défaite de iSovare. Seulement, que voulez vous? Tout mon cabinet est hostile à ce projet; Rattazzi lui-même et jusqu'à mon excellent ami La Marmora parlent de se retirer. Mais le roi est pour moi, et à nous deux nous l'emporterons. »

On sait qu'en effet le roi et Cavour l'emportèrent. Seul, de tout le ministère, M. Dabormida persista dans son opposition et donna sa démission; le portefeuille qu'il abandonnait fut aussitôt pris par Cavour qui, dès lors, en sa double qualité de président du conseil et de ministre des aftaires étrangères,

acheva de conclure et signa, vers le milieu du mois de décembre, un traité d'alliance offensive et défensive entre le Piémont d'une part et de l'autre l'Angleterre et la France.

Ce traité, dont la clause essentielle était l'envoi immédiat d'une armée piémontaise en Crimée, est le premier acte politique par lequel Cavour ait donné la mesure de son génie. Jusqu'alors son administration, dans des circonstances souvent difficiles, avait révélé en lui les qualités solides de l'homme de gouvernement et les brillantes facultés de l'homme de gouvernement libre. Mais, en pleine paix, sans sollicitation des passions populaires, sans aucune pression sensible du dehors, froidement, dans le secret des méditations solitaires, se décider à lancer son pays dans une guerre dont on ne prévoit ni les conséquences ni le terme, et dans laquelle les intérêts de ce pays sont si indirectement engagés qu'ils semblent à peine fournir un prétexte pour y prendre part; puis, cette décision prise, l'imposer à des collègues récalcitrants, à un parlement effrayé, à une opinion publique émue, hostile, lente à comprendre, c'est là un de ces coups d'audace qu'osent ceux-là seuls qui sentent que leur navire porte César et sa fortune.

Dans le Parlement où, soit à droite, soit à gauche, l'oppo- ^>ition fut très-vive, Cavour présenta et défendit le traité, d"abord en en revendiquant toute la responsabilité, ensuite en le considérant comme un fait accompli sur lequel on ne pourrait revenir sans froisser les puissances alliées aux instances desquelles le cabinet avait dû se rendre. Sans doute la ratiOcation des corps de l'Étal avait été réservée mais il ne

fallait pas se dissimuler qu'en la refusant, les Chambres risqueraient de transformer en ennemis, tout au moins de refroidir les amis naturels et éprouvés de la monarchie sarde. Il exposa que, d'ailleurs, les ouvertures de l'Angleterre et de la France avaient dû être favorablement accueillies par les représentants d'un pays commercialement et politiquement aussi intéressé que le Piémont à ce que la Russie n'eût pas le monopole des ports du Levant et la domination exclusive de la Méditerranée. Enfin il insinua que l'Italie n'aurait rien à perdre à ce que son drapeau parût sur les champs de bataille.

En réponse à Cavour, la droite ne manquait pas d'arguments très-forts et, en quelque sorte, palpables: l'état des finances déjà obérées et qu'une expédition coûteuse et prolongée achèverait de ruiner; l'imprévoyance qu'il y avait à réclamer d'une nation se relevant à peine des sacrifices qui non-seulement n'étaient pas indispensables, mais qui étaient inutiles ; la folie d'envoyer des concitoyens se faire tuer dans des combats lointains pour une cause étrangère, alors que tant de sang piémontais fumait encore à quelques lieues de Turin. Quant aux puissances, que leur importaient deux ou trois régiments de plus ? Elles comprendraient à merveille que le Piémont, petit auprès d'elles, appauvri , surchargé, si récemment éprouvé, ne fût pas en situation de leur prêter un secours qui, en tout cas, serait inefficace et disproportionné aux ressources dont elles disposaient elles-mêmes. Que l'Angleterre, en face de la supériorité numérique de l'armée française, trouvât commode de réparer, sans qu'il lui en coûtât rien, les pertes qu'elle subi^sait sous les mur>

de Sébastopol, la chose était naturelle sans doute; mais si c'était là le prix de sa bienveillance, déjà achetée par tant de concessions, mieux valait quelque relâchement dans une intimité de jour en jour plus exigeante. D'ailleurs, qui pouvait dire si les péripéties de la lutte n'amèneraient pas une transaction dans laquelle le Piémont ne serait plus qu'un embarras dont, pour sûr, on ne s'embarrasserait guère?

Bien que par d'autres motifs et faisant valoir d'autres arguments, la gauche extrême fut encore plus acharnée dans son opposition que la droite. — Nous ne gagnerons à la guerre, dit Farina, ni gloire, ni considération politique, ni influence morale, ni même l'estime des autres puissances. ~ L'alliance qu'on nous fait contracter , déclara le Vénitien Tecchio, nous rend complices de l'oppression des peuples et nous jette impuissants, désarmés, ruinés, à la merci de l'étranger. — Si la Chambre ratifie ce traité, s'écria Broflferio, c'en est fait du Piémont et de l'Italie ! La plupart demandaient non yas quel engagement avaient pris les puissances, mais si elles avaient pris quelque engagement, donné quelque assurance en retour de l'appui effectif qu'elles recevraient du Piémont. Tous repoussaient non-seulement comme inopportune et pleine de périls, mais comme anti-nationale et odieuse , une alliance qui, à travers la France et l'Angleterre , unirait ITtalie à l'Autriche, définitivement engagée, depuis quelques jours, dans la politique où l'on voulait précipiter la Sardaigne.

Que le traité qui avait lié l'Autriche aux puissances occidentales eût eu précisément pour effet de hâter la conclusion de celui qui était présenté aux Chambres sardes, Cavour ne pouvait pas le dire ; il ne pouvait pas dire que c'était pour

l'Italie un grand péril que cette ligue qui ^ s'étabiissant en dehors d'elle^ se consoliderait contre elle; encore moins pouvait-il indiquer la nature de ce péril^ parce que le pays qui en était menacé n'existait encore, pour les chancelleries européennes, qu'à l'état d'expression géographique; il ne pouvait pas dire qu'il jetait le Piémont dans l'alliance comme un brandon de discorde, et qu'il suivait l'Autriche afin de la devancer et, par là, de la vaincre. Un seul mot agressif, la moindre parole d'espérance, eussent indisposé la France et l'Angleterre, à qui le concours de l'Autriche était plus nécessaire que le secours du Piémont, et qui, d'ailleurs, n'eussent point été d'humeur à encourager les visées de Cavour en qui elles voyaient, l'Angleterre surtout, le ministre d'uji pays capable de mettre en ligne vingt mille hommes de bonnes troupes, rien de plus. Je crois bien qu'aux Tuileries on vit clair en cette affaire ; on y comprit que l'adhésion du Piémont n'était qu'un procédé politique, une façon hardie « d'affirmer» l'Italie; aussi fut-on à Paris plus réservé et plus froid qu'à Londres où les sentiments de haine et de crainte qu'inspirait la Russie étaient tels qu'il y semblait tout naturel que le Piémont les partageât. Ailleurs, dans la masse du public européen, Cavour fut accusé d'ambition mesquine et de vanité, regardé comme possédé de la rage de jouer un rôle, de se grandir aux dépens de son pays, de se faufiler parmi les puissants afin d'enfler son importance personi. elle. On rappela la fable de la grenouille. Cavour, de son côté, agissant en miuisîre italien et réduit à parler exclusivement en ministre piémonlais, condamné à dus ménagements sans nombre, à mille rélicences, à se défendre par des arguments

presque dérisoires, Cavour était obligé de tendre tous les ressorts de son influence personnelle pour arracher le consentement du pays à une politique dont son génie seul entrevoyait les horizons lointains et que seul le succès pouvait absoudre.

Ce fut, du reste, le caractère constant de la politique de Cavour d'être à la fois embarrassée et hardie, compliquée et simple. On dirait un tableau dont le premier plan serait un fouillis inextricable, une accumulation incohérente de ronces, de rochers, de cailloux, d'herbes, de flaques d'eau, une confusion de toutes sortes d'objets, tandis qu'au fond, pur et lumineux^ éclairant la toile, fascinant le regard et faisant oublier tout le reste, se détache le sujet principal. Œuvre d'art ou œuvre de politique, la main du maître se reconnaît toujours. Cette main du maître, on la reconnut du premier coup d'oeil, à Vienne, dans le traité conclu à Turin. « Voilà, » dit, en apprenant cette nouvelle, un ministre autrichien, « voilà un coup de pistolet tiré à bout portant à nos oreilles. »

Coup de pistolet pour l'Autriche, pour Cavour coup de partie. Le traité, soumis au Parlement, fut enfin ratifié par quatre-vingt-quinze voix contre soixante-quatre. La majorité vota sans élan, de nécessité, prête, au premier incident fâcheux, à faire au ministère un crime de l'appui qu'elle avait été contrainte de lui prêter. Le roi lui-même poussait plus mollement à l'expédition, depuis qu'il avait dû renoncer à en prendre en personne le commandement. En revanche, le général La Marmora, à qui ce commandement avait été confié, était plein de feu et avec son énergie et son activité habituelles hâtait les préparatifs. De son côté, Ca-

vour, comme ministre des finances, se mettait en mesure de pourvoir aux frais de la guerre. 11 avait été vaguement question d'un subside fourni par l'Angleterre. En Piémont, ce subside n'eût pas miécontenté l'opinion, qui était même disposée à reprocher au ministère de n'en avoir pas fait une des conditions du traité. Mais si la proposition en fut réellement faite, ce qui me paraît douteux, je dirai tout à l'heure pourquoi, Cavour la repoussa absolument : il entendait que le Piémont figurât dans la lutte, non pas en auxiliaire stipendié, mais en allié et sur un pied d'égalité parfaite avec les puissances auxquelles il s'associait pour mieux établir et non pour aliéner sa propre indépendance. Un emprunt fut donc conclu, favorisé toutefois et garanti par le gouvernement anglais, Cavour, selon sa coutume, se i-ardant d'exagérer un sentiment juste en soi et s' arrêtant oij la dignité eût dégénéré en susceptibilité. Il en est des principes comme de ces fruits naturellement excellents, mais que les enfants pressent jusqu'à les rendre amers en voulant en extraire les dernières gouttes. Cavour n'exprimait pas le suc des principes au point d'en altérer la saveur.

L'armée piémontaise s'embarqua au printemps, un an environ après la conversation que j'ai rapportée avec madame Alfieri. Je reviens sur cet incident et j'en rappelle la date, parce qu'on y discerne les vraies origines des sollicitations de l'Angleterre. Lorsque. ces sollicitations parvinrent de Londres à Turin, il est évident qu'elles firent retour au lieu où elles étaient nées. Sir James Hudson était assez lié avec Cavour pour subir son infiuence, aussi bien qu'assez intelligent pour le comprendre à demi-mot. C'est là, me semble-t-il ,

ce qui rend peu probable qu'aucune proposition de subvention pécuniaire ait jamais été faite par le cabinet britannique. Sur ce point vital pour sa politique, Cavour n'av .! jamais dû laisser planer l'ombre d'un doute.

Les débuts de l'expédition ne furent pas heureux, ou plutôt ils furent mélancoliques. En Crimée, l'armée ne rencontra pas d'abord l'ennemi, mais elle trouva le choléra qui lui ravit quelques-uns de ses meilleurs soldats et de ses plus brillants officiers. Le siège se prolongeait, et les bulletins arrivaient à Turin y apportant le deuil sans la compensation de la gloire, et remplissant la ville d'une tristesse dont l'absence de tout fait d'armes augmentait Famertume. C'était alors que la loi Uattazzi soulevait contrôle ministère la tempête dont je n'ai pas à rappeler la violence. Et tandis que Cavour tenait tête à l'orage, il voyait la nation inquiète, écoutant les bruits qui venaient de Crimée, toute prête à se redresser pour lui demander compte de tant de sacrifices inutiles. Tout d'un coup Gênes se pavoise, Turin s'illumine, le pays entier est en fête. Cavour est un grand homme. L'armée piémontaise a livré une bataille et remporté une victoire!

La position se détendit. « La session chemine assez bien, écrivait Cavour vers la fin de l'année, l'opposition est fort réduite en nombre et singulièrement adoucie dans ses formes. Il n'y a guère que X. qui de temps en temps vient beugler quelques mauvais lieux communs auxquels personne ne fait attention. Nos seuls adversaires redoutables, ce sont les cléricaux ; mais ils sont sans influence véritable sur le pays, et leurs intrigues à la cour commencent à être déjouées. A tout prendre, nous marchons passablement, »

Après la guerre, le congrès. Après avoir fait briller l'épie aux yeux de tous, Cavour avait h faire entendre aux oreilles de tous la voix de l'Italie. Cette voix, l'Autriche, décidée à y rester sourde, eût préféré lui imposer silence, et n'entendait pas qu'on lui donnât le retentissement et l'autorité d'une tribune officiellement européenne. Il n'était pas, disait-elle, de la dignité des puissances d'admettre cà leurs délibérations un méchant État de quatre millions d'âmes. Ce n'était pas parce que le Piémont avait tardivement et à grand'peine expédié en Crimée quelques chétifs bataillons, qu'il pouvait prétendre à traiter de pair avec des empires dont les armées comptaient par centaines de mille homm es. Prendre au sérieux la mouche du coche, cela était ridicule et contraire à toutes les traditions diplomatiques. Quant à l'Italie, qui d'ailleurs n'avait rien à voir en cette affaire, elle se trouvait très suffisamment représentée par le cabinet de Vienne. Il y eut un moment d^hésitation. Mais l'Angleterre insista, la France encore plus, et plus que tous les autres la Russie, dont le moindre souci était de plaire à l'Autriche. Cavour partit pour Paris.

Il partit assez découragé, n'ignorant pas que les puissances alliées avaient été un moment fort ébranlées par les déclarations de l'Autriche, et en concluant qu'elles estimeraient s'être acquittées envers le Piémont en exigeant son admission au congrès; il craignait d'ailleurs les dispositions qu'il rencontrerait, se défiant de la diplomatie, qu'il savait en général également hostile à sa personne et à sa politique, ne sachant trop si le rôle de comparse ne lui serait pas assigné, et si, représentant d'un État de troisième ordre, il n'aurait

pas à payer en complaisances l'acte de condescendance dont il était Tobjet. « A quoi bon aller là-bas^ disait-il à un ami, pour être traité comme un enfant? » La brusque terminaison de la guerre l'avait surpris; elle avait,, je ne dirai pas dérangé ses plans, mais coupé court à ses combinaisons, renversé l'échafaudage de ses espérances. Qu'on se figure unjoueur, à son arrivée à Baden, trouvant le salon de conversation fermé pour la saison. Sans doute le but ostensible, immédiat, que Cavour s'était proposé avait été atteint. Le prestige des armes piémontaises était relevé, et la bannière italienne s'était glorieusement déployée à côté et en face des premiers drapeaux du monde. Mais, au-delà du but ostensible et immédiat, Cavour en avait entrevu ou plutôt attendu un autre, indistinct, inconnu, qui surgirait des hasards de la lutte. Il avait compté sur l'imprévu. Or, l'imprévu semblait étouffé dans son berceau par la paix.

Pendant la première phase du congrès, aussi longtemps que se discuta le plan général de la paix, Cavour se tint en arrière, dans une attitude modeste, de bon goût aussi bien que de bonne politique, laissant aux grandes puissances le règlement de ces stipulations essentielles qu'au prix de tant de sacriiices elles avaient acquis le droit, les unes de réclamer et l'autre de débattre. Appelé, conformément à l'usage, à se prononcer, il donnait son avis en quelques mots, sans peser, avec modération, mais avec une précision et une connaissance du sujet qui d'emblée provoquèrent l'étonnement d'hommes condamnés par métier à ne s'étonner de rien. Très-vite on comprit qu'il y avait et surtout qu'il y aurait à compter avec cet esprit vaste eî mesuré , délié et hardi. De son côté

Cavcur observait, découvrait, dans le conflit des opinions et des intérêts, les ressorts cachés qu'un jour il pourpait faire jouer, il prenait rang en tête des affaires européennes, pénétrait dans l'intimité de celui qui, dans ce premier rang, tenait la première place, reconnaissait que la paix, comme la guerre, a ses complications inattendues et ses hasards propices, et prévoyait enfin que l'imprévu n'était qu'assoupi.

On sait que, dans le sein du congrès, fleux tendances ne tardèrent pas à se manifester, et que la Russie trouva auprès de la France quelque appui contre l'hostilité acharnée de l'Angleterre soutenue par l'Autriche. Ce rapprochement de l'Angleterre et de l'Autriche était un coup terrible pour Cavour dont la politique, du jour de son arrivée au pouvoir, reposait sur l'alliance anglaise. Cette alliance constamment maintenue, cimentée par la guerre de Crimée, de quel secours serait-elle désormais au Piémont partageant avec son ennemi mortel l'amitié et la bienveillance du cabinet britannique? Quelle serait d'ailleurs la limite des sacrifices qu'elle imposerait au plus faible, et ne deviendrait-elle pas, du même coup, odieuse à l'Italie et en elle-même stérile? Enfin, interterprète et mandataire d'une nationalité brisée dont les tronçons palpitants s'agitaientpour se rejoindre, Cavour pouvait-il rester insensible aux vœux des populations arbitrairement opprimées par des combinaisons pareilles à celles qui avaient déchiré son pays? Pouvait-il aider à l'écrasement diplomatique d'une nationalité ? Pouvait-il , par son vote ou seulement par son silence, consacrer un procédé politique contre lequel sa présence au congrès était une vivante protestation? D'autre part, se détacher de l'Angleterre, c'était, pour le Pié-

mont, perdre à la fois un guide et un soutien, s'isoler^ petit État' constitutionnel , au milieu de puissances jalouses les unes de son indépendance, les autres de sa liberté, abandonner pour un appui douteux , auquel, en définitive, il n'avait aucun droit, des sympathies certaines et obligées; c'était se lancer, solitaire et frêle esquif, sur la haute mer des aventures.

Le pilote espéra s'en tirer sans trancher le câble qu'il avait mis tant de soin à tisser; il crut qu'il suffirait de l'allonger. Il est même probable qu'auparavant il consulta l'état du ciel et vit poindre à l'horizon quelque brise favorable. En ce temps-là, au mois de mars 18o6,Gavour dit à un ami : «Dans trois ans nous aurons la guerre, la bonne. » Quoi qu'il en soit, ce fut à l'occasion du sort réservé aux Principautés danubiennes qu'il se prononça avec une vivacité qui ne fut pas goûtée à Londres. Connaissant à fond les traités innombrables relatifs à ces malheureuses principautés, instruit de tous les détails, au courant des événements contemporains et des incidents quotidiens de leur histoire, il prit en main la cause de l'union, et s'en constitua, en quelque sorte, le défenseur d'office auprès du congrès, où, tout naturellement, il se trouva, dans le long débat qui eut lieu à ce sujet, remplir le rôle principal, le plus en vue. Il ne cessa dès lors de prendre une large part aux discussions, et l'étendue, la solidité de son savoir, la fermeté de son intelligence , la clarté de son exposition, sa perspicacité politique, son aptitude à débrouiller les affaires lui assurèrent, dans les délibérations, une autorité de jour en jour moins contestée. Sa valeur et son crédit personnels rejaillirent sur le Piémont, qu'ils élevèrent

danTropinion à la hauteur d'une puissance secondaire et qui leur dut une considération, une influence , une importance auxquelles, avec un autre représentant, il lui eût été interdit de prétendre. A Paris , du reste, comme à Turm, les manières faciles de Cavour, l'absence, chez lui, de toute affectation, de tout apprêt, laliberté de son langage, son parfait naturel, en un mot la forme aimable de son génie, dissipèrent les premiers préjugés, aplanirent les premiers obstacles et frayèrent la voie à un ascendant dont nul ne songeait à se défendre, et qui graduellement s'imposait sans qu'il y

parût.

L'Italie toutefois attendait; sans espérer beaucoup de celte assemblée souveraine sur les décisions de laquelle l'Autriche, que tous ménageaient encore, pesait d'un si grand poids, elle se demandait avec inquiétude si le congrès se séparerait sans que son nom eût été seulement prononcé. Son nom dit àhaute ,,oix, - rien de plus, puisque la paix était pour le moment à l'ordre du jour, - cela lui suffirait. A vrai dire, elle était plus exigeante qu'il ne semble aujourd'hui. Prononcer le nom de l'Italie, c'était, d'un mot, d'un seul mot, constater une situation jusqu'alors niée par la diplomatie, c'était poser une question absolument interdite dans la langue officielle, c'était, du fait qu'on la posait, la résoudre contre l'Autriche. Cavour, lui aussi, attendait, sachant bien que parler de l'Italie, c'était parler pour elle, anxieux, mais contenant son impatience, comprenant que le mot magique qui flamboierait comme un « Mane Thecel Phares « sur la muraille crevassée de l'édifice politique européen, n'aurait son sens prophétique, son prix et son éclat qu'à la condition de sortir d'une

autre bouche que de celle d'un Italien. Il n'attendit pas en vain.

Les membres de la conférence touchaient au terme de leurs travaux, toutes les stipulations essentielles étaient réglées, lorsque, dans une des dernières séances, le comte \N'alewski, président du congrès, et, à ce titre, particulièrement chargé d'introduire les sujets de délibération, appela tout d'un coup l'attention des plénipotentiaires sur l'état de l'Italie, état, disait- il, dangereux pour l'Europe qui risquait de voir la paix constamment troublée par ces tentatives révolutionnaires qui sont la conséquence inévitable des régimes impopulaires et oppressifs. iM. Walewski, en terminant, engagea le congrès à adresser une note aux princes italiens pour les presser de ne point s'écarter des clauses du traité de Vienne et pour leur conseiller une politique intérieure plus libérale. Le débat que souleva cette proposition inattendue ne fut pas long. Le comte Buol s'opposa formellement à l'entrée en matière d'un sujet qui, selon lui, n'était en aucune façon de la compétence du congrès, et sur lequel toute discussion non-seulement serait inopportune, déplacée et stérile, mais entraînerait la retraite immédiate de l'Autriche, et, par conséquent, mettrait à néant lœuvre entière du congrès. Cavour sentait bien que ce veto de l'Autriche coupait court à toute délibération sérieuse et que l'incident en resterait là; il n'essaya pas moins de réfuter les arguments de son adversaire, ou plutôt, saisissant l'occasion au vol, il exposa ses propres vues, rapidement, en peu de mots, disant les maux de IHtalie, indiquant les remèdes; et quand, le comte Buol insistant, la conversation fut close, le nom de l'Italie était, en dépit de l'Autriche,

Lie COMTE DE GAVOCR. 265

inscrit en toutes lettres sur les registres de l'état civil européen.

Cavour ne s'en tint pas aux quelques paroles qu'il avait prononcées dans l'enceinte fermée du congrès. Le débat écarté fut repris, et^ à avoir voulu l'arrêter, l'Autriche gagna d'abord qu'il fut public au lieu d'être secret, ensuite qu'une seule des parties s'y fît entendre, enfin qu'il dut au patronage de la France et de l'Angleterre, sous lequel il se produisit, un grand retentissement et une incontestable autorité. Le mémorandum dans lequel Cavour, s'adressant aux cabinets de Londres et de Paris, leur exposait les envahissements de l'Autriche, la situation difficile que ces envahissements faisaient au Piémont, la condition déplorable à laquelle ils réduisaient le reste de l'Italie, ce mémorandum indiquait quelqses-uns des palliatifs à apporter à un état de choses intolérable, et laissait entrevoir que le Piémont pourrait bien être contraint de recourir, contre son gré, à des moyens extrêmes, et, menacé par l'Autriche, miné par la révolution, de chercher un jour son salut dans les inspirations du désespoir. Cet écrit, plaidoirie habile, manifeste audacieux, devenait un acte politique de la plus haute gravité, par la complicité apparente des puissances qui en avaient accepté la dédicace.

Le congrès terminé, Cavour accompagna le roi à Londres, Là et alors seulement il put tout à fait constater la rupture. Il vit qu'on ne lui pardonnerait pas de sitôt d'avoir ménagé la Russie, défendu l'indépendance des Principautés, en somme mollement soutenu les exigences de l'Angleterre; il reconnut d'ailleurs qu'un bon prétexte pour lui en vouloir convenait à la politique du jour; bref, il trouva les dispositions du cabinet

britannique complètement modifiées, refroidies à l'égard du Piémont, et, à l'endroit de l'Ilalie, glacées. Cavour fut douloureusement surpris. Il ne s'était pas attendu à un accueil aussi hostile. Lord Clarendon l'avait mal préparé à lord Palmerston.

Ici j'ouvre une parenthèse pour y placer une lettre écrite par Cavour pendant le congrès, à la date du 12 avril, et adressée à Rattazzi. Cette lettre, récemment publiée, a fait trop de bruit, et eile est par elle-même un document trop important, pour que je me dispense de la reproduire; je ne saurais d'ailleurs passer sous silence les commentaires auxquels elle a donné lieu. La voici telle qu'elle a paru dans la brochure de M. Berti :

« Cher collègue (Rattazzi était alors ministre de l'intérieur), j'envoie un courrier à Chambéry, afm de pouvoir vous écrire sans réticences. J'aborde maintenant le second sujet de ma lettre et le plus important. Convaincu que l'impuissance de la diplomatie et du congrès aura de funestes effets en Italie, et placera le Piémont dans des conditions difficiles et dangereuses, j'ai pensé qu'il convenait d'examiner s'il ne serait point possible d'arriver à une solution complète par les moyens héroïques... les armes. Dans ce but, j'eus hier matin la conversation suivante avec lord Clarendon : « Milord, ce qui s'est passé au congrès prouve deux choses : i° que l'Autriche est décidée à persister dans son système d'oppression et de violence envers l'Italie; 2° que les efforts de la diplomatie sont impuissants à modifier son système. Il en résulte pour le Piémont des conséquences excessivement fâcheuses. En présence de l'irritation des -partis d'un coté, et de l'arrogance de

l'Autriche de l'autre, il n'y a que deux partis à prendre : ou se réconcilier avec l'Autriche et le pape, ou se préparer à déclarer la guerre à l'Autriche dans un avenir peu éloigné. Si le premier parti était préférable, je devrais à mon retour à Turin conseiller au roi d'appeler au pouvoir des amis de l'Autriche et du pape. Si, au contraire, la seconde hypothèse est la meilleure, mes amis et moi nous ne craindrons pas de nous préparer à une guerre terrible, à une guerre à mort, the war to the knife, la guerre jusqu'avec les couteaux. Ici je m'arrêtai. Lord Clarendon, sans montrer ni étonnement, ni désapprobation, dit alors : « Je crois que vous avez raison; votre position devient bien difficile, je conçois qu'un éclat devienne inévitable, seulement le moment d'en parler tout haut n'est pas encore venu. » Je répliquai : « Je vous ai donné des preuves de ma modération et de ma prudence; je crois qu'en politique il faut être excessivement réservé en paroles et excessivement décidé quant aux actions. Il y a des positions oii il y a moins de danger dans un parti audacieux que dans un excès de prudence. Avec La Marmora je suis persuadé que nous sommes en état de comm^encer la guerre, et. pour peu qu'elle dure, vous serez bien forcés de nous aider. » Lord Clarendon répliqua avec une grande vivacité : a Oh! certainement, si vous êtes dans l'embarras, vous pouvez compter sur nous, et vous verrez avec quelle énergie nous viendrons à votre aide. »

(( Après quoi, je ne poussai pas plus loin et me bornai à quelques expressions d'amitié et de sympathie pour lord Clarendon et pour l'Angleterre. Vous pouvez juger vous-même de l'importance des paroles prononcées par un ministre qui a

la réputation d'ôlre prudent et réservé. L'Angleterre, que la paix afflige, verrait, j'en ai la certitude, naître avec plaisir l'opportunité d'une nouvelle guerre et d'une guerre aussi populaire que l'affrancViissement de l'Italie, Pourquoi donc ne pas protlter de sa disposition et tenter un efl'ort pour accomplir les destinées de la maison de Savoie et de notre pays? Cependant, comme il s'agit d'une question de vie ou de mort, il nous faut procéder avec une grande circons{iection; c'est pour cela même que je crois qu'il est convenable que je me rende à Londres pour m'y entretenir avec lord Palmerston et les autres chefs du gouvernement. Si ceux-ci partagent la manière de voir de Clarendon, il faut se préparer secrètement, faire l'emprunt de trente millions, et, au retour de La Marmora, adresser à l'Autriche un ultimatum qu'elle ne pourra accepter et commencer la guerre.

« L'empereur ne saurait s'opposer à cette guerre, en secret il la désire. 11 nous aidera certainement s'il voit l'Angleterre disposée à entrer dans la lice. Je tiendrai, d'ailleurs, avant mon départ, à l'empereur un discours analogue à celui que j'ai adressé à lord Clarendon. Les dernières conversations que j'ai eues avec lui et avec ses ministres étaient de nature à préparer la voie à une déclaration de guerre. L'unique obstacle à prévoir, c'est le pape. Qu'en faire dans le cas d'une guerre italienne?

« J'espère qu'après avoir lu cette lettre, vous ne me croirez pas atteint d'une fièvre cérébrale ou tombé dans un état d'exaltation mentale. Au contraire, ma santé intellectuelle est excellente; jamais je ne me suis senti aussi calme; je me suis fait une réputation de modération. Clarendon me l'a

souvent dit, le prince Napoléon m'accuse demollesse et même Walewski me félicite de ma contenance. Mais, en vérité, ie suis persuadé qu'on pourra, avec grande chance de succès, essayer de l'audace. Comme vous pouvez en être convaincu, je n'assumerai aucun engagement ni prochain ni éloigné: je recueillerai les faits, et, à mon retour, le roi et mes collègues décideront de ce qu'il y aura à faire.

« Aujourd'hui encore il n'y a pas de conférence. Le procèsverbal de la séance orageuse de mardi n'a pas été préparé. Lord Clcirendon est très-disposé à renouveler la lutte avec Buol, mais peut-être celui-ci cherchera-t-il à l'éviter en ne faisant pas d'observations sur le protocole. Cependant Clarendon a envoyé Cowley auprès de Hûbner pour lui dire que toute l'Angleterre serait indignée des paroles prononcées par le ministre autrichien quand elle en aurait connaissance. Aujourd'hui dîner monstre chez l'empereur. Il me sera difficile de lui parler; je lui demanderai de m'accorder une audience particulière. »

Telle est cette lettre, écrite d'un seul jet, sous l'empire d'une pensée unique, violente, et contre les allégations de laquelle lord Clarendon, en ce qui le touche, a protesté dans une séance de la Chambre des lords. De là un débat regrettable.

Un mol d'abord sur la cause immédiate de ce débat. La publication de quelques lettres intimes, parmi lesquelles se trouve celle que je viens de citer, a généralement, paru intempestive, et, pour ne pas dire plus, prématurée. En effet, le caractère confidentiel de ces pages tracées en courant, en toute liberté, en pleine sécurité, sous l'impression du mo-

27n LE COMTE DE GAVOUR.

ment, les communications évidemment destinées à rester secrètes qu'elles renferment, les appréciations rapides, hasardées, sur les choses, sur les hommes, les boutades qui s'y rencontrent, auraient dû les préserver du grand jour, les garder sous triple sceau aussi longtemps qu'elles risquaient de servir de petites rancunes^ de blesser de justes susceptibilités, de mettre sur la sellette des hommes qu'elles compromettaient, et, en définitive, de compromettre surtout celui dont la correspondance familière a été ainsi transformée en arme de parti. La preuve, du reste, ne s'est pas fait attendre : lord Clarendon, et il en avait le droit incontestable, a nié avoir tenu les propos, avoir eu l'attitude que Cavour lui attribue; il a nié avec une grande modération de langage et une rare courtoisie, gêné par la certitude de ne pas pouvoir être contredit, retenu par la crainte de troubler la paix d'un tombeau, mais enfin il a nié et le tombeau est demeuré silencieux.

A vrai dire, je crois qu'il n'est pas très-difficile de concilier, toutes contradictoires qu'elles semblent, les assertions de Cavour et celles de lord Clarendon. Lord Clarendon n'est pas tenu de se rappeler aujourd'hui les détails d'une conversation selon toute apparence libre et à bâtons rompus, qui a eu lieu en d8o6 ; le ton de ses paroles, l'accent de sa voix, ses gestes ne sauraient être présents à sa mémoire. Sur deux points principaux seulement, ses souvenirs peuvent être, et même sont nécçssairement précis. En premier lieu, il est certain de n'avoir jamais entendu pousser le Piém.ont à la guerre; ensuite il ne doit pas avoir oublié que ses sympathies avouées, officiellement et inofficiellement proclamées, étaient

ouvertement, complètement acquises à l'Italie et à son plénipotentiaire, car, au congrès, Cavour représentait l'Italie. Maintenant, que Cavour se soit fait d'étranges illusions sur l'appui que lui fournirait la Grande-Bretagne dans l'hypothèse d'une lutte contre l'Autriche, cela est évident; que ces illusions, promptement dissipées à Londres, lui aient à Paris fait prendre des assurances bienveillantes pour des promesses positives, cela est probable; mais que ces assurances bienveillantes aient été données, on n'en saurait douter. Lord Clarendon eût en quelque sorte démenti toute sa conduite antérieure et postérieure, eût interverti ses allures s'il eût fait une réponse sèche, un accueil réservé à Cavour venant lui parler de l'Italie. Et comment expliquer que] Cavour, après un entretien d'où il serait sorti désespérant de l'appui éventuel de l'Angleterre, fût rentré chez lui pour rédiger, d'accord avec celte même Angleterre, le mémorandum où je lis le passage suivant :

« Troublé à l'intérieur par l'action révolutionnaire, excité au dehors par un régime de répressions violentes et d'occupations étrangères, menacé par l'extension de la puissance autrichienne, le Piémont peut, à un moment donné, être forcé d^ adopter des raesures extrêmes dont il est impossible de prévoir les conséquences. »

Ce passage me paraît concluant. Induit en erreur par une foule de circonstances, par le ton de la presse anglaise, par le fait que les whigs étaient aux affaires, par ses conversations particulières avec les Anglais qu'il rencontrait, par son intimité avec le ministre d'Angleterre à Turin, par ses rapports avec lord Clarendon, trompé aussi, il faut le dire, par cet

optimisme à travers lequel il regardait volontiers les sentiments des autres^ ébloui par la perspective qui lui avait soudain apparu^ entraîné par son propre élan, Cavour s'était imaginé, après s'être séparé du cabinet britannique, qu'il n'en serait pas moins sûrement suivi par l'Angleterre dans toute entreprise ayant pour objet l'indépendance de l'Italie. Encore une fois, lord Clarendon l'avait mal préparé à lord Palmerston. Ne serait-ce point peut-être que lord Palmerston avait mal préparé lord Clarendon? La sympathie officielle du représentant britannique pour l'Italie ne pouvait-elle pas être le résultat d'une erreur pareille à celle dont ce représentant fut la victime lorsque, dans le congrès, il se montra d'abord un des plus chauds promoteurs de l'union des Principautés?

Définitivement abandonné de l'Angleterre, Cavour se trouvait, lui et son pays, k sur la pointe d'une aiguille «, situation dont le principal inconvénient est qu'on ne saurait y rester longtemps. Il fallait donc en sortir au plus tôt et surtout en sortir du bon côté. Ce bon côté, tout en retournant à Turin, Cavour le chercha. Un grand pas, du reste, était fait. L'Italie frémissait de joie et d'enthousiasme, elle se sentait vivre, elle avait des soldats et elle eivait des hommes d'Etat ! Ce qui s'était commencé en Crimée, le congrès l'avait continué, quelqu'un l'achèverait un jour. Ce quelqu'un, la voix populaire le désignait, et des souscriptions publiques s'ouvraient partout pour offrir à Cavour des témoignages de la reconnaissance nationale. Quant cà lui, il rapportait à Turin l'acte de naissance du royaume dont on se souvient qu'en ses rêves de jeune homme il se voyait ministre; et, en se rappelant l'initiative du comte

AValewski, — un mot de l'empereur Napoléon qui avait ditcà Victor Emmanuel : « Que pourrait-on faire pour l'Italie?» — peut=être encore quelques autres incidents de sa brillante campagne diplomatique, il se demanda sans doute si, après avoir fait reconnaître l'enfant, il n'aurait point trouvé le parrain.

Il y eut un temps de répit. La guerre avait promptement lassé une société déshabituée du bruit des armes^ société d'usines, d'expositions universelles, d'économie politique, croyant à la paix avec fanatisme, comme un avare croit aux lois qui interdisent le vol. Aux agitations de la lutte, aux ondulations du congrès, avait succédé le calme plat si propice à la navigation des intérêts. A l'horizon, les affaires, la hausse, l'azur, et qui se fût avisé d'y signaler le moindre point noir eût vu l'Europe entière Faccabler de ses colères. De là pour l'Italie une phase d'arrêt, de recul apparent, Cavour contraint de carguer ses voiles jusqu'à ce qu'un bon vent d'ouest vint les enfler.

Le danger que faisait courir au Piémont un repos trop prolongé était que la guerre de Crimée et ses suites diplomatiques arrivassent graduellement à l'état d épisode honorable sans doute et glurieux, mais rattaché à l'ensemble par de

faibles liens qui iraient toujours s'usant, jusqu'à ce qu'ils fussent rompus. Alors tout serait à recommencer. Ce danger, Cavour ne pouvait manquer d'y être sensible et de comprendre qu'à l'Italie non-seulement il fallait la guerre, mais encore qu'il la fallait à courte échéance. Il disait bien qu'elle aurait lieu dans trois ans, et il le croyait, un peu moins cependant, je m'imagine, qu'il ne le disait.

Pendant le congrès il avait eu, sa lettre à Rattazzi le prouve, un jour d'espérance folle, de prodigieuse illusion, il avait cru à la guerre immédiate. Comment donc avait-il pu être le jouet d'une telle hallucination? J'ai lu qu'en certaines contrées l'air est si diaphane que les objets les plus distants paraissent tout proches aux regards trompés par la limpidité de l'atmosphère; dans ces contrées au doux climat, quand le voyageur, après une pénible ascension à travers les ravins et les bois, parvient sur quelque sommet, il voit soudain le but auquel il tend se dessiner à ses yeux si net et si distinct qu'il lui semble que quelques pas seulement l'en séparent. Il se remet en route et il s'aperçoit alors que la marche qui l'amènera au but auquel il avait cru toucher est encore longue et rude. Qu'on se rappelle Cavour allant à Paris découragé, puis là, trouvant les dispositions plus favorables qu'il ne se l'était figuré, dès lors se frayant son chemin, avançant en faveur, en crédit, en influence, bien vu de la Russie, se croyant sur de l'opinion publique anglaise, accueilli par l'empereur Napoléon, et voyant la figure de l'Italie se dresser tout à coup devant le congrès. Ce jour-là, il est vrai, Cavour eut une illusion, mais ce ne fut qu'une illusion d'optique.

Seulement, après l'illusion, vinrent la réalité, la langue

marche^ les ravins et les ronces. « La politique^ écrivait Cavour de retour à Turin, me donne bien des soucis... Abandonnés par l'Angleterre, ayant en présence l'Autriche malveillante et hostile, devant lutter contre Rome et les autres princes italiens, vous devez comprendre combien est difficile notre position. Je ne suis pas découragé malgré cela, car je crois que le pays est avec nous. Les élections gv^nérales le prouveront. La lutte sera vive, car le parti clérical déploiera tous ses moyens. Mais je crois qu'il sera battu, car la droite modérée refuse absolument de se joindre à lui et se montre disposée à soutenir le ministère. Si les élections n'étaient pas entièrement ministérielles, la position deviendrait à peu près intenable... »

Les élections furent loin d'être entièrement ministérielles. La réaction, suite naturelle de toute grande secousse, se produisit plus qu'ailleurs en Italie, où un parti puissant était si fortement intéressé à la consolidation de la paix. D'ailleurs, en Piémont, il ne manquait pas de gens pour déclarer que le seul résultat positif de la guerre était d'avoir coûté dix mille hommes et cent millions, ajoutant qu'à ce prix la réputation personnelle que s'était faite à Paris le comte de Cavour revenait bien cher au pays. A cela, Cavour faisait une réponse analogue à celle qu'il me fit un jour, en 18o2, alors qu'il passait pour un conservateur, pour le représentant de l'ordre, pour remplir, en Italie, le rôle répressif que jouaient en ce temps-là, sur tous les théâtres politiques de l'Europe, tous les hommes d'épée ou de gouvernement. Causant avec lui, je lui exprimais mon regret de voir que le Piémont n'eût pas repris le vieil et glorieux étendard de Savoie. « Nous avons,

278 LR COMTF: DE CAVOUR.

dit-il vivement, dépensé des centaines de millions, perdu des milliers de braves soldats, subi des désastres; à tout cela nous n'avons gagné qu'une chose, le droit de considérer comme nôtre le drapeau tricolore; eh bien! j'estime que ce droit, nous ne l'avons pas payé trop cher. » — Celui qui parlait ainsi, au lendemain des revers, devait nécessairement, à la veille de la revanche, trouver que cent millions et dix mille hommes n'étaient pas trop pour les frais de baptême d'un drapeau qu'il taxait à un si haut prix. Mais un grand nombre d'électeurs furent d'un avis difTérent. Voici en quels termes Cavour lui-même s'exprimait au sujet des élections qui venaient d'avoir lieu :

« Le résultat des élections est, sous certains rapports, trèsfàcheux, quoiqu'il ait aussi son bon côté. Les amis des institutions libérales peuvent se féliciter de ce que la classe aristocratique tout entière, qui s'était tenue à l'écart jusqu'ici, soit entrée franchement dans l'arène politique et ait fait adhésion de la manière la plus explicite aux principes du Statut.

« Les chefs du parti jouent peut être la comédie, mais la masse est de bonne foi. Le pays est honnête et le serment a encore chez nous une grande valeur. Aussi je ne m'afflige nullement de voir figurer sur les bancs de la droite une douzaine de marquis et deux douzaines de comtes, sans compter un grand nombre de barons et de chevaliers. La plupart de ceux qui entrent à la Chambre comme cléricaux en sortiront simplement conservateurs. Cette transformation rendra, dans un temps donné, un ministère de droite possible, ce qui sera peut-être un bien pour le pays, tout en ayant pour

moi l'immense avantage de me procurer le moyen d'aller passer quelque temps avec vous.

« Le côté fâcheux de la question vient du rôle qu'on a fait jouer à la religion dans cette affaire. Les prélats, poussés par Rome et par Paris, ont organisé une véritable conspiration, more Mazzinù Des comités secrets, des affiliations nombreuses ont été organisés à l'aide des évoques et des curés dans tout le royaume. Le mot d'ordre, parti du comité central, se répand avec la rapidité de l'éclair dans toutes les communes, en passant par le palais épiscopal et le presbii,ère.

« Le comité a décidé l'emploi de toutes les armes spirituelles pour agir sur les électeurs. Le confessionnal est devenu une chaire pour endoctriner les gens à foi aveugle. Les prêtre3 ont été autorisés à tirer largement sur le paradis et sur l'enfer. Rome leur a ouvert, à cet eiïet, un crédit illimité sur l'autre monde. Il en résulte que le parti libéral est d'une irritation extrême contre le clergé et qu'on aura autant de peine à le contenir qu'à combattre ses adversaires.

« Je ne désespère pas du succès, mais je ne me dissimule pas les dangers que court le ministère; le moindre faux pas à droite ou à gauche peut faire chavirer notre barque. »

Comme la barque ne chavira pas, il faut penser que le ministère ne se rendit coupable d'aucun faux pas ; seulement, s'il en avait par hasard fait un, il est permis de conclure du ton de cette lettre qu'à coup sur ce n'aurait pas été à droite. Au reste, Cavour administra quelques consolations au parti libéral qui, affligé du résultat des élections, exhala son dépit en excluant de la Chambre un certain nombre de chanoines élus à la faveur d'une loi nli<cnro. Une loi obscure, ai-jedit ;

l'était-elle au point qu'il fallût immédiatement l'interpréter à nouveau? je n'oserais l'affirmer, d'autant moins que l'interprétation en consista à la défaire pour la refaire, et que, naturellement, ce fut la majorité qui la défit et la refit. En vérité, il était permis de se demander si cette mesure et l'effet rétroactif qu'on eut grand soin de lui attribuer ne sentaient pas quelque peu l'arbitraire. Mais, sur ce point, Cavour voulut bien m'éclairer un jour, de façon à ne laisser subsister aucun doute dans mon esprit : « Nous ne pouvions pourtant pas, me répondit-il, avoir une Chambre entièrement composée de chanoines! »

Tandis que la droite, même affaiblie par la perte de quelques chanoines, formait dans le Parlement une opposition avec laquelle le gouvernement était tenu de compter, le parti républicain, dont la guerre d'Orient avait galvanisé les restes, révélait son retour à la vie par une de ces brusques secousses qui lui étaient familières. « Mazzini, écrit Cavour, vient de faire une de ses équipées à Gènes. La mouvement a été ré primé avant même qu'il eût eu un commencement d'exécution. Quoiqu'il n'eut pas de chances sérieuses de réussir, il n'avait pas été trop mal combiné. L'indignation universelle qu'il a excitée nous permettra de sévir contre les mazziniens qui, sans être à craindre, sont fort fastidieux. »

La conséquence la plus importante de l'équipée de Gènes fut la retraite de Rattazzi, accusé en cette circonstance d'imprévoyance et de mollesse. 11 faut dire aussi que le parti libéral était tout disposé à la sévérité à l'égard du ministre de l'intérieur qui, dans les récentes élections, n'avait pas su déjouer les trames de la droite. On oublia les services rendus

LE COxMTE DE GAVOUR. 28i

par un liomme qui, aux affaires depuis quatre ans et plus, n'avait cessé d'y déployer d'éminentes facultés administratives, et surtout une rare activité. On rappela Novare. A Paris, les souvenirs de 1848 furent évoqués et l'on murmura le mot dé complicité. Sacrifié aux exigences d'une situation qui semblait dépasser ses forces, Rattazzi laissa dans le cabinet un vide sensible, difficile à combler si Ton n'eût touché au moment où il importait que tous les pouvoirs fussent concentrés dans une seule main, comme tous les desseins dans une seule pensée. Cavour, président du conseil, ministre des affaires étrangères, ministre des finances, se confia à luimême le portefeuille de l'intérieur.

Donnée à la fin de 1857, la démission de Rattazzi est le point de départ d'une évolution dans la politique de Cavour, Sans cesser d'être libérale et constitutionnelle, d'être soutenue par la majorité, cette politique devient plus exclusivement italienne, surtout plus personnelle dans ses allures, plus impérieusement imposée au Parlement, qui obéit à Cavour comme à un maître plutôt qu'il ne le suit comme un chef. La majorité, du reste, va grandissant de jour en jour, la foi en Cavour gagne de proche en proche. Cette foi d'une nation attendant d'un homme l'accomplissement de ses destinées altère profondément la situation des partis qu'elle domine jusqu'à paraître les supprimer. Il n'y a plus en Italie qu'une politique , j'ai presque dit qu'une religion , la volonté de Cavour. Pour réfuter la plus éloquente harangue, il suffira d'un mot, d'un signe, d'un sourire de celui à qui tous regardent. La constitution est réduite au rôle de ma-

chine, l'esprit qui la meut est en dehors d'elle. Cavour, peu à peu, s'isole, s'élève à une telle hauteur au dessus des Chambres, que celles-ci semblent ne servir qu'à constater une puissance que leur appui ni leur hostilité ne sauraient désormais atteindre.

J'ai dit que Cavour annonçait la guerre plus peut-être qu'il n'y croyait. Dès 1856, sans doute, il s'était convaincu des dispositions de l'empereur Napoléon à l'égard de l'Italie, dispositions très-bienveillantes , partagées , entretenues , excitées par le prince Napoléon ; il savait qu'une conflagration générale pourrait être mise à profit par le Piémont, avec l'appui certain de la France ; enfin il ne risquait pas d'être abandonné dans le cas d'un conflit avec l'Autriche, naissant de quelque circonstance soudaine, de quelque accident inopiné. Il se regardait donc comme fondé à porter l'imprévu à son bénéfice. C'était là le plus clair de ce qu'il avait rapporté de Paris, le gain net, et c'était beaucoup; mais bien qu'autorisant toutes les espérances, cela nesuffisait pas pour permettre une prédiction certaine, car, afin de prédire, Cavour devait prévoir l'imprévu. Que sûr de lui-même, de son génie et de sa fortune, il appelât de ses vœux les plus ardents l'imprévu, je l'admets; mais le Iprévoir, il fallut le voyage de Plombières pour qu'il en arrivât là.

Si donc, dans les deux années qui précédèrent cette entrevue fameuse, Cavour annonça la guerre, ce fut d'abord que l'annoncer, c'était l'amener, entretenir l'agitation des esprits, faire taire les dissensions intestines, maintenir unies les forces nationales, hâter les armements, préparer moralement et matériellement l'Italie à la lutte suprême; c'était ei; même

temps irriter l'Autriche, l'agacer et, par là, multiplier les chances d'explosion. Ensuite, ce fut toujours l'un des traits de Cavour, trait que j'ai déjà signalé comme lui étant commun avec la plupart des hommes d'action, de parler avec une liberté qui n'avait rien de diplomatique. Loin d'être de ceux qui pèsent les mots et mesurent les syllabes, Cavour n'a jamais, je crois, accordé une pensée aux conséquences d'une phrase sortie de sa bouche dans un moment de tristesse ou de gaieté, de découragement ou de confiance; d'ailleurs, d'humeur mobile, soumis aux influences accessoires, le moindre événement, une conversation, un propos rapporté, un retard dans l'arrivée d'un courrier, dans l'exécution d'un ordre, agissait sur lui, modifiait chez lui ce que j'appellerai les dehors de l'impression ; ce qui n'empêche pas que, sous cette surface sensible aux mille touches de la vie, sous ces variations d'un esprit singulièrement ouvert, d'une âme accessible à toutes les émotions, se trouvait an fond résistant, inébranlable, la fermeté dans la conviction, la fixité dans le dessein, la ténacité dans la poursuite du but. Tel un rocher de granit ; tantôt un rayon de soleil le dore, tantôt il se détache sévère sur un ciel grisâtre. Aussi, quand, en 1836^ Cavour indiquait 18j9 comme la date delà prochaine guerre, cette précision que l'événement devait rendre prophétique me paraît résulter de certaines habitudes affirmatives de langage, d'une appréciation hardie de la situation générale de l'Europe, d'une forte impression momentanée, plutôt qu'il n'y faut voir l'indice d'un plan déjà combiné et mûri.

Pour constituer l'Italie, il lui fallaij. la guerre et il crut à

la guerre. Il ne se contenta pas de l'annoncer, il disposa le pays à la vonloir et à la pouvoir, gouvernant, apaisant, disciplinant la nation par la perspective de prochains combats et d'une délivrance certaine; ce fut cette perspective qui fonda sa dictature comme elle inspira sa politique, politique, ai -je dit, exclusivement italienne, n'ayant qu'un but auquel tout est subordonné, à l'extérieur et à l'intérieur, qu'un mobile devant lequel s'effacent les opinions et les principes jusqu'alors en jeu. Isoler l'Autriche, le ministre des affaires étrangères n'a pas d'autre système. Il s'efforce de ramener l'Angleterre, cherche à se concilier la Prusse, réussit à gagner la Russie; d'ailleurs sans mystère, il accueille les Moldaves, les Valaques, les Hongrois, tous les ennemis de son ennemi. Le ministre de l'intérieur tient dans sa main les fils de l'administration tendus, prêts à jouer à la première alerte; à l'autre extrémité de ces fils sont des Toscans, des Lombards, des Romains qui occupent des emplois, remplissent des missions, peuplent l'université, la Chambre. Turin n'est pas encore la capitale de l'Italie, qu'elleest déjà la capitale des Italiens. En même temps que Cavour donne aux It>aliens le Piémont pour patrie d'aujourd'hui, il montre au Piémont l'Italie pour patrie de demain. Il adoucit ses rapports avec le clergé, ménage la drorte, y prend des conseillers, des ambassadeurs, fait publier des lettres de Joseph de Maistre respirant la haine contre l'Autriche, ardentes pour l'indépendance de l'Italie, flatte par là l'amour-propre, s'assure le concours ou tout au moins brise le dard d'un parti violent et hostile. Il fait appel à la fois à la révolution et à la tradition, au sentiment libéral, au sentiment national, au

sentiment monarchique, confondus pour défendre la cause qui leur est également chère. D'autre part, le ministre des finances jette l'argent à pleines mains. L'armée, la flotte, les grands travaux reçoivent un développement disproportionné avec les ressources aussi bien qu'avec les besoins réels du Piémont. Millions sur millions sont votés pour construire des vaisseaux, augmenter l'artillerie, grossir les régiments, fortilier les places, percer le mont Cenis. De ce train-là il fallait la guerre, absolument et très-vite. Tous arrivaient à la désirer, par lassitude ceux à qui l'enthousiasme faisait défaut. Le roi, la main sur son épée, brûlait de courir au feu, demandait si ce ne serait pas bientôt l'heure. La noblesse suivait le roi. Jamais l'étoile de Cavour ne brilla d'un éclat si vif dans un ciel si radieux. C'était l'aube d'une matinée telle qu'il ne s'en présente pas deux dans la vie la plus glorieuse. Un seul nuage au firmament, nuage encore léger, mais s'épaississant et d'aspect menaçant. De jour en jour l'Angleterre devenait plus réservée, plus aigre, plus hostile. Il n'y avait à Londres qu'un homme sur les sympathies et l'appui duquel Cavour comptât, et cet ami de l'Italie, lord John Russell ', se trouvait alors, par un hasard fatal, pour la pre-

1 Voici le jugement que, dès l'année 1848, Cavour portait sur lor.! Julm Russell : « Lord John Russell, je le déclare ouvertemeni, an risque d'encourir toujours plus le reproche d'anglomanie, est le ministre le plus libéral de l'Europe. Depuis trente ans et plus, sur les bancs de l'opposition comme dans le gouvernement, il s't^sl moulré constamment fidèle à la cause de la liberté r-t du progrès; il n'a cessé d'être le champion des plus généreuses doctrines. » (Discours prononcé à la Chïunbre des députés, le 20 octobre 1848.

mière fois depuis un quart de siècle, en dehors des combinaisons gouvernementales de son propre parti. Quand donc, au commencement de 1858, les tories, dont il n'y avait rien à attendre pour le Piémont, remplacèrent les whigs, il y avait longtemps que Cavour n'attendait plus rien de ceux-ci qui, dans l'opposition, loin de modifier leur politique à l'endroit de l'Italie, s'en servaient comme d'un levier pour ébranler leurs adversaires en définitive plus favorables à Cavour, plus impartiaux, moins passionnés. « Avez-vous remarqué, écrivait-il, le tour atroce que lord Palmerston a voulu nous jouer? Il a essayé de faire de la popularité à nos dépens et d'exploiter l'affaire de Villefranche, comme ses amis, cet hiver, avaient cherché à tirer parti de la fameuse dépêche de lord Ellenborough. » Cette attitude de l'Angleterre inquiétait à juste titre Cavour, qui en redoutait moins les conséquences violentes et directes, à ses yeux peu probables, que l'effet m.oral sur l'Europe, et surtout que l'influence sur les résolutions de l'empereur Napoléon. Ses craintes étaient donc sérieuses, bien que fort loin d'être aussi vives que celles de la population, convaincue qu'au premier coup de canon l'Angleterre prendrait parti pour l'Autriche. En 1859, au mois de mars, comme je me trouvais à Gènes avec un ami, nous vîmes le port encombré de vaisseaux portant pavillon sai'de. « Us n'ont pas grand'chose à faire, nous dit le batelier qui nous promenait dans la rade. — Pourquoi donc? — Et la guerre? — Comment! la France est avec vous, et, sur mer, l'Autriche vous ferait peur? — Ah ! l'Autriche, non, mais l'Angleterre. — Et vous croyez que l'Angleterre va se battre contre vous? — Je ne sais pas, reprit le marin; mais

ce qui est sùr, c'est que vous ne décideriez pas ici un seul armateur à fréter un navire à destination de Liverpool; tout au plus l'enverrait-il jusqu'à Marseille. Et tenez, continua notre homme, désignant une frégate britannique qui se balançait près de l'entrée du port, en voilà une qui attend ! »

L'hiver de I808 avait mis à une rude épreuve les forces de Cavour. L'émotion produite par l'attentat d'Orsini, la discussion sur la loi qui, en Piémont, fut la conséquence de cet attentat, loi assez pareille à celle qui, à Londres, causait la chute de lord Palmerston, les communications croissantes en nombre et en intensité avec Paris, les travaux que j'ai rappelés, les préoccupations dont j'ai parlé rendirent, vers la fin du printemps, quelque repos nécessaire à Cavour. « Si je puis, écrivait-il à mon père, disposer d'une quinzaine de jours^ j'en profiterai pour aller faire une visite à Genève ainsi qu'un petit tour en Suisse. Si ce projet, que je couve depuis longtemps, peut se réaliser, ce sera vers le 40 juillet... Je suis très-fatigué, mais je pense que quelques jours de repos me remettront. »

■Il arriva, en effet, au commencement de juillet, à Genève, où il fut l'objet d'une ovation populaire, à laquelle il se montra très-sensible et répondit par un dib^cours où il adressa un chaleureux a[>pel aux sympathies de la Suisse un fa\eur Av l'Italie. Mais le repos qu'il était venu chercher on Suisse et qu'à vrai dire il n'y rencontrait guère, accueilli à ch icune dises étapes par quelque incident semblable à celui que je viens de rapporter, suivi d'ailleurs, rattrapé par les affaires près-

santés de son triple ministère, ce repos si troublé, il n'en jouit pas longtemps. A peine arrivé depuis quelques jours à Genève, Cavour dut partir pour Plombières. Là, il trouva mieux qu'un repos dont, à coup sûr, il ne sentait plus le besoin : l'oubli et la compensation de ses fatigues, des forces nouvelles, une assurance positive, toutes ses espérances transformées en certitudes, la joie, le triomphe.

J'étais absent de Genève à cette époque. A mon retour à Presinge, je cherchai un livre récemment publié en Angleterre et qu'un ami m'avait prêté. Je le cherchai en vain par toute la maison. Je dois confesser que, s'il m'eût appartenu, mes investigations eussent risqué d'être assez vite abandonnées. C'était un livre fort épais, la Philosophie de Vhistoire de M. Buckle^ un des plu? jeunes disciples de l'école positiviste anglaiï^e. A bout de recherches, je demandai à mon père si M. de Cavour, apercevant ce volume sur quelque table, ne l'avait point emporté dans sa chambre. Mon père me répondit qu'il se souvenait bien, en eftet, de l'avoir vu entre les mains de M. de Cavour, et il me promit de prendre des informations à ce sujet. Mais quelques jours plus tard, rencontrant à Zurich Cavour qui venait de Plombières, il le trouva nanti du volume dont le sort m'avait tant inquiété; ce volume, Cavour l'avait emporté pour charmer les loisirs de son voyage et il ne le voulut point rendre, n'en ayant pas, dit-il, achevé la lecture. Ce ne fut guère que six semaines plus tard qu'il le lâcha. « Je viens d'envoyer par le moyen de l'intendant d'Annecy le livre de Buckle à Michaud en le chargeant de vous le remettre. J'espère que vous obtiendrez mon pardon de M. Ualdimand, pour l'avoir gardé si longte mps Vous lui

direz, pour mon excuse, que j'ai voulu le lire d'un bout h l'autre : entreprise qui n'est pas si facile, lorsqu'on a deux portefeuilles sur les bras. (Cavour venait de confier le portefeuille des finances h M. Lanza.)

« Malgré son manque d'ordre, sa longueur, son défaut de clarté, ce livre mérite d'être lu, car il marque, à mon avis, dans l'esprit anglais, une évolution qui aura nécessairement des conséquences très-remarquables. Si je n'étais pas ministre, je tâcherais de faire un article sur ce livre. »

Au mois de septembre 1858, Cavour lisant d'un bout à l'autre les six cents pages du livre de Buckle, et songeant à y voir le sujet d'un article, cela m'a paru digne d'être noté.

Cavour s'était rendu à Plombières, dans un strict incognito, par un détour, muni d'un passe-port sur lequel son nom ne figurait pas, en secret. A son retour, il annonça partout la guerre. L'objet et le résultat de sa conférence avec l'empereur, conférence d'abord, semblait-il, destinée à rester ignorée, ne furent donc un mystère pour personne. Quant aux détails de l'entrevue, le nombre ne fut jamais grand de ceux qui auraient pu soulever le voile qui les recouvre. Ils étaient deux et aujourd'hui ils ne sont plus qu'un. Voici toutefois, des clauses du traité conclu, celles qui peuvent être considérées comme acquises à l'histoire : création d'un royaume de l'Italie du Nord, s'étendant jusqu'à l'Adriatique et comprenant les duchés de Parme et de Modène; la Toscane agrandie de la portion des États pontificaux située au versant septentrional des Apennins ; en retour, enfin, réunion de Nice et de la Savoie à la Franco. On a prétendu qu'il avait été question d'oll'rir

la Savoie du Nord à la Suisse en échange du Tessin, dont un semblable projet eût singulièrement refroidi les sympathies, si mal interprétées, pour la cause de l'Italie. Ce qui paraît certain, c'est que Cavour eût voulu entraîner la Suisse dans une alliance avec le Piémont, et que ce fut l'empereur qui l'en dissuada. « Les Suisses, lui dit-il, je les connais mieux que vous, il n'y a rien à faire de ce côté-là. » Cavour n'insista pas sur ce point, il y tenait cependant. En 1859, il me demanda à plusieurs reprises ce que, selon moi, ferait la Suisse dans le cas où Garibaldi, contraint de se réfugier sur le territoire de la Confédération, y serait poursuivi par les Autrichiens, (c La Suisse, lui dis-je, s'opposerait à l'entrée des Autrichiens. — Ce serait donc, reprit-il, un cas de guerre. — La guerre, oui; mais un cas de guerre, lui demandai-je, qu'entendez-vous par là?— Que la Suisse ferait marcher ses troupes sur Milan. » A quoi je répondis qu'il me paraissait difficile que la Suisse considérât comme un cas de guerre tel qu'il venait d'être défini une violation de son territoire provoquée, préparée, piège tendu moins encore aux Autrichiens qu'à elle-même.

Donc à Plombières la guerre fut résolue, et le but de la guerre parfaitement précisé. Il est toutefois un article, le premier de la convention, qui, ayant été biffé par l'événement, demeurera, selon toutes les probabilités, éternellement inconnu. L'article dont je parle est celui qui fixait la nature, le lieu et le moment de la première expk'sion. L'interpellation de l'empereur à M. de Hûbner, le 1^^ janvier 4859, surprit Cavour autant qu'elle consterna la Bourse, et, de son côté, l'empereur lui-même ne s'attendait pas à l'effet produit par

quelques mots, lesquels, affirma-t-il, ne portaient pas sur les 'affaires d'Italie. Quoi qu'il en soit, ces quelques mots, regardés comme le prélude d'hostilités prochaines, mirent l'Autriche sur ses gardes, prirent le Piémont à l'improviste, la France au dépourvu, tendirent la situation générale et modilièrent de fond en comble les combinaisons primitives. Quelles étaient ces combinaisons ? Là-dessus toutes les conjectures sont permises. En dehors des stipulations politiques, vo'ci une anecdote qui a le mérite de l'authenticité ; elle est du séjour de Plombières et renferme aussi un élément inconnu, (c Savez-vous, dit un jour l'empereur à Cavour, qu'il n'y a en Europe que trois hommes? Nous deux, puis un troisième que je ne nommerai pas. »

De la réception du premier de l'an aux Tuileries jusqu'à la paix de Villafranca, ce furent huit mois de crise violente pour le Piémont et pour Cavour, de labeur incessant et vraiment prodigieux, de longues et poignantes émotions, d'efforts suprêmes. Avant la guerre, à cette dernière heure précédant celle qui, si longtemps attendue, allait enfin sonner, tous les préparatifs semblaient insuffisants, les mesures incomplètes, inefficaces, les ressources, les armements insignifiants auprès de la grandeur du péril tant appelé. C'était le moment redoutable, celui qui, dans toute entreprise, marque le passage de la conception à Texécution; alors que, sur le seuil, les plus prévoyants se disent qu'ils n'ont songé à rien et les plus hardis sentent courir dans leurs veines le frisson du doute. Arrivé à ce moment que nul n'évite, Cavour se multiplie, travaillant nuit et jour, veillant à la formation des corps de volontaires, aux approvisionnements de l'armée,

organisant tous les services publics pour toutes les éventualités, courant inspecter Casai, Alexandrie, donnant lui-même aux agents de l'administration intérieure des ordres précis, à ceuxdu dehors des instructions complètes, écrivant de sa main, expédiant de fréquentes et longues dépêches ; en même temps suivant d'un regard curieux les péripéties de la politique générale, les directions, les oscillations de l'opinion, attentif aux moindres bruits, l'œil ouvert sur les moindres incidents, lisant les journaux anglais, recueillant un propos tenu à Berlin, s'informant de ce qui se passait à Florence, à Bologne, à Parme, inquiet de l'attitude des partis en France, et un jour, un seul jour, sentant sa confiance dans l'empereur ébranlée. Puis, mille détails : des conférences avec le ministre d'Angleterre qui conseille et proteste, avec le ministre de France qui proteste et déconseille, avec quelque voyageur arrivant de Paris, des audiences aux grands et aux petits, aux envoyés qui partent, aux intendants, aux chefs de volontaires, aux Toscans, aux Lombards qui viennent mendier une place de soldat, à tout le monde. A toute heure de la nuit, des courriers, des messages télégraphiques. A peine couché , il faut se relever, traduire de longs documents chiffrés, répondre. Que de fatigues et combien de sujets de lassitude morale, de défaillance, d'irrésolution ! Mais la grande angoisse fut épargnée à Cavour que tant de travaux purent accabler, tant de soucis ronger, tant de craintes assaillir sans troubler, pour un instant, sa foi en son idée et en son génie. Il put douter de l'Europe, de la France, de la guerre, du succès ; mais ce cruel doute de soi qui envahit parfois les âmes les plus fortes, il ne le connut pas. Un jour qu'à Turin

LE CpMTE DE CAVOUR. 293

on parlait de congrès, me rendant chezM.deCavour,je trouvai dans le vestibule son valet de chambre qui lisait lesjournaux. a Eh bien ! lui dis-je, nous avons la paix. — La paix ! me répondit-il , ah ! pour cela non , les gazettes' ne savent pas ce qu'elles disent ; Monsieur le comte est trop content ! »

De toutes les préoccupations de Cavour à cette époque, la plus vive aussi bien que la plus naturelle fut causée par l'opposition que les desseins de l'empereur rencontraient ou plutôt paraissaient rencontrer dans une nation chez qui, semblait-il, la guerre eût dû être doublement populaire. S'il était une cause capable de réveiller les instincts belliqueux de la France, ne devait-ce pas être cette cause de Tltalie, thème, depuis trente ans, des déclamations de tous les flatteurs de l'opinion? Ces instincts étaient-ils si profondément endormis qu'un cri de liberté ne pût les secouer, ni un cri de bataille les tirer de leur léthargie? « Nous avons été amenés peu à peu, m'écrivait Cavour le 20 mars 1859, à entreprendre une œuvre pleine de gloire et de justice, mais excessivement périlleuse. Nous n'avions pas assez tenu compte de l'égoïsme développé dans les sociétés modernes par les intérêts matériels. Malgré cet obstacle, j'espère que nous réussirons. L'Italie est mûre. L'expérience acquise en 1848 a porté des fruits. Il n'y a plus ni Guelfes, ni Gibelins. Sauf quelques exceptions insignifiantes, des Alpes à l'Adriatique il n'y a qu'un dra[ieau, celui de Victor-Emmanuel. »

Ce fut à peu près en ce temps-là que ce même valet de chambre dont j'ai déjà parlé vint un malin, dans le cabinet où Cavour iravaillait, annoncer qu'il y avait « un homme qui demandait à voir Monsieur le comte. » — Onel est son

nom? — Il n'a pas voulu le dire; il a un gros bâton et un grand chapeau^, mnis il prétend que Monsieur le comte l'attend. — Ah! reprit Gavour en se levant, faites entrer. Cet homme était Garibaldi, récemment arrivé de Caprera. Cavour avait toujours tenu Garibaldi en estime; je me souviens que jadis, à roccasion des affaires de Montevideo, il raconta devant moi, en ^termes sympathiques et élogieux, la vie accidentée de celui qui passait alors pour un vaillant aventurier. Rappelé d'Amérique par les événements de 1848, Garibaldi avait accru en Italie la réputation de bravoure personnelle dont il était précédé, et déployé des aptitudes militaires longtemps contestées par les gens du métier qu'offusquait la renommée d'un général dont la promotion n'était inscrite sur aucun annuaire. Au siège de Rome, il mérita de devenir le héros de l'Italie. En 1859, Cavour avait, pour désirer vivement le concours de Garibaldi, deux raisons : l'une purement politique tenant à la position de chef de parti du défenseur de Rome, l'autre provenant d'une juste appréciation des services que rendrait un soldat habile et brave jusqu'à la témérité. Garibaldi entraînerait certainement après lui le gros des républicains italiens, et c'était là ce que voulait Cavour, anxieux de faire contribuer à l'œuvre nationale toutes les forces vives de la nation. De là l'organisation des volontaires. Mais il fallut toute la fermeté et surtout le pouvoir de Cavour pour vaincre les obstacles que rencontra cette organisation de la part du ministère de la guerre, qui y voyait un élément de désordre militaire, et de la part du civil, de la diplomatie, qui y voyaient un élément de désordre politique. Je me rappelle avoir, en avril 1859, à maintes reprises entendu

Cavour se plaindre de ne pouvoir obtenir les uniformes, les munitions, les fusils qu'on avait promis de lui livrer pour les volontaires. D'ailleurs, il faisait grand fond sur ces corps irréguliers, comptant qu'ils porteraient les premiers coups et ouvriraient ainsi la guerre par quelque combat glorieux pour l'Italie. — « Il faut, répétait-il, que nous commencions, il faut que nous ayons tiré le canon avant l'arrivée des Français; — et il examinait la carte, étudiant la route que Garibaldi n'allait pas tarder à se frayer.

J'ai dit qu'un jour, un seul jour, Cavour avait craint quelque hésitation dans l'esprit de l'empereur. Ce jour unique fut celui où, vers le 20 avril, une dépêche télégraphique arriva de Paris, laconique, impérative. « Acceptez immédiatement, disait cette dépêche, les conditions préalables du congrès et répondez par le télégraphe. » Ces conditions étaient le licenciement des volontaires, la cessation des armements, la suspension de tous les préparatifs, en un mot, un recul général dont le Piémont était aussi incapable de subir les conséquences financières que Cavour de supporter Teffet politique. L'omnipotence de Cavour résultait de la confiance qu'il inspirait, confiance en quelque sorte religieuse, ne discutant point, ne contestant rien, telle que lorsqu'il répondait de tout, personne n'eût eu l'idée de ressentir la moindre alarme. Cette confiance aveugle, cette foi qu'il réclamait très-haut et qu'il obtenait d'une nation divisée sur tant de points, mais unanime à croire en lui et disciplinée sous une dictature acceptée, lui imposait le succès à la fois comme une impérieuse nécessité politique et comme une obligation sacrée. S'arrêter brusquement sur la voie où depuis quatre mois il avait pré-

cipité son pays et entraîné l'opinion, revenir en arrière, pour Cavour c'était avoir été joué, s'être trompé, être perdu. En recevant l'injonction d'accéder aux conditions du congrès, Cavour plia d'abord sous le coup de massue, ou plutôt il eut un instant d'incertitude, de révolte, puis il fit taire le soupron, accéda, et sur le fil du télégraphe s'envola une réponse écrite de sa main et dans laquelle il avait peut-être signé la ruine de sa gloire et de sa puissance. Quarante-huit heures plus tard, deux officiers en uniforme blanc traversaient les rues de Turin. C'était l'ultimatum de l'Autriche qui arrivait.

La guerre fut pour Cavour le triomphe et le repos ; elle consacrait sa politique et rassurait son esprit. Sans doute elle lui amenait d'autres travaux, d'autres soucis que ceux dont elle avait été précédée; mais si lourds qu'ils fussent, ces soucis et ces travaux semblaient légers à une âme enfin débarrassée de la fièvre et de l'oppression de l'attente. La besogne, du reste, était rude. En partant pour son commandement, le général La Marmora avait laissé son portefeuille entre les mains de Cavour qui, à tous les titres dont il était revêtu et à tant de fonctions qu'il remplissait, joignit ainsi le titre et les fonctions de ministre de la guerre. Il faut dire, du reste, que l'entrée en campagne avait simplifié la gestion des affaires étrangères, coupé court aux ménagements, aux finesses, aux nuances , réduit à quelques circulaires les communications aux puissances, et, en tranchant le nœud, donné des loisirs à la diplomatie. D'autre part, en temps de guerre et sur le théâtre de la lutte, l'administration civile du pays se trouvait trop souvent subordonnée et trop étroitement liée à l'ad-

ministration de l'armée pour qu'il n'y eût pas un avantage réel à ce que le ministre de l'intérieur fût aussi le ministre de la guerre. Au lieu de se nuire, de s'entraver, placés sous une direction unique, les deux services se complétaient et s'entr'aidaient. La tâche, toutefois, était ici compliquée, rendue plus laborieuse et surtout plus délicate par la présence de l'armée française dont, très-naturellement, le commissariat réclamait le concours du gouvernement sarde. Cavour mena l'important département dont il venait de se charger avec l'aisance, la vigueur, le soin et le succès qui partout signalaient son action personnelle. Il put enfin à son gré armer, solder, nourrir les volontaires, sans préjudice des besoins de l'armée, dont les approvisionnements de toute nature se firent avec la plus grande régularité. En même temps que Cavour voyait à ce que les subsistances fussent assurées, les arsenaux remplis, les chemins de fer libres et leur matériel suffisant, les vides comblés par de nouvelles levées, les hôpitaux disponibles, il avait à organiser les provinces que les victoires des alliés annexaient au Piémont, à leur appliquer sans retard les institutions qui régissaient l'ancien territoire, à leur imprimer immédiatement une marche, à les administrer, à les constituer, à les relier. De ce même homme, sur les robustes épaules duquel tous ces fardeaux étaient accumulés, dépendait la direction politique de l'Italie, relevaient la conduite des affaires, et, plus complexe aussi bien que plus difficile, la conduite des esprits. Mais je m'arrête, je n"ai pas la prétention de dresser la liste des travaux accomplis par Cavour pendant ces rapides semaines où il récolta la moisson si laborieusement semée, travaux accablants pour

tout autre , mais dont le nombre et le poids reposaient son génie comme le nombre et le poids de ses gerbes reposent le li; cultivateur.

Dans les premiers jours du mois d'août, le bateau à vapeur qui, sur le lac de Genève, longe la cùte de Savoie, déposa à l'une de ses stations, à Hermance, un voyageur qui, d'un pas alerte, se dirigea vers une petite maison où je passais d'ordinaire une partie de l'été; mais, trouvant cette maison fermée, il envoya son domestique quérir dans le village quelque voiture qui pût le transporter à deux lieues de là, à Presinges. Au bout d'une demi -heure, le domestique revint avec un char de campagne attelé d'un cheval de labour, l'unique équipage de la localité, conduit du reste par le propriétaire lui-même, qui s'excusa de ne pouvoir offrir mieux. « Vous excuser ? mais cela ira très-bien, » dit le voyageur en sautant dans le char où il se plaça, lui troisième, sur un banc derrière lequel était déjà disposé son modeste bagage, ils partirent, le carrosse était dur et le chemin souvent pierreux-, mais le cheval, bourré d'avoine , avait uu

bon trot, et le cocher un bon fouet. Tout en allant, comme il le dit ensuite , un train du diable, le voyageur regardait autour de lui, considérant la campagne, examinant les récoltes, adressant à son voisin, sur la nature du sol, sur les cultures diverses, sur le prix, le rendement du terrain, des questions qui dénotaient un praticien expérimenté ; en arrivant à Presinges, il mit pied à terre, se secoua un peu , enraidi par les cahots, remercia le propriétaire de la voiture, qui refusa absolument toute rétribution, et entra dans le vestibule, oii il appela. Les gens qui arrivèrent à sa voix lui dirent que tout le monde était en ville. Sans se décourager, il se remit en route pédestrement, et s'achemina vers la maison de mon oncle, située à un quart de lieue de celle de mon père. La route n'était pas longue mais montante, et la chaleur était accablante. Le voyageur se dépouilla de son habit, et, après dix minutes de marche, contournant la maison, il alla tout droit à la porte du salon, l'ouvrit, et, rencontrant mon oncle qui accourait, l'embrassa avec effusion. Puis il se jeta dans un fauteuil et demanda de l'eau glacée. Ce visiteur en manches de chemise, chacun sans doute a deviné en lui le vaincu de Villafranca.

Cavour ne fut pas pris complètement à l'improviste par Villafranca. Depuis quelques jours déjà il était inquiet ; sans craindre une conclusion de la paix si prochaine ou si brusque , il s'alarmait de certains symptômes de lassitude et d'hésitation dans la poursuite de la guerre. A la première nouvelle de l'armistice, il partit pour le camp, où, immédiatement introduit auprès de l'empereur, il ne déguisa ni sa douleur ni son ressentiment. Quand il arriva en Suisse,

ce ressentiment et cette douleur étaient dans leur première ébullition. Chancelant sous le coup qui venait d'abattre l'échafaudage de sa politique, de renverser ses espérances à demi réalisées^ ses desseins à moitié accomplis, ses plans inachevés et rompus ; au milieu de ces débris, cherchant, sans pouvoir encore la distinguer, sa voie, une voie nouvelle; déçu, blessé au vif, et parlant, selon sa coutume, en toute liberté, Cavour donnait cours aux sentiments qui agitaient son cœur. Cependant, malgré l'irritation qu'il n'avait garde de dissimuler, je ne l'ai jamais entendu attribuer le revirement de l'empereur à des combinaisons secrètes ou à des calculs intéressés. « Il a cédé, disait-il, aux propos que tenaient autour de lui quelques hommes qui avaient envie de retourner à Paris, aux craintes que lui inspirait, pour la santé de l'armée, l'ardeur du climat, à la répulsion du spectacle qu'offraient les champs de bataille ; voilà ce qui l'a décidé; il m'a donné d'excellentes raisons pour ne pas faire la guerre, mais pas une bonne pour faire la paix. » Peut-être Cavour aurait-il dû songer qu'au lendemain du combat, sur le terrain jonché de cadavres, quand le carnage est froid, au bruit lugubre des chariots roulant en longues files vers les ambulances, l'homme le plus ferme se prend à mieux apprécier l'excellence des raisons pour ne pas faire la guerre. Mais, dans les premiers jours, il était trop ému pour se soucier d'être impartial, de même qu'il était trop entouré des ruines d'un passé encore tout récent pour considérer l'avenir d'un regard froid et sûr. Son apparence, du reste, révélait la fièvre de ses pensées. On ne le voyait point accablé, mais en révolte, ou distrait, préoccupé, sombre.

302 LE COMTE DK GAVOUR.

roulant dans sa tête les projets détruits, les combinaisons de la bataille perdue.

Le naturel, toutefois, revint au galop, et, avec lui, arrivèrent l'oubli d'un passé inutile à contempler, les nouvelles espérances, les nouveaux desseins, une nouvelle politique, un autre -plan de campagne. La fibre était trop élastique pour rester longtemps comprimée, même sous le choc terrible qui eût écrasé une nature moins forte, brisé une nature moins flexible. Je ne dirai pas que Cavour se releva, car il n'avait jamais été abattu, mais il se remit de son irritation, de sa rêverie stérile, de ses regrets superflus. Très-vite, une semaine à peine après son arrivée, il avait retrouvé le calme ordinaire de ce jugement qu'aucune rancune n'égarait , la lucidité habituelle de cette vue qu'aucune image rétrospective ne troublait. — Ce n'est pas en arrière, nous disait- il , qu'il convient de regarder, mais en avant. Nous avons suivi une voie, elle est coupée, eh bien ! nous en suivrons une autre. Nous mettrons vingt ans à faire ce qui aurait pu être accompli en quelques mois.— Qu'y pouvons-nous? D'ailleurs l'Angleterre n'a encore rien fait pour l'Italie. C'est à son tour maintenant. — Je m'occuperai de Naples; On m'accusera d'être un révolutionnaire, mais avant tout il faut marcher, et nous marcherons !

Cavour ne tarda donc pas à apprécier sainement la situation que faisaient à l'Italie les conditions d'une paix dont le dernier mot était si loin d'être dit, et il vit le parti à tirer de cette situation pleine de contradictions, par conséquent de ressources. Il comprit que la France ne pourrait répudier les conséquences morales de ses victoires au point d'en imposer

par la force les inconséquences diplomatiques. Pour que la guerre eûf porté des fruits^ pour que l'unité eût fait un pas réel, pour que de Solferino et de Magenta sortît, en dépit de Villafranca, une Italie, c'était assez que cette Italie voulût. Dès lors Cavour discerna clairement le chemin qui seul pouvait aboutir à l'indépendance et à l'unité. L'Italie, laissée par une trop prompte conclusion de la lutte sous la menace incessante de l'Autriche, ne pouvait désormais être libre qu'à la condition d'être compacte.

Ce chemin était bien différent de la grande route suivie jusqu'à ce jour, route périlleuse et glorieuse dans laquelle la nation avait été conduite par Cavour à la conquête de ses biens les plus chers, de son sol et de sa liberté. Ce n'est plus de marches directes et superbes, de hardies provocations, d'actioBs d'éclat qu'il s'agissait, mais de marches dérobées, de menées obscures, d'actions souterraines. Le but naguère étincelant allait sembler plus d'une fois voilé par la foule des intérêts et des principes qui en défendraient l'approche. C'était une autre politique qu'il fallait inaugurer, complexe, lente parfois jusqu'à l'inertie, d'autres fois téméraire jusqu'à sembler défier l'Europe, louvoyant entre mille écueils, poussant les événements sans en avoir l'air, et se démasquant sans scrupule, politique indéfinissable, mais dont Cavour indiquait le sens, quand, peu de jours avant de retourner à Turin, au milieu d'une conversation sur les événements et sur les hommes, il s'écriait : « Eh bien, ils me forceront à passer le reste de ma vie à conspirer! »

Si le rôle de Cavour était changé, sa position personnelle ne l'était pas moins. Le traité de Villafranca avait, d'une part.

en divisant l'opinion^ affaibli l'instrument dont Cavour se servait, et, d'autre part, amoindri le prestige et par suite le pouvoir du ministre malgré lequel il avait été conclu. La foi était ébranlée en Cavour, qui n'avait pas pu empêcher la paix. Désormais on le discuterait, on le combattrait : les partis, joyeux de recouvrer leur liberté, s'empresseraient de secouer le joug sous lequel ils avaient été contraints de plier, d'échapper à la domination de cet homme qui les courbait sous sa puissante volonté. Déjà, autour d'un soldat vaillant et populaire se groupaient les impatients, les ardents et aussi les sectaires, les artisans de complots, éléments d'une opposition formidable à toute politique de ménagements et de modération. Puis la confédération avait des partisans sincères, actifs, les uns par amour des princes déchus, les autres par sentiment national. A Turin même, dans le Parlement, auprès du roi, Cavour avait des ennemis qui se redressaient, l'accusant d'ambition exagérée, d'avoir favorisé la révolution, et par là d'avoir indisposé l'empereur contre l'Italie. Au dehors enfin, la situation du Piémont était profondément modifiée. Les puissances qui avaient vu la guerre avec un déplaisir dont la crainte de la France avait seule contenu l'expression et tempéré les effets, ne seraient certes pas d'humeur à supporter qu'elle fût renouvelée par l'Etat qu'elles détestaient le plus et qu'elles redoutaient le moins. Laisseraient-elles passer, de la part delà Sardaigne, la moindre infraction à des stipulations à leur gré déjà trop favorables à ce pays? ïl était, d'autre part, évident qu'un sentiment naturel de générosité envers un ennemi vaincu et le courant de réaction qui suit immédiatement toute action violente

entraîneraient, pour un temps, le gouvernement français du côté de l'Autriche et le rendraient ^ou^d aux réclamations de l'Italie aussi bien que très-opposé à toute entreprise dans laquelle il verrait une condamnation de son œuvre et un témoignage d'ingratitude. Seule, l'Angleterre, où, par un retour soudain, l'opinion publique s'était, durant la guerre, déclarée en faveur de Tltalie avec une violence que la paix de Villafranca avait redoublée, et où le succès des armes françaises et piémontaises en Lombardie avait amené au pouvoir un ministère whig avec lord John Russell aux affaires étrangères, seule l'Angleterre prêterait au Piéir.ont un appui chaleureux et sans réserve. Mais cet appui serait moral, uniquement d'influence, capable de peser sur les résolutions de la France, insuffisant pour les contrecarrer, et, bien loin de les modifier, risquant peut-être d'en précipiter le cours. Ainsi, de toutes parts, à l'extérieur comme à l'intérieur, difficultés contradictoires, périls dont on ne pourrait écarter les uns qu'en bravant les autres, ennemis en embuscade, amis incertains ou impuissants, marnes glissantes, sables mouvants, à travers lesquels il fallait pourtant, sous peine de rester immobile, c'est-à-dire de périr, s'avancer d'un pas rapide.

Cette situation compliquée n'effraya pas Cavour qui, après avoir porté pendant quelques jours le deuil de la politique morte à Villafranca, en effaça de sa mémoire le souvenir inutile et revendiqua la responsabilité d'une politique nouvelle qui, attirant sur sa tête des colères sans nombre et des haines sans retour, risquait d'être également fatale à son œuvre et à son nom. Mais, il l'avait dit, il fallait marcher.

Admirables si elles eussent précédé la guerre, les stipulations de Villafranca étaient inefficaces pour la clore. Un trait de plume arrête les armées, mais n'arrête pas les peuples. Que, surexcitée, l'Italie s'affaissât et se soumît en désespérant d'ellemême ou se tînt debout et se soumît en espérant dans l'ombre, le danger semblait le même. C'était, après la crise , non la santé, mais le marasme ou la fièvre. La conspiration immédiate, conspiration de toute une nation, devenait donc, aux yeux de Cavour, une nécessité. Cela lui suffit. Il se chargea de l'ourdir et de la mener. Vers la fin de l'année, il remplaça Rattazzi.

Pendant les six derniers mois de 1839, la situation d'ailleurs s'était dessinée et, par certains côtés , améliorée. Le baron Ricasoli, par son initiative hardie et en déployant cette inébranlable fermeté qui devait faire de lui le successeur désigné de Cavour, avait gardé la Toscane intacte et unie. Dans les duchés, M. Farini avait en même temps, par son énergie et son habileté, justifié la prédilection dont il fut constamment l'objet de la part de Cavour. En se prolongeant, le provisoire devenait éminemment favorable à ceux à qui son maintien conférait une sorte de droit de prescription. Il importait toutefois de le transformer sans retard en état définitif et normal, sous peine de perpétuer l'agitation , d'entretenir l'inquiétude, de troubler la confiance, d'encourager les intrigues et les entreprises hostiles. A cette œuvre, violation directe du traité de Zurich, qui venait de confirmer solennellement les dispositions de Villafranca, il fallait l'acquiescement de la France. Cet acquiescement , il était difficile au gouvernement de l'empereur de l'accorder, mais plus difficile en-

LE COMTK DP. CAVOUR. 307

core de le refuser. L'Angleterre soutenait vigoureusement le Piémont et insistait auprès de la France. « J'ai trouvé a mon arrivée, écrivait Cavour, que les affaires s'étaient plutôt amé liorées. Quoiqu'en dise X., personne ne songe plus à la restauration du grand-duc de Toscane. Le ministre de France lui-même, qui est du Walewski tout pur, a singulièrement modifié son langage. Il passe condamnation sur la maison de Lorraine et il se borne à combattre le projet de l'union de la Toscane et du Piémont. » Ces lignes sont du mois d'octobre. En décembre: « L'empereur paraît décidément revenir à des sentiments plus favorables à l'Italie, » et quelques jours plus tard, quand la réunion d'un congrès paraît résolue et que la date même en est fixée : « Si vous faites cet hiver une course à Paris, vous me trouverez à l'hôtel de Bristol. J'ai pris l'appartement qu'occupait le comte Buol en 1856, toujours dans le but d'envahir le territoire autrichien. » La confiance est revenue et avec elle l'enjouement. Dans la même lettre d'oiices dernières lignes sont extraites, Cavour, répondant aune question que m'avaient prié de lui adresser les concessionnaires d'un chemin de fer de Genève à Annecy : « Vous désirez, me disait-il, je pense, connaître mon opinion sur le chemin de fer d'Annecy, au point de vue financier ; en d'autres termes, si les actions de la compagnie qui s'en rendra concessionnaire seront rangées dans le catéchisme du baron de Rothschild parmi les bonnes ou les mauvaises actions. Je ne vous ferai pas une réponse diplomatique, je vous dis donc carrément : L'action de Genève à Annecy sera classée parmi les plus réprouvables, si le tunnel du Mont-Cenis ne réussit pas, et parmi les plus chères aux bonnes âmes, si le tunnel

réussit. Maintenant, le tunnel réussira-t-il ? A cela je répondrai que j'ai une foi absolue dans le succès de cette entreprise, mais que, comme celle de tous les croyants, ma foi est aveugle, c'est-à-dire qu'elle n'est pas le résultat de raisonnements solides.

« Je vous remercie de m'avoir fait connaître le jugement de M... sur l'Italie centrale. Cela me donne plus de courage pour aller affronter X... qui, en sa qualité de néo-dévot, ne doit guère être favorable à ma mission auprès du congrès. »

On sait quel événement littéraire empêcha Cavour d'aller, à l'hùtel de Bristol, envahir le territoire autrichien. Le pape et le congrès ayant paru incompatibles, le congrès n'eut pas lieu. Dès lors, la France, dégagée par le refus des autres puissances de concourir avec elle au règlement des affaires d'Italie, recouvrant la liberté de son action, tenait seule la balance que Cavour fit trébucher en jetant dans un des plateaux Nice et la Savoie.

L'annexion de la Savoie à la France a trop fortement et trop justement ému mon pays pour qu'il me soit possible de considérer froidement l'acte par lequel Cavour, au mépris des droits de la Suisse, aliéna une portion des États confiés à sa garde. Que la cession de deux territoires peu étendus ne fût qu'une faible compensation aux sacrifices faits par la France à l'Italie, je l'admets. Que la constitution définitive d'un royaume considérable au sud des Alpes donnât à la puissance dont ce royaume était Tœuvre le droit d'exiger des garanties sérieuses, j'y consens. Que pour la Savoie ellemême il valût mieux être un département français que de

devenir un département italien ^ cela est plausible *. Mais que des réserves précises n'aient pas maintenu des engagements d'autant plus sacrés que le pays auquel ils liaient le Piémont était relativement faible et désarmé, la nécessité politique peut seule l'excuser, et c'est là précisément ce qui le condamne.

Je passe et, sans m'arrèter aux incorporations successives, aux votations, à l'organisation intérieure, à la fusion en un État des provinces italiennes, j'arrive droit au dernier des grands événements que Cavour ait suscités ou auxquels il ait imposé sa direction. Vers le milieu du mois d'avril 1859, Garibaldi quitta Turin, se rendant à Nice afin d'y encourager la résistance à l'annexion projetée sur laquelle la population devait être incessamment appelée à se prononcer. Pour aller de Turin à Mce, il faut passer par Gênes. En descendant de voiture, à Gènes, Garibaldi fixa un rendez- vous, pour le soir, à un ami avec lequel il comptait poursuivre son voyage. Le soir arriva, mais non Garibaldi, qui lit savoir simplement à son compagnon de route qu'il se trouvait retenu à Gènes.

I En 1847, à propos dun projet d'entreprise agricole : « 11 ne faut pas, m'écrivait Cavour, songer à la Savoie. Mieux vaut rester eu Suisse ou aller en France. Comme elle est maintenant, elle convient peu. Si elle chauge, ce sera pour devenir française, et alors autant vaut aller tout de suite en France.

En 1858 : « Je ne vous parle pas de la Savoie. Je vous avoue que son ingratitude envers le gouvernement m'a profondément affligé. A une politique de conciliation, à nos etlorls pour développer rapidement ses ressources, elle a répondu par le choix .les hommes les plus hostiles qu'il lui a été possible de trouver. »

310 LE COMTE DE GAVOUli.

Environ quinze jours plus tard, les « mille » partaient pour la Sicile.

11 est évident que Cavour n'ignora ni n'empêcha l'expédition de Garibaldi. Ne put-il pas ou ne voulut-il pas l'empêcher? J'incline à croire que la volonté acheva ce que la crainte de l'impuissance avait commencé et que Cavour répugnait à une lutte ouverte avec Garibaldi, derrière lequel il voyait le sentiment national, en même temps qu'il faisait volontiers entrer dans ses combinaisons la chute éventuelle de la monarchie napolitaine. Les entraves mises par le gouvernement au recrutement des volontaires, à leur armement, à leur départ et à leur navigation furent donc illusoires : les obstacles que Garibaldi et son armée eurent à vaincre pour s'embarquer ne furent, à vrai dire, guère plus sérieux que ceux qu'ils devaient rencontrer une fois débarqués.

Cavour, je le répète, eût répugné à se mettre en travers du courant populaire qui portait Garibaldi. C'était d'abord qu'il eût craint d'être submergé et qu'il tenait, par instinct, à une popularité lentement acquise, obtenue sans aucun sacrifice de sa part, mais dont il avait joui trop longtemps et trop complètement pour qu'elle ne fût pas désormais une habitude de sa vie et, jusqu'à un certain degré, un mobile de sa conduite. Objet, pour un temps, d'un enthousiasme, d'un culte universels, revêtu, par l'opinion, d'une sorte de caractère sacré, regardé d'un consentement unanime comme infaillible et, par conséquent, comme inviolable, Cavour était devenu plus sensible aux attaques, aux sarcasmes, aux cuisantes épines du pouvoir. La popularité d'ailleurs, base large et haute sur laquelle, libre, puissant, dominant les partis,

s'élève le génie, la popularité est, dans les pays libres, une condition indispensable de l'action politique des hommes d'État. Par raison bien plus que par faiblesse, Cavour voulait donc maintenir sa popularité intacte, solide; il se fût gardé de l'ébranler lui-même en résistant à une impulsion qui avait ses propres sympathies, et dont le choc eût risqué de briser à la fois le gouvernement qui l'eût reçu et la nation qui l'eût porté.

Mais cette popularité conquise de haute lutte, gardée avec tant de soin, Cavour la conserve pour le jour oia, en face d'un péril qu'il jugera réel et pressant, il estimera que le moment est venu d'y recourir et de l'opposer ouvertement à la révolution. Ce jour-là, il ne craindra pas de la compromettre; lui qui a plié devant le chef de partisans s'embarquant par une nuit obscure, avec quelques afûdés, pour une entreprise en apparence désespérée, il imposera sa volonté, il dictera ses conditions au conquérant d"un royaume, à celui dont des légions suivent les pas et dont un peuple baise les pieds. En vain alors Garibaldi essaiera de courber ce bras de fer qui s'allonge jusqu'à lui; en vain il écrira au roi, le sommant de renvoyer son ministre; en vain, fort de sa gloire, de son patriotisme, de l'idolâtrie dont il est l'objet, de la foule qui le suit, des intérêts, des passions qu'il représente, il viendra dans le Parlement protester, réclamer, accuser; il sera vaincu par Cavour, vaincu presque sans combat, et la nation, qui l'aime pourtant, applaudira avec frénésie à sa défaite.

Il est vrai de dire que Cavour avait affermi sa puissance un instant mise en doute, rétabli son crédit ébranlé, ramené à lui les regards tournés vers Garibaldi, fait reluire d'un éclat

nouveau sa popularité voilée ou plutôt oubliée. Telles furent^ en effet, les conséquences d'un acte que la hardiesse du génie qui le conçut, le trouble des temps qui en virent l'exécution, l'état de guerre permanent qui révéla, sauraient seuls expliquer. L'invasion des Marches fut un coup d'audace dont celui-là seul était capable qui naguère envoyait en Crimée une armée piémontaise. Jamais peut-être les combinaisons de la politique ne se montrèrent plus superbes ni ses exigences plus impitoyables que dans cette courte campagne entamée sans prétexte, poursuivie sans scrupule, partie terrible qu'il semblait pour la monarchie italienne aussi nécessaire qu'impossible de jouer. Cavour regarda ses cartes et, cette partie suprême, il la joua et la gagna.

Dix-huit mois après Villafranca, un an environ après la rentrée de Cavour aux affaires, l'Italie tout entière, sauf Rome et Venise, par la voix^ie ses mandataires rassemblés à Turin, prêtait serment à Victor-Emmanuel comme à son roi légitime. Ce fut sans doute, pour Cavour, une journée radieuse, dorée d'un pur et dernier rayon de soleil que celle où, dans ce Parlement, image, symbole, interprète, conducteur libre et souverain d'une patrie enfin créée ou conquise, il put contempler son œuvre. Sans doute aussi l'enceinte agrandie, la salle remplie, le bruit de tant d'accents nouveaux, l'aspect de tant de visages inconnus, le firent songer au temps où, à la veille de Novare, obscur, il élevait pour la première fois sa voix impopulaire dans une assemblée piémontaise, et, se rappelant le passé, regardant aux choses accomplies, sans doute il se sentit plein de confiance dans l'avenir.

Les loisirs toutefois lui étaient interdits. Quand même son àme ardente n'eût pas repoussé vers un lointain incessamment reculé la perspective d'un repos odieux, son génie était encore nécessaire à cette monarchie qu'il fallait consolider, à cette nation qu'il fallait façonner à la liberté. « Ma tâche, m'écrivait-il, est plus laborieuse et plus pénible maintenant que par le passé. Constituer l'Italie, fondre ensemble les éléments divers dont elle se compose, mettre en harmonie le nord et le midi, offre autant de difficultés qu'une guerre avec l'Autriche et la lutte avec Rome. »

Cavour, dans ces quelques mots, tout en exposant le programme ou plutôt le sens et le but de sa politique intérieure, indique aussi quelle sera sa politique extérieure. Evidemment, ni la guerre avec l'Autriche, ni la lutte avec Rome ne font partie de ses plans. Ses plans, ses espérances, son attente, peu de jours après avoir tracé les lignes que j'ai citées, il les exprimait au Parlement dans un discours célèbre qui devait être le plus éloquent et le dernier de ces manifestes par lesquels il communiquait à l'Europe la pensée de l'Italie.

« L'étoile de l'Italie, dit-il, c'est Rome; voilà notre étoile polaire. Il faut que la cité éternelle, sur laquelle vingt-cinq siècles ont accumulé toutes les gloires, soit la capitale de l'Italie... L'unité de l'Italie, la paix de l'Europe sont à ce prix... Mais, dit-on, nous ne pourrons jamais obtenir l'assentiment à ce dessein du catholicisme ou des puissances qui s'en regardent comme les représentants et les défenseurs... Cette difficulté ne saurait être tranchée par le glaive; ce sont les forces morales qui doivent la résoudre, c'est la conviction qui ira croissant de jour en jour dans la société moderne,

même au sein de la grande société catholique, que la religion n'a rien ù craindre de la liberté... Saint-père, pourrons-nous dire an souverain pontife, le pouvoir temporel n'est plus une garantie de votre indépendance. Renoncez-y et nous vous donnerons cette liberté que depuis trois siècles vous demandez en vain à toutes les grandes puissances catholiques, cette liberté dont vous avez péniblement, par des concordats, arraché quelques lambeaux concédés en retour de Tabandon de vos privilèges les plus chers et de l'affaiblissement de votpe autorité spirituelle. Eh bien! cette liberté, que vous n'avez jamais obtenue de ces puissances qui se vantent de vous protéger, nous, vos fils soumis, nous vous l'offrons dans sa plénitude. Nous sommes prêts à proclamer en Italie le grand principe de l'Eglise libre dans l'Etat libre. »

L'Eglise libre dans l'Etat libre 1 proposition hardie, à laquelle l'Eglise a répondu par un cri de réprobation, y voyant un piège grossier, une offre dérisoire, ou, moins encore, un artifice oratoire. Que l'Eglise considère le pouvoir temporel du saint-père, tel qu'il est aujourd'hui à la fois contesté et exercé, comme une garantie de sa liberté et une condition de son autorité, permis à elle. Mais ce qu'il importe de dire, c'est que, dans la bouche de Cavour, ce mot qui a soulevé une si violente tempête, loin de cacher aucune arrièiepensée, ou d'être une formule de circonstance, un futile et ingénieux propos du moment, allait droit à un but défini et était l'expression sincère d'une conviction sérieuse.

L'Eglise a dans la société moderne deux sortes d'ennemis, ceux qui lui en veulent de l'ensemble des doctrines qu'elle enseigne, des sentiments qu'elle impose, du but définitif

qu'elle montre à l'humanité. Ces hommes, c'est l'empire de l'Eglise sur les âmes qu'ils détestent, c'est la liberté qu'elle prêche qu'ils ont en haine, c'est contre l'autorité dont elle pèse sur les consciences, c'est-à-dire sur toutes les entreprises humaines, qu'ils s'acharnent; c'est, entin, à la place qu'elle occupe comme élément considérable d'ordre, de paix et d'indépendance individuelle, c'est à son influence naturelle et à son action légitime sur la société, qu'ils en veulent. De ceuxlà, Cavour ne fut jamais. Lui aussi, comme son neveu, est mort en soldat et en chrétien.

Mais l'Eglise a aujourd'hui d'autres adversaires (et Cavour fut de ceux ci), qui lui en veulent de sa persistance à se tenir, comme institution politique et civile, en dehors du droit commun, des complaisances par lesquelles elle ne croit pas payer trop cher l'appui de tout ce qui est fort, tantôt de la foule, tantôt du prince, de ce que le poids dont elle pèse devient trop souvent un instrument en d'autres mains que les siennes, de ce qu'enfin elle sacrifie son influence naturelle et son action légitime aux restes d'un pouvoir dont la possession l'afl'aiblit et dont l'exercice la compromet.

Des adversaires de l'Eglise, ai-je dit; non pas, car ils ne sauraient lui reprocher les conséquences d'une situation qu'en définitive elle r/a pas créée, qui, loin de là, lui a été imposée, et a été faite malgré elle et contre elle. Ils n'étaient pas de l'Eglise, ces théoriciens qui Font isolée au milieu de la société moderne, qui l'ont asservie à l'Etat, qui ont constitué le clergé en une milice détachée de tous les liens qui unissent l'homme à sa patrie, indifférente à un progrès dont il lui est interdit de recueillir le moindre fruit, et traversant le sol en

étrangère. Que, transformé en une armée d'employés, le clergé soit devenu une arme entre les mains de l'Etat et par conséquent un danger pour la liberté; que, moralement exilé, il ait cherché ailleurs la patrie qu'on lui refusait et soit devenu une arme entre les mains de Rome et par conséquent un danger pour l'Etat, la faute n'en est-elle pas à ceux qui, dans l'Etat libre, n'ont pas voulu l'Eglise libre? De là une Eglise qui, à son tour, regarde la liberté de l'Etat comme incompatible avec sa propre liberté, et une liberté qui elle-même devient trop souvent non pas, comme on Ta dit, un masque, mais une forme acceptée, la forme moderne de la tyrannie.

Je sais la difficulté, et que l'autorité de l'Eglise doit à la source où elle est puisée un caractère absolu qui la rend instinctivement rebelle à toute restriction. Il est cependant un pays où la conciliation s'est faite entre les deux principes qui, ailleurs, se sont mutuellement discrédités en s'excluant, usés à se combattre, et qui, dans ce pays plus heureux et plus sage, se sont prêté un appui réciproque et fortifiés l'un par l'autre. En Angleterre, l'Etat n'a pas refusé à l'Eglise l'influence qui, sous un régime de liberté, est l'apanage de toute existence collective aussi bien qu'individuelle; en retour, cette influence de l'Eglise a largement contribué au développement et au maintien des institutions qui font l'envie de l'Europe. Quand un si grand exemple était proclamé, par M. de Montalembert, décisif pour l'Eglise, il était sans doute permis à Cavour de l'envisager comme concluant pour l'Etat.

Et dans le même temps où M. de Montalembert servait la cause de la liberté, en défendant la liberté de l'Eglise, Cavour voulait la liberté de l'Eslise comme une des conditions de la

liberté. « J'ai suivi, écrivait Cavour à M. Naville en 1844, avec un bien vif intérêt la discussion de la loi sur renseignement. Ces débats honorent la France et le siècle. Le résultat me paraît de nature à satisfaire tous les hommes éclairés et modérés. Peut-être à Genève trouvera-t-on qu'on a été trop favorable aux petits séminaires; mais on n'aurait pas raison, les concessions qu'on a faites au clergé sont aussi utiles que raisonnables. Je ne puis partager les craintes qu'elles inspirent aux philosophes et aux jurisconsultes de l'école Dupin. » — Plus tard, en 1846, étant à Léri, j'ai entendu Cavour déplorer la condition que la révolution française avait faite au clergé, et en exposer l'injustice et le péril. « En Piémont, ajoutait-il, nous avons une Eglise qui possède, une Eglise propriétaire, indépendante du gouvernement, et c'est un grand bien pour l'Etat non moins que pour la religion. » M. de Montalembert n'eût pas pensé autrement.

Lorsque donc, ne croyant pas, en Italie, la liberté de l'Etat assurée sans la possession de Rome, ni la liberté de l'Eglise possible sans la liberté de l'Etat, lorsque Cavour s'est adressé aux catholiques du monde entier et leur a exposé son programme, ce programme n'était ni une formule oratoire, ni un expédient du jour. De leur côté, les catholiques, ne croyant pas la liberté de l'Eglise assurée sans la possession de Rome, ont répudié toute solidarité avec de- opinions qui les rendraient complices d'une spoliation sacrilège. Il importe ici, ce me semble, de ramener le débat à ses termes les plus simples. Rome propriété, constituant l'Eglise en Etat souverain, la soumet nécessairement, dans ses rapports avec les nations, aux usages et aux lois qui règlent les relations réci-

proques des Etats souverains. Sans Rome, au contraire, sans pouvoir temporel dans l'acception politique de ce mot, l'Eglise est une simple institution, dès lors partout nationale, ayant pour elle le droit commun, et, par le droit commun, l'indépendance, la vie, le développement, l'action naturelle, la place au soleil. Le choix est peut-être difficile à faire, mais il faut que les catholiques se décident entre TEglise-état, étrangère à l'Etat armé contre elle, et l'Eglise-institution, c'est-à-dire l'Eglise libre dans l'Etat libre.

Le discours sur Rome fut prononcé à la fin du mois de mars. Sur Venise, dans une autre séance, Cavour engagea l'Italie à être patiente, à ménager l'opinion publique européenne, laquelle ne manquerait pas de se prononcer avec une force qui contraindrait l'Autriche à céder ou permettrait à l'Italie de recourir aux armes. Puis survint la lutte avec Garibaldi, la mâle réplique du baron Ricasoli, le triomphe de Cavour toutefois douloureusement ému. Nous touchons à la fin.

Ici je cède la plume à une main qui a pressé la main mourante de Cavour. La comtesse Alfieri a recueilli et retracé, en quelques pages, les souvenirs des nuits d'angoisse et des jours de douleur passés au chbvet de celui qu'elle admirait de tout l'enthousiasme d'une Italienne et qu'elle chérissait de toute la tendresse d'une fille. Ce sont ces pages qu'on va lire.

« Le mercredi, 20 mai, après une longue et orageuse discussion au Parlement sur les volontaires italiens, mon oncle rentra chez lui, triste, fatigué, préoccupé. Il se reposa pendant quelques instants, dit à son domestique qui, le voyant si défait, l'engageait à prendre quelques jours de congé: « Je n'en peux plus, mais il faut travailler quand même, le pavs a besoin de moi; peut-être cet été pourrai-je aller me reposer en Suisse, auprès de mes amis. » Puis il dîna, selon son habitude, avec son frère et son neveu. Il mangea d'assez bon appétit, parla de la discussion du jour, s'entretint d'affaires de famille, entre autres engagea vivement mon père à restaurer le château de Santena. « C'est là, ajouta-t-il, que j'entends reposer un jour, auprès des miens. » Après le dîner, il alla fumer son cigare sur le balcon, mais de légers frissons l'obligèrent à rentrer dans le salon ; de là, bientôt, il se retira dans son appartement pour y faire son sommeil accou-

tumé. Il dormit une heure environ ; son réveil fut pénible et de violents vomissements succédèrent à un état de malaise indéfinissable. Il se décida alors à se coucher et congédia son domestique qui hésitait à se retirer. Vers minuit, ce domestique, qui occupait une chambre située au-dessous de celle de mon oncle, entendant un bruit inusité, prêta l'oreille et reconnut les pas précipités de son maître. Il n'osa monter, car depuis plusieurs mois mon oncle travaillait durant une grande partie de la nuit, ou se promenait dans son appartement, tout en parlant à haute voix. Mais un violent coup de sonnette ne tarda pas à tirer de sa perplexité le domestique qui, accourant, trouva son maître à bas de son lit, la physionomie altérée, et en proie à de violentes douleurs d'entrailles, « J'ai, dit le comte, une de mes indispositions habituelles et je crains une attaque d'apoplexie; allez me chercher un médecin. »

{( On courut chez le docteur Rossi, élève de M. Tarella, lequel, pendant plus de vingt ans, avait été l'ami et le médecin de la famille Cavour. M. Rossi qui, depuis la mort du docteur Tarella, avait soigné mon oncle dans toutes ses maladies, essaya d'abord de combattre les vomissements; mais, reconnaissant bientôt l'inutilité de ses efforts, il ordonna une première saignée qui soulagea le malade. A huit heures du matin, on en fit une seconde, et, à cinq heures du soir, une troisième. Je ne vis mon oncle qu'après cette dernière opération; je le trouvai en proie à une si forte fièvre et si fatigué, si souffrant, si agité, que je ne m'arrêtai que quelques minutes auprès de lui. La nuit qui suivit cette triste journée fut assez bonne, et, le vendredi 3i mai, la fièvre

avait disparu. Malgré les recommandations du mt'^decin, mon oncle reçut les ministres, tint avec eux un conseil qui dura près de deux heures, et travailla pendant le reste de la matinée avec MM. Nigra et Artom. Comme ces derniers sortaient, j'entrai ; je ne voulais que serrer la main à mon oncle, mais il me fit asseoir à son chevet, me dit qu'il se sentait parfaitement guéri , que si on ne l'avait pas saigné trois fois la veille, il aurait fait une maladie de quinze jours, et qu'il n'avait pas le loisir de dépenser ainsi son temps. « Le Parlement, ajouta-t-il, et l'Italie ont besoin de moi. » Cette pensée, il devait la répéter sans cesse et sous mille formes différentes durant les jours suivants, lorsque le délire s'emparerait de lui et qu'on le verrait, privé de toutes ses facultés, n'être plus animé que par l'amour de cette patrie dont il parla jusqu'à son dernier soupir. Il me garda longtemps près de lui et notre conversation roula sur une foule de sujets. Après mon départ, mon frère, voulant contraindre son oncle à prendre quelque repos, s'établit en sentinelle et ne laissa plus entrer personne ; vers onze heures, voyant le malade tranquille, il se retira, mais une demi-heure s'était à peine écoulée qu'il fut appelé par un domestique, qui vint en hâte lui dire que le comte venait d'être saisi par de violents frissons. Mon frère accourut aussitôt et trouva son oncle avec une forte fièvre accompagnée de délire. Il ne le quitta plus. A cinq heures arriva le médecin qui constata une fièvre d'accès et ordonna de la quinine; mais un dérangement d'entrailles annula .l'effet du remède. On eut alors recours aux moyens ordinaires de soulagement, et deux nouvelles saignées furent pratiquées dans la journée du samedi I^r juin.

« Ces deux saignées procurèrent à mon oncle une nuit plus tranquille que la précédente^ il se plaignit cependant d'un froid intense. Lorsque le dimanche matin j'arrivai à la maison Cavour, je trouvai les domestiques fort effrayés et en larmes. « Monsieur le comte est perdu, me disaient-ils, monsieur le comte ne guérira pas ; les remèdes n'agissent plus, le docteur Rossi l'a trouvé sans fièvre, mais nous, qui le connaissons, nous voyons bien ce qu'il en est. » Tremblante, j'entrai dans la chambre de mon oncle et le trouvai pâle, affaissé, absorbé. Il m'engagea à le laisser seul et à prendre part à la fête du Statut, qu'on célébrait pour la première fois dans toute l'Italie. Je refuse, il insiste ; alors, avant de me retirer, je lui demande de me laisser sentir son pouls; celui du bras droit est calme et régulier. Je pose ensuite ma main sur sa main et sur son avant-bras gauches, et à ma grande terreur je les trouve froids comme le marbre. Ils ne devaient plus se réchauffer. Après mon départ, mon oncle congédia mon père et mon frère, demanda le dernier volume de \ Histoire dih Consulat et de l'Empire et essaya de le lire, mais bientôt il le rendit à son domestique en disant : « C'est extraordinaire, je ne sais plus lire, je ne peux plus lire! » Puis il ordonna qu'on se préparât à faire son lit. Sur les remontrances de son domestique, le comte mit brusquement les pieds à terre et dit en riant : « Il faudra bien maintenant que tu m'obéisses ! » Ce mouvement violent fait rouvrir la saignée ; mon oncle essaye vainement d'arrêter le sang qui sort avec impétuosité. Les soins du domestique ne sont pas plus heureux. Enfin arrive le chirurgien qui parvient à arrêter l'hémorragie. Quelques heures plus tard, une fièvre

violente s'emparait du comte^ sa respiration devenait courte, sa peau brûlante^ et sa tète commenta à s'embarrasser; il n'en exposait pas moins avec une admirable justesse ce qu'il avait fait pour l'Italie^, ce qui lui restait encore à faire, ses projets pour l'avenir et les hardis moyens qu'il comptait employer, préoccupé exclusivement des intérêts du pays, manifestant sa crainte que la nouvelle de sa maladie ne compromît le succès de l'emprunt de 300 millions que l'Etat était sur le point de contracter. La nuit fut si mauvaise, que le lundi matin le docteur Rossi demanda une consultation. Tandis que mon frère courait chez le docteur Maffoni, l'état du malade s'aggravait, l'agitation augmentait, la respiration devenait de plus en plus courte et la soif si intense qu'à chaque minute mon oncle prenait des morceaux de glace ou de l'eau de seltz glacée. Tout d'un coup, se tournant vers le docteur Rossi : « Ma tète, lui dit-il, s'embrouille, et j'ai besoin de toutes mes facultés pour traiter de graves affaires; faites-moi saigner encore, une saignée peut seule me sauver. » Le médecin consentit et fit chercher le chirurgien. Celui-ci pratiqua une nouvelle incision, le sang ne jaillit pas; à force de comprimer la veine, on réussit à tirer deux ou trois onces d'un sang noir et coagulé. En se relevant, le chirurgien me dit : « Je suis très-inquiet de l'état de M. le comte, la nature est déjà inerte, n'avez-vous pas observé que les saignées des premiers jours ne sont pas même cicatrisées? » A ce moment, on m'annonça le docteur Maffoni, lequel pâlit en apprenant ce qui venait de se passer. Il fallut préparer mon oncle à la consultation. 11 ne voulait point en entendre parler, déclarant qu'il avait toute confiance dans le docteur Rossi, mais il linit

32i LE COMTE DE GAVOUR.

par céder aux sollicitations de mon père et de mon frère, et me dit : « Fais entrer les médecins, puisque toi aussi tu désires que je les voie... Messieurs, ajouta-t-il en les voyant, guérissez-moi promptement, j'ai l'Italie sur les bras et le temps est précieux. Dimanche, je dois être à Bardonnèche pour visiter avec M. Bixio et d'autres amis de Paris les travaux du Mont-Cenis. Je ne' comprends rien à ma maladie. Elle résiste au traitement habituel; j'ai beaucoup souffert ces jours derniers, maintenant je ne souffre plus, mais je ne puis ni travailler, ni mettre deux idées ensemble ; c'est ma pauvre tête, je crois, qui est le siège du mal. » Les médecins lui répondirent que sa maladie était une fièvre d'accès avec menace de transport au cerveau, qu'on avait combattu le dernier danger au moyen des saignées; qu'il fallait maintenant empêcher à tout prix le retour de la fièvre, et ils prescrivirent en conséquence une forte dose de sulfate de quinine liquide à prendre en trois fois avant onze heures du soir. Cette prescription déplut à mon oncle qui demanda des pilules. Les médecins s'y refusèrent. On apporta la quinine liquide, il la repoussa; je pris alors le verre, et le présentai à mon oncle en le priant d'en avaler le contenu pour me faire plaisir. « J'ai, me répondit-il, une répugnance invincible pour ce remède qui me fait l'eflèt d'un poison, mais je ne veux rien te refuser. )> Il prit le verre de mes mains, avala le liquide d'un seul trait et me demanda si j'étais contente; mais des vomissements ne tardèrent pas à justifier sa répugnance instinctive, et ils se renouvelèrent à chaque fois qu'il essaya de prendre le remède. A neuf heures du soir, on annonça le prince de Carignan : mon frère et moi craignant l'émotion

LE GOMTK DK CAVOUK. 325

que produirait une telle visite^ nous allâmes au-devant du prince, mais mon oncle, ayant reconnu la voix du visiteur, voulut à toute force le voir et causa avec lui pendant un quart d'heure environ. En sortant, le prince nous dit : « Ne vous affligez pas, le comte n'est pas au^si mal que vous vous l'imaginez; il est fort et robuste et surmontera la maladie. 11 a trop travaillé ces derniers temps; il a besom de repos, de tranquillité. »

. « Pendant le reste de la soirée mon oncle fut assez calme; mais à une heure l'accès de fièvre revint avec plus de violence encore que la veille, le délire recommençant accompagné d'une agitation terrible. Les médecins, qui arrivèrent de grand matin, ordonnèrent des sinanismes aux jambes, et sur la tète l'application continuelle de vessies remplies de glace. Les sinapismes n'eurent même pas le pouvoir de rougir la peau, et le malade rejetait sans cesse les vessies qu'on tenait sur son front brûlant en disant : « Ne me tourmentez pas, Ijiissez-moi reposer. » Etant resté seul un instant avec son domestique^ il lui dit : « Martin, il faut nous quitter; quand il sera lemps, tu enverras appeler le père Jacque.-, curé de la Madone des Anges, qui m'a promis de m'assister à mt-s derniers moments. Envoie chercher maintenant M. Castelli et M. Farinl, j'ai à leur parler. »

« Il essaya vainement et à plusieurs reprises de faire ses dernières confidences à M. Castelli: Un peu plus heureux avec M. Farini, il réussit à lui dire : u Vous m'avez soigné et guéri d'une maladie semblable il y a quelques années ; je me remets à vous, consultez les médecins, mettez-vous d'accord avec eux cl décidez de ce qu'il y a à faire. )>

M M. Farini insista pour qu'on continuât les applications (](.• glace. Mon oncle se soumit; ensuite M. Farini fit faire sou ^ ses yeux et appliquer, mais sans plus de succès que la veille, des sinapismes plus violents. Ce jour-là mon oncle parla constamment delà reconnaissance du royaume d'Italie par la France, d'une lettre que M. Vimercati devait apporter, de Paiis, et demandait instamment à voir M. Artom, avec lequel il nvait des afiaires à traiter; puis, passant à la marine : « 11 nous faudra, dit-il, vingt ans pour nous créer une flotte capable de [irotéger et de défendre nos côtes, mais nous y parviendrons; j'ai dirigé tous mes efforts vers ce but, aussi l'union est-elle faite entre notre ancienne marine et la m.arine napolitaine. Que n'a-t-on fait de même pour l'armée de terre ! Cela aurait peut-être mécontenté notre armée. Au reste, certaines éventualités se présentant, Garibaldi et ses volontaires nous seront d'une incontestable utilité. Il me faut renoncer pourtant au portefeuille de la marine, je suis trop fatigué, trop surchargé de travail. Le général Menabrea consentira-t-il à me remplacer? Je le crois très-capable de créer et d'organiser la marine italienne. C'est une bonne idée que j'ai eue là; non, non, il ne me refusera pas son concours. »

« I,e mardi soir, la nouvelle de la gravité de la maladie de mon oncle s'étant répandue dans la ville, l'hôtel Cavour fut comme assiégé par la population de Turin, et on dut le laisser ouvert toute la nuit. L'appartement, le grand escalier, le vestibule, la courue désemplirent pas une minute, et lorsque je me retirai, vers les deux heures, j'eus quelque peine à me frayer un passage à travers cette foule morne^ silencieuse et

LE COMTl' DK CAVOUR. 327

désolée. I.a nuit fut mauvaise; l'état du malade empira tellement que, le mercredi matin, les médecins, interrogés par le marquis de Rora et par mon frère, qui avaient veillé mon oncle, dirent que si le comte avait quelques dispositions à prendre, il n'y avait pas de temps à perdre. Je fus chargée de la douloureuse mission de prévenir mon oncle de son état; tremblante, navrée, je ne trouvai d'autres mots à dire que : « Mon oncle, le père Jacques est venu prendre de vos nouvelles, voulez-vous le recevoir un instant? » Il me regarda fixement, me comprit, me serra la main et me répondit :« Faisle entrer. » Puis il demanda qu'on le laissât seul. Son entretien avec le curé dura une demi-heure environ, et lorsque le père Jacques se retira, mon oncle fit demander M. Farini à qui il adressa aussitôt ces paroles : « Mia nipote m'ha fatto venire il padre Giacomo; debbo prepararmi al gran passo dell' eternità. Mi son confessato ed ho ricevuto l'assoluzione; piii tardi mi communicherà.Voglio che si sappia,voglio ilbuouo popolo di Torino sappia ch'io muoio da buon cristiano. Sono tranquillo, non ho mai fatto maie a nessuno. »

« J'entrai après M. Farini et je suppliai mon oncle de me permettre d'appeler ou M. Ribcri, ou ^1. BulTalini, ou M. Tommasi de Naples que le public nous pressait de consulter. « Il est trop tard maintenant, me dit-il; peut-être appelés plus tôt m'auraienl-ils sauvé. Cependant, si tu le désires, fais venir M. Riberi. » Il était huit heures du matin lorsque j'envoyai chercher M. Riberi; il vint à cinq heures du soir. Les médecins ordinaires ordonnèrent des ventouses à la nuque et des vésicatoires aux jambes* Les vébicaloires ne prirent pas, et mon oncle ne sentit même pas la douloureuse application de^

ventouses. A peine dans le public eut- on appris que le comte serait administré, que la foule se porta vers h Madone des Anges pour escorter le saint sacrement. Vers les cinq heures, la procession se mit en marche, et peu après mon oncle recevait le viatique au milieu des sanglots d'une famille et d'une population désolées. Après la fonction, mon oncle remercia avec effusion le curé et lui dit : « Je savais bien que cous, vous m'auriez assisté à ma dernière heure. » Ensuite, épuisé, ayant été assis jusqu'alors, il se coucha à la renverse pour ne plus se relever. Sur ces entrefaites, M. Riberi arriva. Mon oncle le reconnut immédiatement et lui dit en souriant : « Je vous ai fait appeler un peu tard, c'est que je n'étais pas encore un malade digne de vous. » Riberi s'entretint longuement avec les docteurs Rossi et Maffoni, mais n'ordonna que des remèdes insignifiants. Eu se retirant, il nous engagea à faire prendre un peu de nourriture au comte, car le pouls était très-bas. Il promit de revenir vers onze heures, mais ne nous donna pas le moindre espoir.

« Ver.: neuf heures, on annonça le roi qui, dans le but d'éviter la foule qui encombrait la cour, le grand escalier et presque toute la maison, entra par un petit escalier et par une porte dérobée avant que nous eussions prévenu le malade de la visite qu'il allait recevoir. Mon oncle reconnut parfaitement le roi et lui dit aussitôt : « Oh ! sire, j'ai bien des choses à vous communiquer, bien des papiers à vous montrer, mais je suis trop malade; il me sera impossible d'aller vous voir, mais je vous enverrai Farini demain, il vous parlera de tout en détail. Votre Majesté n'a-t-elle pas reçu de Paris la lettre qu'elle attendait? L'empereur est bien bon

LE COMTE DE CAVUUIi. 329,

pour nous maintenant, oui, bien bon. Et nos pauvres Napolitains si intelligents; il y en a qui ont beaucoup de talent, il y en a aussi qui sont fort corrompus. Ceux-ci, il faut les laver, sire, oui, oui, si lavi^ si lavi. » Le roi pressa la main de son ministre mourant et sortit pour parler aux médecins. Il supplia M. Riberi de tenter une saignée à la jugulaire ou de mettre quelques sangsues derrière l'oreille pour dégager le cerveau. M. Riberi répondit que l'état du pouls ne le permettait pas, mais que si le malade passait la nuit, on pourrait le lendemain essayer des dernières ressources de l'art. Le roi partit, le comte reprit la série de ses discours. « L'Italie du nord est faite, disait-il, il n'y a plus ni Lombards, ni Piémontais, ni Toscans, ni Romagnols; nous sommes tous Italiens; 'mais il y a encore les Napolitains. Oh ! il y a beaucoup de corruption dans leur pays. Ce n'est pas leur faute, pauvres gens, ils ont été si mal gouvernés. C'est ce coquin de Ferdinand. Non, non, un gouvernement aussi corrupteur ne peut être restauré, la Providence ne le permettra pas. Il faut moraliser le pays, élever l'enfance et la jeunesse, créer des calles d'asile, des collèges militaires; mais ce ne sera pas en injuriant les Napolitains qu'on les modifiera. Us me demandent des emplois, des croix, de l'avancement; il faut qu'ils travaillent, qu'ils soient honnêtes, et je leur donnerai des croix, de l'avancement, des décorations; mais surtout qu'on ne leur passe rien, l'employé ne doit même pas être soupçonné. Pas d'état de siège, pas de ces moyens des gouvernements absolus. Tout le monde sait gouverner avec l'état de siège. Ji les gouvernerai avec la liberté et je montrerai ce que peuvent faire de ces belles contrées dix années de liberté. Dans vinçt an<.

330 LE GO.MTE DE CAVOUK.

ce seront les provinces les plus riches de l'Italie. Non, pas dV'tat de siège, je vous le recommande. «

« Garibaldi, poursuivit-il, est un galant homme; moi, je ne lui veux aucun mal. Il veut aller à Rome et à Venise, et moi aussi; personne n'est plus pressé que nous. Quant à i'Istrie et au Tyrol, c'est autre chose. Ce sera pour une autre génération. Nous avons bien assez fait, nous autres, nous avons fait l'it ilie, si l'Italia e la cosa va. Puis cette confédération germanique est une anomalie; elle se dissoudra et l'unité allemande sera fondée, mais la maison de Habsbourg ne saurait se modifier. Que feront les Prussiens, eux si lents à se décider? Ils mettront cinquante ans à faire ce que nous avons fait en trois ans. Tandis que la lièvre d'unité s'empare de l'Europe, ne voilà-t-il pas que l'Amérique s'avise de se diviser! Y comprenez-vous quelque chose, vous autres, à ces querelles Intestines des Etats-Unis? Quant à moi, qui ai été dans ma jeunesse un admirateur passionné des Américains, je suis bien revenu de mes illusions, et j'avoue que ce qui ^e passe de l'autre côté de l'Atlantique est pour moi une véril-able énigme. »

a Puis mon oncle me demanda où étaient placés les différents corps de notre armée, où se trouvaient plusieurs militaires de ses amis, et troublée par l'émotion, je répondis mal à ses demandes. Il me regarda avec affection et tristesse et me dit : « Petite, tu ne sais ce que tu me dis; il y a un moment lu me (li.>ais que le général P. commandait à Parme, comment se fait-il qu'il soit maintenant à Bologne? «Suffoquée, je sortis de la chambre pour pleurer. Il continua à causer avec mon frère, lui parli du fameux discours de M. Hic;isoli

1J-: COMTE Dl<: GAVOUH. 331

en réponse au général Garibaidi, do M. Farini^ et dit que MM. Ricasoli et Farini étaient les deux seuls hommes capables de le remplacer. Quoi qu'en aient dit plus tard les journaux, ces deux hommes d'Etat furent les seuls qu'il désigna pour ses successeurs. La voix de mon pauvre oncle, qui avait été jusqu'alors très-forte, commençait à faiblir; les domestiques effrayés nous disaient : « Voilà la voix de M. le comte qui baisse; quand il cessera de parler, il cessera de vivre. »

« Le docteur Maffoni, qui veillait le malade, conseilla de lui faire prendre une tasse de bouillon avec du pain [>ilé et lin verre de bordeaux. Il prit l'un et l'autre avec plaisir, et comme je lui demandais s'il avait trouvé la soupe bonne, il me répondit : « Trop bonne, Riberi nous grondera tous deux demain. Dis au cuisinier que son bouillon était trop succulent pour un malade comme moi. y> C'était la première fois qu'il consentait à prendre un peu de nourriture depuis sa maladie. Mais tout à coup ses jambes se glacèrent, une sueur froide couvrit son front et il se plaignit d'une douleur au bras gauche, à ce même bras qui depuis la journée du dimanche était froid comme le marbre.

« Le docteur Maffoni essaya de réchauffer les membres glacés avec des cataplasmes, des frictions et des linges brûlants. Ces efforts furent infructueux. Il m'ordonna alors de donner une tasse de bouillon à mon oncle, qui l'avala avec plaisir et m.e demanda encore une goutte de bordeaux. Mais presque aussitôt sa langue s'épaissit et il ne parla plus qu'avec difficulté. Il me demanda pourtant de lui ùter le cataplasme qu'il avait au bras gauche, m'aida de sa main droite à l'enlever, me j>rit par la joue, approcha ma tète de sa bou-

:ï.]2 LK COMTR DE CAVr)UR.

che, m'embrassa deux fois et me dit : « Merci et adieu^ chère petite; » puis, après avoir dit tendrement adieu à mon frère, il sembla prendre un moment de repos. Mais le pouls baissait. Nous envoyâmes chercher le père Jacques, qui arriva à cinq heures et demie avec les saintes huiles. Le comte le reconnut, lui serra la main et dit : « Frate, frate, libéra chiesa in libero stato! » Ce furent ses dernières poroles. Le curé lui administra le sacrement des mourants au milieu des sanglots de la famille, des amis, des domestiques. Mon oncle me fit plusieurs fois signe de lui donner de la glace pilée, mais m'a! ercevant qu'il l'avalait avec difficulté, je trempai mon mouchoir dans de l'eau glacée et j'en humectai ses lèvres. Il eut encore la force de prendre de mes mains le mouchoir et de le porter lui-même à sa bouche pour étancher la soif inextinguible qui le dévorait; quelques minutes après, jeudi 0 juin, à six heures trois quarts du matin, deux faibles mouvements de hoquet aussitôt réprimés nous apprirent que sans souffrance, sans agonie, il venait de rendre son âme à Dieu. »

LE COMTE DE CAVOIJR. à3S

1] est des hommes dont il semble impossible que la nrort approche. La fatale nouvelle éclata comme un coup de foudre à Turin où, bien qu'elle fût prévue, on n'y voulait point croire, et du sein de cette population consternée s'éleva un cri de douleur qui traversa l'Italie. Hommes, femmes, enfants en vêtements de deuil, cités tendues de noir, funérailles à la pompe souveraine, éclatants sanglots des canons, désespoir immense d'un peuple à qui vient d'être ravi l'objet de son amour et de sa foi, stupeur de l'Europe.

Et lout a dit au monde : l'n roi vienl de mourir.

H n'avait pas tini son œuvre. « Ma lâche, disait-il, est plus pénible que par le passé. » Et c'était à l'accomplissement de cf'We tâche qu'il consacrait ses jf urs et ses pensées, qu'il prodiguait ses veilles et ses angoi>ses, c'est dans ce travail qu'il épuisait les sources de sa vie, jusqu'à ce que, tout à fait brisé.

XVi LE COMTK DE CAVOUR.

il tombât^ comme tombent les héros, pour ne plus se relever.

Où ailleurs que dans le cercueil se fût-il donc reposé? L'œuvre du génie est-elle jamais achevée? Lefacieàaon qu'au bas de ses toiles immortelles inscrivait Raphaël, de quel grand homme n'a-t-il pas été le dernier soupir et le suprême regret? Mais pourtant, plus qu'un autre, Cavour, à la lin de sa journée, avait accompli sa tâche, et il est mort sans craindre pour l'avenir de cette œuvre qu'il ne lui était pas donné de terminer.

Cette œuvre, en effet, il la laissait bien gardée, par les hommes qui avaient été ses auxiliaires, par la nation qu'il avait animée de son esprit, et par des alliés engagés désormais à soutenir la cause à laquelle il les avait gagnés.

L'Italie a des hommes d'État qui ont suivi et qui suivront résolument les traces de Cavour, non pas en pâles copistes et en serviles imitateurs du maître, mais libres et qui n'ont pas plié sous le faix de la lourde succession imposée à leur patriotisme. Et au-dessus de ces hommes d'État, deux soldats qui, depuis le commencement, ont combattu le grand combat et qui ne laisseront pas s'écrouler le monument de leurs victoires.

Le roi d'abord qui a lait flamboyer sur les champs de bataille son épée, cette épée que nul prince ne tint jamais d'une main plus vaillante. Il faut que les sages en prennent leur parti. La guerre sera toujours la religion des peuples et les capitaines seront leurs idoles. En vain l'histoire épluchera, critiquera, condamnera, la foule casse ses arrêts pour se transmettre de siècle en siècle les noms éternellement populaires des Richard Gœur-de-Linn. Victor-Emmanuel eut d'ail-

leurs la force de laisser faire Cavour. Un monarque faible, préoccupé de la crainte de le paraître, ne se fût point soumis au rôle secondaire que semblait lai assigner le génie de son ministre.

Garibaldi, autre figure, objet d'adulations qui nuisent à sa gloire, mais qui ne doivent pas la faire oublier. Ce chef étrange et brave, pour qui, selon un écrivain italien, l'art est une perfidie, le repos est une lâcheté, le ménagement une bassesse, sera peut-être encore, comme il le fut, un embarras sérieux, un obstacle incommode à la bonne conduite des affaires et à la politique sage nécessaire à l'Italie. Mais que sont ces embarras éventuels et ces obstacles momentanés auprès du service que rend à son pays celui qui le pénètre de la foi dont son cœur déborde et qui apprend ainsi à une nation incertaine à croire en elle-même? Les peuples, dans; leur décrépitude, pratiquent la ruse, goûtent l'iitrigue, se plaisent aux complots, armes des faibles, mais ne sauraient produire de ces grands hommes incomplets dont le défaut est d'avoir la confiance insensée des enfants. Garibaldi affirme la jeunesse de l'Italie.

Victor-Emmanuel et Garibaldi, deux puissants ouvriers dans l'œuvre qui reste toutefois l'œuvre de Cavour. Si lltalie est aujourd'hui élevée au rang des nations, elle le doit à l'homme qui sut inspirer à l'Europe assez de confiance pour en obtenir la liberté de son pays et assez de respect pour maintenir intacte, vis à vis des plus forts, la dignité du plus faible. Celui qui espéra dans la liberté au lendemain de 184.^, qui espéra dans l'indépendance au lendemain de Novare, qui espéra dtins la guerre au lendemain de la paix de Paris, dans

l'unité au lendemain de Villafranca; celui qui eut la hardiesse de proclamer ses desseins^ l'art de les imposer, le courage de les accomplir; celui qui gouverna par la nation, qui écrasa la révolution sans violence, qui contint la réaction sans affaiblir le prestige monarchique; celui qui, travailleur acharné à sa tâche, ne connut pas un instant de repos et mourut à la peine : celui-là est bien le grand ouvrier. Cavour, tout le monde le sent, ne pouvait être remplacé, mais il a trouvé des successeurs, et c'est ]k le plus éclatant hommage que son pays ait rendu à son génie. Il ne fut pas de ces égoïstes superbes auxquels rien ne survit que leur propre gloire. Sa vie fut courte, mais, en dix ans, il fonda sa patrie.

Et maintenant, cette «France magnanime», cette «généreuse Angleterre,)) cette «juste Allemagne,)) de sa voix sur le point de s'éteindre, Cavour les a-t-il invoquées en vain?

En 1859, par une matinée de septembre, mon frère et moi nous proposâmes une partie de pèche à Cavour, qui se trouvait à Hermance, y passant quelques jours avec nous. Au bord du lac, comme on préparait le bateau, nous nous assîmes sur le parapet du quai qui protège le rivage en cet endroit. A quelques pas de nous, devant la porte d'un cabaret, stationnait un petit groupe de paysans, parmi lesquels deux soldats, des gardes-frontière. Un de ces soldats, un Bernois à la haute taille, au visage fier, à la longue moustache blonde, à l'œil ardent et clair, se détachant du groupe, s'approcha de nous d'un pas résolu et, s'arrêtant tout près de Cavour, resta là immobile, sans paraître s'apercevoir de notre étonnement. Tout d'un coup, d'une voix brève ; aSiiid sie Cavour? dit il.

— Qu'est-ce qu'il veut? fit Cavour. — U demande si vous êtes Cavour.» Sur le signe de tête affirmatif qui répondit à sa question^ le soldat prit la main de Cavour, la serra fortement, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues bronzées; après quoi il tourna le dos brusquement, se retira et disparut. «Voilà, dit d'une voix émue Cavour, un Allemand qui m'a l'air d'un brave homme. » Puis il demeura silencieux, arrachant, d'une main distraite, les brins d'herbe qui avaient poussé dans les jointures des dalles. On eut dit que, dans cet hommage d'un soldat obscur, il avait entrevu le jour où l'Europe reconnaîtra l'Italie.

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