Le comte de Cavour
Dans la partie basse du pays qui forme aujourd’hui la province de Pignerol, au milieu d’une plaine immense et uniforme, se dresse un rocher gigantesque, isolé, perdu, vieux reste des premières convulsions du globe, demeuré debout dans la campagne nivelée par les eaux. Les flancs de ce granit abrupt abritent un village; à son sommet, et sous les ruines plus modernes qui le couronnent, on découvre les vestiges d’une citadelle romaine et d’un temple de Drusille, sœur de Galigula. Les ruines actuelles sont l’œuvre de Catinat qui, en 1(591, prit et détruisit le cliâteah de Gavour. A ce château et au village qu’il protégeait jadis, les Bensi durent le nom que l’un d’entre
eux était destiné à rendre si glorieux. Ce nom, du reste, est récent dans leur famille, et, avant de leur appartenir, fut porté par les descendants du comte Raconigi, fils naturel du dernier prince d’Achaïe. Ce fut vers le milieu du siècle dernier que Charles- Emmanuel III, second roi de Sardaigne, conféra, avec le fief vacant, le marquisat éteint de Cavour à Michel- Antoine Benso, seigneur de Santena et l’un de ses lieutenants généraux.
Les Bensi sont de très-ancienne noblesse, originaires de Saxe d’où le fondateur de leur maison, Hubert, vint en Italie, à la suite de Frédéric Barberousse. C’est donc à l’Allemagne que le Piémont, déjà redevable de ses princes, doit son plus grand politique. Hubert combattit avec Frédéric contre la Lega Lombanda; fit un pèlerinage en Terre sainte; à son retour, épousa Donna Bentia, héritière d’une famille patricienne de Chieri, et, en H 50, obtint les fiefs de Baldisetto, de Ponticello, et cette terre de Santena où reposent aujourd’hui les restes du plus illustre de sa race.
Établis à Chieri, les Bensi y comptent. Ils ne tarderont pas à compter au delà, ainsi du reste (jue plusieu rs autres familles de cette petite république. La Lorraine a ses « Chevaux, » Chieri avait ses B. Les Balbi, les Balbiani, lesBescaretti, lesBuschetti, lesBertone, dont
les Crillon de France sont une branche, les Broglie, qui, dans une autre patrie, ont illustré leur vieux nom , les Beftsi , enfin , étaient connus sous le nom générique des sept B de Chieri. Voilà des Bœufs qui ont creusé bien des sillons.
Chieri était, comme la plupart des villes italiennes, divisée en deux partis hostiles, violents, prompts à tirer l’épée, ardents aux rencontres sanglantes. Les Bensi formaient, avec les six autres B, le parti dit « de Albergo, » ainsi nommé à cause du droit d’hospice, c’est-à-dire d’asile, de défense et de protection, qui était, des prérogatives de la noblesse, une des plus chères et des plus disputées. Mais, en dehors de ces querelles intestines et incessantes, les Bensi jouèrent un rôle constant, bien que plus ou moins considérable, dans la plupart des guerres dont le nord de l’Italie fut le théâtre. Durant la longue lutte des guelfes et des gibelins , ils tinrent pour l’empereur, et, en 1309, Arduino Benso figure, à la suite de Henri VH de Luxembourg, en qualité d’ambassadeur de la république de Chieri.
Plus tard, lorsque les ducs de Savoie eurent étendu leur domination sur les anciennes villes libres du Piémont, les Bensi quittèrent Chieri, pour s'en allei servir, par les armes, dans la cour, ou dans le conseil.
tantôt les ducs de Savoie, tantôt les princes des États voisins. G’est ainsi qu’en 1598, Ascanio Benso était ministre de Rannuccio Farnèse, duc de Parme, tandis qu’ Antonio Benso, colonel de cavalerie, au service de Venise, se distinguait au siège de Chypre contre les Turcs. Toutefois, à mesure que se ralfermit la domination des ducs de Savoie et que se constitua plus fortement le Piémont, les Bensi se rattachèrent plus exclusivement aux princes devenus leurs maîtres et à l’État devenu leur patrie. Us fournirent au pays une longue série de bons soldats, et aux souverains des serviteurs fidèles; placés naturellement dans les premiers rangs, ils surent, par leurs alliances et leurs services, s’y maintenir. J’ai déjà nommé Michel-Antoine Benso à qui le marquisat de Cavour fut conféré en récompense de ses actions militaires. Je citerai encore GolTredo Benso, gouverneur de Turin, qui défendit pendant treize mois et avec la plus raie valeur la forteresse de Montmeillan contre la formidable armée de Louis Xlll.
Les armes des Bensi portent d’argent au chef de gueule, chargé de trois coquilles d’or, avec deux lions pour support et pour devise « Gott tvill Ihrhl. » Le cimier est un pèlerin portant un drapeau avec la devise : « Milüia et peregrimitio. » Le pèlerin est
vêtu d’azur, de gueules et de sable, visage et mains de carnation.
Ce fut à Genève que le marquis Michel Benso de Cavour épousa en 1805 M"* Adèle de Sellon. Quelques péripéties avaient signalé ce mariage. Le comte de Sellon avait trois filles, toutes les trois, bien qu’à des degrés divers, remarquables pour l’agrément de leur esprit et le charme de leurs traits. Ce fut de l’aînée que s’éprit d’abord le marquis de Cavour, durant un séjour prolongé (ju’il fit à Genève où sa mère, née de Sales, comptait de nombreuses et intimes relations. Mais l’inclinatiôn du jeune homme, en ce temps-là âgé de vingt ans seulement, fut refoulée, ou plutôt détournée par la résistance maternelle. Aussi bien, afin de vaincre cette inclination, M"" de Cavour parvint à marier celle qui en était l’objet au marquis de la Turbie. Pour rendre cette union la plus malheureuse qui fut jamais, une seule chose manqua, la durée. Mais la brutalité du marquis de la Turbie contraignit la marqui.se à réclamer une prompte séparation. Plus tard, rendue libre par la mort de son mari, M'"' de la Turbie épousa en secondes noces le <luc de Clermont-Tonnerre, et elle trouva dans ce mariage le bonheur qu’une femme peut attendre d’un galant homme qui l’aime et la respecte.
Les années et l’absence inodifièrenl les pieinlers sentiments de M. de Gavour, sans toutefois, il est permis de le croire, les altérer tout à fait; car, revenant à Genève, il y devint presque aussitôt fort amoureux de la deuxième fille de M. de Sellon et il l’épousa. De ce mariage il eut deux fils. L’aîné est le marquis Gustave Benso de Gavour, actuellement député au Parlement italien. Le cadet, né à Turin le 1" août 1810, fut baptisé à l’église de Saint-Gharles et, étant tenu sur les fonts par la princesse Pauline et le prince Camille Borghèse, reçut de son parrain le nom de Gamille. G’est lui de qui l’ Italie porte aujourd’hui le deuil.
Il se peut que le temps ne soit pas encore venu de juger le comte de Cavoiir. Cela ne m’importe guère et ne m’arrête point. Quand même j’aurais , pour juger un tel homme, l’autorité qui me manque, je m’honore de ne pouvoir, en ce qui le concerne, me dire impartial. Si, parmi les opinions qu’il a combattues, les intérêts dont il a tenu peu de compte, les sentiments qu’il a froissés, il en est qui me sont chers, je ne saurais d’autre part oublier que j’ai eu de bonne heure le privilège d’une amifié qui ne me fut pas retirée, et j’éprouve pour la mémoire de M. de Cavour quelque chose de plus que le simple respect dû au génie. Sans nuire à la liberté de mes appréciations, ce sentiment doit, à mon insu même, les modifier, ou tout au moins les tempérer, et je ne me sens pas en condition de
les coiilrolfi' ni de les reviser fioidement. J’ui donc pour dessein principal de raconter M. de Cavour tel que je l’ai compris, connu , admiré, aimé, tel que mes souvenirs me le rappellent, tel aussi que le révèlent des lettres tracées familièrement, de dates fort diverses, adressées pour la plupart à mon père, d’autres à M. INaville de Châteauvieux, avec qui M. de Cavour entretint pendant plusieurs années une correspondance régulière, et quelquesunes, en petit nombre, à moi -même. J’écrirai d’ailleuis sans grande méthode, en me laissant aller selon le courant de mes souvenirs, de mes impressions. Un semblable récit, nécessairement fort incomplet , risque de paraître à la fois décousu et trop familier. Qu’on veuille donc bien n’y voir que de simples notes que me fournit ma mémoire, reliées les unes aux autres |)ar quelques documents authentiques.
Un dernier mot : 11 arrivera peut-être au lecteur de rencontrer çà et là un fragment déjà transcrit, un passage déjà reproduit. Que M. de Cavour se répète, je ne crains pas qu’on m’en sache trop mauvais gré; mais il est d’autres répétitions, n’ayant aucun titre à l’indulgence, et cependant inséparables des hasards d’une étude qui n’est pas d’avance or-
U-: COMTE DE CAVOUIl. !>
donnée et dans laquelle on ne saurait guère éviter de repasser parfois aux mêmes endroits, de suivre ou tout au moins de croiser quelque sentier déjà parcouru. Je conviens que, relevant de l’histoire, la biographie d’un grand homn-.e exigerait un plan plus sévère; mais reconnaissant que je ne pourrais viser à obtenir un peu plus de symétrie qu’en, sacrifiant beaucoup de ma liberté, je dois choisir et naturellement je choisis les petits chemins faciles où l’on marche à sa çuise. Aussi bien, quand je poserai la plume, il est certain que la biographie de M. de Cavour sera encore à faire; mais j’aurai, je l’espère, donné quelque satisfaction à la curiosité sympathique de ses amis et de ses admirateurs.
Encore une fois, du reste, ce n’est pas l’heure d’écrire cette biographie. 11 faudrait y laisser en blanc trop de pages qu’une autre génération aura le droit de remplir des secrets que nos archives lui révéleront, el que nous devons nous contenter de deviner. La mémoire de M. de Cavour nesaurait d’ailleurs être si vite dégagée de l’influence des |)assions contraires qu’il provoqua ou fomenta. C’est le critère de la grandeur d’un homme que sa mort ne désarme ni ne refroidit personne. Pour lui, la postérité se fait lentement ; on peut dire qu’à certains égards elle ne
se fait jamais; sou image est, de siècle en siècle, battue par le (lot sans cesse renouvelé des colères et des admirations que suscite ou exalte le souvenir de ses desseins, de ses entreprises, de sa vie. Toujours il aura des ennemis et des partisans; toujours ceux qui encensent Auguste se [ilairont à rabaisser Cicéron. La gloire d’un nom est, en quelque sorte, dans l’éternel combat qui, se livrant autour de lui, en fait un nom contemporain de chaque génération successive et le grandit ainsi de toute la hauteur des âges qu'il traverse.
Sans doute le moment arrive où les événements ne sont plus (ju une poussière soulevée, en passant, par le chroniqueur, et où, le premier tumulte des opinions étant apaisé, l’enthousiasme est plus réfléchi et la haine moins aveugle. Mais ce moment est loin d’être arrivé pour les événements dont M. de Ca\our a rempli ou contribué à, remplir les dix années (jui viennent de s’écouler et pour les opinions qu’il a refoulées ou surexcitées. La bataille qu’il engagea se poursuit sous nos yeux , nous en suivons d’un regard anxieux les phases diverses et nous en pesons d’une main agitée les chances contraires; ce conflit nous paraît un des plus grands qui aient, depuis longtemps, secoué le monde, et
nous ne saurions avoir encore, en ces temps incertains, la liberté d’en juger équitablement le principal acteur.
Les faits accomplis en Italie sont-ils d’ailleurs définitifs, ou bien faudra-t-il,en les enregistrant, consigner leur caractère transitoire et constater leur durée éphémère? M. de Cavour s’est proposé de fonder à la fois l’indépendance et l’unité italiennes, ou, si l’on veut, l’indépendance par l’unité. Ce double but ou ce but unique, pouvait-il l’atteindre et l’a-t-il atteint? De la réponse que l’avenir fera à cette question dépend, jusqu’à un certain point, la gloire de M. de Cavour, et la consolidation de l’édifice donnera la mesure de l’architecte. 11 y a des entreprises conduites de telle sorte que la sanction du succès leur est indispensable, et certains moyens exigent impérieusement la justification de la fin. Ici, je ne parle pas des moyens que la morale réprouve, mais de ceux devant l’emploi desquels la politique hésite. Se. lancer dans les aventures, c’est prêter le serment de vaincre!
11 convient, du reste, que la responsabilité qui fait la grandeur fasse aussi le péril de la toute-puissance. La dictature qui, chez un peuple libre, se fonde et