‹ Le comte de CavourChapitre 2 sur 9 · LK COMTE DE C.VVOl li · texte numérisé non relu

LK COMTE DE C.VVOl li

se maintient par l’ascendant du génie sur les esprits, cette dictature, pour être consentie et susceptible d’être légalement renversée, n’en sera pas moins jugée à ses fruits, aussi rigoureusement et aussi justement que si elle se fût imposée par la violence et exercée sur une nation muette. M. de Gavour s’est inspiré du patriotisme ambitieux des Italiens pour les entraîner dans une voie périlleuse; cette voie, il l’avait subie ou choisie, peu importe ; ce qu’on subit librement, on le choisit. 11 n’a pas craint de heurter les sympathies, les principes, les sentiments ou les préjugés, de réveiller les craintes de la moitié de l’Europe. L’Italie l’a suivi, douteuse d’abord, mais bientôt rassurée par sa confiance, enhardie par son audace, persuadée par la suprême sécurité de cet homme disant : « Je réponds de tout, » et l’entendant comme il le disait.

Et c’est prêt à répondre de tout devant la postérité qu’il est mort, pressant de sa main défaillante la main du roi d’Italie, sûr de son œuvre, en envisageant les destinées et en prédisant la durée avec cette même tranquille a.ssurance qui la lui fit naguère entreprendre et poursuivre. Et nul n’a le droit de lui enlever cet énorme fardeau qu’il ne trouva jamais trop lourd, nul n’a même le droit de répudier pour lui, sous le

LF. COMTK [)E CAVOUR.

prétexte qu’il ne les conduit plus ni ne les domine, des événements qui ne sont que la conséquence ou le développement de sa politique. Il savait bien, lui, que la mort n’est pas une excuse pour les fondateurs d’empires ; il savait que l’homme d’iîtat est, pour sa gloire ou pour son châtiment, responsable de son œuvre par delà le tombeau.

Son œuvre, ai-je dit. L’œuvre de l’Italie, dira-t-on peut-être. Par un certain côté, toute la question est là. Certes, je ne prétends point que M. de Cavour soit l’unique artisan de son œuvre. Je n’ignore pas qu’avant lui, autour de lui, avec lui, elle a été préparée, mûrie, soutensepar l’exil, la prison, la plume, le poignard et l’épée, par la résignation et par la révolte, par le dévouement et par le crime, par la .sourde propagande des sectaires et par l’éclatant prestige d’un royal héroïsme; je n’ignore pas qu’elle a été accomplie avec l’appui de toutes les forces sociales, des plus régulièies aussi bien (|ue des plus désordonnées; je n’ignore pas que, vingt-cinq ans plus tôt, M. de Cavour n’eût point tenté une telle entreprise ou y^ eût échoué, n’ayant le concours ni d’un monarque aussi résolu, ni d’une nation aussi disciplinée par l’expérience , ni d’une génération aussi disposée à la révolution qu’il a jjrécipitée. Mais, en

LE COMTE DE CAVOl'R.

somme, je crois qu’il s’est servi des circonstances et des hommes mieux et plus qu’il n’en a été servi; je crois que, sans lui, la révolution italienne ne se fût point accomplie, et que ni le Piémont ne se fût trouvé en mesure de l’entreprendre, ni la France en humeur de la seconder; quelque sentiment qu’inspire cette révolution, elle est un fait considérable dont Cavour est l’auteur encensé ou détesté, suivant les uns trop habile, trop téméraire suivant les autres, trop i>ressé ou trop lent, mais l’auteur accepté par l’opinion, dès longtemps reconnu de tous, solennellement proclamé au lendemain de sa mort par l’explosion de douleur de l’Italie at par le cri d’émotioli spontanée de l’Europe. Gela suffit, ce me semble, pour que son nom surnage sur l’océan de l'histoire et ne risque pas de disparaître jamais dans ces profondeurs obscures où s’engloutissent les réputations usurpées, les célébrités passagères, tant d’illustrations imposées par la passion à la complicité ou à la crédulité contemporaines.

Si donc l’Italie peut se passer de la protection ou de la complaisance étra?igère; si elle donne, sans s’y briser, sur les revers qui sont les inévitables et ,«alutaires épreuves des nations réellement fortes et libres; si elle se montre énergique et unie autant qu’elle a

LK COMTK OK CAVOl II.

été, en dernier lieu, disciplinée et adroite; si elje se raiïermit en se constituant; si elle maintient en Europe, par ses seules forces, par sa seule sagesse et son seul courage, la place qu’elle n’a pas conquise seule; si, enfin, dans un demi-siècle, elle est une grande nation, alors il faut admettie que Cavour fut un grand homme, de ceux qui, aux yeux de la postérité, résument, en les glorifiant, à la fois une époque et un peuple. Mais, avant le fondateur de l’Italie, il y eut le ministre piémontais, et c’est pourquoi, dès aujourd’hui, il est permis de reconnaître que Cavour fut un homme d’État éminent et qu’il posséda, à un rare degré, les qualités si variées et les aptitudes si complexes des hommes nés [)Our organiser, pour commander et pour conduire. Quand bien même les caprices de la destinée déchireraient eu Italie ce que sa main puissante avait uni ; quand même quelque nouveau souille politique diviserait ce qu’il avait rassemblé, comme le vent du sud disjoint les glaçons soudés par la bise du nord et les disperse; (juand même Cavour n’aurait pas réussi à transformer en un État unique cinq ou six pays jusqu’ici distincts, il lui resterait, outre le crédit d’avoir essayé une si vaste entreprise et de l’avoir menée si avant, l’impérissable honneur d’avoir transformé le petit peuple

doiTt il fut pendant dix ans le premier citoyen , en un peuple libre, libre non -seulement par ses institutions , mais, et c’est là l’essentiel , par ses mœurs.

Se rappelle-t-on encore aujourd’hui le régime sous lequel le Piérnonta vécu jusqu’en 1847? Régime de silence, de contrainte, de ténèbres, ne frappant guère et toujours sourdement, à petits coups, mais immobilisant, enveloppant, garrottant les esprits, comme fait une araignée de sa victime. Auprès de ce régime, celui que maintenait, dans les provinces voisines, l’armée autrichienne, n’était guère, en réalité, plus tyrannique, tandis que, en apparence, il empruhtaità l’éclat bruyant deses persécutions quelque chose déplus libre. 11 y a eu des despotismes mille fois plus révoltants que le despotisme qui naguère pesait sur les États sardes, il y en a eu peu d’aussi accablants. « Vous avez raison, dit M. de Gavour dans une lettre écrite de Turin en 1843 et adressée à mou père,, de parler de l’enfer, car depuis que je vous ai quitté, je vis dans une espèce d’enfer intellectuel, c’est-à-dire dans un pays où l’intelligence et la science sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner. Oui, mon chei', voilà bientôt deux mois que je respire une atmosphère remplie d’ignorance

et de préjugés, que j’habite une ville où il faut se cacher pour échanger quelques idées qui sortent de la sphère politique et morale où le gouvernement voudrait tenir les esprits enfermés. Voilà ce qui s’appelle jouirdu bonheur d’un gouvernement paternel... Après huit mois de ***, Paris et Londres, retomber tout à coup à Turin; passef sans transition des salons du duc de Broglie et du marquis de Lansdowne, dans ceux où l’esprit rétrograde règne sans opposition, — la chute est violente. On en demeure tout meurtri, au moral comme au physique. Vous vous rappelez peut-être cet oncle de M'"*' Lafarge qui, pour avoir été longtemps exposé à une atmosphère d’ignorance, avait fini par avoir un rhume de cerveau à l’intelligence; moi, je suis un peu comme cet oncle, seulement au lieu d’un rhume, c’est une espèce de paralysie dont je suis frappé. » C’est un peu fort, mais la note est juste, et, malgré l’exagération de la boutade, en somme, M. de Gavour exprime bien là le sentiment général de la société spirituelle, cultivée de Turin, soumise à un joug qui l’indignait.

D’un peuple élevé à l’école d’une tyrannie tracassière et sans grandeur, il était facile de faire un peuple révolutionnaire; mais essayer de faire de lui un peuple libre eût semblé une tentative désespérée.

C’est toutefois celte chimère que M. de Gavour a réalisée. Je ne dois point cependant oublier qu’en inculquant la fierté dans les caractères, les mœurs militaires façonnent une nation à la liberté. Je sais aussi qu’en même temps que l’ébranlement général des esprits, par toute l’Europe, amenait le brusque avènement des libertés inaugurées à Turin en 1847, cet avènement avait été prévu et, dans une certaine mesure, préparé par la parole vaillante et l’exemple élocjuent des Balbo, des Gioberti, des Azeglio, pour ne parler que des plus récents et des' plus illustres. Cependant, et sans vouloir diminuer en rien des gloires si pures, il semble que le rôle des hommes éminents dont je rappelle les noms fut surtout un rôle de précurseurs; ils allumèrent le flambeau ou empêchèrent qu’il ne s’éteignît; et si le Piémont a maintenant le goût de la l'iberté, il en est en première ligne redevable à Cavour, qui la lui a fait aimer en la lui faisant comprendre et en la lui faisant largement pratiquer. Sauf en un petit nombre de cas sur lesquels je reviendrai, Cavour a, constamment et à travers mille difficultés, maintenu les principes vraiment libéraux jusque dans leurs conséquences les plus gênantes pour la marche du gouvernement et dans leurs applications les plus compromettantes

LE COMTE DE CAVOliR.

pour le succès de sa politique. Où, en ell'et, les épines de la liberté de la presse seront-elles plus acérées que chez une nation naturellement violente, d’impulsion soudaine, portée aux extrêmes et actuellement déchirée plutôt qu’elle n’est divisée en partis de longtemps irréconciliables? Où la liberté religieuse risque-t-elle de heurter plus de convictions sincères et de soulever plus de préjugés, que dans un pays dont la conscience est, pour ce qui touche au spirituel, si profondément catholique? Où la liberté politique sera-t-elle d’un usage plus incommode, qu’en une situation où il faudra concilier les exigences légitimes du parlement avec l’appareil mystérieux des réticences diplomatiques, imposer à la fierté nationale l’approbation de l’inconnu et faire considérer aux citoyens comme indiscrète leur ingérence la plus naturelle? Eh bien, toutes ces libertés n’ont cessé de trouver dans Gavour un défenseur infatigable ; quoique très-sensible aux attaques personnelles qui ne lui furent pas épargnées, et, d’autre part, très-persuadé du danger qu’une polémique intempérée eût fait courir à ses desseins, il n’employa, pour réprimer la licence des journaux , d’autres armes que celles que lui fournissait une constitution libérale. S’il eut plus d’une fois recours aux tribu-

LE f.OMTK UF. CAVOUR.

naux, il ne se laissa point emporter par son omnipotence sur la pente rapide et séduisante de l’arbitraire. Pour ce qui concerne la liberté de conscience, Cavour n’a jamais craint ni de fortifier ses ennemis, ni de lasser ses amis, en en protégeant et faisant prévaloir les droits légitimes, même exercés par les plus imprudents ou les plus obscurs. Quant à la liberté politique, il faut reconnaître que, s’il l’a parfois exploitée, il l’a toujours maintenue, et cela en un temps où il n’est pas, dit-on, si difficile de l’exjiloiter sans la maintenir.

C’est que, malgré certaines apparences contraires, en dépit des allures violentes d’une politique de guerre, Cavour était, d’instinct et de raison, vraiment libéral. Nul ne fut plus que lui, en particulier, l’adversaire de ce faux libéralisme qui fait à la révolution française l’injurieux honneur de s’en dire l’héritier, parce qu’il s’efforce d’en continuer les haines et d’en perpétuer l’intolérance; secte vulgaire qui, au nom d’une prétendue liberté dont elle s’arroge le culte exclusif, raille, insulte, et, dès qu’elle le peut, proscrit et frappe ; car on la voit toujours prompte à acclamer l’omnipotence de celui qui, partageant ses préjugés, les propage et au besoin les impose. La liberté n’a guère d’ennemi plus dangereux que

r.E COMTE DE CAVOCn.

cet ennemi déguisé qui la compromet en même temps qu’il l’étoulTe. On ne peut nier que Cavour n’ait été entraîné à chercher le concours de ces attardés qu’on a spirituellement désignés sous le nom de libéraux classiques; mais, s’il a subi leur appui, il n’a pas subi leur influence. La liberté individuelle, avec son entier développement et dans la plénitude de ses conséquences, telle fut toujours, aux yeux de M. de Cavour, l’arche sainte de la liberté moderne, le centre de toutes les libertés dont la liberté se compose, si elle n’est pas un vain mot. Loin d’étendre l’action du gouvernement, il s’attacha, tout en la fortifiant, à la circonscrire dans les limites qui laissent le champ ouvert à l’initiative personnelle dans ses multiples manifestations; loin de chercher à aplanir la nation sous un niveau commun et uniforme, il ne craignait pas d’y voir grandir chacun des éléments qui la constituent, au risque que, parmi ces éléments, il s’en trouvât d’hostiles à sa politique ou à sa personne; il n’admettait pas enfin que, sous le prétexte de garantir, de guider, de servir le citoyen, l’État le prît sous tutelle, l’emmaillotât et en définitive l’asservît. Il entendait que l’homme eût les coudées franches, le droit de juger, de conduire sa vie et ses affaires, qu’il eût la responsabilité de son jugement et

de ses actes. C’est dans ce sens qu’il a pensé, parlé, agi, et c’est ainsi qu’il a poussé le Piémont et, par le Piémont, l’Italie, dans la voie de la vraie liberté, voie souvent ardue, lente, mais sûre, que la nation ellemême trace et creuse en y avançant. Il n’est guère d’institution, fondée ou renouvelée, durant son gouvernement, qui ne témoigne de sa sollicitude éclairée pour les immunités de l’individu. 11 suffit, par exemple, de mettre, à Turin ou à Gênes, le pied dans une gare de chemin de fer, pour être tout d’abord et agréablement frappé de l’indépendance qui y règne; là, pas de ces salles d’attente closes et barricadées dans lesquelles on vous emmagasine et vous séquestre, pas de ces ridicules ordonnances qui prohibent la délivrance des billets au delà d’une heure précise, pas de ces employés qui réprimandent, poussent, hâtent, gourmandent, et semblent avoir pour mission principale d’humilier et de vexer ce dernier des employés qui s’appelle le voyageur.

Qu’on me pardonne de citer, à l’honneur de l’administration piémontaise, un fait si minime en soi et dont il semble que j’exagère la signification et l’importance ; mais je ne sais rien qui soit une image plus fidèle et un symptôme moins trompeur de la liberté générale d’un peuple, que la liberté dont ce peuple

LE COMTE DE CAVOUR. ii

jouit dans les choses de chaque jour, et que chaque jour il peut constater et pratiquer. 11 me semble aussi que ce détail est de nature à indiquer les vues et les tendances de M. de Cavour en matière d’administration. 11 n’aimait pas le règlement; répulsion bien naturelle chez celui qui le subit, bien rare chez celui qui l’impose. « Le règlement, me disait-il un jour, fait de l’employé un imbécile; voilà pourquoi, comme ministre, je ne l’aime pas. La lettre tue, ajouta-t-il, et l’esprit vivifie. » — « Vous avez beaucoup d’esprit, » aurais-je pu lui répondre.

En y réfléchissant, je crois que le mépris pour la lettre, qui fut un des traits caractéristiques de Eavour, l’a singulièrement servi. Faisant peu de cas de la forme, il allait droit à la solution ou tout au moins au nœud; du premier coup d’œil il apercevait la question à travers les voiles sous lesquels la convention la dissimulait ou dans lesquels la convenance l’enibarrassait; ces voiles sacrés, il les soulevait sans respect, les arrachait sans scrupule et les jetait sans remords. Une fois en face de la question, il posait, sans hésiter, le doigt sur le point sensible, tout prêt à trancher dans le vif, en dépit des prudentes prescriptions de « la lettre. » C’est ainsi que, pour aller au but, il a pris volontiers par le plus court, laissant

Üi

la diplomatie cheminer de son pas mesuré le long de la grande route, et, parce qu’il la devançait, elle l’a tenu pour un révolutionnaire. 11 y a eu des ministres qui ont, plus que lui, terrifié les chancelleries européennes; il n’y en a pas eu qui leur aient donné plus de mal, même à la chancellerie britannique, la seule qui ait héroïquement entrepris de le réconcilier avec « la lettre. » Je me figure M. de Gavour lisant la fameuse dépêche de lord John Russell, je vois le sourire voltigeant sur ces lèvres fines.

On a dit que ce siècle manquait de respect. Il est vrai qu’il ne lui suflit pas que les choses aient été longtemps vénérées pour qu’elles lui paraissent vénérables. Autrefois, quand l’àne passait, portant des reliques, on saluait l’âne à cause des reliques; aujourd’hui, volontiers, à cause de l’àne, on ne s’incline pas devant les reliques. 11 n’est homme, institution, croyance, qu’on ne pèse et ne mesure. On a le jugement irrévérent et le procédé léger; on sait' que les gouvernements sont des machines qu’il faut remonter comme on remonte une pendule, et la foule n’éprouve plus à leur égard cette admiration béate du sauvage à l’aspect d’une montre; il n’y a plus guère que les maniaques dont chaque année l’Académie des sciences reçoit des mémoires sur le mouvement per-

pétuel, qui croient à la perpétuité de quelque chose. La bourse et la presse ont mis en déroute l’ancienne diplomatie, et les dépêches sont des articles de gazette. Dans le grand changement général qui a adouci les mœurs mais assoupli les caractères, développé les intelligences mais affaibli les convictions , accru la puissance mais amoindri la volonté, qu’est-ce qui l’emporte, du bien ou du mal? 11 y a deux ans, je me promenais avec M. de Gavour, à Hermance, au pied d’une vieille tour dont la massive structure défie les atteintes du temps. En parlant de tous les faits dont un si antique édifice avait dû être le témoin, nous fûmes conduits à comparer les civilisations et les époques. — « On ne peut nier, dit M. de Gavour, que l’humanité, dans son ensemble, n’ait progressé;mais quant à ce coquin d’homme, je ne crois pas qu’il ait fait aucun progrès! » Propos de misanthrope, dira-t-on peut-être. Nous étions alors au lendemain de Villafranca, etM. de Gavour ne voyait pas en beau.

Quoi qu’il en soit, il était bien d’un siècle qui, parmi les hommages qu’il rend à la vertu, ne saurait plus compter l’hypocrisie, laquelle n’est, en définitive, que l’observation de la lettre. Ghez M. de Gavour, la solennité de la forme ti’a jamais masqué la

■id LE COMTE DE CAVOl H

frivolité ou la puérilité du fond. Au contraire, une sorte de frivolité apparente servait souvent à adoucir, en l’enveloppant, ce que le fond avait d’âpre et d'absolu. On l’eût dit souple, enjoué et, qu’on me passe l’expression, bon enfant, ^lors qu’il avait le dessein précis, l’inexorable roideur d’un réformateur. Cet air d’insouciance et d’heureuse bonhomie prévenait en sa faveur, ramenait ou au moins désarmait les ennemis; nul n’entendait et ne pratiquait comme lui une familiarité facile qui, ne dégénérant jamais en faiblesse ni en complaisance, lui gagnait les cœurs sans amoindrir sa dignité. On a dit fort injustement d’un grand homme d’État moderne, qu’il était un roseau peint en fer; avec bien plus de vérité pourrait-on dire que Cavour était une barre de fer peinte en roseau. L’acier de la volonté disparaissait sous la grâce du sourire, sous le laisser-aller de l’attitude, sous l’abandon du geste, sous la désinvolture du discours. Il conquérait les esprits bien plus qu’il ne les persuadait. Lâ était la cause de sa puissance. Une fois qu’il les eut conquis, il les mena où il voulut, au lieu d’avoir, à chaque fois, à les persuader à nouveau. 11 n’était pas fait pour être populaire dans l’acception éclatante de ce terme; il ne l’eût point été sans le [)arlement, à travers lequel sa popularité rayonna; la

culture de son esprit, la modération de ses opinions, le raffinement de ses instincts le plaçaient trop en dehors de la multitude pour qu'il la comprît bien et en fût tout à fait aimé ; il ne possédait ni les qualités violentes qui entraînent la foule, ni les défauts qui la charment,et s’il partageait quelques-unes de ses passions, il ne partageait pas ses préjugés. Aristocrate de naissance, de goût, de nature, il ne fut jamais un aristocrate fourvoyé et eût été singulièrement inhabile à manier ces gros ou grossiers leviers par lesquels on remue et soulève les masses. En dehors de l’enceinte où s’exercait son action immédiate, il dut son immense influence à ses succès; son prestige fut celui de la force; il fut populaire parce qu’on le crut fort, et sitôt qu’on le crut fort, il le fut, car dès lo' s il représenta l’Italie et put répondre d’elle vis-à-vis de l’Europe.

« L’esprit, c’est la vérité, » a dit, je crois, Sheridan, « wit is tnUh. » Voilà bien l’esprit de Cavour, lumineux, essentiellement simple comme tout ce qui est vrai. C’est seulement chez les natures puissantes et créatrices qu’on trouve l’esprit à la grande hauteur où le place la définftion de Sheridan et qu’on rencontre cette simplicité qui, s’ignorant elle-même, se manifeste en toutes choses, si bien que les desseins

les plus compliqués, les conceptions les plus hardies n’ont rien (jui étonne ou effraye, et que le génie, marchant d’un pas si sûr dans une route si directe, éclaire • sans éblouir et n’est plus discerné du vulgaire. La simplicité n’est comprise que de loin, à la longue, à ses résultats, à l’influence infaillible quelle exerce. Lorsque Colomb cassa l’extrémité de l’œuf, il ne fut admiré de personne. Jit pourtant, s’écria-t-il, trouver l’Amérique n’est pas plus malaisé! Cavour, durant sa carrière politique, n’a peut-être pas laissé passer un seul jour sans casser l’extrémité de quelque œuf. Cela n’était guère difficile, semblait-il; mais voilà comment l’homme d’État fait les grandes traversées et arrive où aucun autre n’aurait pu, ni su, ni voulu aller. Cette simplicité, qui est une des lois du génie, conduisait la pensée de Cavour, menait sa conduite, dictait son langage, illuminait sa vie. « Via recta, me disait-il un jour, ria certa. Voilà une devise que m’a enseignée un de nos meilleurs diplomates; c’est la bonne, et je m’y tiens. » Et, en effet, Cavour a toujours pris par la ligne droite, par le plus court. C’était là à la fois sa méthode, son instinct et sa force. Je me rappelle qu’en 1859, quand les Autrichiens eurent repassé le Tessin, les habitants de Novare réclamèrent du gouvernement

LK COMTK DK CAVOLR.

sarde le remboursement de la contribution énorme que le général Giulay leur avait imposée. L’équité semblait appuyer cette requête d’une ville exceptionnellement frappée , mais la raison politique la condamnait, et elle fut repoussée. « Que leur avez-vous répondu? » demandai-je à M. de Gavour. « Eh, reprit-il, je leur ai dit : La guerre est la guerre; il y a des gens qui y sont tués, il y en a d’autres qu’elle ruine. C’est bien sûr que vous êtes à plaindre, et je vous plains; mais, je vous le répète, la guerre c’est la guerre! » Voilà, prise sur le vif, l’argumentation de Gavour.

A ce sujet, je me rappelle avoir lu, je ne sais où, que, dans une discussion, Gavour réfuta un ennemi en le déclarant trop laid; j’ai tort de dire un ennemi, à la Chambre il avait des adversaires, il n’avait pas d’ennemis. Ce discours ainsi rapporté est si peu courtois, que je suis très-certain qu’il n’a pas été prononcé; d’autre part, il est si court qu’il pourrait bien être authentique et, à coup sûr, mériterait de l’être : il est, dans la manière de Gavour, bref, rapide et, paraît-il, suffisant, puisque l’assemblée, ajoutait-on, aurait été, en cette circonstance, unanime à donner raison au ministre. Aussi bien, sauf en ces rares occasions où ils s’adressaient plutôt à

lÆ COMTK DK CAVOUR;

l’Europe, les discours de M. de Cavour n’étaient pas éloquents, mais ils étaient toujours suffisants. 11 ne se souciait du triomphe oratoire que dans la mesure nécessaire pour gagner la bataille parlementaire. Dans le débat, il ne cherchait pas ni ne choisissait trop ses arguments, il les prenait, les ramassait tout autour de lui, comme au hasard, et les premiers qui s’olTraient à sa pensée, sans grand efl’roi d’être illogique ou de paraître superficiel. A vrai dire, il ne parlait pas, il agissait. Pour lui, la parole n’était pas un fleuret ni une épée de parade, mais une arme de guerre , cette bonne arme de guerre que vante M. Veuillot qui s’y connaît , arme sérieuse , sans , dorures inutiles ni ornements superflus, seulement bien affilée, pointue, avec laquelle il portait un bon coup au bon endroit s’il pouvait, sinon peu lui importait : frappant moins Juste, il en était quitte pour frapper plus fort et n’en couchait pas moins son homme sur le carreau. iNi subtil, ni artificieux, défendant une cause médiocre par une médiocre raison, plutôt que d’arriver à une bonne par un détour, il eût fait sourire un avocat, mais il l’aurait battu. 11 ne s’égarait pas dans le verbiage, dans les circonlocutions, dans les enfilades de phrases chères au sophisme et où se traîne la stérilité del’e.sprit; il n’avait

LF, COMTK t)K C.WOL’R.

pas non plus l’accent retenlissaiu des tribuns ni le haut commandement des capitaines, mais le langage net, précis, délié, surtout naturel, toujours approprié au sujet, ne le dépassant point, ne lui étant jamais inférieur, langage des afl'aires et au niveau des plus considérables. C’est ainsi qu’il fut, quand il le fallut, un grand orateur, parce qu’il était un grand homme d’État.

Du grand homme d’État, il possédait tout d’abord, et au plus haut degré, la faculté suprême, cette faculté de voir qu’on appelle le bon sens, faculté singulièrement rare, obscurcie, chez la plupart, par la routine, la passion ou le préjugé, et qui est la marque distinctive du génie. Voir, c’est connaître les hommes et comprendre les choses, c’est saisir les détails et embrasser l’ensemble, c’est considérer les obstacles en même temps que les défilés par lesquels on les peut tourner, c’est avoir la notion vériUible des rapports, des proportions et de la perspective, c’est distinguer le chimérique du possible, c’est prévoir. Il ne manque pas de gens pour qui le bon sens réside dans la connaissance des considérations immédiates, dans le respect envers les opinions accréditées, dans la stricte observance des conventions et des convenances. Ces gens-là ont raison, puisqu’il

n’est aucune force, aucun élément de la situation générale que l'iiomme d’État ne doive apprécier et dont il n’ait à tenir compte. Mais ils ont tort quand ils refusent le bon sens à celui qui regarde et voit au delà de la plaine étroite qui se déroule devant eu\ et des collines qui bornent leur horizon restreint. Le bon sens consiste à voir loin aussi bien qu’à voir juste, ou plutôt on ne voit juste que si l’on voit loin. Jamais une vue basse ne passa |)our une bonne vue. Quant à ceux qui prétendraient que le génie peut se passer de bon sens, leur réfutation est inscrite à chaque page de l’histoire. Au reste, qu’est-il besoin d’insister? Intelligence, esprit, bon sens, désignations presque synonymes d’une même faculté, laquelle unie à une volonté qui l’applique, la développe et la mène, s’appelle le génie.

Mais il y a une faculté plus rare encore, surtout de nos jours, que celle de voir, c’est la faculté de vouloir. Nous sommes d’une époque où l’on a plus de courage que d’énergie, plus d’élan que de persistance, plus d’activité que de travail, et, loin de raffertiiir la volonté, l’intelligence .semble avoir trop souvent pour effet de la détremper. Chez Cavour, au contraire, le re.ssort de la volonté, naturellement du métal le meilleur, parut devenir de jour en jour plus

solide, plus résistant, plus apte à mouvoir, à conduire , à utiliser, comme autant de forces vives , toutes les excellentes parties d'une intelligence supérieure; de jour en jour, chez lui, l’union de l’intelligence et de la volonté parut devenir plus étroite, plus intime, et, ajoutons, plus absorbante. Quand la pratique des affaires, des hommes, de soi-même, quand la vie en un mot ne lasse pas l’intelligence ni ne fatigue la volonté, elle les fortifie l’une et l’autre et l’une par l’autre et les développe d’une façon extraordinaire au détriment du reste de l’homme. C’est ainsi que le grand liomme, envahi par son génie, va se dépouillant des passions qui jettent l’incertitude dans le cœur humain ou le trouble dans la conscience, s’isole moins peut-être paice qu’il s’élève que parce qu’il se sépare, et devient peu à peu l'être inexorable défini par M'"*' de Statd, quand elle a dit de Napoléon « Ce qui m’effraye en lui, c’est que je ne sens aucun sentiment humain par lequel on puisse l’atteindre. »

L’impression que révèle ce mot de M'”' de Staël, Cavour la produisait parfois, surtout vers la fin, et je l’ai ressentie. Son sourire, la grâce accueillante de ses manières, la gaieté de ses propos, son abandon, n’étaient plus qu’à la surface et à fleur de peau ,

:i4 t.F. COMTE DE CAVOTH.

comme s’ils eussent cessé d’être en harmonie avec le fond de ses pensées. Je ne veux point dire qu’il se soit jamais imposé un masque, ni qu’il se contraignît pour retrouver l’expression aimable, enjouée, doucement éclairée des ])remiers jours. Mais à travers cette expression qui lui était naturelle, rayonnait une force irrésistible, écrasante, prête à broyer tout ce qui lui ferait obstacle. Son visage même revêtait, en certains moments, une autre expression, sereine, sévère, implacable, expression d’airain que les excès de la volonté impriment aux traits. Sa physionomie révélait alors son âme, l’âme d’un conquérant.

On .s’étonnera peut-être que, le regardant comme un conquérant, j’aie osé le dire libéral. Je rappellerai donc que le pays qu’il conquit, il le considérait comme étant son pays, et que si, pour accomplir cette conquête, il se servit de l’épée, il se servit encore plus de la liberté. La liberté, dira-t-on, n’était donc pour lui qu’un instrument, l'eu nous importe, ce me semble. Ce qui nous importe, c’est qu’en maniant cet instrument, il ne l’ait ni usé, ni souillé; c’est que, l’ouvrage fait, il ne l’ait pas brisé. Libéral de nature, il a vécu à une époque où sa raison a pu se trouver d’accord avec ses instincts etoù la liberté qu’il aimait lui a paru le meilleur auxiliaire de ses desseins.

LF. COMTE DK CAVOÜll. 35

11 faut bien reconnaître que Cavour était fait de cette argile plus noble dont sont pétris les maîtres du monde. Paré de ces éclatantes facultés devant lesquelles l’humanité s’incline, il était doué des humbles aptitudes sans lesquelles les autres restent stériles. Laborieux, persévérant, acharné à son œuvre, ne la lâchant point un seul jour, un seul instant, il possédait en même temps l’art de convaincre, d’entraîner, d’inspirer la confiance par la façon dont il l’exigeait. Il avait ce qui constitue et complète le grand politique : l’ardeur réfléchie, l’activité infatigable, la sagacité, l’opportunité, la connaissance de son temps, la fertilité des ressources, l’esprit libre de tout préjugé, le cœur à l’abri de toute haine. Taillé pour la lutte et né pour la victoire, il était, enfin, de la frère race des imprudents qui hardiment se confient à la fortune, certains qu’elle ne saurait jamais se montrer si ingrate que de leur être infidèle.

Voilà, dans son ensemble, M. de Cavour, tel qu’il m’apparaît aujourd’hui, contemplé à travers son œuvre et sa vie. 11 eût été, je crois, plus régulier de raconter d’abord cette vie et de rappeler cette œuvre. Mais, parlant d’un homme si universellement connu, j’ai pu, ce me semble, sans grand inconvénient, me permettre une infraction à l’ordre consacré et intervertir la succession habituelle des faits et des appréciations. Aussi est-ce sans parti pris d’avance, mais sans trop de scrupule, que je me suis laissé entraîner à retracer d’emblée les lignes saillantes de l’imposante figure qui se dressait devant moi. La mort accentue les traits en les fixant et imprime ainsi à la physionomie son expression principale. C’est cette expression dégagée de l’accessoire, du secondaire, du contradictoire, qui m’a attiré et que j’ai imparfai-

tenient esquissée. Ce qui a été dit jusqu’ici sera d’ailleurs, je l’espère, rendu plus sensible et moins incomplet par ce qui va être dit.

Donc Camille de Cavour naquit le l" août 1810. 11 fut élevé à Turin, jusqu’û l’âge de dix ans, dans la maison paternelle, entouré des soins les plus intelligents aussi bien que les plus tendres. Le milieu dans lequel s’écoula sa première enfance était de nature à favoriser le déveloi)pement des facultés dont il portait le germe. Sa grand’ mère, qui appartenait, comme je l’ai dit, à la famille des de Sales, était une femme d’un esprit distingué et d’un grand sens, d’une piété sincère mais tranquille. Son père avait une intelligence singulièrement déliée, très-active, la pratique des affaires et du monde, avec beaucoup de solidité, une ambition réelle, niais restreinte par le respect pour le pouvoir, respect fortifié chez lui, comme chez tous ceux de sa génération, par l’aspect des révolutions. Homme d’administration plutôt que de politique, cependant perçant les gens et voyant le fond des choses, les jugeant, dans son sens, mais très-vite et très-sûrement. Après quoi, homme de famille avant tout. Quant à la femme du marquis de Cavour, rexcellcnce du naturel avait comblé, chez elle, les lacunes d’une éducation non point négligée.

mais capricieuse et dans laquelle le brillant tenait la première place. Cette éducation, qu’elle compléta elle-même et livrée à ses seules forces, retarda peutêtre la maturité de son jugement, mais n’eut point le pouvoir d’en amoindrir la rectitude, ni de troubler l’exquise délicatesse de ses sentiments. Dotée de tout ce qui s’acquiert et qui attire, douée de tout ce qui attache et retient, elle fut, pour ses fils, la meilleure école , celle de la grâce maternelle , du dévouement et de l’amour. -

On citerait, du reste, peu d’enfants élevés, autant que Camille de Cavour, à cette école-là, car M“' de Cavour eut tout d’abord pour rivales dans ses allections de mère, ses deux sœurs, M“* de 'fonnerre et M"* d’Auzers que le cours des événements fixa l’une et l’autre à Turin ou y ramena, et qui n’eurent d’enfants ni l’une ni l’autre. J’ai déjà parlé de l’aînée et dit ses premières vicissitudes. A la suite de son mariage avec M. de la Turbie, elle s'établit à Turin où elle était en excellente situation, très en pied dans le monde dont sa beauté et son esprit lui avaient d’emblée assuré la faveur, et où sa position délicate, dignement supportée, lui avait conquis l’amitié des plus rebelles et l’estime des plus difficiles, bile ne quitta Turin qu’en 1815, quand son second mari.

M. de Tonnerre, s’en alla à Paris. Pendant quinze années environ elle ne lit plus à Turin que de courtes et rares apparitions. Mais elle voyait souvent ses neveux à Genève, où elle possédait, dans un des plus beaux sites du pays, une liabitation proche de celle de son frère, le comte de Sellon. La révolution de Juillet conduisit M. et M“' de Tonnerre d’abord à Genève, où ils restèrent trois années, puis, en 1835, à Turin, qu’ils ne quittèrent plus et où M“* de Tonnerre, qui survécut de douze ans à son mari, mourut en 1849.

M'"® de Tonnerre, qui dans sa jeunesse avait été très-remarquée, fut jusqu’à la fin très-entourée, trèsrecherchée. Je ne l’ai connue qu’en un temps où l’on n’était plus attiré auprès d’elle que par le charme de sa conversation fine, instructive et variée, par la bienveillance de .son accueil , par l’agrément de la société qu’elle réunissait dans son salon. Elle occupait dans l’hôtel ou Casa Gavour un assez vaste appartement situé au rez-de-chaussée et dans l’une des ailes de la maison. On traversait une série de pièces avant d’arriver au salon très-meublé, très-encombré de chinoiseries, où elle se tenait, depuis dix heures, très-droite dans son fauteuil, mise avec cette recherche un peu magnifique qui est la dernière

transformation de l’élégance, et qui sied si bien aux femmes dont les années n’ont flétri ni l’esprit ni le cœur. M”' de Tonnerre avait l’un et l’autre singulièrement jeunes, et servis par une mémoire des plus heureuses. Elle se souvenait des gens, à de grandes distances, et des choses les plus lointaines. Ayant vu de près la Restauration, elle savait les dessous de cartes et décochait une foule d’anecdotes piquantes. Par ses relations et par ses sentiments, elle appartenait à l’extrême royalisme; mais quoique s’exprimant dans l’occasion très-vertement, elle était naturellement tolérante, sans acrimonie dans ses jugements, goûtant le mérite d’où qu’il vînt et où qu’il menât. C’était, chez elle, l’éclectisme involontaire, inconscient de l’âme que la passion n’a jamais agitée. Cne vie facile, sauf au premier début, brillante, le monde, le succès avaient laissé à M'"' de Tonnerre, avec quelques-uns des caprices qui sont le droit de la jeunesse, l’insouciance et l’optimisme qui en sont le privilège. Sa position à Turin était considérable et due à son mérite non moins qu’à son rang. Le roi Gbarles- Albert la tenait en une estime qu’il ne négligeait aucune occasion de lui témoigner. Les individualités les plus diverses et les plus éminentes se rencontraient chez elle, et, sous

son aimable influence, les dissidences politiques ou religieuses semblaient perdre de leur âpreté. Mais si elle était l’âme de son salon, faut-il ajouter que Camille de Cavour en était l’esprit?

Il était naturel que M'"* de Tonnerre qui n’avait pas d’enfants se sentît attirée vers ses neveux et vers ses nièces, les filles de son frère. Mais, de plus, je crois que son alVection pour son neveu Camille fut le sentiment le plus vif qu’elle ait jamais éprouvé. On voyait qu’en lui tout la charmait, sa vivacité, son inaltérable enjouement, même la malignité de ses observations sur des choses qu’elle prisait, sur des gens quelle vantait ou protégeait, même la liberté avec laquelle il manifestait des opinions qu’elle était si loin de j)artager. Son jugement avait d’ailleurs pour elle autant de poids que son esprit avait d’attrait. Elle l’aimait, en un mot, avec la perspicacité d’une tante et de l’amour d’une mère.

Avec moins de conversation et de monde que M'"® de Tonnerre, M”° d’Auzers avait plus de finesse, d’enjouement, de cette gaieté abondante qui se répand en boutades, en mots exquis d’ à-propos, en plaisanteries douces et familières. Elle était, du reste, ainsi que M'"' de Cavour, d’une extrême sensibilité, fidèle à ses amitiés et d’un grand cœur, et, comme elle aussi.

d’une dévotion douce, profonde, moins agitée que celle de M'"' de Tonnerre. Plus libre, par état et de santé, que ses deux sœurs, elle venait souvent à Genève ou à Allaman chez son frère, à Presinge chez mon grand-père qui avait pour elle une vive affection et goûtait infiniment son esprit alerte, naturel, si animé, si vivant, si semblable à celui qui faisait déjà le charme de son neveu Camille. Des trois sœurs, ce fut M'"' d’Auzers qui, bien qu’étant la cadette, mourut la première, en 18A2. C’était à Turin que M"* Henriette de Sellon avait rencontré le baron d’Auzers, d’une vieille famille d’Auvergne, gentilhomme rallié à l’Empire et qui, en ce temps-là, occupait le poste important de directeur de la police dans les départements au delà des Alpes. A la Restauration, au lieu de revenir en France, M. d’Auzers se fixa définitivement à Turin, où il ne tarda pas à être considéré comme un « ultra. » En effet, il se dessina très-vite dans le sens de la réaction monarchique et religieuse où le portaient ses instincts, la tradition de sa race, les fonctions qu’il avait remplies; il fut tout à fait du mouvement royaliste et catholique, et même, dit-on, de la congrégation. Très-avant dans l’intimité du prince de Carignan, il parvint à le détacher de la conspiration ourdie en son nom et sous son

|)atronage. La révolution de 1830 causa à M. d’Auzei s une profonde douleur et hâta sa fin. Il mourut en 1831. Très-instruit, grand causeur, avec moins de saillie et d’imprévu que de savoir, d’à-propos et de mémoire, M. d’Auzers était d’un commerce infiniment agréable. Ses sentiments en politique l’avaient lié d’une étroite amitié avec mon grand-père, et il fit, à Presinge, plusieurs séjours. Là, il tenait tête à ses deux neveux , à mon oncle et à mon père , tous , à cette époque, dans la première ardeur du libéralisme militant, tandis qu’au coin du feu M“* d’Auzers emprisonnait sous des gazettes artistement ajustées mon grand-père, que le débat faisait parfois sommeiller. M. d’Auzers avait l’art et le goût de la discussion , il y était très-expert, inépuisable en ressources, et la poussait. Je tiens de mon père que bien souvent à l’aube on discutait encore. J’anticipe sur le temps. Mais parmi les influences auxquelles furent soumises l’enfance et la jeunesse de M. de Cavour, je devais mentionner, en première ligne, celle de M. d’Auzers, très-constante, très-directe et qui, sans grande action, j’en conviens, sur les opinions de Camille de Cavour, contribua, à coup sûr, à façonner, à aiguiser son intelligence.

Quant à M. de Tonnerre, je ne saurais lui attribuer

aucune influence sur le développement du caractère, non plus que sur la direction des idées de son neveu ; non pas qu’il fût médiocre d’esprit ni que les qualités qui attirent l’affection ou commandent le respect lui fissent défaut, mais le duc de Tonnerre, trèsaimable, très - empressé , très -bienveillant, enfin homme de salon plutôt qu’homme du monde, n’était pas de ces gens trempés pour agir sur ceux qui les entourent. En politique il avait plus de portée que de visées et nulle ambition , nul goût de propagande ni de combat. Il portait ses convictions comme il portait son nom, avec l’aisance d’un grand seigneur, sans trop y songer. En 1830 il prêta le serment. Cela lui coûta beaucoup et lui fut encore plus reproché. Cependant il estima que l’amitié lui interdisait d’abandonner les ministres dans la périlleuse conjoncture où ils se trouvaient et il voulut prendre part à leur procès. A dater du jour où l’arrêt fut rendu, il ne siégea plus à la Chambre des pairs, et en 1831 il quitta la France pour n’y pas revenir. M. de Tonnerre avait à un haut degré ce qu’on appelle l’esprit de société, esprit facile, leste, fertile en bons mots, avec plus de mousse que de saveur, esprit qui plaît doucement, ne va guère loin ni ne pénètre, et qui est en définitive à l’esprit ce qu’une parade esta une bataille. Chez M. de Ton-

4<i LK COMTK DE CAVODR.

nerre rien d’excessif ni de violent, de ce qui blesse parfois et écrase, mais aussi rien de ce qui conquiert et domine et subjugue.

Telle était donc, vivant à Turin, sincèrement attachée aux institutions sévères d’une monarchie essentiellement catholique et absolue, la famille de Camille de Cavour. On voit que les membres divers qui la composaient étaient unis par la communauté des opinions politiques et des sentiments religieux non moins que par les liens du sang. Certes, en 1815, ces ardents défenseurs, ces zélés serviteurs du trône et de l’autel eussent reculé d’elfroi ou plutôt souri d’incrédulité, si l’on se fût avisé de leur prédire les destinées de celui dont leur tendresse entourait le berceau et surveillait les premiers j>as; sans doute ils auraient demandé quelle influence extérieure et malfaisante aurait le pouvoir d’effacer de ce cœur qu’ils élevaient et de cette intelligence qu’ils formaient, jusqu’aux vestiges de leurs sages préceptes et de leurs exemples. Je n’entends point méconnaître qu’en dehors de la maison paternelle, Camille de Cavour n’ait su trouver des enseignements plus conformes à ses instincts et subir des influences plus sympathiques à ses propres goûts. Soit à Turin même, auprès de M. de Barante et de M. d’Haussonville et

LF. COMTE OE CAVOÜR.

avec le marquis Alfieri, soit surtout et dès le début de sa carrière, à Genève, chez son oncle le comte de Sellon, avec mon père et ailleurs encore, il put se mouvoir dans un cercle d’idées et de principes bien différents de ceux qui autour de lui étaient seuls tenus en honneur. Mais faut-il de là conclure à l’inanité de l’éducation première et immédiate qu’il reçut? Ceux qui en jugeraient ainsi oublieraient que chez celui qui élève un enfant, l’opinion importe bien moins que le caractère et les sentiments. Qu’importe que, des parents de Camille de Cavour, les uns par simple inclination, d’autres avec passion, tous par situation fussent attachés à la cause qu’il devait un jour battre en brèche! Ce qui importe, c’est que leur pieuse dévotion et leur ferveur politique fussent tempérées par l’esprit, parles mœurs et surloui par le cœur. Ce qui importe, c’est que Camille de Cavour vît sa mère, ses tantes pleines d’affection pour des amis, des parents, un frère, d’une foi autre que celle qu’elles professaient. « Mon frère nous quitte, écrivait M'"' de Cavour, c’est un vrai déchirement. » Ce qui importe, c’est que M. d’Auzers donnât à son neveu, par l’éclat, la vigueur de son argumentation, des leçons de libre riiscussion, c’est-à-dire des leçons de liberté. Ce qui importe, c’est l’intelligence, c’est la

LK COMTE DE CAVOtlR.

sincérité, c’est l’instruction de ceux sous la tutelle desquels l’enfant grandit. L’opinion passe, l’homme reste. Et c’est ainsi que Camille de Cavour et son frère comprenaient mieux, aimaient mieux la liberté, et, à vingt ans , étaient plus mûrs pour elle que tant de libéraux bercés, dès le maillot, des refrains de Béranger, élevés dans le culte des principes de 89, ayant pour types et pour héros quelques vieux routiers d’intrigues et de conspirations qui, après avoir traîné la liberté à la remorque de leurs rancunes, de leurs préjugés, de leurs mesquines passions, ont fini, à bon droit, par s’estimer trop heureux d’être délivrés du soin de la conduire.

Je ne crois pas que l’enfance de Camille de Cavour ait été marquée par aucun incident remarquable, ni qu’on puisse trouver dans l’histoire des premières années de sa vie de quoi prédire, même après coup, sa grandeur future. Dans une lettre adressée à ma grand’ mère, M‘“* de Cavour parle de son fils cadet, alors âgé de trois ans, comme d’un « bon luron, fort, tapageur, et toujours en train de s’amuser. » « Je me réjouis bien, ajoule-t-elle, devoir les tiens cet été et de te montrer mon gros Camille. » Si j’en crois une lettre postérieure, également adressée à ma grand’mère, mais écrite par M“* de Tonnerre, le « bon luron »

avait, dans le coinmencemeiit, peu de goût pour L’étude; il n’y a, me semble-t-il, dans cette répulsion, rien qui le distingue particulièrement de la plupart des enfants." Voici, du reste, le passage relatif à Camille de Cavour, dans cette lettre qui n’est pas datée, mais que divers événements auxquels il y est • fait allusion, me permettent de placer vers la fin de 1814 :

... « Parle-moi un peu de mon cher Auguste et de mon filleul Eugène. Ils sont à présent de bien grands garçons; je crois en vérité qu’Eugène doit avoir tout près de onze ans, et Auguste est tout à fait un personnage respectable. Je vis à présent avec des jeunes gens qui ne sont pas tout à fait si vénérables, mais qui sont fort gentils. Tu ne saurais imaginer, ma bonne Adèle, combien ces deux petits ont de rapports avec tes deux enfants. Auguste et Gustave ont le même caractère, les mêmes goûts, la même sensibilité timide et profonde, et Eugène et Camille la même santé, la même bonhomie, la même gaieté et surtout la même préoccupation de plaire. Gustave aime l’étude, Camille l’a en horreur. Dis-moi si tu as eu beaucoup de peine à apprendre à lire à Eugène; pour ce pauvre Camille, il n’en peut venir à bout, ce sont des soupirs à fendre l’âme, et j’admire Adèle qui a

nU LE COMTE DE CAVOLIR.

le courage d’affronter ces douleurs et de faire dire b, a, ba. Je me suis réservé la distribution des ordres du mérite, tu vois que je me traite assez bien. »

Cet enfant, qui a « horreur de l’étude » et à qui l’alphabet fait pousser des « soupirs à fendre l’àme, » sera un jour le plus rude des travailleurs. Je n’entends pas seulement parler ici du temps où, à la tête des affaires de son pays, charge de trois portefeuilles, il suffira à sa' triple tâche. Mais je l’ai toujours connu ardent à apprendre et singulièrement tenace au labeur entrepris. Je me souviens qu’en i 840, étant à Presinge, il se. faisait réveiller chaque matin, dès cinq heures, par son valet de chambre, et, à quelque heure avancée de la nuit qu’il se fût couché, il secouait le sommeil et, ayant avalé une tasse de café à l’eau, il se mettait à l’ouvrage. Or cet ouvrage consistait dans la lecture de l’histoire d’Angleterre de lord Mahon, auteur exact et scrupuleux, mais terne et sans attrait. Je me rappelle quel éloignement invincible m’inspirait le seul aspect de ces lourds et épais volumes. Mais Camille de Cavour avait résolu d’apprendre la langue anglaise, et afin que cette ^ étude eût en même temps pour résultat de lui faire connaître l’histoire d’Angleterre, il consacrait sans relâche ses matinées à épeler un livre ennuyeux.

LU LOMTIi DE CAVOUR. M

écrit dans une langue qu’il ignorait. Plus tard, en 1846, me trouvant avec lui dans sa terre de Leri, je partais au petit jour pour la chasse. Il ne m’est pas une seule fois arrivé de partir sans que M. de Gavour me saluât d’un de ces souhaits qui font le désespoir du chasseur, et bien qu’il n’eût aucun dessein d’aller tirer les bécassines, il était toujours debout dès l’aube, examinant ses comptes, visitant ses étables, arrêtant les détails de quelque amélioration , surveillant le déballage de quelque machine nouvelle et occupant les moments perdus pour tout autre que pour lui, par la lecture de quelque livre substantiel italien, français ou anglais, d’agriculture, d’économie politique ou d’histoire.

Toutefois, et pour revenir à l’enfant « ayant horreur de l’étude, » la contradiction entre ce qu’il est et ce qu’il sera me paraît plus apparente que réelle. Chez l’homme fait, le ressort du travail est l’activité, non pas cette activité inquiète et stérile qui se brise au moindre obstacle et qui, se dissipant en efforts d’un jour, dissimule, sous son écume fallacieuse, la mollesse du fond et la lâcheté de la volonté, mais cette activité de l’esprit qui ne se laisse point aller au facile plaisir de s’agiter en vain, à qui les vagues et infécondes méditations sont inconnues, qui fond

toujours sur quelque objet parfaitement déterminé, précis, et qui ne saurait voir sans désirer savoir, ni désirer savoir sans s’y acharner. Or, dans le jeune âge, le goût de l’étude n’est, la plupart du temps, que la soumission à l’autorité, et révèle la malléabilité de l’enfant, bien plus quelle n’est un symptôme de son activité. Voilà pourquoi les enfants appliqués tiennent, en général, bien peu et" bien mal les promesses qu’ils ont semblé faire. Plus l’enfant sera doué d’activité d’esprit, plus est grande la chance qu’il soit indocile, rebelle, c’est-à-dire qu’il s’elforce d’échapper à une contrainte dont il ne sait pas le but pour tourner son énergie vers la poursuite d’objets qu’il comprend et qu’il, apprécie. 11 n’y a sans doute pas de règle sans exception, et, pour être un homme distingué, il ne suflit pas d’avoir été un mauvais écolier. Cam'ille de Gavour regretta plus tard mainte lacune dans ses études. Mais, quelque laborieux que je l’aie connu, je me le figure très-bien, ayant horreur de l’étude, avec sa gaieté, sa bonhomie, surtout occupé de plaire et y parvenant, j’imagine, sans trop de peine.

lin 1816, ses parents l’amenèrent, ainsi que son frère, à Genève. Ils passèrent quelque temps à Presinge, chez mon grand-père. Si je cite cette dernière

circonstance, c’est que mon père m’a plus d’une fois décrit l’impression que produisit Camille de Gavour à son arrivée à Presinge. C’était un petit bonhomme très-malin, d’une physionomie à la fois vive et indiquant la décision, d’une gentillesse très-divertissante, d’une verve enfantine intarissable. 11 portait un habit rouge qui lui donnait quelque chose de résolu et de plaisant en même temps. En arrivant, il était fort ému et exposa à mon grand-père qu’à Genève, le maître de poste ayant fourni des chevaux exécrables, devait être cassé, c Je demande qu’il soit cassé, )) répétait-il. « Mais, lui répondit mon grandpère, je ne peux pas casser le maître de poste, moi; il n’y a que le premier syndic qui ait ce pouvoir. — Eh bien, je veux une audience du premier syndic. — (I Tu l’auras demain, » reprit mon grand-père, et, sur-le-champ, il écrivit à son ami M. Schmidtmeyer, alors premier syndic, en lui annonçant qu’il allait lui expédier un « petit homme » fort amusant. En effet, le lendemain, l’enfant se rend chezM. Schmidtmeyer, il est reçu en grande cérémonie; sans se troubler, il fait trois profonds saints, puis, d’une voix claire, expose sa plainte et sa requête. En revenant. du plus loin qu’il vit mon grand-père : « Eh bien, cria-t-il, eh bien, il sera cassé! » — En ce

n't LE COMTE DE C A VOL II.

tenips-là, il avait six ans à peine. On voit que de bonne heure il a aimé à casser.

Le marquis de Cavour destinait l’aîné de ses fils à la diplomatie; il voua le second au militaire. A l’âge de dix ans, Camille quitta la maison paternelle pour entrer à l’Académie militaire, où il ne tarda pas à être promu à la dignité de page, dignité réservée aux jeunes gens de grande naissance, et qui, donnant accès au palais en même temps qu’interrompant la monotonie des études, ne laissait pas que d’être fort recherchée. Camille toutefois se montra si peu flatté de la distinction dont il était l’objet et si rebelle à l’étiquette, qu’on le priva de la plupart des soi-disant honneurs attachés à la fonction qu’il remplissait si mal et de si méchante grâce. Cela ne l’empêcha point de se distinguer à l’Académie militaire, surtout dans les mathématiques dont il avait le goût et qui satisfaisaient cette soif de clarté, ce besoin de se rendre compte, innés en lui. « Ma tête, me disait-il bien des années plus tard, doit beaucoup aux mathématiques. Voilà qui forme la tête, répétait-il, et qui apprend à penser. » Ce n’était pas cependant qu’il ne regrettât souvent la direction spéciale imprimée à ses études et ce qu’il y avait eu de trop exclusif dans son instruction. — « Il y a.

LE COMTE DE CAVOUH. .'i5

écrivait-il en 1835 à mon père qui sollicitait sa collaboration pour la Bibliothèque universelle , il y a une infinité de matières que je ne saurais traiter, attendu que mon éducation littéraire a été singulièrement négligée sous certains rapports. » — Et en 18â3, dans une lettre où il annonce qu’il va entreprendre un article sur le traité agronomique de M. de Châteauvieux : « Je vous l’avoue sans détour, dit-il, je ne me sens pas de force pour rendre d’une manière agréable tout ce que je pense. Faute d’exercice, si ce n’est de moyens, j’éprouve une grande difficulté à rédiger mes idées de façon à pouvoir les présenter au public. Dans ma jeunesse, on ne m’a jamais appris à écrire; de ma vie, je n’ai eu de professeur de rhétorique, ni même d’humanité; aussi, ce n’est qu’avec la plus grande appréhension que je me déciderai à vous livier un manuscrit destiné à l’impression. J’ai senti, mais trop tard, combien il était essentiel de faire de l’étude des lettres la base de toute éducation intellectuelle ; l’art de parler et de bien écrire exige une finesse, une souplesse dans certains organes, qu’on ne contracte qu’ autant qu’on les exerce dans la jeunesse. Faites écrire, faites composer votre fils, afin que, lorsque sa tête sera devenue un atelier à idées, il sache se servir avec facilité de

I.T seule machine qui puisse les mettre en circulation : la plume. »

Tout cela écrit d’une petite écriture ronde trèsnette, sans grande apparence, mais sans bavures, sans liaisons paresseuses, lisible, chaque mot distinct et séparé, de l’écriture d’un homme qui, sachant ce qu’il veut dire, le dira et ne dira ni plus ni moins, qui, maître de sa pensée, ne craint ni qu’elle lui échappe, ni qu’elle l’emporte et l’égare, u Moi qui ne sais ni lire, ni écrire, » a dit un jour Berryer. Au reste, dans ces quelques lignes que je viens de citer, Camille de Cavour, en même temps qu’il signale les négligences et les lacunes de son éducation, indique clairement la nature de ses regrets, qui ne sont point ceux d’un esprit littéraire. A ses yeux, les lettres ne sont qu’une gymnastique et l’art de dire qu’un instrument. Je ne crois pas que la littérature proprement dite non-seulement ait jamais eu, mais encore eût jamais pu avoir aucun attrait pour son génie actif toujours aux prises avec quelque réalité visible, tangible, immédiate, essentiellement ennemi des abstractions. L’intelligence et le goût des beautés littéraires sont peu compatibles avec le travail incessant du cerveau. A être constamment asservie par la volonté, l’imagination perd en étendue ce qu’elle

gagne en force utile et productrice. Pour être comprise et appréciée, la littérature exige sinon l'oisiveté, tout au moins le repos des facultés. 11 en est de l’esprit comme de la main qu’un labeur continu fortifie, mais rend insensible aux touches trop délicates et aux nuances. « Je vous dirai, écrivait Camille de Cavour à mon père en parlant d’-une des plus charmantes nouvelles de Topffer, que j’ai été choqué d’un certain article sur le conte Anterne (c’est le col d’ Anterne qu’il entend), où les Anglais sont tournés en ridicule à la manière des auteurs du boulevard, et où le sel comique consiste entièrement dans la prononciation défectueuse d’un lord imaginaire. Cet article contraste désagréablement avec le ton grave et mesuré qui règne dans tous les autres numéros de la Bibliothèque, et lui fait le plus grand tort. )) Cela n’empêche pas que Camille de Cavour n’ait été à son heure un écrivain. Seulement un livre ne fut jamais pour lui un délassement, par une raison très-simple, c’est que son puissant esprit ne connut pas le repos. Pour lui, un livre était ce qu’est pour l’homme de guerre un arsenal, c’est-à-dire un magasin où il puise et dont l’architecture ne lui importe aucunement. La tête de Cavour était bien véritablement un « atelier à idées, » atelier fécond ,

sans un jour de chômage, avec toujours sur l’enclume quelque fer à forger.

Ce qu’il avait aimé des mathématiques, c’était moins la hardiesse que la marche assurée des spéculations, et ce qu’il en avait retenu, c’était la rigueur du raisonnement et le besoin de la certitude. Les mathématiques ne l’avaient pas poussé vers la métaphysique. « Cherchez ce livre, m’écrivait-il au sujet d’un ouvrage philosophique que son frère désirait avoir, chercliez ce livre aux endroits où se trouvent les choses que personne ne lit. » Sous l’exagération de la plaisanterie, c’est bien là le fond de sa pensée. Comme tous les hommes qui ont exercé une grande action sur les alfaires du monde, il appartenait à la classe des esprits positifs, c’est-à-dire des esprits qui appliquent. « N’attendez de moi, écrivait-il encore, aucun article dans lequel il faille une dépense quelconque d’imagination. Chez moi, la folle du logis est une vieille paresseuse, que j’ai beau exciter, elle ne se met jamais en mouvement. Imaginez que je n’ai jamais pu parvenir à composer le conte le plus simple pour amuser mon neveu, quoique je l’aie essayé bien des fois. » Il y a là, semble-t-il, quelque chose à reviser. M. de Cavour se trompe lorsqu’il prétend que, chez lui, la folle du logis est

Digilized by GoogI

une vieille paresseuse. Elle n’est pas folle , voilà tout.

Camille de Cavour se distingua si fort à l’école militaire, qu’à l’âge de seize ans il en sortit avec le grade de sous-lieutenant dans l’arme du génie, malgré les règlements qui fixaient à vingt ans l'âge auquel le brevet d’officier pouvait être accordé. Mais de brillants examens et l’insistance du professeur Plana forcèrent les règlements. Camille fit, en qualité de sous-lieutenant du génie, diverses garnisons, entre autres Vintimille, Leissillon et Gènes. Il s’attacha très-vite à cette dernière ville, ne la quitta qu’avec regret pour aller passer quelque temps à Leissillon et y revint avec bonheur. 11 y avait trouvé une liberté d’opinion, un mouvement inconnus à Turin, et, pour lui-même, l’accueil à la fois le plus courtois et 1e plus cordial; il en emporta des souvenirs et y laissa des amis (|ui lui restèrent fidèles jusqu’à sa mort. Parmi les familles avec lesquelles il devint, à Gênes, très-intime, se place en première ligne et tout à fait à part, la famille suisse des de la Rue, pour qui il conserva un vif attachement et avec laquelle il demeura très-lié. Comment, du reste, cette GèneS magnifique, cette brillante cité si méridionale, opulente , hospitalière , inondée de soleil , toute de

lumière, de vie et d'action, remuant affaires et idées, n’eût-elle pas séduit, enchanté un jeune homme plein de sève et de feu, ardent, altéré d’action et de liberté, et qui n’avait encore guère connu que le ciel inclément et l’atmosphère oppressive de Turin? D’autre part, on ne saurait s’étonner que l’esprit de Gamille de Cavour, sa vivacité, la grâce et le naturel de ses manières lui aient ouvert toutes les portes et conquis bien des cœurs. Ce fut â Gênes qu’il débuta réellement dans le monde et j’ai ouï dire qu’à cette grande école des hommes d’État, aucun enseignement ne lui fut' épargné.

Mais sa carrière militaire devait être courte; je ne sais trop s’il eût, en aucun cas, su se plier longtemps au joug de la discipline et s’asservir aux monotones fatigues et aux loisirs du métier; le métier toutefois lui convenait et lui plaisait. Â vingt ans d’ailleurs, le régiment c’est l’indépendance. Gamille aimait donc l’uniforme et ne songeait point à le déposer, lorsque, par une imprudence de langage, il s’attira une disgrâce à laquelle il ne tarda pas à compiendre que sa démission mettrait seule un terme.

• A vrai dire, cette imprudence de langage commise à Gênes, à l’occasion des événernents de juillet, fut le prétexte plutôt que la cause des rigueurs royales.

LE COMTE DE CAVOUR. til

Dès longtemps le prince de Garignan avait eu contre le jeune officier, trop libre dans ses propos et trop hardi, de vieux griefs dont le roi Chailes-Albert se souvint. On se rappelle qu’à son entrée à l’école militaire, Camille de Gavour avait eu le privilège envié d’être admis parmi les pages. De cet emploi, il n’avait goûté ni les devoirs ni la livrée. Comme un jour je lui demandais quel costume portaient les pages : « Parbleu, me répondit-il d’une voix émue, comment voulez-vous que nous fussions habillés, si ce n’est comme des laquais que nous étions. J’en rougissais de honte! » L’impression produite sur lui par ses fonctions dans la domesticité royale, impression si profonde que trente ans n’en avaient pas émoussé l’aiguillon, indique assez de quelle façon il dut s’acquitter de la charge que sa naissance lui avait value. Mais s’il goûtait peu l’antichambre, il goûtait, je crois, encore moins le salon. Gomme page, il avait été affecté au service du prince de Garignan. Je ne sache pas qu’il ait jamais eu au cœur de haine bien vive, ni surtout bien tenace, sauf peutêtre à l’endroit du feld-maréchal llaynau sur qui il n’entendait pas raison. Mais s’il y a eu quelqu’un qu’il n’ait pas aimé, ce quelqu’un fut à coup sûr le roi Charles-Albert. Je n’essaierai pas de refaire le

m I.K COMTE DK CAVOUR.

procès de ce prince, dont le caractère est encore aujourd’hui pour riiisloire ce qu’il fut pour ceux qui l’approchèrent de plus près, une énigme indéchififrable. Si l’abandon dans lequel, au moment du péril, il laissa ses amis et l’exil dans lequel il les oublia, alors que, monté sur le trône, le roi aurait pu racheter les faiblesses du prétendant, si une si grande faute, si une si grande obstination à ne pas vouloir la réparer, provoquent l’élonnement douloureux de tout honnête homme, la mémoire de Charles-Albert n’est-elle pas cependant protégée et défendue par l’attachement sincère et durable qu’il inspira à tant d’honnêtes gens? Mais quel que soit l’arrêt de la postérité, Camille de Cavour avait très-vite rendu le sien qu’il estimait sans doute définitif, et U ne se gênait point pour manifester la répugnance qu’il éprouvait à se trouver attaché à la personne du prince qu’il était, plus tard, destiné à appeler si souvent ; « Le magnanime Charles-Albert. »

Au reste, peu importent l’époque, le palais et le prince, l’office de cour eût été en toute circonstance et en tout temps antipathique à son humeur essentiellement indépendante et altière. J’insiste, car il me semble que c’est ici l’occasion de signaler un des traits les plus saillants du caractère de Cavour qui.

Page 1