‹ Le comte de CavourChapitre 9 sur 9 · I.K COMTE DE CAVOliK · texte numérisé non relu

I.K COMTE DE CAVOliK

fonction, mon oncle remercia avec effusion le curé et lui dit : « Je savais bien que roux, vous m’auriez assisté à ma dernière heure. » Ensuite, épuisé, ayant été assis jusqu’alors, il se coucha à la renverse pour ne plus se relever. Sur ces entrefaites, M. Riberi arriva. Mon oncle le reconnut immédiatement et lui dit en souriant : « Je vous ai fait appeler un peu tard , c’est que je n’étais pas encore un malade digne de vous. » Riberi s’entretint longuement avec les docteurs Rossi et Maffoni, mais n’ordonna que des remèdes insignifiants. En se retirant, il nous engagea à faire prendre un peu de nourriture au comte, car le pouls était très-bas. 11 promit de revenir vers onze heures, mais ne nous donna pas le moindre espoir.

« Vers neuf heures, on annonça le roi qui, dans le but d’éviter la foule qui encombrait la cour, le grand escalier et presque toute la maison, entra par un petit escalier et par une porte dérobée avant que nous eussions prévenu le malade de la visite qu’il allait recevoir. Mon oncle reconnut parfaitement le roi et lui dit aussitôt ; « Oh ! sire, j’ai bien des choses à vous communiquer, bien des papiers à vous montrer, mais je suis trop malade; il me sera impossible d’aller vous voir, mais je vous enverrai Farini demain, il vous parlera de tout en détail. Votre Majesté n’a-

t-elle pas reçu de Paris la lettre quelle attendait? L’etnpereur est bien bon pour nous maintenant, oui, bien bon. Et nos pauvres Napolitains si intelligents; il y en a qui ont beaucoup de talent, il y en a aussi qui sont fort corrompus. Ceux-ci, il faut les laver, sire, oui, oui, si lavi, si lavi. » Le roi pressa la main de son ministre mourant et sortit pour parler aux médecins. Il supplia M. Riberi de tenter une saignée à la jugulaire ou de mettre quelques sangsues derrière l’oreille pour dégager le cerveau. M. Riberi répondit que l’état du pouls ne le permettait pas, mais que si le malade passait la nuit, on pourrait le lendemain essayer des dernières ressources de l’art. Le roi partit, le comte reprit la série de ses discours. « L’Italie du nord est faite, disait-il, il n’y a plus ni Lombards, ni Piémontais, ni Toscans, ni Romagnols; nous sommes tous Italiens ; mais il y a encore les Napolitains. Oh ! il y a beaucoup de corruption dans leur pays. Ce n’est pas leur faute, pauvres gens, ils ont été si mal gouvernés. C’est ce coquin de Ferdinand. Non, non, un gouvernement aussi corrupteur ne peut être restauré, la Pi'ovidence ne le permetti a pas. Il faut moraliser le pays, élever l’enfance et la jeunesse, créer des salles d’asile, des collèges militaires; mais ce ne sera pas en injuriant les Napoli-

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tains qu’on les modifiera. Ils me demandent des emplois, des croix, de l’avancement; il faut qu’ils travaillent, qu’ils soient lionnêtes, et je leur donnerai des croix, ‘de l’avancement, des décorations; mais surtout qu’on ne leur passe rien, l’employé ne doit même pas être soupçonné. Pas d’état de siège, pas de ces moyens des gouvernements absolus. Tout le monde sait gouverner ave‘c l’état de siège. Je les gouvernerai avec la liberté et je montrerai ce que peuvent faire de ces belles contrées dix années de liberté. Dans vingt ans, ce seront les provinces les plus riches de l’Italie. Non, pas d’état de siège, je vous le recommande. »

« Garibaldi, poursuivit-il, est un galant homme; moi, je ne lui veux aucun mal. 11 veut aller à Rome et à Venise, et moi aussi; personne n’est plus pressé que nous. Quant à l’Istrie et au Tyrol, c'est autre chose. Ce sera pour une autre génération. Nous avons bien assez fait, nous autres, nous avons fait l’Ilalie, si l’italia e la cosa va. Puis cette confédération germanique est une anomalie; elle se dissoudra et l’unité allemande sera fondée, mais la maison de Habsbourg ne saurait se modifier. Que feront les Prussiens, eux si lents à se décider? Ils mettront cinquante ans à faire ce que nous avons fait en trois ans. Tandis que

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la fièvre d’unité s’empare de l’Europe, ne voilà-t-il pas que l’Amérique s’avise de se diviser! Y comprenez-vous quelque chose, vous autres, à ces querelles intestines des États-Unis? Quant àtnoi, qui ai été dans ma jeunesse un admirateur passionné des Américains, je suis bien revenu de mes illusions, et j’avoue que ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique est pour moi une véritable énigme. »

« Puis mon oncle me demanda où étaient placés les dilTérents corps de notre armée, où se trouvaient plusieurs militaires de ses amis, et troublée par l’émotion, je répondis mal à ses demandes. 11 me regarda avec affection et tristesse et me dit: « Petite, tu ne sais ce que tu me dis; il y a un moment tu me disais que le général P. commandait à Parme, comment se fait-il qu’il soit maintenant à Bologne? » Suffoquée je sortis de la chambre pour pleurer. 11 continua à causer avec mon frère, lui parla du fameux discours de i\I. Ricasoli en réponse au général Garibaldi, de M. Farini, et dit que MM. Ricasoli et Farini étaient les deux seuls hommes capables de le remplacer. Quoi qu’en aient dit plus tard les journaux, ces deux hommes d'État furent les seuls qu’il désigna pour ses successeurs. La voix de mon pauvre oncle, qui «avait été jiisqu’.alors très-forte, commençait à faiblir;

les domestiques effrayés nous disaient ; « VoiLà la voix de M. le comte qui baisse; quand il cessera de parler, il cessera de vivre. »

« Le docteur Maffoni, qui veillait le malade, conseilla de lui faire prendre une tasse de bouillon avec du pain pilé et un verre de Bordeaux. 11 prit l’un et l’autre avec plaisir, et comme je lui demandais s’il avait trouvé la soupe bonne, il me répondit : « Trop bonne, Riberi nous grondera tous deux demain. Dis au cuisinier que son bouillon était trop succulent pour un malade comme moi. » C’était la première fois qu’il consentait à prendre un peu de nourriture depuis sa maladie. Mais tout à coup ses jambes se glacèrent, une sueur froide couvrit son front et il se plaignit d’une douleur au bras gauche, à ce même bras qui depuis la journée du dimanche était froid comme le marbre.

« Le docteur Maffoni essaya de réchauffer les membres glacés avec des cataplasmes, des frictions et des linges brûlants. Ces efforts furent infructueux. 11 m’ordonna alors de donner une tasse de bouillon à mon oncle, qui l’avala avec plaisir et me demanda encore une goutte de Bordeaux. Mais presque aussitôt sa langue s’épaissit et il ne parla plus qu’avec difficulté. Il me demanda pourtant de lui ôter le cataplasme qu’il avait au bras gauche, m’aida de sa

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main droite à l’enlever, me prit par la joue, approcha ma tête de sa bouche, m’embrassa deux fois et me dit: « Merci et adieu, chère petite; n puis, après avoir dit tendrement adieu à mon frère, il sembla prendre un moment de repos. Mais le pouls baissait. Nous envoyâmes chercher le père Jacques, qui arriva à cinq heures et demie avec les saintes huiles. Le comte le reconnut, lui serra la main et dit ; « Frate, frate, libéra chiesa in libero stato! » Ce furent ses dernières paroles. Le curé lui administra le sacrement des mourants au milieu des sanglots de la famille, des amis, des domestiques. Mon oncle me fit plusieurs fois signe de lui donner de la glace pilée, mais m’apercevant qu’il l’avalait avec difiiculté, je trempai mon mouchoir dans de l’eau glacée et j’en humectai ses lèvres. 11 eut encore la force de prendre de mes mains le mouchoir et de le porter lui-même à sa bouche pour étancher la soif inextinguible qui le dévorait; quelques minutes après, jeudi (> juin, à six heures trois quarts du matin, deux faibles mouvements de hoquet aussitôt réprimés nous apprirent que sans souffrance, sans agonie, il venait de rendre son âme à Dieu. »

11 est des hommes dont il semble impossible que la mort approche. La fatale nouvelle éclata comme un coup de foudre à Turin où, bien qu’elle fût prévue, on n’y voulait point croire, et du sein de cette population consternée s’éleva un cri de douleur qui traversa l’Italie. Hommes, femmes, enfants en vêtements de deuil, cités tendues de noir, funérailles à la pompe souveraine, éclatants sanglots des canons, désespoir immense d’un peuple à qui vient d’être ravi l’objet de son amour et de sa foi, stupeur de l’Europe.

Et tout a dit au monde : Un roi vient de mourir.

11 n’avait pas fini son œuvre. « Ma tâche, disait-il, est plus pénible que par le passé. » Et c’était à l’accomplissement de cette tâche qu’il consaci’ait ses jours et ses pensées, qu’il prodiguait ses veilles et

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ses angoisses, c’est dans ce travail qu’il épuisait les sources de sa vie, jusqu’à ce que, tout à fait brisé, il tombât, comme tombent les héros, pour ne plus se relever.

Où ailleurs que dans le cercueil se fùt-il donc reposé? L’œuvre du génie est-elle jamais achevée? Le fariebam qu’au bas de ses toiles immortelles inscrivait Raphaël, de quel grand homme n’a-t-il pas été le dernier soupir et le suprême regret? Mais pourtant plus qu’un autre, Cavour, à la fin de sa journée, avait accompli sa tâche, et il est mort sans craindre pour l’avenir de cette œuvre qu’il ne lui était pas donné de terminer.

Cette œuvre, en eflet, il la laissait bien gardée, par les hommes qui avaient été ses auxiliaires , par la nation qu’il avait animée de son esprit, et par des alliés engagés désormais à soutenir la cause à laquelle il les avait gagnés.

L’Italie a des hommes d’État qui ont suivi et qui suivront résolument les traces de Cavour, non pas en pâles copistes et en serviles imitateurs du maître, m,ais libres et qui n’ont pas plié sous le faix de la lourde succession imposée à leur patriotisme. Et audessus de ces deux hommes d’Etat, deux soldats qui, depuis le commencement, ont combattu le grand

combat et qui ne laisseront pas s’écrouler le monument de leurs victoires.

Le roi d’abord qui a fait flamboyer sur les champs de bataille son épée, cette épée que nul prince ne tint jamais d'une main plus vaillante. 11 faut que les sages en prennent leur parti. La guerre sera toujours la religion des peuples et les capitaines seront leurs idoles. En vain l’iiistoire épluchera, critiquera, condamnera, la foule casse ses arrêts pour se transmettre de siècle en siècle les noms éternellement populaires des Richard Cœur-de-Lion. Victor-Emmanuel eut d’ailleurs la force de laisser faire Gavour. Un monarque faible, préoccupé de la crainte de le paraître, ne se fût point soumis au rôle secondaire que semblait lui assigner le génie de son ministre.

Garibaldi, autre figure, objet d’adulations qui nuisent à sa gloire, mais qui ne doivent pas la faire oublier. Ce chef étrange et brave, pour qui, selon un écrivain italien , l’art est une perfidie, le repos est une lâcheté, le ménagement une bassesse, sera peutêtre encore, comme il le fut, un embarras sérieux, un obstacle incommode à la bonne conduite des affaires et à la politique sage nécessaire à l’Italie. Mais que sont ces embarras éventuels et ces obstacles momentanés auprès du service que rend à son pays

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celui qui le pénètre de la foi dont son cœur déborde et qui apprend ainsi à une nation incertaine à croire en elle-même? Les peuples, dans leur décrépitude, pratiquent la ruse, goûtent l’intrigue, se plaisent aux complots, armes des faibles, mais ne sauraient produire de ces grands hommes incomplets dont le défaut est d’avoir la confiance insensée des enfants. Garibaldi affirme la jeunesse de l’Italie.

Victor -Emmanuel et Garibaldi, deux puissants ouvriers dans l’œuvre qui reste toutefois l’œuvre de Cavour. Si l’Italie est aujourd’hui élevée au rang des nations, elle le doit h, l’homme qui sut inspirer à l’Europe assez de confiance pour en obtenir la liberté de son pays et assez de respect pour maintenir intacte, vis-à-vis des plus forts, la dignité du plus faible. Celui qui espéra dans la liberté au lendemain de 1848, qui espéra dans l’indépendance au lendemain de Novare, qui espéra dans la guerre au lendemain de la paix de Paris, dans l’unité au lendemain de Villafranca; celui qui eut la hardiesse de proclamer ses desseins, l’art de les imposer, le courage de les accomplir; celui qui gouverna par la nation, qui écrasa la révolution sans violence, qui contint la réaction sans affaiblir le prestige monarchique; celui qui, travailleur acharné à sa tâche, ne connut

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pas un instant de repos et mourut à la peine : celui-là est bien le grand ouvrier. Cavour, tout le monde le sent, ne pouvait être remplacé, mais il a trouvé des successeurs, et c’est là le plus éclatant hommage que son pays ait rendu à son génie. Il ne fut pas de ces égoïstes superbes auxquels rien ne survit que leur propre gloire. Sa vie fut courte, mais, en dix ans, il fonda sa patrie.

Et maintenant, cette « France magnanime, » cette « généreuse Angleterre, » cette «juste Allemagne, » de sa voix sur le point de s’éteindre, Cavour les a-t-il invoquées en vain?

En 1859, par une matinée de septembre, mon frère et moi nous proposâmes une partie de pêche à Cavour, qui .se trouvait à Ilermance, y passant quelques jours avec nous. Au bord du lac, comme on préparait le bateau, nous nous assîmes sur le parapet du quai qui protège le rivage en cet endroit. .V quelques pas de nous, devant la porte d’un cabaret, stationnait un petit groupe de paysans, parmi lesquels deux soldats, des gardes -frontière. Un de ces soldats, un bernois à la haute taille, au visage fier, à la longue moustache blonde, à l’œil ardent et clair, se détachant du groupe, s’approcha de nous d’un pas résolu

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et, s’arrêtant tout près deCavour, resta là immobile, sans paraître s’apercevoir de notre étonnement. Tout d’un coup, d’une voix brève ; « Sind sic Caeour? dit-il. — Qu’est-ce qu’il veut? fit Cavour. — Il demande si vous êtes Cavour. » Sur le signe de tête aflirmatif qui répondit à sa question, le soldat prit la main de Cavour, la serra fortement, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues bronzées, après quoi il tourna le dos brusquement, se retira et disparut. « Voilà, dit d’une voix émue Cavour, un Allemand qui m’a l’air d’un brave homme. i> Puis il demeura silencieux, arrachant, d’une main distraite, les brins d’herbe qui avaient poussé dans les jointures des dalles. On eût dit que, dans cet hommage d’un soldat obscur, il avait entrevu le jour où l’Europe reconnaîtra l’Italie.

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