I.li COMTK ÜK CAVOÜR
quant sans scrupule, politique indéfinissable, mais dont Cavour indiquait le sens, quand , peu de jours avant de retourner à Turin, au milieu d’une conversation sur les événements et sur les hommes, il s’écriait : « Eh bien, ils me forceront à passer le reste de ma vie à conspirer! »
Si le rôle de Cavour était changé, sa position personnelle ne l’était pas moins. Le traité de \’illafranca avait, d’une part, en divisant l’opinion, affaibli l’instrument dont Cavour se servait, et, d’autre part, amoindri le prestige, et par suite le pouvoir du ministre malgré lequel il avait été conclu. La foi était ébranlée en Cavour, qui n’avait pas pu empêcher la paix. Désormais on le discuterait, on le combattrait : les partis, joyeux de recouvrer leur liberté, s’empresseraient de secouer le joug sous lequel ils avaient été contraints de plier, d’échapper à la domination de cet homme qui les courbait sous sa puissante volonté. Déjà, autour d’un soldat vaillant et populaire se groupaient les impatients, les ardents et aussi les sectaires, les artisans de complots, éléments d’une opposition formidable à toute politique de ménagements et de modération. Puis la confédération avait des partisans sincères, actifs, les uns par amour des princes déchus, les autres par sentiment
national. A Turin même, dans le Parlement, auprès du roi, Cavour avait des ennemis qui se redressaient, l’accusant d’ambition exagérée, d’avoir favorisé la révolution, et par là d’avoir indisposé l’empereur contre l’Italie. Au dehors enfui, la situation du Piémont était profondément modifiée. Les puissances qui avaient vu la guerre avec un déplaisir dont la crainte de la France avait seule contenu l’expression et tempéré les effets, ne seraient certes pas d’humeur à supporter qu’elle fût renouvelée par l’État qu’elles détestaient le plus et qu’elles redoutaient le moins. Laisseraient-elles passer, de la part de la Sardaigne, la moindre infraction à des stipulations à leur gré déjà trop favorables à ce pays? Il était, d’autre part, évident qu’un sentiment naturel de générosité envers un ennemi vaincu et le courant de réaction qui suit immédiatement toute action violente entraîneraient, pour un temps, le gouvernement français du côté de l’Autriche et le rendraient sourd aux* réclamations de l’Italie aussi bien que très-opposé à toute entreprise dans laquelle il verrait une condamnation de son œuvre et un témoignage d’ingratitude. Seule, l’Angleterre, où, par un retour soudain, l’opinion publique s’était, durant la guerre, déclarée en faveur de l’Italie avec une violence que
la paix de Villafranca avait redoublée, et où le succès des armes françaises et piémontaises en Lombardie avait amené au pouvoir un ministère whig avec lord John Russell aux affaires étrangères, seule l’Angleterre prêterait au Piémont un appui chaleureux et sans réserve. Mais cet appui serait moral, uniquement d’influence, capable de peser sur les résolutions de la France , insuflisaht pour les contrecarrer, et, bien loin de le modifier, risquant peut-être d’en précipiter le cours. Ainsi, de toutes parts, à l’extérieur comme à l’intérieur, difficultés contradictoires, périls dont on ne pourrait écarter les uns qu’en bravant les autres , ennemis en embuscade, amis incertains ou impuissants, sables mouvants, marnes glissantes, à travers lesquels il fallait pourtant , sous peine de rester immobile, c’est-à-dire de périr, s’avancer d’un pas rapide.
Cette situation compliquée n’effraya pas Gavour qui, après avoir porté pendant quelques jours le deuil de la politique morte à Villafranca, en effaça de sa mémoire le souvenir inutile et revendiqua la responsabilité d’une politique nouvelle qui, attirant sur sa tête des colères sans nombre et des haines sans retour, risquait d’être également fatale à son œuvre et à son nom. Mais, il l’avait dit, il fallait marcher.
Admirables si elles eussent précédé la guerre, les stipulations de Villafranca étaient inefïïcaces pour la clore. Ln trait de plume arrête les armées, mais n’arrête pas les peuples. Que, surexcitée, l’Italie s’affaissât et se soumît en désespérant d’elle-niême ou se tînt debout et se soumît en espérant dans l’ombre, le danger semblait le même. C’était, après la crise, non la santé, mais le marasme ou la fièvre. La conspiration immédiate, conspiration de toute une nation, devenait donc, aux j^eux de Cavour, une nécessité. Gela lui suflit. Il se chargea de l’ourdir et de la mener. Vers la fin de l’année, il remplaça Rattazzi .
Pendant les six derniers mois de 1859, la situation d’ailleurs s’était dessinée et, par certains côtés, améliorée. Le baron Ricasoli, par son initiative hardie et en déployant cette inébranlable fermeté qui devait faire de lui le successeur désigné de Cavour, avait gardé la Toscane intacte et unie. Dans les duchés, M. Farinl avait en même temps, par son énergie et son habileté, justifié la prédilection dont il fut constamment l’objet de la part de Cavour. En se prolongeant, le provisoire devenait éminemment favorable à ceux à qui son maintien conférait une sorte de droit de prescription. 11 importait toutefois de le
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transformer sans retard en état définitif et normal, sous peine de perpétuer l’agitation, d’entretenir l’inquiétude, de troubler la confiance, d’encourager les intrigues et les entreprises hostiles. A cette œuvre, violation directe du traité de Zurich, qui venait de confirmer solennellement les dispositions de Villafranca, il fallait l’acquiescement de la France. Cet acquiescement, il était difficile au gouveniement de l’empereur de l’accorder, mais plus difficile encore de le refuser. L’Angleterre soutenait vigoureusement le Piémont et insistait auprès de la France, w J’ai trouvé à mon arrivée, écrivait Cavour, que les affaires s’étaient plutôt améliorées. Quoi qu’en dise X., personne ne songe plus à la restauration du grand-duc de Toscane. Le ministre de France lui-même, qui est du Walevvski tout pur, a singulièrement modifié son langage. Il passe condamnation sur la maison de Lorraine et il se borne à combattre le projet de l’union de la Toscane et du Piémont. » Ces lignes sont du mois d’octobre. En décembre : « L’empereur paraît décidément revenir à des sentiments plus favorables à l’Italie, » et quelques jours plus tard, quand la réunion d’un congrès paraît résolue et que la date même en est fixée : « Si vous faites cet hiver une course à Paris, vous me trouverez à l’hôtel de Bristol. J’ai pris
l’appartement qu’occupait le comte Buol en 185(>, toujours dans le but d’envaliir le territoire autrichien. » La confiance est revenue et avec elle l’enjouement. Dans la même lettre d'où ces dernières lignes sont extraites, Cavour, répondant à une question que m’avaient prié de lui adresser les concessionnaires d’un chemin de fer de Genève à Annecy : « Vous désirez, me disait-il, je pense, connaître mon opinion sur le chemin de fer d'Annecy, au point de vue financier; en d'autres termes, si les actions de la compagnie qui s’en rendra concessionnaire seront rangées dans le catéchisme du baron de Rothschild parmi les bonnes ou les mauvaises actions. Je ne vous ferai pas une réponse diplomatique, je vous dis donc carrément : L’action de Genève à Annecy .sera classée parmi les plus réprouvables, si le tunnel du Mont-Cenis ne réussit pas ; et parmi les plus chères aux bonnes âmes, si le tunnel réussit. Maintenant, le tunnel réussira- 1- il? A cela je répondrai que j’ai une foi absolue dans le succès de cette entreprise, mais que, comme celle de tous les croyants, ma foi est aveugle, c’est-à-dire qu’elle n’est pas le résultat de raisonnements solides.
« Je vous remercie de m’avoir fait connaître le jugement de M... sur l’Italie centrale. Cela me donne
plus de courage pour aller affronter X... qui, en sa qualité de néo-dévot, ne doit guère être favorable à ma mission auprès du congrès. »
On sait quel événement littéraire empêcha Cavour d’aller, à l’hôtel de Bristol, envahir le territoire autrichien. Le pape et le congrès ayant paru incompatibles, le congrès n’eut pas lieu. Dès lors, la France, dégagée par le refus des autres puissances de concourir avec elle au règlement des affaires d’Italie, recouvrant la liberté de son action, tenait seule la balance que Cavour fit trébucher en jetant dans un des plateaux Nice et la Savoie.
L’annexion de la Savoie à la France a trop fortement et trop justement ému mon pays pour qu’il me soit possible de considérer froidement l’acte par lequel Cavour, au mépris des droits de la Suisse, aliéna une portion des États confiés à sa garde. Que la cession de deux territoires peu étendus ne fût qu’une faible compensation aux sacrifices faits par la France à l’Italie, je fadmets. Que la constitution définitive d’un royaume considérable’ au sud des Alpes donnât à la puissance dont ce royaume était l’œuvre le droit d’exiger des garanties sérieuses, j’y consens. Que pour la Savoie elle-même il valût mieux être un département français que de devenir un département
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italien, cela est plausible'. Mais que des réserves précises n’aient pas maintenu des engagements d’autant plus sacrés que le pays auquel ils liaient le Piémont était relativement faible et désarmé, la nécessité politique peut seule l’excuser, et c’est là précisément ce qui le condamne.
Je passe et, sans m’arrêter aux incorporations successives, aux votations, à l’organisation intérieure, à la fusion, en un État, des provinces italiennes, j’arrive droit au dernier des grands événements que Cavour ait suscités ou auxquels il ait imposé sa direction. Vers le milieu du mois d’avril 1859, Garibaldi quitta Turin, se rendant à Nice afin d’y encourager la résistance à l’annexion projetée sur laquelle la population devait être incessamment appelée à se prononcer. Pour aller de Turin à Nice, il faut passer par Gênes. En descendant de voiture, à Gênes, Garibaldi
t. En 1847, à propos d’im projet d’entreprise agricole: « Il ne faut pas, m’écrivait Cavour, songer à la Savoie. .Mieux vaut rester en Suisse ou aller en France. Comme elle est maintenant , elle convient peu. Si elle change, ce sera |touV devenir française, et alors autant vaut aller tout de suite en France. »
Eu 1858 : « Je ne vous parle pas de la Savoie. Je vous avoue que son ingratitude envers le gouvernement m’a profondément affligé. A une politique de conciliation , à nos efforts pour développer rapidement ses ressources, elle a répondu par le choix des hommes les plus hostiles qu’il lui a été possible de trouver. »
fixa un rendez-vous, pour le soir, à un ami avec lequel il comptait poursuivre son voyage. Le soir arriva, mais non Garibaldi, qui fit savoir simplement à son compagnon de route qu’il se trouvait retenu à Gênes. Environ quinze jours plus tard, les « mille» partaient pour la Sicile.
11 est évident que Cavour n’ignora ni n’empêcha l’expédition de Garibaldi. Ne put-il pas ou ne voulut-il pas l’empêcher? J’incline à croire que la volonté acheva ce que la crainte de l’impuissance avait commencé et que Cavour répugnait à une lutte ouverte avec Garibaldi, derrière lequel il voyait le sentiment national, en même temps qu’il faisait volontiers entrer dans ses combinaisons la chute éventuelle de la monarchie napolitaine. Les entraves mises par le gouvernement au recrutement des volontaires, à leur armement, à leur départ et à leur navigation furent donc illusoires : les obstacles que Garibaldi et son armée eurent à vaincre pour s’embarquer ne furent, à vrai dire, guère plus sérieux que ceux qu’ils devaient rencontrer une fois débarqués.
Cavopr, je le répète, eût répugné à se mettre en travers du courant populaire qui portait Garibaldi. C’était d’abord qu’il eût craint d’être submergé et qu’il tenait, par instinct, à une popularité lentement
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acquise, obtenue sans aucun sacrifice de sa part, mais dont il avait joui trop longtemps et trop complètement pour qu’elle ne fût pas désormais une habitude de sa vie et, jusqu’à un certain degré, un mobile de sa conduite. Objet, pour un temps, d’un enthousiasme, d’un culte universels, revêtu, par l’opinion, d’une sorte de caractère sacré, regardé d’un consentement unanime comme infaillible et, par conséquent, comme inviolable, Cavour était devenu plus sensible aux attaques, aux sarcasmes, aux cuisantes épines du pouvoir. La popularité d’ailleurs, base large et haute sur laquelle, libre, puissant, dominant les partis, s’élève le génie, la popularité est, dans les pays libres, une condition indispensable de l’action politique des hommes d’État. Par raison bien plus que par faiblesse, Cavour voulait donc maintenir sa popularité intacte, solide; il se fût gardé de l’ébranler lui-même en résistant à une impulsion qui avait ses propres sympathies, et dont le choc eût risqué de briser à la fois le gouvernement qui l’eût reçu et la nation qui l'eût porté.
Mais cette popularité conquise de haute lutte, gardée avec tant de soin, Cavour la conserve pour le jour où, en face d’un péril qu’il jugera réel et pressant, il estimera que le moment est venu d’y recourir
et de l’opposer ouvertement à la révolution. Ce jourlà, il ne craindra pas de la compromettre ; lui qui a plié devant le chef de partisans s’embarquant par une nuit obscure, avec quelques affidés, pour une entreprise en apparence désespérée, il imposera sa volonté, il dictera ses conditions au conquérant d’un royaume, à celui dont des légions suivent les pas et dont un peuple baise les pieds. En vain alors Garibaldi essayera de courber ce bras de 1er qui s’allonge jusqu’à lui; en vain il écrira au roi, le sommant de renvoyer son ministre ; en vain, fort de sa gloire, de son patriotisme, de l’idolâtrie dont il est l’objet, de la foule qui le suit, des intérêts, des passions qu’il représente, il viendra dans le Parlement protester, réclamer, accuser; il sera vaincu par Cavour, vaincu presque sans combat, et la nation, qui l’aime pourtant, applaudira avec frénésie à sa défaite.
11 est vrai de dire que Cavour avait affermi sa puissance un instant mise en doute, rétabli son crédit ébranlé, ramené à lui les regards tournés vers Garibaldi, faitreluire d’un éclat nouveau sa popularité voilée ou plutôt oubliée. Telles furent, en effet, les conséquences d’un acte que la hardiesse du génie qui le conçut, le trouble des temps qui en virent l’exécution, l’état de guerre permanent qu’il révéla, sauraient
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seuls expliquer. L’invasion des Marches fut un coup d’audace dont celui-là seul était capable qui naguère envoyait en Crimée une armée piémontaise. Jamais peut-être les combinaisons de la politique ne se montrèrent plus superbes ni ses exigences plus impitoyables que dans cette courte campagne entamée sans prétexte, poursuivie sans scrupule, partie terrible qu’il semblait pour la monarchie italienne aussi nécessaire qu’impossible de jouer. Cavour regarda ses cartes et, cette partie suprême, il la joua et la gagna.
Dix-huit mois après Villafranca, un an environ après la rentrée de Cavour aux aflaires, l’Italie tout entière, sauf Rome et Venise, par la voix de ses mandataires rassemblés à Turin, prêtait serment à Victor- Kmmanuel comme à son roi légitime. Ce fut sans doute, pour Cavour, une journée radieuse, dorée d’un pur et dernier rayon de soleil que celle où, dans ce Parlement, image, symbole, interprète, conducteur libre et souverain d’une patrie enfin créée ou conquise, il put contempler son œuvre. Sans doute aussi l’enceinte agrandie, la salle remplie, le bruit de tant d’accents nouveaux, l’aspect de tant de visages inconnus, le firent songer au temps où, à la
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veille de Novare, obscur, il élevait pour la première fois sa voix impopulaire dans une assemblée piémontaise, et, se rappelant le passé, regardant aux choses accomplies, sans doute il se sentit plein de confiance dans l’avenir.
Les loisirs toutefois lui étaient interdits. Quand même son âme ardente n’eût pas repoussé vers un lointain incessamment reculé la perspective d’un repos odieux, son génie était encore nécessaire à cette monarchie qu’il fallait consolider, à cette nation qu’il fallait façonner à la liberté. « Ma tâche, m’écrivait-il, est plus laborieuse et plus pénible maintenant que par le passé. Constituer l’Italie, fondre ensemble les éléments divers dont elle se compose, mettre en harmonie . le nord et le midi, offre autant de difficultés qu’une guerre avec l’Autriche et la lutte avec Rome. »
Cavour, dans ces quelques mots, tout en exposant le programme ou plutôt le sens et le but de sa politique intérieure, indique aussi quelle sera sa politique extérieure. Évidemment, ni la guerre avec l’Autriche, ni la lutte avec Rome ne font partie de ses plans. Ses plans, ses espérances, son attente, peu de jours après avoir tracé les lignes que j’ai citées, il les exprimait au Parlement dans un discours célè-
LE COMTE UE: CAVOl'R.
bre qui devait être le plus éloquent et le dernier de ces manifestes par lesquels il communiquait à l’Europe la pensée de l’Italie.
« L’étoile de Tltalie, dit-il, c’est Rome ; voilà notre étoile polaire. 11 faut que la cité éternelle, sur laquelle vingt-cinq siècles ont accumulé toutes les gloires, soit la capitale de l’Italie... L’unité de l’Italie, la paix de l’Europe sont à ce prix... Mais, dit-on, nous ne pourrons jamais obtenir l’assentiment à ce dessein du catholicisme ou des puissances qui s’en regardent comme les représentants et les défenseurs... Celte difficulté ne saurait être tranchée par le glaive; ce sont les forces morales qui doivent la résoudre, c’est la conviction qui ira croissant de jour en jour dans la société moderne, même au sein de la grande société catholique, que la religion n’a rien à craindre de la liberté... Saint-père, pourrons- nous dire au souverain pontife, le pouvoir temporel n’est plus une garantie de votre indépendance. Renoncez-y et nous vous donnerons cette liberté que depuis trois siècles vous demandez en vain à toutes les grandes puissances càtlioliques, cette liberté dont vous avez péniblement, par des concordats, arraché quelques lambeaux concédés en retour de l’abandon de vos privilèges les plus chers et de l’affaiblissement de
votre autorité spirituelle. Eh bien, cette liberté, que vous n’avez jamais obtenue de ces puissances qui se vantent de vous protéger, nous, vos fils soumis, nous vous l’offrons dans sa plénitude. Nous sommes prêts à proclamer en Italie le grand principe de l’Église libre dans l’État libre. »
L’Église libre dans l’État libre, proposition hardie, à laquelle l’Église a répondu par un cri de réprobation, y voyant un piège grossier, une offre dérisoire, ou, moins encore, un artifice oratoire. Que l’Église considère le pouvoir temporel du saint-père, tel qu’il est aujourd’hui à la fois contesté et exercé, comme une garantie de sa liberté et une condition de son autorité, permis à elle. Mais ce qu’il importe de dire, c’est que, dans la bouche de Cavour, ce mot qui a soulevé une si violente tempête, loin de cacher aucune arrière-pensée, ou d’être une formule de circonstance, un futile et ingénieux propos du moment, allait droit à un but défini et était l’expression sincère d’une conviction sérieuse.
L’Église a dans la société moderne deux sortes d’ennemis, ceux qui lui en veulent de l’ensemble des doctrines qu’elle enseigne, des sentiments quelle impose, du but définitif quelle montre à l’humanité.
Ces hommes, c’est l’empire de l’Église sur les âmes
qu’ils détestent, c’est la liberté qu’elle prêche qu’ils ont en haine, c’est contre l’autorité dont elle pèse sur les consciences, c’est-à-dire sur toutes les entreprises humaines, qu’ils s’acharnent; c’est, enfin, à la place qu’elle occupe comme élément considérable d’ordre, de paix et d’indépendance individuelle, c’est à son influence naturelle et à son action légitime sur la société, qu’ils en veulent. De ceux-là, Cavour ne fut jamais. Lui aussi, comme son neveu, est mort en soldat et en chrétien.
Mais l’Église a aujourd’hui d’autres adversaires, (et Cavour fut de ceux-ci), qui lui en veulent de sa persistance à se tenir, comme institution politique et civile , en dehors du droit commun , des complaisances par lesquelles elle ne croit pas payer trop cher l’appui de tout ce qui est fort, tantôt de la foule, tantôt du prince, de ce que le poids dont elle pèse devient trop souvent un instrument en d’autres mains que les siennes, de ce qu’enfin elle sacrifie son influence naturelle et son action légitime aux restes d’un pouvoir dont la possession l’alfaiblit et dont l’exercice la compromet.
Des adversaires de l’Église, ai -je dit; non pas, car ils ne sauraient lui reprocher les conséquences d’une situation qu’en définitive elle n’a pas créée.
qui, loin de là, lui a été imposée, et a été faite malgré elle et contre elle. Ils n’étaient pas de l’Église, ces théoriciens qui l’ont isolée au milieu de la société moderne, qui l’ont asservie à l’État, qui ont constitué le clergé en une milice détachée de tous les liens qui unissent l’hommè à sa patrie , indifférente à un progrès dont il lui est interdit de recueillir le moindre fruit, et traversant le sol en étrangère. Que, transformé en une armée d’employés, le clergé soit devenu une arme entre les mains de l’État et par conséquent un danger pour la liberté; que, moralement exilé, il ait cherché ailleurs la patrie qu’on lui refusait et soit devenu une arme entre les mains de Rome et par conséquent un danger pour l’État, la faute n’en est-elle pas à ceux qui, dans l’État libre, n’ont pas voulu l’Église libre? De là une Église qui, à son tour, regarde la liberté de l’État comme incompatible avec sa propre liberté, et une liberté qui elle-même devient trop souvent non pas, comme on l’a dit, un masque, mais une forme acceptée, la forme moderne de la tyrannie.
Je sais la difficulté, et que l’autorité de l’Église doit, à la source où elle est puisée, un caractère absolu qui la rend instinctivement rebelle à toute restriction. Il est cependant un pays où la concilia-
tion s’est faite entre les deux principes qui, ailleurs, se sont mutuellement discrédités en s’excluant, usés à se combattre, et qui, dans ce pays plus heureux et plus sage, se sont prêté un appui réciproque et fortifiés l’un par l’autre. En Angleterre, l’État n’a pas refusé à l’Église l’influence qui, sous un régime de liberté, est l’apanage de toute existence collective aussi bien qu’individuelle; en retour, cette influence de l’Église a largement contribué au développement et au maintien des institutions qui font l’envie de l’Europe. Quand un si grand exemple était proclamé, par M. de Montalembert, décisif pour l’Église, il était sans doute permis à Gavour de l’envisager comme concluant pour l’État.
Et dans le même temps où M. de Montalembert servait la cause de la liberté, en défendant la liberté de l’Église, Gavour voulait la liberté de l’Église comme une des conditions de la liberté. « J’ai suivi , écrivait Gavour à M. Naville en 18/j/i, avec un bien vif intérêt la discussion de la loi sur l’enseignement. Ges débats honorent la France et le siècle. Le résultat me paraît de nature à satisfaire tous les hommes éclairés et modérés. Peut-être à Genève trouvera-t-on qu’on a été trop favorable aux petits séminaires ; mais on n’aurait pas raison , les concessions qu’on a
faites au clergé sont aussi utiles que raisonnables. Je ne puis partager les craintes qu’elles inspirent aux philosophes et aux jurisconsultes de l’école Dupin. » — Plus tard, en 1846, étant à Léri, j’ai entendu Cavour déplorer la condition que la révolution française avait faite au clergé, et en exposer l’injustice et le péril. « En Piémont, ajoutait-il, nous avons une Église qui possède, une Église propriétaire, indépendante du gouvernement , et c’est un grand bien pour l’État non moins que pour la religion. » M. de Montalembert n’eût pas pensé autrement.
Lorsque donc, ne croyant pas, en Italie, la liberté de l’État assurée sans la possession de Rome, ni la liberté de l’Église possible sans la liberté de l’État, lorsque Cavour s’est adressé aux catholiques du monde entier et leur a exposé son programme, ce programme n’était ni une formule oratoire, ni un expédient du jour. De leur côté, les catholiques, ne croyant pas la liberté de l’Église assurée sans la possession de Rome, ont répudié toute solidarité avec des opinions qui les rendraient complices d’une spoliation sacrilège. 11 importe ici, ce me semble, de ramener le débat à ses termes les plus simples. Rome propriété, constituant l’Église en État souverain, la soumet nécessairement, dans ses rapports avec les
nations, aux usages et aux lois qui règlent les relations réciproques des États souverains. Sans Rome, au contraire, sans pouvoir temporel dans l’acception politique de ce mot, l’Église est une simple institution, dès lors partout nationale, ayant pour elle le droit commun, et, par le droit commun, l’indépendance, la vie, le développement, l’action naturelle, la place au soleil. Le choix est peut-être difficile à faire, mais il faut que les catholiques se décident entre l’Église-État, étrangère à l’État armé contre elle, et r Église-institution , c’est-à-dire l’Église libre dans l’État libre.
Le discours sur Rome fut prononcé à la fin du mois de mars. Sur Venise, dans une autre séance, Cavour engagea l’Italie à être patiente, à ménager l’opinion publique européenne, laquelle ne manquerait pas de se prononcer avec une force qui contraindrait l’Autriche à céder ou permettrait à l’Italie de recourir aux armes. Puis survint la lutte avec Garibaldi , la mâle réplique du baron Ricasoli, le triomphe de Cavour toutefois douloureusement ému. Nous touchons à la fin.
Ici je cède la plume à une main qui a pressé la main mourante de Cavour. La comtesse Alfieri a
recueilli et retracé, en quelques pages, les souvenirs des nuits d’angoisse et des jours de douleur passés au chevet de celui qu’elle admirait de tout l’enthousiasme d’une Italienne et qu’elle chérissait de toute la tendresse d’une fille. Ce sont ces pages qu’on va lire.
« Le mercredi , 29 mai , après une longue et orageuse discussion au Parlement sur les volontaires italiens, mon oncle rentra chez lui, triste, fatigué, préoccupé. 11 se reposa pendant quelques instants , dit à son domestique qui, le voyant si défait, l’engageait à prendre quelques jours de congé : « Je n’en peux plus, mais il faut travailler quand même, le pays a besoin de moi; peut-être cet été pourrai-je aller me reposer en Suisse, auprès de mes amis. » Puis il dîna , selon son habitude , avec son frère et son neveu. Il mangea d’assez bon appétit, parla de la discussion du jour, s’entretint d’affaires de famille, entre autres, engagea vivement mon père à restaurer le château de Santena. « C’est là, ajouta-t-il, que j’entends reposer un jour, auprès des miens. » Après le dîner, il alla fumer son cigare sur le balcon, mais
de légers frissons l’obligèrent à rentrer dans le salon; de là, bientôt, il se retira dans son appartement pour y faire son sommeil accoutumé. 11 dormit une heure environ ; son réveil fut pénible et de violents vomissements succédèrent à un état de malaise indéfinissable. 11 se décida alors à se coucher et congédia son domestique qui hésitait à se retirer. Vers minuit, ce domestique, qui occupait une chambre située au-dessous de celle de mon oncle , entendant un bruit inusjté, prêta l’oreille et reconnut les pas précipités de son maître. Il n’osa monter, car depuis plusieurs mois mon oncle travaillait durant une grande partie de la nuit, ou se promenait dans son appartement, tout en parlant à haute voix. Mais un violent coup de sonnette ne tarda pas à tirer de sa perplexité le domestique qui, accourant, trouva son maître à bas de son lit, la physionomie altérée, et en proie à de violentes douleurs d’entrailles. « J’ai, dit le comte, une de mes indispositions habituelles et je crains une attaque d’apoplexie ; allez me chercher un médecin. »
« On courut chez le docteur Rossi, élève de M. Tarella, lequel, pendant plus de vingt ans, avait été l’ami et le médecin de la famille Cavour. M. Rossi qui, depuis la mort du docteur Tarella, avait soigné
mon oncle dans toutes ses maladies, essaya d’abord de combattre les vomissements , mais reconnaissant bientôt l’inutilité de ses efforts, il ordonna une première saignée qui soulagea le malade. A huit heures du matin on en fit une seconde, et, à cinq heures du soir, une troisième. Je ne vis mon oncle qu’après cette dernière opération; je le trouvai en proie à une si forte fièvre et si fatigué, si souffrant, si agité, que je ne m’arrêtai que quelques minutes auprès de lui. La nuit qui suivit cette triste journée fut assez bonne, et, le vendredi 31 mai, la fièvre avait disparu. Malgré les recommandations du médecin, mon oncle reçut les ministres, tint avec eux un conseil qui dura près de deux heures, et travailla pendant le reste de la matinée avec MM. îNigra et Artom. Gomme ces derniers sortaient, j’entrai; je ne voulais que serrer la main à mon oncle, mais il me fit asseoir à son chevet, me dit qu’il se sentait parfaitement guéri, que si on ne l’avait pas saigné trois fois la veille, il aurait fait une maladie de quinze jours, et qu’il n’avait pas le loisir de dépenser ainsi son temps. « Le Parlement, ajouta-t-il, et l’Italie ont besoin de moi. » Cette pensée, il devait la répéter sans cesse et sous mille formes différentes durant les jours suivants, lorsque le délire s’emparerait de lui et qu’on
le verrait , privé de toutes ses facultés, n’ètre plus animé que par l’amour de cette patrie dont il parla jusqu’à son dernier soupir, 11 me garda longtemps auprès de lui et notre conversation roula sur une foule de sujets. Après mon départ, mon frère , voulant contraindre son oncle à prendre quelque repos, s’établit en sentinelle et ne laissa plus entrer personne; vers onze heures, voyant le malade tranquille, il se retira, mais une demi-heure s’était à peine écoulée qu’il fut appelé par un domestique, qui vint en hâte lui dire que le comte venait d’être saisi par de violents frissons. Mon frère accourut aussitôt et trouva son oncle avec une forte fièvre accompagnée de délire. Il ne le quitta plus, A cinq heures arriva le médecin qui constata une fièvre d’accès et ordonna de la quinine ; mais un dérangement d’entrailles annula l’effet du remède. On eut alors recours aux moyens ordinaires de soulagement, et deux nouvelles saignées furent pratiquées dans la journée du samedi 1" juin,
« Ces deux saignées procurèrent à mon oncle une nuit plus tranquille que la précédente, il se plaignit cependant d’un- froid intense. Lorsque le dimanche matin j’arrivai à la maison Cavour, je trouvai les domestiques fort effrayés et en larmes, « Monsieur
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le comte est perdu, me disaient-ils, monsieur le comte ne guérira pas; les remèdes n’agissent plus , le docteur Rossi l’a trouvé sans fièvre, mais nous, qui le connaissons, nous voyons bien ce qu’il en est. » Tremblante, j’entrai dans la chambre de mon oncle et le trouvai pâle, affaissé, absorbé. 11 m’engagea à le laisser seul et à prendre part à la fête du Statut, qu’on célébrait pour la première fois dans toute l’Italie. Je refuse, il insiste; alors avant de me retirer je lui demande de me laisser sentir son pouls; celui du bras droit est calme et régulier. Je pose ensuite ma main sur sa main et sur son avant-bras gauches, et à ma grande terreur je les trouve froids comme le marbre. Ils ne devaient plus se réchauffer. Après mon départ , mon oncle congédia mon père et mon frère , demanda le dernier volume de Y Histoire du Consulat et de V Empire et essaya de le lire, mais bientôt il le rendit à son domestique en disant : « C’est extraordinaire, je ne sais plus lire, je ne peux plus lire ! » Puis il ordonna qu’on se préparât à faire son lit. Sur les remontrances' de son domestique, le comte mit brusquement les pieds à terre et dit en riant : « 11 faudra bien maintenant que tu m’obéisses! 1 ) Ce mouvement violent fait rouvrir la saignée; mon oncle essaye vainement d’arrêter le sang
qui sort avec impétuosité. Les soins du domestique ne sont pas plus heureux. Enfin arrive le chirurgien qui parvient à arrêter l’iiémorragie. Quelques heures plus tard, une fièvre violente s’emparait du comte, sa respiration devenait courte, sa peau brûlante, et sa tète commença à s’embarrasser; il n’en exposait pas moins avec une admirable justesse ce qu’il avait fait pour l’Italie, ce qui lui restait encore à faire, ses projets pour l’avenir et les hardis moyens qu’il comptait employer, préoccupé exclusivement des intérêts du pays, manifestant sa crainte que la nouvelle de sa maladie ne compromît le succès de l’emprunt de 500 raillions que l’État était sur le point de contracter. La nuit fut si mauvaise, que le lundi matin le docteur Rossi demanda une consultation. Tandis que mon frère courait chez le docteur Malfoni , l’état du malade s’aggravait, l’agitation augmentait, la respiration devenait de plus en plus courte et la soif si intense qu’à chaque minute mon oncle prenait des morceaux de glace ou de l’eau de seltz glacée. Tout d’un coup, se tournant vers le docteur Rossi : « Ma tête, lui dit-il, s’embrouille, et j'ai besoin de toutes mes facultés pour traiter de graves affaires; faitesmoi saigner encore, une saignée peut seule me sauver. » Le médecin consentit et fit chercher le chirur-
gien. Celui-ci pratiqua une nouvelle incision, le sang ne jaillit pas ; à force de comprimer la veine, on réussit à tirer deux ou trois onces d’un sang noir et coagulé. En se relevant, le chirurgien me dit : « Je suis très-inquiet de l’état de M. le comte, la nature est déjà inerte, n’avez-vous pas obseiTé que les saignées des premiers jours ne sont pas même cicatrisées? » A ce moment, on m’annonça le docteur Maffoni , lequel pâlit en apprenant ce qui venait de se passer. 11 fallut préparer mon oncle à la consultation. 11 ne voulait point en entendre parler, déclarant qu’il avait toute confiance dans le docteur Rossi, mais il finit par céder aux sollicitations de mon père et de mon frère, et me dit : « Fais entrer les médecins, puisque toi aussi tu désires que je les voie... Messieurs, ajouta-t-il en les voyant, guérissez-moi promptement, j’ai l’Italie sur les bras et le temps est précieux. Dimanche, je dois être à Bardonnêche pour visiter avec M. Bixio et d’autres amis de Paris les travaux du Mont-Cénis. Je ne comprends rien à ma maladie. Elle résiste au traitement habituel; j’ai beaucoup souffert ces jours derniers, maintenant je ne souffre plus, mais je ne puis ni travailler, ni mettre deux idées ensemble; c’est ma pauvre tète, je crois , qui est le siège du mal. » Les médecins lui
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répondirent que sa naaladie était une fièvre d’accès avec menace de traosport au cerveau, qu’on avait combattu le dernier danger au moyen des saignées; qu’il fallait maintenant empêcher à tout prix le retour de la fièvre, et ils prescrivirent en conséquence une forte dose de sulfate de quinine liquide à prendre en trois fois avant onze heures du soir. Cette prescription déplut à mon oncle qui demanda des pilules. Les médecins s’y refusèrent. On apporta la quinine liquide, il la repoussa; je pris alors le verre, et le présentai à mon oncle en le priant d’en avaler le contenu pour me faire plaisir. « J’ai, me répondit-il, une répugnance invincible pour ce remède qui me fait l’effet d’un poison, mais je ne veux rien te refuser. » 11 prit le verre de mes mains, avala le liquide d’un seul trait et me demanda si j’étais contente; mais des vomissements ne tardèrent pas à justifier sa répugnance instinctive, et ils se renouvelèrent à chaque fois qu’il essaya de prendre le remède. Al neuf heures du soir on annonça le prince de Carignan : mon frère et moi craignant l’émotion que produirait une telle visite, nous allâmes au-devant du prince, mais mon oncle, ayant reconnu la voix du visiteur, voulut à toute force le voir et causa avec lui pendant un quart d’heure environ. En sortant, le prince
LK CO.MTK DK CAVOLH.
nous dit : « Ne vous affligez pas, le comte n’est pas aussi mal que vous vous l’imaginez; il est fort et robuste et surmontera la maladie. 11 a trop travaillé ces derniers temps; il a besoin de repos, de tranquillité. »
« Pendant le reste de la soirée mon oncle fut assez calme; mais à une heure l’accès de lièvre revint avec plus de violence encore que la veille, le délire recommençant accompagné d’une agitation terrible. Les médecins, qui arrivèrent de grand matin, ordonnèrent des sinapismes aux jambes, et sur la tête l’application continuelle de vessies remplies de glace. Les sinapismes n’eurent même pas le pouvoir de rougir la peau , et le malade rejetait sans cesse les vessies qu’on tenait sur son front brûlant en disant : « Ne me tourmentez pas, laissez-moi reiioser. « Ltant resté seul un instant avec son domestique, il lui dit: Il Martin, il faut nous quitter; quand il sera temps, tu enverras appeler le père Jacques, curé de la Madone des Anges, qui m’a promis de m’assister à mes derniers moments. Envoie chercher maintenant M. Castelli et M. E'arini, j’ai à leur parler. »
U II essaya vainement et à plusieurs reprises de faire ses dernières confidences à M. Castelli. Un peu plus heureu.x avec M. l'arini, il réussit à lui dire : « Vous m’avez soigné et guéri d’une maladie semblable il y
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a quelques années; je me remets à vous, consultez les médecins, mettez-vous d’accord avec eux et décidez de ce qu’il y a à faire. »
U M. Farini insista pour qu’on continuât les applications de glace. Mon oncle se soumit; ensuite M. Farini fit faire sous ses yeux et appliquer, mais sans plus de succès que la veille, des sinapismes plus violents. Ce jour-là mon oncle parla constamment de la reconnaissance du royaume d’Italie par la France, d’une lettre que M. Vimercati devait apporter de Paris, et demandait instamment à voir M. Artom, avec lequel il avait des affaires à traiter; puis, passant à la marine : « 11 nous faudra , dit-il , vingt ans pour nous créer une flotte capable de protéger et -de défendre nos côtes, mais nous y parviendrons; j’ai dirigé tous mes efforts vers ce but, aussi l’union est-elle faite entre notre ancienne marine et la marine napolitaine. Que n’a-t-on fait de même pour l’armée de terre ! Cela aurait peut-être mécontenté notre armée. Au reste, certaines éventualités se présentant, Garibaldi et ses volontaires nous seront d’une incontestable utilité. 11 me faut renoncer pourtant au portefeuille de la marine, je suis trop fatigué, trop surchargé de travail. Le général Menabrea consentira-t-il à me remplacer? Je le crois très-capable de créer et d’organiser
la marine italienne. C’est une bonne idée que j’ai eue là; non, non, il ne me refusera pas son concours. » « Le mardi soir, la nouvelle de la gravité* de la maladie de mon oncle s’élant répandue dans la ville, l’hôtel Cavour fut comme assiégé par la population de Turin, et on dut le laisser ouvert toute la nuit. L’appartement, le grand escalier, le vestibule, la cour ne désemplirent pas une minute, et lorsque je me retirai, vers les deux heures, j’eus quelque peine à me frayer un passage à travers cette- foule morne, silencieuse et désolée. La nuit fut mauvaise; l’état du malade empira tellement que, le mercredi matin, les médecins, interrogés par le marquis de Rora et par mon frère, qui avaient veillé mon oncle, dirent que si le comte avait quelques dispositions à prendre, il n’y avait pas de temps à perdre. Je fus chargée de la douloureuse mission de prévenir mon oncle de son état ; tremblante, navrée, je ne trouvai d’autres mots à dire que ; « Mon oncle, le père Jacques est venu prendre de vos nouvelles, voulez-vous le recevoir un instant? » 11 me regarda fixement, me comprit, me serra la main et me répondit : « Fais -le entrer. » Puis il demanda qu’on le laissât seul. Son entretien avec le curé dura une demi-heure environ, et lorsque le père Jacques se retira, mon oncle fit demander
M. Fariui à qui il adressa aussitôt ces paroles : « Mia uipote in’ha fatto venire il padre Giacomo; debbo preparanfli al gran passo dell’ eternità, Mi son confessato ed ho ricevuto l’assoluzione ; più tardi rni communicberà. Yoglio cbe si sappia, voglio il buono popolo di Torino sappia cli’io muoio da buon cristiano. Sono trauqiiillo, non ho mai fatto male a nessuno. » « J’entrai après M. Farini et je suppliai mon oncle de me permettre d’appeler ou M. Riberi, ou M. BulTalini, ou M. 'fommasi de Naples que le public nous pressait de consulter. « 11 est trop tard maintenant, me dit-il ; j)eut-être appelés plus tôt m’auraient-ils sauvé. Cependant, si tu le désires, fais venir M. Riberi. » 11 était huit heures du matin lorsque j’envoyai chercher M. Riberi; il vint à cinq heures du soir. Les médecins ordinaires ordonnèrent des ventouses à la nuque et des vésicatoires aux jambes. Les vésicatoires ne prirent pas, et mon oncle ne sentit même pas la douloureuse application des ventouses. A peine dans le public eut-on appris que le comte serait administré, que la foule se porta vers la Madone des Anges pour escorter le saint sacrement. Vers les cinq heures, la procession se mit en marche, et peu après mon oncle recevait le viatique au milieu des sanglots d’une famille et d’une population désolées. Après la