‹ Le comte de ChambrunChapitre 16 sur 30 · LE SOIR · texte numérisé non relu

LE SOIR

l5 AVRIL l88()

d'après un livre récent

Tout est affaire de mode en France. La littérature personnelle étant à Tordre du jour, nous assistons à Tépanouissement de toute une floraison de confessions, journaux, mémoires, confidences, aveux, de toute forme et de tout acabit. Certains esprits d'autre part, tout aussi préoccupés du moi humain, mais moins épris de subjectivité, — pour employer une expression chère à fauteur de la Comtesse Jeanne, — prennent des personnages contemporains pour

champ d'expérience et livrent à nos réflexions des sujets de comparaisons souvent amusantes, intéressantes presque toujours, entre le portrait et son modèle vivant.

Voici par exemple M"'"' Clarisse Bader qui raconte M. le comte de Chambrun, ses études politiques et littéraires, dans un grand ouvrage tout de religion et de tendresse, où quelques légers discords ne semblent ménagés, çà et là, que pour soutenir, nuancer et rendre plus sensible à Toreille la louangeuse eurythmie de Tensemble.

Je viens de lire cet in-octavo. Vous dirai-je que je ne Tavais pas abordé sans défiance ? J'avais tort. Ce gros livre me réservait la douce surprise d\me impression originale. De cette copieuse abondance de documents, de dissertations, de citations et d'appréciations, s'est dégagée,peu à peu, la sensation d'une existence unique ; une existence logique, — sentez-vous bien toute la portée singulière et rare du mot ? — une dans son but, dans ses recherches et dans ses procédés, et mêlée jusqu'en ces dernières années à toutes les complications, à l'illogisme

et aux contradictions de notre époque bizarre ; légèrement dépaysée en cette époque, et constamment ressaisie par Tépoque, attirée par (( le siècle » ; la vie d'un parlementaire, qui cherche Tâme de l'humanité — et qui la trouve ; d'un philosophe chrétien hanté par la doctrine de l'évolution, préoccupé de conciliation entre la théorie du devenir et le dogme de Timmutabilité de TEglise — et y réussissant, établissant une espèce de concordat, de cote mal taillée entre Icjieri et ïesse; la vie d'un catholique romain très orthodoxe, épris d'art comme un païen, et vénérant François Guizot comme vm des saints de sa chapelle ; dernière et plus absolue singularité, la vie d'un homme ayant fait sa fonction d'homme — cherchant le bonheur — et l'ayant trouvé, et le goûtant, et le disant, dans la dernière période de sa vie et sous le coup de la plus cruelle infirmité. . .

M. le comte de Chambrun a beaucoup désiré, beaucoup demandé. Il est parti en quête de l'âme de l'humanité, de l'unité dans l'art, des principes de la civilisation, de l'esthétique au foyer, du bonheur dans la jouissance du

Beau : il a trouvé tout ce qu'il cherchait. De là Toriginalité unique, j'ose le dire, de cette vie aboutissant à la réussite, marquée par le succès, jalonnée de buts toujours atteints, ayant pour dernier mot le bonheur et la paix, et dont je voudrais indiquer pour vous les principales étapes.

Les premiers travaux de M. de Chambrun furent surtout d'ordre politique, historique et diplomatique. C'était un grand voyageur devant l'Eternel. Il regardait, observait, s'informait, étudiait. Il faisait des articles (les principaux ont été recueillis plus tard, réunis en volume). Il écrivait des lettres sur l'état de l'Europe (1859-66), sur la question du Luxembourg. Peut-être cette activité n'étaitelle pas absolument désintéressée. M. de Chambrun pouvait bien avoir quelque pensée de derrière la tête : un espoir, un désir d'être admis à un poste diplomatique auquel son nom, sa fortune, ses études, paraissaient lui créer des titres. Pour cette fois, il échoua;

mais il ne faisait que débuter dans la vie. Il écrivait, avec quelque mélancolie et un peu de cette amertume que la jeunesse témoigne volontiers au destin :

(( Le mécanisme gouvernemental de i85i m'a broyé, moi et tous ceux qui, au seuil de leur vie, s'étaient dit, comme les citoyens d'Amérique, d'Angleterre, de Suisse, de Hollande et de tous les pays libres, que leurs facultés seraient consacrées aux affaires publiques... »

M. de Chambrun se remit à voyager, s'intéressant peut-être un peu moins aux hommes et aux lois, très préoccupé de la nature et du beau, visitant les musées d'Italie, les cathédrales d'Allemagne, les galeries des Pays-Bas, les hôtels de ville des Flandres, épris de tous les arts, goûtant toutes les écoles, transporté par les graves beautés de la Cène ou la suavité divine de la Madone du Grand-Duc, comme il l'avait été par le grand paysage, débordant d'histoire, de lumière et de souvenirs, qui se déroule au pied de la pyramide de Chéops à Gizeh.

C'est au sommet du Pentélique qu'il trouva son chemin de Damas. Là, dans la solitude bleue des cimes, lui fut révélée la loi des choses, Tunité de la civilisation et de l'histoire d'ans révolution des sociétés, Tunité et la perpétuité de Tâme dans les différents modes de son activité et parmi les éclipses de son rayonnement visible (1867) : « Raison, raison, s'écriait-il, n'es-tu pas l'humanité que je cherche?... » Et il ajoutait : « J'étais enveloppé de cette lumière si brillante et si pure de TAttique. Les voiles se déchirèrent, Thistoire et la géographie m'apparurent dans leur vérité. Elles se dépassent elles-mêmes, elles ne sont point contenues tout entières dans les limites étroites des temps et des lieux. Mais par leurs œuvres elles atteignent, elles pénètrent, elles transforment les âmes humaines, elles deviennent leur conscience, leur intimité, leur connaissance. Les âmes à leur tour, renouvelées et éclairées, se donnent et se répandent, elles créent les doctrines, les lettres, les institutions, les lois, et il n'y a ainsi qu'une seule et même vie, qu'une

seule et même civilisation dans Tunivers... » Maître de son idée, M. de Chambrun la creusa à fond, la retourna, la fouilla, Tétudia sous ses aspects divers, dans ses applications partielles et dans ses dérivés méthodiques. Désormais sa vie avait un intérêt, un but, une direction, une recherche unique : la recherche de Tâme de Thumanité, « partout, dit M""" Clarisse Bader, toujours, aussi bien dans les sciences morales et poHtiques que dans les lettres et dans les arts » , dans ses travaux de député, de sénateur, de publiciste. Il la recherche dans la sphère restreinte, déHmitée, de la patrie. Il la voit se dégageant sous trois modes — j'allais dire trois hypostases : l'agriculture, l'armée, le catholicisme — « la charrue, l'épée, la croix » : la charrue qui est la richesse, Tarmée qui est Thonneur, la croix qui est l'idéal même de la civilisation. Car c'est le christianisme qui a apporté au monde la stabilité, l'idée de perpétuité dans l'évolution, de continuation dans le devenir, de régénération dans la chute. <( Jusqu'à ce jour, dit M. de Chambrun, la civiHsation, comme un flambeau, passait de

main en main, et malheur à celui qui n'avait su Tentretenir et le garder! Il ne devait plus jamais ressentir sa vivifiante chaleur, revoir sa douce lumière. De TOrient à la Grèce, de la Grèce à Rome, de Rome à l'Europe, il y a toujours eu transmission sans exception et sans retour. C'est devenu une maxime pour les historiens que les peuples tombés ne se relèvent jamais... » Or, « pour la première fois, la face de la terre a pu contempler des résurrections », ajoute très véridiquement l'auteur en s'émerveillant de la jeune puissance de l'Italie et de la Hongrie.

La France aussi retrouvera sa grandeur des beaux jours, si elle sait rétablir la pondération nécessaire, le délicat et juste équilibre entre le principe de stabilité, de permanence, qui vient de la croix, et le principe de renouvellement, de transformation, qui est la caractéristique de son génie. Peut-être M. de Chambrun inclinerait-il même sans trop de répugnance a une prépondérance avouée de la croix... :

(( J'aperçois le jour où il n'y aura plus de décadence pour les nations dont le front a été

illuminé du signe de la croix et de la civilisation, le jour où la grandeur de chacune sera la grandeur de toutes... » Les rêveries millénaristes sont au moins des rêveries généreuses.

Si M. de Chambrun est quelque peu poète en philosophie, en retour il est psychologue jusque dans les plasticités de Tart. C'est Tâme de l'humanité qu'il cherche dans les architectures de Cologne, dans les Stan^e de Rome ou les Uffiii de Florence, comme aux pieds de la Nuit adorable de Michel- Ange. Comment, de son enquête dans « la politique, qui constitue le rapport principal , essentiel , de Thumanité avec elle-même, dans la religion et la science, qui correspondent à nos relations avec Dieu et avec l'Univers », comment M. de Chambrun a-t-il passé à des recherches si différentes? — Voici :

« Là où finissent Tintelligible et le réel, il reste encore en notre essence et notre fond des

intuitions, des aspirations, des élans ; les règnes du vrai et du bien sont épuisés, celui du beau commence. L'homme ne pense plus, il n'agit plus : il sent, il aime, et Tart vient s'ajouter au sommet de son œuvre pour la charmer, l'embellir, la couronner... ))

C'est la peinture d'abord qui a charmé la vie de M. de Chambrun. Il a aimé le doux maître de Fiesole, et Pérugin, et Léonard, et le suave Allegri. Il a adoré Raphaël, « cet apaisement, ce ciel pur et limpide... ». Puis, hélas î sa vue s'est affaiblie, son œil a perdu la perception des couleurs. Celle des formes lui restait, réduite, atténuée, — suffisante encore pour saisir d'un avide et dernier regard la grâce pure ou la virilité robuste des créatures de marbre : « Sous ces lignes, ces contours inertes, ces apparences immobiles, je ressens comme les palpitations, les battements du cœur de la civilisation, comme les aspirations et le souffle de l'âme du monde. . . »

Et puis ce dernier rayon s'est éteint, la nuit s'est faite. Mais non la nuit dense, noire^, opaque, la nuit désespérée d'hiver. La nuit

qui enveloppe M. de Chambrun est une nuit douce, une nuit tiède et parfumée de juin, toute peuplée de songes d'or, de visions radieuses, de nobles et éclatants souvenirs. Des formes de madones y passent, sveltes et pures, blanches comme des lis mystiques, souriantes dans leur virginité féconde, et rêvant déjà aux Sept- Douleurs de la Croix. Des figures de déesses y marchent sur des nues, et le dernier regard de l'aveugle a emporté, a clos précieusement dans les « yeux de son âme )) les contours et l'élan de trois idéales figurations, créées par lui...

Frappé d'une cécité complète^ M. de Chambrun s'est retiré du monde, ou, plus exactement, il s'est créé un monde à part. Il habite une somptueuse demeure du boulevard des Invalides, l'hôtel de Condé, construit au dixseptième siècle par Brongniart pour la princesse Louise-Adélaïde, occupé depuis par le noviciat du Sacré-Cœur et par des Pères Arméniens. Il l'a fait restaurer sur ses plans, selon ses goûts. De la chapelle des Pères il a fait une élégante réduction de la Sainte-Cha-

pelle. Un orgue y a été installé, un maître organiste n'a pas dédaigné de s'y asseoir. Et, parmi les vapeurs d'encens montant en spirales légères dans l'élancement souple des arceaux, isolé par son infirmité du monde matériel, dégagé de toute attache grossière, libre de toute notion du temps, prenant son vol dans les sereines et psychiques régions de (( l'Espace, de la Durée, de rinfini », — M. de Chambrun a savouré les joies les plus pures, les ravissements les plus doux, les plus enivrantes voluptés de sa vie.

Si le bonheur est la récompense d'une vie logique, laborieuse, généreuse, vouée à l'étude désintéressée de problèmes arides et à l'active passion de Tart, soutenue par la « Foi », éclairée par « l'Espérance » et guidée par la « Charité », M. de Chambrun a mérité son bonheur. Chose plus difficile, il continue à le mériter par l'usage qu'il en sait faire. La charité inspire toujours sa philosophie, généreuse sinon pratique, et toujours dominée par l'idéal chrétien. L'espérance lui montre toujours un terme magnifique, à la fois idéal et

tangible à révolution des sociétés, un couronnement divin aux révolutions humaines de rhistoire, le dégagement final de Tâme de l'humanité de son enveloppe de boue, et sa participation définitive aux splendeurs d'en haut.

La foi ne Ta point abandonné. Il croit à l'utilité des recherches spéculatives et des démonstrations abstraites, à la sûreté de sa méthode de travail — qui n'est pas, bien entendu, celle de M. Taine — et qu'il apphque avec la même conscience à tous lés ordres d'étude, esthétique, psychologie, histoire, littérature, poésie, — allant de sommet en sommet, de Dante à Michel-Ange, de Beethoven à Shakespeare, de Corneille à Bach, de César à Barberousse et à Louis XIV, comparant, assimilant, classant, numérotant ces géants, vivant dans leur intimité, dédaignant vaux et plages et l'humble plèbe des talents plus modestes, des imaginations moins rapides, des esprits de second ordre ; dédaignant aussi parfois les clartés de la langue usuelle, affectionnant une espèce de notation, tantôt algébrique.

tantôt imagée — dont les profondeurs, si elles aident à mesurer les hauteurs d'où il descend, servent aussi à sonder les bas-fonds d'où nous émergeons, pour monter à sa rencontre...

M. de Chambrun mérite de conserver son bonheur, car il ne s'endort pas dans les mollesses de la paix, de la certitude et de la jouissance conquises. Cet aveugle travaille sans cesse. Il ne peut faire lui-même les travaux bibliographiques nécessaires aux ouvrages qu'il prépare. Il a formé un comité de recherches, dont il est à la fois le directeur et le disciple. Il a des maîtres de conférences d'histoire et de langues. Ses lecteurs lui traduisent les auteurs allemands, anglais, italiens, slaves. Un savant venu exprès de Damas lui explique le Coran. Tous les quinze jours, cette petite académie tient séance, débat les questions à l'ordre du jour, disserte en toute liberté. Les idées et les auteurs chers à M. de Chambrun sont souvent assez maltraités dans ces réunions, savantes et pittoresques. Pour défendre les plus aimés d'entre eux, M. de Chambrun

ne s'est-il pas vu un jour obligé de faire une conférence à ses conférenciers? C'est à cette conférence que j'emprunterai mon mot de la fin, le joli récit que vous allez lire.

La scène est en 1870; M. de Chambrun est allé trouver M. Guizot au Val-Richer :

(( J'arrivais triste, découragé, disposé à ne plus faire de politique et à ne pas me présenter aux prochaines élections. Le Val-Richer est une demeure grave, sévère... Je fus introduit d'abord au rez-de-chaussée, dans le grand salon. Je lui exposai (à M. Guizot) mes doutes, mes incertitudes, mes idées d'abstention et de retraite. Ce vieillard de quatre-vingt-trois ans les repoussa avec beaucoup de décision et de hauteur; il m'amena à sa pensée, et, l'entretien terminé, il se leva. Voici ses dernières paroles : « Je m'assure que vous allez partir pour votre département ». En les prononçant, il était debout, la main droite dans sa redingote, la main gauche appuyée sur son bureau de travail (qui sans doute avait précisément la même hauteur que le marbre de la tribune à la Chambre des députés) ; il reproduisait

Tattitude, la pose du célèbre portrait par Paul Delaroche. Guizot est là tout entier, avec son ardeur indomptable, sa fierté, son courage, un peu d'appareil et de solennité. »

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