LA LIBERTE
UN PHILOSOPHE CARTESIEN
Car il y en a encore — fe dis des cartésiens — et quoi que vous en ayez pu croire. Ami des contrastes et de Tantithèse, ce siècle ingénieux n'est pas moins fécond en résurrections imprévues qu'en innovations hardies. S'il vous restait Tombre d'un doute à ce sujet, voyez plutôt le gros livre que « Fauteur de la Comtesse Jeanne » vient de consacrer aux études du comte de Chambrun. Et si vous êtes en veine de lectures sérieuses et un peu
difficiles, lisez aussi les dernières pages publiées par M. de Chambrun lui-même, — une série de lettres où il a consigné sa pensée définitive sur le philosophe de La Haye. — (( Ohî René Descartes, » — s'écrie le disciple enthousiasmé et le croyant ravi, — « oh! René Descartes, vous êtes à la fois le premier des Français, le premier des chrétiens!... »
Et au cours de son analyse :
(( Ce qui reste du cartésianisme et ce qui a passé dans la Perennis philosophia^ c'est que la base même de la philosophie et de toutes les connaissances humaines se trouve dans la conscience, dans le moi. La première des sciences, aussi bien dans l'ordre chronologique que dans Tordre logique, est la psychologie... )) — (( Après la connaissance de Tâme vient la connaissance de Dieu ; après les fondements, contemplons, admirons le faîte de ce grand édifice. Nul n'a construit une théodicée comme celle de Descartes... » — « Je déclare que l'homme qui a le mieux parlé de Dieu, c'est Descartes... » — « Quelle noblesse et quelle ampleur, quelle aisance en
même temps et quelle facilité dans les Méditations ! Que de verve, d'entrain, quels coups vaillamment, joyeusement assénés!... »
Les résurrections, comme les créations humaines, sont toujours incomplètes. Les chimistes nous fabriquent, de toutes pièces et d'après la formule, de Talcool, du beurre, de la vanille, qui sont autant de triomphes pour la chimie et les chimistes, mais qui ne nous rendront jamais le goût franc du trois-six, du beurre de vache et de la vanille du vanillier. — La Vénus de Milo a revu le jour, et la sublime Nikè de Samothrace; mais Tune est sans tête et Tautre a perdu ses bras. — Homme de son temps, homme d'étude et homme d'action : administrateur, parlementaire, voyageur, dilettante, philosophe, historien et quelque peu prophète, M. de Chambrun n'avait ni la faculté ni le désir de nous rendre le cartésianisme intégral, le pur cartésianisme de Sylvain Régis et de Jacques Rohault. Et il est curieux, je vous assure, d'étudier dans leur expression très sincère, parfaitement loyale, — je dirais volontiers
hautaine, — les réactions du milieu, de la science contemporaine, des goûts acquis et des faits, sur une doctrine de construction intellectuelle et de libre choix.
M. de Chambrun a été préfet, député, sénateur. Il a eu en main toutes les complications d'intérêt d'un département et d'un parti ; il a touché aux affaires, il a tenu ou suivi les fils de bien des intrigues : il a reconnu Tuniverselle et inéluctable nécessité de Faction. Il a voyagé, et l'action, qu'il savait déjà utile, lui a paru infiniment séduisante. Il s'est indigné de ne chercher que dans la pensée, inerte et repliée sur soi, les assises de la Méthode. Il a fait appel à l'autorité latérale de Maine de Biran et de Leibnitz, et il a réformé ainsi le célèbre enthymème de son maître : « Je peux, donc je suis » .
Mêlé aux affaires de son temps, M. de Chambrun ne pouvait s'abstraire du courant des idées de ce temps. Tout chrétien, et spi-
ritualiste, et métaphysicien qu'il soit, il a connu la philosophie contemporaine, et, s'il a méprisé le positivisme de Comte, il n'a pu se dérober à Tinfluence ni de la physiologie de Claude Bernard, ni de la grande théorie de Darwin. Son imagination de poète a pris feu à l'étude de ces conceptions grandioses. Doucement et sans s'en étonner, en tenant compte des temps et de la (( question d'histoire », il a constaté que son maître ne savait pas grandchose, ni en physiologie, ni en chimie. Et, disciple à la fois respectueux et émancipé, il a cherché de toutes ses forces à concilier la philosophie des Méditations et celle du devenir, le récit de la création et la théorie de l'évolution, le dogme biblique de la chute avec la doctrine humaine du progrès, — la Genèse de Moïse avec le Cosmos de Humboldt.
Au cours de cette besogne de bénédictin, et qui aurait pu suffire à occuper très noblement une vie, les idées de M. de Chambrun ont pris peu à peu des contours, une consistance, une forme. Tendue sans relâche et
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sans miséricorde vers un but unique, immuable, son intelligence a contracté un pli. Sa faculté généralisatrice, élargie par la constante pratique des comparaisons abstraites, s'est développée avec une ampleur conquérante. A force de bondir de sommet en sommet, de jeter des ponts de cime en cime, de s'employer à relier, à réunir dans une immense et fraternelle association les idées les moins sociables et les plus sourcilleux génies, son imagination a perdu de vue les régions plates où rampent obscurément les terrestres. Il a tant contemplé la radieuse lumière des grands pics qu'il en a perdu quelque peu la perception des demi-teintes. Enfin, de toutes ses expériences, de ses recherches, de ses études, de ses déconvenues et de ses succès, il s'est construit une méthode qui ressemble bien à celle de Descartes, si vous voulez, mais comme les rayons de la sphère communiquent entre eux : par un point.
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(( Ma méthode se constitue de quatre principes et de quatre mouvements : i — Je me saisis moi-même en mon principe intellectuel et pensant; 2 — je poursuis ce même principe dans l'histoire etdansThumanité; 3 — je le considère dans ses rapports avec Tunivers; 4 — je le rapporte à son auteur, à l'Infini.
« Cette méthode, en ce qu'elle a de principal et d'essentiel, est la grande méthode philosophique du xvn" siècle, et en arrière, audelà, de toutes les grandes Ecoles spiritualistes et véritablement philosophiques. Elle se résume en cette formule : « Se saisissant soimême et saisissant Dieu » ; elle s'appelle, en d'autres termes, la théorie des idées.
(( En définitive, c'est là le fond ; mais les âges successifs y ont ajouté secondairement, mais bien utilement, la nature et l'humanité, la science et. l'histoire. »
Le procédé formulé, comment va-t-il être mis en œuvre par son auteur?
Élève de Descartes et enfant du siècle, logiquement préoccupé du 7noi et profondément imprégné de ce moi, M. de Chambrun remplit très aisément le premier article de son programme. Il se saisit, il se définit, il se pose, il s'érige en juge de l'Espace et de la Durée :
(( J'établis d'abord les bases les plus larges, les plus vastes possibles; puis je m'élève, j'exclus, j'élimine, et je ne me tiens pour satisfait que lorsque je suis arrivé au sommet le plus élevé, unique.» — « Cequeje recherche, dit-il encore, ce sont les étoiles fixes, les permanences, les durées... » Hélas! toute l'humanité en est là, et depuis les pasteurs de Chaldée , qui interrogeaient les astres dans le silence introublé du désert, qui de nous n'a cherché son étoile fixe ?
Ce qui fait l'originalité de M. de Chambrun, et ce qui tendrait à prouver l'excellence de sa méthode, c'est qu'il a trouvé, lui. — Et n'allez pas me dire que c'est une illusion ! En matière de foi, l'illusion est bien près de valoir le fait. N'est-ce pas en songe
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que (( le patriarche Jacob, s'étant endormi à Béthel, vit, entre le firmament et le sol, une longue échelle d'anges...? »
Et voici le « sommet unique » où M. de Chambrun se repose avec délices, juste récompense de sa longue et laborieuse ascension :
(( Mon dernier mot, c'est que mon procédé constant, ma méthode invariable consistent à universaliser la littérature par la philosophie, la religion, Thistoire, la science. Fart; et Tart tout entier: nature, architecture, sculpture, peinture, musique.
(( J'arrive ainsi à mon but: Tidéal, que j'élève d'abord jusqu'au mysticisme, pour le ramener ensuite au Miser eor super turbam. »
M. de Chambrun ajoutera plus tard, dans une note inédite :
(( J'ai jusqu'ici fort bien atteint l'idéal et le mysticisme; mais je n'ai point encore touché le Misereor super turbain : je le réserve pour ma conclusion dernière... »
Cette conclusion nous sera donnée probablement, au point de vue poétique, dans l'é-
tude annoncée sur Gœthe; sous son mode métaphysique, dans Touvrage, annoncé également, sur les Principes de la civilisatioii, — Attendons, et, en attendant, ô mes chers conchoyens, ne nous égarons pas dans la recherche de nos étoiles fixes !
M. de Chambrun ne suit pas toujours rigoureusement la marche dont il a réglé le mouvement et classé les étapes dans Ma Méthode, Familier avec des procédés qui lui appartiennent, familiarisé par un fréquent et consciencieux usage avec leur allure, leur efficacité et la réaction des termes les uns sur les autres, il s'accorde volontiers la permission de sauter Tun ou Tautre de ces termes, de passer sans transition du moi à Tinfini, ou de prendre un point de Finfini lui-même pour tremplin. Les grandes envolées de Timagination et le dédain superbe des petits faits sont un gage assuré de bonheur pour un philosophe. S'il s'élance d'un bond audacieux dans Tinconnu,
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il est sûr d'être soulevé par ses ailes de poète et de retomber, sauf et serein, dans lidéal. — Écoutez plutôt M. de Chambrun :
((1. — De minimis non curât. — Il faut s'attacher au principal, à l'essentiel, à ce qui présente d'importantes dimensions, à ce qui est grand. Empruntant une comparaison à la physiologie contemporaine, je dirai que je néglige toujours le microbe pour ne m'attacher qu'au macrobe.
c( II. L'espace, au moment actuel, immédiat, la vie sur la planète Terre. . . , tel est mon point de départ...
« III. La durée, en remontant d'âge en âge, du xix'' siècle au xvnf , au xvn", au xvi% constitue la montagne qu'ensuite je gravis...
(( IV. Je puis alors de l'histoire extraire les Principes de la civilisation, ou la philosophie de l'histoire ; du Jieri^ je m'avance dans ïesse; ils se complètent, s'achèvent et se déterminent l'un l'autre. »
Et sur les mots : « In cœlo et in terra » l'ouvrage s'achèvera par une vision, fondue dans un cantique d'extase :
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« L'humanité alors, d'évolutions en évolutions, de progrès en progrès, consommera son ascension, son assomption dans le divin, le parfait, l'absolu, l'infini î »
Il est facile de voir que la méthode de M. de Chambrun, dans son application à Tétude de rhistoire, ne ressemble ni à celle de M. Taine dans Y Histoire de la littérature anglaise, ni à celle de M. Fustel de Coulanges dans les Institutions de l'ancienne France, ni à celle de M. Renan dans les Origines du Christianisme, Elle ne ressemble pas davantage à celle de son cher maître Guizot. Et, ici, il faut laisser encore la parole à M. de Chambrun. Avec une loyauté de gentilhomme, il prendra soin de situer son exposé de principes entre Tapologie et la critique impartiale de ces principes :
« On me dit que ma méthode est originale ; que, d'ordinaire et communément, on descend le cours des âges au lieu de le remonter ; on me dit que, prenant ainsi mon point de départ
dans ma conscience, je puis facilement tomber dans cette erreur, de faire de Thistoire non point objective et réelle, mais subjective et plus ou moins personnelle ou imaginaire.
« Je dédaigne tout à fait la première objection, et il me plaît de marcher dans mes voies : <( By myself, je ne vis point par exemples », a dit Tun de mes ascendants. Au contraire, le second reproche me touche. Je réplique que c'est là une question de mise en œuvre et d'habileté, de prudence. »
Voilà qui va bien; mais l'habileté, la prudence, tous les petits moyens d'exécution ne paraîtront-ils pas des artifices bien mesquins sur le « sommet unique » où s'est élevé M. de Chambrun? Voici la réponse :
(( Il faut retenir, il n'y a de vrai dans l'histoire que ce qui la dépasse : l'idéal, l'héroïsme, la sainteté...
« Je me détournerai donc du mal, des monstres, des fléaux, du laid...
« L'époque actuelle doit être considérée comme une époque inférieure, comme une époque basse; elle est toute subordonnée à la
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science et aux applications de la science : les finances, Téconomique, les travaux publics, rindustrie, le commerce ; elle se prosterne devant deux idoles : la matière et la force. De là cette méthode abaissée qui est l'analyse. (( Je persiste dans ma synthèse... »
Historien, philosophe ou artiste, M. de Chambrun est toujours l'homme qui, à un de ses collègues de l'Assemblée nationale lui racontant je ne sais quelle vilenie, répondait : — (( Je regarde la lumière!... » Lamartine, interrogé sur le côté de la Chambre où il irait siéger, répondait à peu près dans le même sens : — « Au plafond... » Nobles ambitions! Mais il faut être condor pour planer sans accident, les ailes étendues dans l'espace.
Baigné d'une lueur qui saigne sur la neige,
et Taigle seul, dit-on, peut contempler sans lassitude le soleil. Du plafond, Lamartine nous a rapporté les Girondins^ le 24 Février, la phrase du drapeau rouge et les journées de Juin. Plus adroit et plus favorisé que le pauvre grand tribun, accompagné jusque dans les
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mystérieux tourbillons de rinlini par cette quiétude heureuse qu'il a trouvée dans la fréquentation et dans la sérénité des cimes, — espérons que c'est la bonne nouvelle que M. de Chambrun nous tient en réserve dans ses Ultima pcrba.
LA PRESSE GRAYLOISE
Il y a, dans notre petite ville, un assez bon nombre d'hommes instruits, qui ont des loisirs et ne fuient pas les lectures sérieuses : c'est pour eux que nous écrivons ces quelques lignes.
M. le comte deChambrun, né vers 1820, est un de ceux dont les espérances ont été ruinées par le coup d'Etat de i85i;il a dû, lui qui rêvait l'action, se contenter de voyager, de lire, de méditer les grandes œuvres. Depuis 1870, il a été préfet, député, sénateur. Aujourd'hui, il vit dans la retraite, mais il écrit des ouvrages de philosophie et de politique dont les juges compétents ont fait les plus grands éloges. M. de Chambrun est un des plus vl-
goureux penseurs de notre époque. Son esprit éminent n'est étranger à aucune des grandes questions contemporaines. Lisez ce livre, vous y trouverez Texposé des idées générales du philosophe sur la civilisation, les arts, les lettres, l'histoire et la politique.
Son œuvre importante n'est pas de celles qui peuvent être appréciées par une lecture superficielle, mais elle doit être mûrement méditée par qui veut Fapprécier comme elle le mérite. M. de Chambrun cherche Tâme de l'humanité, sa perpétuité dans les siècles.
M. de Chambrun a publié depuis 1871 :
Fragments politiques (T édition); Nos historiens (2° édition 1 888) ; La Foi, P Espérance et la Charité (1882); Le Philosophe et la Muse ( 1 884) ; Homère, Shakespeare, Corneille ( 1 886) ; Œupres choisies {iSSg). C. Lévy, éditeur.
Tous ces ouvrages se rattachent à Tidée mère : le progrès continu de Tâme humaine. M. de Chambrun n'est pas un étranger aux idées de son époque, mais il fait voir c[ue la théorie de Téternel devenir peut se concilier avec le doi^me chrétien de Timmortalité de
l'âme. A Descartes il emprunte sa méthode, c'est-à-dire qu'il part de la connaissance du moi par la conscience pour s'élever à la conception de Dieu. Mais il comprend l'insuffisance du système cartésien, pour expliquer la constitution du monde. Aussi M. de Chambrun n'est-il pas un disciple aux idées étroites, suivant aveuglément le grand rénovateur, comme s'il y avait une orthodoxie en matière philosophique. Il ne va pas non plus jusqu'à s'incliner devant le positivisme de Comte et le matérialisme grossier qui ne peut rien expliquer. Voici comment il résume ses vues particulières :
« Mon dernier mot, c'est que mon procédé constant, ma méthode invariable, consistent à universaliser la littérature par la philosophie, la religion, l'histoire, la science, l'art, et Fart tout entier : nature, architecture, sculpture, peinture, musique. J'arrive ainsi à mon but : l'idéal, que j'élève d'abord jusqu'au mysticisme, pour le ramener ensuite au Mtsereor super turbam! »
Un homme tel que Chateaubriand était
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malheureux parce qu'il n'aimait personne et ne s'attachait à rien; M. de Chambrun,en véritable sage, s'est adonné à ces hautes études qui sont pour l'âme une source de joies solitaires et graves, en même temps que la générosité de son cœur lui faisait faire un noble usage de sa fortune.
Frappé d'une cécité complète, il travaille néanmoins comme travaillait ce graylois d'adoption, le baron Martin, avec l'aide de lecteurs et de secrétaires. Sa vie se. terminera paisiblement grâce à ces nobles distractions que l'orateur romain savait déjà célébrer en termes d'une reconnaissance émue.
Nous espérons que M. de Chambrun, oubliant à dessein les vilenies de notre époque, nous exposera bientôt ses idées sur l'avenir de notre pays et sur les tentatives du socialisme chrétien, lui qui croit au rapprochement de l'Eglise et de la démocratie.