LA TURQUIE
Voilà un bon et beau livre ! Ce gros volume de 5oo pages est tellement touffu, tellement plein d'idées, de faits, d'appréciations neuves et originales, qu'on ne peut Touvrir, àunepage quelconque, sans y trouver plaisir et profit. C'est vraiment un grand remueur d'idées que cet ancien député et sénateur de la droite, obligé par la cécité de renoncer à sa carrière politique. Retiré dans son hôtel princier du faubourg Saint-Germain, il s'est livré aux études philosophiques qui avaient animé d'une si généreuse inspiration sa vie parlementaire, et le résultat de ses méditations vient de nous être livré dans le volume si splendiment imprimé par M. Calmann-Lévy.
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Ce livre, nous l'avons déjà dit, échappe à l'analyse, car il est comme une épaisse forêt où Ton entre un peu au hasard, sans trop savoir comment Ton en sortira.
Mais chaque fois qu'on en sort, c'est avec une moisson d'idées ingénieuses, de théories nouvelles sur les hommes, les choses et sur les grands faits de l'histoire humaine. Une des théories favorites de l'auteur est celle de « l'âme de l'humanité », âme immortelle, ouvrière infatigable qui, depuis les origines de notre race, a tissé la trame de l'histoire, engendré les civilisations diverses avec leurs merveilles et leurs bienfaits. Il rend un hommage éclatant et mérité à la civilisation grecque, qui « a laissé une empreinte ineffaçable sur la pensée humaine » ; mais il reconnaît une plus haute influence au christianisme, dont les leçons ont régénéré le monde et créé une civilisation bien plus haute et plus pure que celle des penseurs et des artistes helléniques. Notre auteur suit la marche ascendante de la civilisation à Athènes au siècle de Périclès, à Rome sous Auguste, et quinze siècles plus tard, sous
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Léon X, enfin en France, sous le règne éblouissant de Louis XIV. Ce premier chapitre, après avoir mentionné les défaillances des nations modernes dans les deux derniers siècles, se termine par cette pensée qu'il élève à la hauteur d'un axiome : « Les peuples chrétiens ne meurent pas, ils se transforment » , et c'est pourquoi Fauteur promet encore à la France, malgré ses erreurs et ses fautes, un fécond avenir et de glorieuses destinées.
M. de Chambrun dit quelque part : « L'âme humaine a deux ailes : le Vrai et le Beau, et c'est à l'aide de ces ailes qu'ellearriveau Bien » . Philosophe et artiste, notre auteur porte un jugement rapide et ingénieux sur les grands musiciens du xvni^ siècle.
A propos des débuts de la musique avec LuUi, Palestrina, Victor Hugo a dit :
La musique montait, cette lune de l'art.
M. de Chambrun, meilleur connaisseur que le poète, qui était le moins « musical » des hommes de notre temps, caractérise d'un mot les grands maîtres : Sébastien Bach, avec qui a
commencé la musique : « Un géant qui dans le granit s'amuse à faire de la dentelle » ; Haendel, « le Milton de la musique » ; Gluck, « plein de tendresse et de profondeur » ; Haydn, le Pérugin de la musique ; Mozart, qui en est le Raphaël, et Beethoven, « qui a la figuration, les tempêtes, les transports et les emportements de Michel-Ange ». Parmi les maîtres modernes, notre auteur n'en connaît que deux : « Rossini, qui est la fin de la grandeur, et Meyerbeer, qui est le commencement de la décadence ». Il accorde néanmoins à l'auteur dcï Africaine la palme de la grandeur religieuse, et Tappelle « un sémite qui, dans ce siècle, a ressaisi la harpe de David ».
Les jugements portés par M. de Chambrun sur les figures du Panthéon littéraire ne sont ni moins sûrs ni moins profonds, et presque toujours ils se résument en un mot: « En Shakespeare, dit-il, s'incarne non seulementTAngleterre du xvf siècle, mais l'humanité tout entière. Shakespeare a les larmes^ et c'est pourquoi il fait pleurer. C'est lui qui a inventé cette délicieuse expression : l^he milk of human
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kindness (Le lait de la tendresse humaine). » Dans notre siècle, « Gœthe a été le père de toute la poésie moderne, et les trois plus illustres de ses enfants sont Byron, Lamartine et Musset. » M. de Chambrun avoue sa préférence pour (( cette pâle figure de Musset, qui s'est promenée dans nos cités et nos campagnes, y conduisant toutes nos mélancolies, nos mécomptes, nos sanglots ». Avec Corneille a nous gravissons les monts superbes de la grandeur et de la noblesse humaine ». A lui la palme de la grandeur morale! Roméo et Juliette sont peut-être le couple le plus touchant que Ton puisse imaginer; mais Rodrigue et Chimène sont le couple le plus grand et le plus beau que jamais poète ait conçu.
Nous n'en finirions pas si nous voulions reproduire ici tous ces jugements, pareils à des coups de burin, portés par Tesprit juste, élevé, délicat de notre auteur sur les principales figures littéraires ou artistiques des grands siècles passés et de nos jours. Sa façon de résumer les grandes époques historiques est non moins attrayante et originale que ses études
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littéraires. Là aussi il généralise , il fait de la « synthèse », comme il dit, et il caractérise une époque, une institution par un mot juste et inoubliable.
M. de Chambrun connaissait peu l'Orient, et ce qu'il en dit n'est pas toujours juste ni exact. Il avait eu néanmoins l'ambition de l'étudier et avait fait venir dans son hôtel un savant syriaque pour lui traduire fidèlement le Coran. Il emprunte à je ne sais quel auteur arabe cette parole qui a une saveur tout orientale : « L'homme d'Etat doit tenir à la fois du lion et du renard ». Il constate avec regret que parmi les gouvernants modernes il y a plus de « renards » que de lions.
Nous croyons devoir terminer cette étude par le passage que M. de Chambrun consacre à la France actuelle, si décriée et si souvent calomniée. « La France, dit-il, peut souffrir, elle ne peut pas périr. Les vicissitudes qu'elle subit depuis un siècle ont sans doute porté atteinte à sa grandeur et à sa gloire, mais elles ont laissé à peu près intacts sa substance et son génie. Il y a un point où elle est l'égale
des plus grandes et des plus fortes : TAmérique, l'Angleterre, la Prusse, et la maîtresse de la Russie et de T Autriche : c'est la puissance du travail et de l'épargne . Il faut tout attendre d'une nation qui, au travers de tant d'épreuves, de fautes et d'erreurs, a su demeurer laborieuse. La France, mûrie et grandie par le malheur, pourra inaugurer, comme en 1816, une ère nouvelle de prospérité, de progrès et de liberté. » C'est le vœu que forment tous les amis de ce grand pays.