INTRODUCTION
Charles de Rémusat, le lo décembre 1871, écrivait à M. de Chambrun, après lecture de ses Fragments politiques : a Je trouve, à mesure que les questions se présentent, à m'instruire et à réfléchir... ».
Le désir d'apprendre et le besoin de réfléchir sont le privilège redoutable et précieux d'une élite. Il faut savoir beaucoup pour mesurer le relatif de cette science, chèrement acquise. Et pour aimer à comparer, à raisonner, à (( réfléchir » sur ces « questions qui se présentent » l'une à la suite de l'autre et Tune
amenée par l'autre, sans trêve, sans misériricorde, sans but apparent et sans point d'arrivée conjecturable, comme le perpétuel déroulement d'une courroie sans fin autour d'un treuil impassible, il faut se reconnaître un esprit singulièrement ferme, courageux, équilibré, — réfractaire aux incertitudes et aux vertiges de la contemplation et de Tespace.
Car, veuillez y prendre garde :
Choisir son point d'appui dans la politique militante, administrative et électorale;
De là, comme d'un tremplin, prendre son élan et retomber, sans étonnement, dans les régions plus calmes de la théorie doctrinale, sinon doctrinaire, de la spéculation constitutionnelle et sociale, — de la politique philosophique, si Ton veut;
Continuer à s'écarter de son point de départ, sans effort, tout naturellement « à mesure que les questions se présentent » et
Photographie Ad. Braun el
hie politique,
/re sn w
'^*^'D- ^"^^' saucer aaij-
a^ser de ia psyciioiogi /-lus on )iîis expérimentale — à la psychologie à la métaphysique, puis
nt ia âpre de la
divination et du rêve:
ec une surprenante aisance et une ^m plesse d'assimilntîon ^:nnc: ,'->,:
. :nme '
ÎT'
Photographie Ad. Braun e(l
en suivant le fil, de la politique philosophique à la philosophie politique, puis à la philosophie pure;
Poursuivre sa marche divergente et ascendante; du sol tangible et ferme s'élancer dans les nues, passer de la psychologie — plus ou moins expérimentale — à la psychologie universelle, puis à la métaphysique, puis à la prophétie ;
A cette hauteur inquiétante, et laissant loin derrière soi tous les compagnons des premières étapes, se trouver seul sans se troubler de son isolement; se reformer une société de tous ceux, — artistes, poètes et voyants, — qui fréquentent la cime âpre de la sublimité, de la divination et du rêve;
Avec une surprenante aisance et une souplesse d'assimilation sans égale, se trouver comme chez soi dans cet Olympe, s'asseoir d'emblée sur le trépied du génie absolu;
Etaler un dédain transcendental et superbe, faire abstraction des différences et des oppositions, des contradictions et des antithèses, du temps, du milieu, de la race,
du caractère, du tempérament, de la forme; évoluer avec une bonne grâce d'audace bien aristocratique et bien française entre Beethoven et Shakespeare, Homère et Michel- Ange, Raphaël et David, Corneille et Phidias, Louis XIV, Barberousse,Charlemagne, et le saint farouche de Canossa; comparant toutes ces exceptions, jaugeant, pesant, mesurant, étiquetant, numérotant, classant, avec un labeur de bénédictin et la plus admirable sérénité de conscience, — cette (( sérénité majestueuse » dont parlait un jour Tun des doyens de TAcadémie française;
Par un dernier effort, ou plutôt (car il n'y a point d'effort dans foeuvre ni dans le ce cas » de M. de Chambrun : il n'y a que le développement logique d'une méthode et la dilatation infinie d'un « moi » singulièrement robuste et touffu...) par un dernier mode de son ascension, s'élever au-dessus même de ces rois du génie humain, perdre de vue la terre des hommes, et planer — sans étonnement, toujours — dans le voisinage aveuglant de la Divinité elle-même; s'entretenir avec elle, re-
cueillir les paroles brûlantes, les conseils de miséricorde et les divinations d'avenir de ses trois hypostases — et les reporter à la terre, toutes mystiques encore de leurs profondeurs ignorées, tout obscures de Texcès de lumière d'où elles jaillissent;
Tout le long de cet étonnant périple avoir fait Técole buissonnière avec la bonne humeur d'un pèlerin qui a le temps, ayant le gousset garni et, dans son havresac, une confortable préparation d'étapes : butinant, récoltant, collectionnant, laissant là parfois la contemplation et la fréquentation des astres pour regarder à gauche et à droite et même en bas, bourrant son escarcelle d'une confusion pittoresque de richesses, des observations, des maximes, des visions, des faits, et de la théologie, de l'histoire, du dogmatisme, de l'érudition, de l'art, de la poésie, des langues, de la religion, de la physiologie, — voire même un rien de transformisme et des velléités d'explication des symboles : de quoi effrayer le plus passionnément fouilleur des archivistes... ;
Ayant enfin accompli son cycle, et redes-
cendu à terre par la simple logique de son mouvement, — s'enfermer dans son cabinet, grouper autour de soi toute une petite cohorte de secrétaires et de spécialistes, historiens, linguistes, philosophes.
Et posément alors, méthodiquement, logiquement, s'inspirant de Descartes, de Leibnitz et de Maine de Biran, de Guizot (pris à rebrousse-poil d'ailleurs), voire même un peu de Darwin et de M. Pasteur pour se composer de toutes pièces une méthode originale, — condenser la masse de ses recherches, de ses découvertes et de ses intuitions dans une série de travaux, sans lien apparent, sans corrélation extérieure, mais solidement soudés les uns aux autres par une carcasse interne, articulés sur la même personnalité débordante et notant, avec une certitude et une sincérité rares, un état d'âme ou une étape sur la route de l'universelle synthèse %
Telle est l'œuvre tentée par M. de Cham-
I. En attendant la synthèse même, qui nous est promise dans deux publications annoncées : les Principes de la Civilisation et Strophes et Antistrophes : mon Épode.
brun. Œuvre formidable, décourageante au vulgaire des intelligences et des curiosités, discutable dans ses parties comme dans son plan général, mais très certainement originale, noble par Tampleur désintéressée de sa conception; intéressante pour tous ceux qui cherchent Tauteur au delà du livre, et s'attachent à démêler un type humain à travers tous les flottements, toutes les ondulations, tous les trompe-l'œil de la parole écrite.
IVr^^ Clarisse Badera cherché à rendre cette œuvre accessible au public. Elle a fait paraître sous ce titre : Le Comte de Chambrun^ ses Etudes politiques et littéraires^ un volume d'extraits, reliés par un commentaire dont la préoccupation admirative et modeste est, avant tout, de mettre en valeur ces fragments choisis. En suivant cette pensée de simplification et d'élimination, on a eu Tidée de réunir en une brochure, — bien à la portée, celle-là.
du grand public, — les comptes-rendus de la presse sur cet ouvrage.
' On trouvera une amusante diversité dans ces commentaires. Les uns s'attaquent plus spécialement au philosophe, d'autres au chrétien, à rhistorien, au dilettante, chacun tirant à soi, dans Tallure de son attitude personnelle, et se faisant de son auteur une image à soi, plus ou moins calquée sur sa propre image. A vrai dire, ces critiques spéciaux sont excusables d'avoir porté sur Fauteur des Fragments politiques et de le Philosophe et la Muse, à peu près chacun le jugement de sa spécialité. Ce n'est pas leur affaire de dissocier, puis de recombiner selon la formule les deux ou trois individus qui font bon ménage dans la complexe personnalité de M. le comte de Chambrun.
Puisqu'il m'a été demandé de mettre cette clef entre les mains du lecteur embarrassé, j'essayerai de m'acquitter de ma tâche le plus clairement qu'il me sera possible, — non sans frissonner secrètement dans Teffroi de l'honneur qui m'est fait.
M"^ Bader a défini le comte de Chambrun : un psychologue au xix*" siècle. Et Texpression est juste, mais à la condition, je crois, d'en scinder les termes. Il y a dans M. de Chambrun un psychologue et un homme du xix'' siècle, — un contemporain. Et les dissentiments qui les séparent sont atténués, fondus en simples dissonances d'harmonie, par l'action incessante et puissante d'un troisième facteur : le poète que ce logicien porte en lui.