I. LE PSYCHOLOGUE
C'est lui qui a mis M. de Chambrun en route. C'est lui qui a inspiré au chercheur cette curiosité infinie et absorbante, la curiosité de l'âme : d'abord de son âme à lui, ce qui est le fait de tout psychologue qui se respecte — et celui de Descartes qu'il salue, très bas, comme son guide et son chef d'école ;
puis de rame de la patrie, qu'il cherche à définir, à dégager des limbes du temps et des souillures des hommes...
La conception et le plan d'étude du philosophe s'élargissent alors, dans le mouvement et la logique que j'ai tenté d'indiquer. L'âme qu'il vénère déborde les frontières délimitées de la patrie. Elle devient l'âme de l'Europe, puis l'âme de l'humanité. Et cette âme, dont le christianisme est ici-bas l'incarnation la plus parfaite, communique par lui avec l'essence même de la Divinité. Va-t-elle se fondre au large sein de l'âme universelle, de l'âme divine, créatrice et fin du Cosmos?... M. de Ghambrun a vu le danger, il s'est dérobé à temps. Il s'est appuyé au bâton tutélaire de la Foi, et ce bâton n'était pas un roseau d'Egypte : il est resté solide et secourable en sa main. Et lors même qu'il se complaisait en des hauteurs ou en des profondeus de vertige où mon œil de myope renonce à le suivre, même avec des lunettes, — je suis très sûr qu'il est resté en terrain ferme, très éloigné des hétérodoxies de l'émanation ou
de Tabsorption, à bonne et égale distance, de Spinoza et de Çâkya-Mouni.
Cette recherche de l'âme, cependant, n'est pas un vain jeu d'esprit. Elle aboutit, chez M. de Chambrun, au désir, à la découverte et à la pratique de la vertu. Elle est, si vous voulez, une des catégories de la morale. Ecoutez-le plutôt :
((... Ame immortelle, rayon divin de la face éternelle, qui êtes en moi, m'animez, constituez, formez, vous n'y êtes et vous n'y demeurez, vous ne me gardez dans le temps, vous ne me sauvez dans l'infini que par la vertu, le devoir, la dation. Ce n'est point le sacrifice, sacrifice sanglant du Calvaire ou non sanglant et commémoratif de la messe et de la prière commune ou particulière. Ce n'est point le dévouement de saint François, de sainte Thérèse et de l'Imitation : ce dévouement, ce sacrifice n'existent qu'en des missions prédestinées, des vocations mystérieuses, des époques suprêmes de l'histoire du monde. Non, c'est la dation, la bonne, simple, humaine, religieuse dation de ses facultés, de
son bien, de son esprit, de son cœur à son parent, son frère, son ami, depuis Thumble et petite créature dont l'œil, le flair nous attendaient et cherchaient, depuis Thysope jusqu'au cèdre, la patrie, TEurope, l'humanité... »
Cette psychologie n'est pasprécisément celle de M. Paul Bourget. Ce n'est pas non plus celle de M. Guy de Maupassant ni de M. Ribot. Pour lui trouver un point de comparaison, il faudrait traverser le détroit, s'adresser aux compatriotes de ce Dickens que M. de Chambrun aime d'une si vive tendresse, ou courir à l'autre bout de l'Europe, jusqu'à cette « Slavie )) à laquelle il prédit un si resplendissant avenir. Après quoi il ne serait pas difficile d'indiquer une fois de plus comment, en cette nature singulière, complexe éminemment dans son développement interne, et parfaitement une dans la direction et le dessein de sa vie, la logique parmi tous les écarts ne perd jamais ses droits... Mais c'est assez d'analyse. Rendons la parole au comte, et laissons-le nous donner en quelques lignes, écrites il y a quelques jours à peine, la der-
nière expression, la totale a synthèse » de sa vie et de ses travaux psychologic[ues.
Il s'agit d'une statue d'Aristide dont une réduction se trouve dans un des salons de son magnifique hôtel, tout proche de son portrait :
(( ... C'est la vertu du stoïcisme, dit-il, à laquelle j'ai substitué plus tard la vertu du christianisme, la Charité, que j'ai placée sur mon seuil en attendant qu'elle figure sur mon tombeau... »