LES JOURNAUX
L'INDEPENDANT REMOIS
M. le comte de Chambrun, qui fut député et sénateur de la Lozère, a laissé dans le monde politique une réputation singulière.
En 1876, lors des élections sénatoriales, toute la presse a signalé le nombre incalculable de lettres écrites par lui à ses électeurs. Un journal à sa dévotion en concluait même qu'il était du devoir de ces derniers de voter
pour (( un homme qui donnait tant de travail au service des postes ».
M. de Chambrun trouva cette réclame suffisante. Il ne fit aucune profession de foi et se contenta d'adresser à chaque délégué une carte ainsi libellée :
député en iSSy, en i863, en 1869, sénateur en 1876 si vous le voiilej bien.
Cette excentricité obtint un grand succès. M. de Chambrun fut élu à une forte majorité. Tel est l'homme dont l'éditeur Calmann Lévy vient de publier les Etudes littéraires et politiques. Il ne faut pas juger ce livre d'après Tanecdote que nous venons de raconter. En ce qui concerne M. de Chambrun, l'axiome de Buffon : « Le style c'est l'homme », n'est pas exact. M. de Chambrun sénateur a pu passer pour un original ; mais M. de Chambrun écrivain est un penseur, un philosophe, un pincesans-rire.
Ses Etudes sont absolument remarquables
et constituent une œuvre suggestive au plus haut degré.
La première partie, consacrée à l'âme de l'humanité dans l'œuvre de la civilisation, dans les arts, dans la poésie, est une haute conception philosophique. La seconde, qui a trait à la psychologie de l'histoire, n'est pas moins vigoureuse.
Le style de M. de Chambrun peut parfois sembler obscur à ceux qui n'ont pas une vue d'ensemble du système adopté par lui. Mais c'est là un défaut commun à tous les auteurs qui veulent exprimer trop d'idées en peu de mots, ou même plus d'idées que de mots. C'est d'ailleurs cette puissante condensation de pensée, cette concision rigoureuse qui distingue le livre de M. de Chambrun de tant de productions hâtives où la phraséologie remplace les idées absentes.