‹ Le comte de ChambrunChapitre 6 sur 30 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Ne vous effrayez point de tant de contradictions, et soyez sans inquiétude sur la cohabitation de ces frères ennemis. Voici venir le conciliateur et le modérateur par excellence, l'être de joie dont la souveraineté heureuse fera fondre tous les discords, le messager de l'idéal arrivant dans un rayon de lumière dont les ondes d'or se répandront, baignant de clartés les recoins obscurs, noyant de re-

flets les ombres et les atténuant en demiteintes, en oppositions discrètes et adroites, se mettant habilement en valeur, au lieu de se combattre et de se contrôler Tune l'autre. Poète, M. de Chambrun Test sans cesse et avec délices. Non par la facture du vers ou le rythme berceur de la prose, mais par l'inspiration qui lui vient toujours de haut : de si haut que parfois nous ne pouvons guère, nous autres du commun des martyrs, en pressentir sans quelque trouble le stellaire point de départ... Et il est poète aussi par l'intuition, dont il savoure longuement les capricieuses béatitudes, par une intensité de vision qui va jusqu'aux visions ; par un échappement perpétuel aux déceptions du présent , dans un bond dangereux vers les mirages de l'avenir; par son amour enthousiasmé de l'Art, qu'il adore sous le chiffre mystique de six espèces : — nature, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, — double et formidable trinité qu'il chantera dans son ensemble et sous chacun de ses modes, ne craignant pas de frôler Tinfini, — qu'il celé-

brera avec une volupté ravie de dilettante et une piété amie d'officiant à Tautel, en pages tour à tour enflammées et sereines, dans un langage parfois énigmatique de voyant ' ... Enfin et surtout il est poète par cette bonté native, par cette générosité d'âme qui, après lui avoir donné pour symbole la figure divine de la Charité, lui fera définir ainsi son but final, le terme et la récompense de son labeur, la « synthèse » du songe de sa vie :

«... L'idéal, que j'élève d'abord jusqu'au mysticisme, pour le ramener ensuite au Miser eor super tiirbam... »

Et comme on trahit toujours un peu un auteur en l'analysant, pour vous pénétrer en pleine sincérité de la domination illuminée

I. Voyez là-dessus le Philosophe et la Muse. Ces dialogues sur la musique seront suivis et complétés sous peu par des études sur les poètes. J'ai sous les yeux quelques fragments de ces études, dont l'ensemble comprendra plusieurs publications. M. de Chambrun s'y retrouve tout entier avec ses idées aux arêtes vives, son dédain passablement hautain de la menue plèbe des talents : toute son originalité suggestive, éminemment discutable, et conséquemment attachante...

de la poésie chez ce philosophe, je n'ai rien de mieux à faire que de laisser la parole au poète lui-même : d

« Paris, 9 mai 1889.

« Revenez, revenez, vous entendrez Hamlet et Roméo...

(( Le grand et cher maître, vous le savez, volontiers se réserve et se dissimule lorsqu'on le joue, mais vers la fin il est arrivé et s'est assis sur le canapé dans le petit salon de votre loge. Même pour un aveugle, cette tête était belle et auguste : de la joie à la fois contenue, réservée et vive cependant, quelque reste d'émotion, de lutte, comme une vague inquiétude qui avait été conduite jusqu'à quelque lassitude... Lorsque j'y réfléchis et que je recueille mes souvenirs, c'est sans doute la plus haute apparition d'artiste et de génie en action dont j'aie été témoin. J'ai serré les mains de plus d'un orateur politique auquel nous faisions une ovation; mais la politique comporte toujours quelque bataille où il y a des vainqueurs et des vaincus, quelque mêlée ardente et con-

fuse. Dans le sanctuaire au contraire, et dans la chaire sacrée ou même profane, il se mêle un respect, des égards qui se rapprochent presque de la contrainte. Dans ce doux, aimable et gracieux domaine de Testhétique, toutes choses s'apaisent, s'unissent et se concilient. Oui, ma vision d'hier, dans ma longue vie, a été toute particulière, dédiée, unique.

«... Hier ausoir,/<^z vu, ce matinée sais. J'évoque Beethoven sur son grabat, il écrit la neuvièm e symphonie ; Bach , à son orgue , compose la Passion selon saint Mathieu; Michel-Ange pose la clef de voûte au dôme de Saint-Pierre, et il dit en pensant au Panthéon d'Agrippa : « Je Tai placé dans les airs » ; Raphaël achève la Madone du Grand- Duc.^ il s'agenouille et l'adore ; Homère chante, aux portes Scées, les adieux d'Hector et d'Andromaque; David, sur sa harpe d'or, gémit et pleure : Miserere mei. Domine.

« Le mercredi 8 mai 1889, vers minuit, j'ai contemplé,j'ai connu toutes les souffrances et toutes les joies du créateur... »

Je m'abstiendrai de tout commentaire.

Sous peine de manger les formes dans un brouillis sans ordre de hachures, il faut se borner dans ce démêlement des lignes maîtresses d'une personnalité curieuse, singulièrement originale dans ce temps même qui compte, quoi qu'on en dise, un si grand nombre d'originaux. Je laisse la parole à la presse. Et, renonçant au périlleux honneur de poser un jugement final, je pense faire l'affaire de mes lecteurs aussi bien que la mienne, en substituant à ma prose celle d'un historien illustre; affectueuse bien plus que louangeuse, la lettre dont je vais citer un passage me parajt devoir être prélevée, à ce titre, parmi toutes celles de ses confrères de l'Académie française, — je pourrais dire de l'Institut. Car toutes les classes, et jusqu'à l'Académie des sciences, sont brillamment représentées dans l'énorme dossier épistolaire qui m'a été communiqué :

(( Pendant les années que j'ai passées à côté de M. de Chambrim dans les assemblées législatives, dit l'honorable académicien, je n'ai jamais cessé d'apprécier ses rares qualités, la justesse de son esprit, la droiture de ses sentiments, l'élévation de ses idées... »

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