JOURNAL DE HUY
M"' Clarisse Bader vient de faire paraître en un splendide volume une monographie artistement ciselée du comte de Chambrun. Embrassant la série complète des ouvrages sortis de la plume de l'illustre aveugle depuis 1871 jusqu'à 1886, y comprenant même des œuvres inédites qui ne tarderont pas à voir le jour, l'éloquente admiratrice du noble écrivain a voulu donner la clef de son système et synthétiser en quelque sorte ce grand nombre de travaux en apparence si divers.
Le comte de Chambrun est un penseur profond, mais c'est surtout, à notre avis, un incomparable artiste. Le nimbe d'or de Tart brille sur ce front, et si les rayons du soleil ont
fui sa paupière, les rayons immortels du soleil de l'Éternelle Beauté se sont concentrés dans cette puissante et délicate organisation esthétique. Oh ! quel charme de l'entendre disserter sur Tart qu'il affectionne entre tous, la musique ! Avec quelle finesse ingénieuse il retrouve dans Haydn la douceur naïve et un peu mystique du Pérugin; dans Mozart, la grâce et la beauté idéale de Raphaël; dans Beethoven, le génie tourmenté, tragique, titanesque de Michel-Ange. Il faut lire aussi les chapitres consacrés àRossinietMeyerbeer.L'unpersonnifie pour le philosophe la fin du grand art musical, avec les défaillances déjà, une pompe parfois ennuyeuse; l'autre, ce sémite qui a ressaisi la harpe de David, ouvre Fère de décadence, maisavec unegrandeurreelle.il fautlireaussile parallèle ému, imagé, entre Guillaume Tell et les Huguenots^ la page grandiose intitulée Jérusalem , et bien d'autres pages qui sont comme un Panthéon dédié à toutes les gloires musicales et où l'auteur n'oublie pas de placer les maîtres modernes. Certes, il y a là des exclusions qui paraîtront injustes. Suffit-il de lancer
Fanathème à la musique purement scientifique, pour avoir le droit d'exiler de ce Panthéon Richard Wagner, par exemple? D'autre part, n'est-ce pas étrange de faire commencer la musique en 1700 avec Sébastien Bach et d'envelopper ainsi dans une commune sentence d'ostracisme Lulli, Palestrina et Fillustre saint Grégoire ?
Les études littéraires du comte de Chambrun nous semblent encore supérieures à ses études musicales. Ses portraits d'Homère, de Shakespeare et de Corneille nous ont paru„ entre tous, tracés de main de maître avec un relief saisissant. Ce sont des camées antiques d'une netteté de trait et d'une vigueur d'inspiration que nous ne saurions trouver ailleurs. L'intensité du dessin et la profondeur de la pensée se ressentent de la familiarité de l'auteur avec les grands maîtres qui ont laissé dans ces pages une si vigoureuse empreinte de leurs génies.
La dernière partie de l'ouvrage déroule en un vaste tableau les études historiques du comte de Chambrun. C'est sur le terrain des
sciences historiques en effet que le noble écrivain, malgré sa cécité, poursuit ses investigations; c'est là qu'il étudie maintenant l'âme de r humanité après Tavoir envisagée dans l'art et la poésie.
Par une méthode opposée à celle de Guizot, M. de Chambrun, remontant de l'effet à la cause, compte quatre grandes institutions modernes : le Pape, l'Empereur, le Roi, le Parlement.
Il les dépeint ensuite dans des fresques d'une incomparable magnificence où apparaissent Léon le Grand, Grégoire le Grand et Grégoire VII; Charlemagne, Othon, Barberousse et Charles-Quint ; Clovis, Henri IV, Louis XIV et Guillaume III, et enfin lord Chatam.
Ici les réserves doivent se mêler à l'admiration, et il en faudrait faire même plus encore que M'^*" Clarisse Bader, dans ses appréciations d'ailleurs si sagaces.
Le comte de Chambrun, malgré ses hautes convictions chrétiennes, s'abandonne, à son insu peut-être, à un optimisme trop indulgent dans les jugements qu'il porte sur la Réforme
et la Révolution. Quoi qu'il dise, Réforme et Révolution n'eurent d'autre grandeur que celle du crime.
Les dernières pages sontpleine d'intérêt. Son amour pour la France éclate en accents pleins d'une profonde tristesse contre laquelle lutte malgré tout la ténacité de Tespérance. « Je crois, dit en terminant le comte de Chambrun, que l'Europe a terminé son cycle. » Qui donc se saisira du flambeau échappé à ses mains mourantes ?
La Slavie et l'Amérique; et l'historien philosophe nous prédit une invasion de moujiks et de Yankees.
Assurément il y a dans Toeuvre du comte de Chambrun des parties c[ui appelleront de sages réserves; mais, nous l'écrivons avec une pleine sincérité, cette œuvre apparaît au regard du penseur, de l'artiste et de l'historien, dans l'admirable étude de M^^^ Clarisse Bader, comme un monument d'un aspect grandiose, aux lignes pures et harmonieuses, consacré par un noble esprit au culte du Vrai, du Beau et du Bien.