‹ Le comte de ChambrunChapitre 10 sur 30 · I^'^ ET 2 AVRIL · texte numérisé non relu

I^'^ ET 2 AVRIL

Le comte de Chambrun fut député; mais il a quitté la vie politique pour cause de cécité et s'est livré tout entier à des études psychologiques.

L'auteur de la Comtesse Jeanne nous fait part des jugements et appréciations littéraires et philosophiques du comte de Chambrun.

Ces jugements sont très personnels; mais M. de Chambrun recherche partout Tâme de l'humanité, et je crois qu'il ne la rencontre pas toujours.

Que rhistoire politique des peuples devienne aussi l'histoire de Tâme humaine, c'est assez logique; mais qu'un homme personnifie toute une époque, qu'il donne l'état exact

de l'âme de ses contemporains, c'est assez rare.

M. de Chambrun rencontre Tâme de Thumanité dans Shakespeare.

Shakespeare, en effet, s'efFacs de son œuvre pour ne laisser apparaître que ses personnages ; son œuvre est le miroir de Fépoque, et à cette époque-là Tâme humaine était très noire. Mais M. de Chambrun prétend rencontrer Tâme humaine dans la musique, et il commence par dédaigner LuUi, Palestrina, dont l'inspiration lui paraît primitive, à peine perceptible. Ses théories musicales sont d'ailleurs très contestables. Mozart lui retrace une époque; Beethoven, une autre époque toute différente, et c'est sur. les mélodies de ces maîtres que fauteur appuie son raisonnement.

Viennent-ils à traiter une œuvre symphonique, une page de musique descriptive, il ne les suit plus et les blâme d'abaisser leur art à des imitations. C'est le défaut de la cuirasse : une chose qui est de toutes les époques gêne le raisonnement de M. de Chambrun; la

musique descriptive le gêne, il ne peut la souffrir.

A notre avis, elle n'est certes pas la seule qui doive exister, mais elle a produit des merveilles; elle est de tous les âges. Aristophane et les tragiques grecs avaient des chœurs de musique descriptive , et après les élans descriptifs de Beethoven et de Rossini, après les Murmures de la forêt du « Siegfried » de Wagner, après la Rapsodie hongroise de Listz, après la Danse macabre de Saint- Saëns, il est pénible d'entendre dire à M. de Chambrun qu'il n'admet pas ce genre de musique, « que les pages de Beethoven et de Rossini où il y a des orages et des effets imitatifs ne sont pour lui que des distractions, des somnolences du génie ». Comme si encore beaucoup de mélodies n'étaient pas imitatives! Je voudrais connaître alors l'opinion de M. de Chambrun sur le Roi d'Ys^ dont le (( leit-motiv » est le bruit de la mer, — un bruit très harmonieux, qui va de la vague paresseuse aux lames orageuses, de la brise molle aux rafales et à la, tempête.

La comparaison qu'il fait d'un orchestre à (( un édifice dont toutes les portions, tous les éléments s'adaptent et se relient à une seule donnée, à un plan unique », me paraît assez bien trouvée. Je la note au passage entre plusieurs autres plus obscures et bizarres que Ton cesse de comprendre.

Il serait trop long de passer en revue tous les sujets où M. de Chambrun recherche Tâme de l'humanité. Nous croyons souvent qu'il tombe à faux. Chercher dans Musset, par exemple, le reflet de son siècle, le considérer comme l'interprète de ses contemporains, me semble une monstruosité. Car y a-t-il au monde un poète plus indépendant, un penseur plus personnel, plus original et moins assujetti aux fantaisies d'autrui !

La recherche constante et unique de M. de Chambrun est donc quelquefois heureuse et parfois paradoxale. On ne peut, en effet, tout ériger en principes ; on arriverait à la monotonie philosophique, qui tue Toriginalité dans l'art et donne au Beau une forme de commande. L'étude de Tâme de Thumanité ne peut ame-

lier qu'à des généralités très vagues, car il y a dans une époque beaucoup de gens qui se ressemblent ; mais il y en a davantage encore qui ne se ressemblent pas. Enfin les grands hommes d'une génération peuvent voir le monde chacun à leur point de vue. — Comparez trois écrivains de la même époque, vous arriv-erez à un désaccord parfait sur l'âme de l'humanité beaucoup plus vite qu'à une concordance rationnelle.

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