I. A M. Emile Ollivier, 5 février
elle seule a constamment mis les autres avant elle-même... Nous n'avons pas su toujours faire bien pour nous-mêmes; depuis des siècles c'est par nous que les autres ont reçu le progrès et la civilisation... Seule enfin, elle a eu comme signe de sa prédestination le calvaire, le bûcher de Jeanne d'Arc, Sainte-Hélène, Sedan! le privilège divin des larmes et du martyre. Qui dans le monde a eu plus qu'elle au front cette radieuse couronne, sans tomber dans le néant comme la Pologne et en ressuscitant chaque fois au troisième jour? »
Puisse l'ébauchoir de l'artiste donner un corps à toutes ces rêveries, nobles et chères, que chacun de nous cèle au plus intime et au plus précieux de son âme!
II. — Ce sont enfin deux tableaux dont le programme d'exécution est arrêté dès à présent dans l'esprit du comte ; il n'y manque plus que la découverte — ou l'élection de l'artiste qui saura — ou qui voudra s'attacher à la réalisation intégrale de ce programme. Et pour vous intéresser avec moi à la plus prompte réussite possible de ce choix et de
cette œuvre, je n"ai rien de mieux à faire que de vous donner tout bonnement, et telle qu'elle m'a été confiée pour mon plaisir et pour le vôtre , la correspondance que voici : vous l'apprécierez d'autant plus que le correspondant du comte se trouve être, ici, un maître qui n'a pas l'habitude de prodiguer sa prose :
Le comte de Chambi'un à M. Eiig, Giiillaïune.
« Mon cher maître, après la création de mes trois statues, vous avez bien voulu me proposer comme architecte M. Vaudremer, à qui je dois la création de ma chapelle, Entre la mer et les Alpes je me suis donné les beaux jardins que vous connaissez ; enfin vous assistez quelquefois à mes concerts.
« Dans ma préoccupation constante des catégories de l'esprit, dans la grande place que j'y fais à l'esthétique et à l'art, il me reste donc une lacune, un trou béant qu'il me faut absolument combler : de là le projet suivant
pour lequel tout naturellement je m'adresse à vous, mon cher maître.
« Je conçois deux tableaux formant un hommage au grand poète français, Pierre Corneille, par la reproduction du Cid et de Chimène, de Polyeucte et de Pauline, les deux plus beaux couples humains qu'ait enfantés le génie.
« I . — Dans le second plan, en une armure d'or, Rodrigue; sur le devant, Chimène en noir; tout au fond la bataille navale contre les Maures.
« 2. — Dans le second plan et en une toge pourpre, Polyeucte; sur le devant, Pauline en blanc; tout au fond un cirque avec des lions.
« Philosophe et artiste, je vis dans l'idéal, mais deux choses me dépassent : l'héroïsme, Rodrigue; la sainteté, Polyeucte. Je revendique ainsi Corneille et la patrie; car, malgré mon humanisme, je vis, je parle et je pense en Français... »
Réponse de M. Guillaume.
« ... Il me semble que voulant glorifier l'héroïsme dans des conditions sans pareilles et faire éclater le triomphe de la Foi, les deux compositions dont vous me donnez la représentation idéale sont parfaitement conçues. Il n'y a rien à y changer : la difficulté sera de rendre avec le dessin et la couleur ce que vous avez si bien su figurer en quelques mots. Je ne me permettrai qu'une observation à propos du costume de Polyeucte, qui ne doit pas être la toge. A la fin du haut empire, il y avait une grande liberté dans la manière de se vêtir. Même, dans la province où Ton avait le droit de porter latoge, les magistrats ne la revêtaient que dans l'exercice de leurs fonctions. Or, Polyeucte n'avait aucune charge civile.
« M. Mounet-SuUy, pour jouer Polyeucte, s'était composé un habillement oriental très vraisemblable et qui m'a paru d'un goût parfait. Il était simple, magnifique, et par sa
blancheur faisait dès le premier moment pressentir le néophyte. Il allait peu à peu se simplifiant ; mais c'était toujours celui d'un grand seigneur arménien, ayant dans ses ajustements quelque chose du Perse et du Grec. Hier je me suis rencontré avec M. Mounet : mes souvenirs étaient exacts, et il les a confirmés.
« Maintenant, si vous le voulez bien, monsieur le comte, je vous soumettrai encore une opinion : il me semble que ces deux sujets, si profonds par le sentiment, ne doivent pas être traités avec des personnages de grandeur naturelle. Une proportion inférieure à la vraie, celle de l'^jSS par exemple, pour les figures du premier plan, conviendrait davantage et donnerait aux compositions un aspect plus condensé. Les maîtres, vous le savez, en traitant les sujets les plus considérables, se sont ainsi très souvent tenus, quant aux dimensions, un peu au-dessous de la nature.
« En résumé, voilà un projet bien digne de vous et bien capable de tenter et d'inspirer un artiste... »
Il faut attendre et avoir vu pour essayer de
dégager la philosophie de l'œuvre nouvelle. S'il ne dépendait que de moi, croyez que le peintre serait bientôt choisi, et les tableaux peints sans l'ombre d'un retard.