‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 36 sur 43 · B. — LA RAISON : SES DEUX LIMITES · texte numérisé non relu

B. — LA RAISON : SES DEUX LIMITES

(( Telle est la nature d'un être, et telle est son action; la souveraineté n'est pas infaillible, elle ne peut pas être toute-puissante.

« A cette toute-puissance, il n'y a pas de limites extérieures, il n'y a que deux limites intérieures possibles.

(( 1° Une constitution par laquelle la souveraineté, conformément à ses traditions, à son histoire, tire certains principes d'elle-même, pour les élever au-dessus d'elle-même, par un acte unique de sa raison; 2° une division des pouvoirs par laquelle la souveraineté se limite et se termine elle-même.

« Il faut une constitution.

« Il faut une division des pouvoirs. »

Je viens de reproduire les premières paroles que j'aie dites au public; elles s'appliquaient à la politique. Je les applique aujourd'hui à la philosophie, je les transpose dans la métaphysique.

Je commence par la seconde limite de la raison, parce qu'elle est beaucoup plus facile que la première. Il s'agit simplement, comme méthode pour arriver à la connaissance de la vérité, de bien diviser toute la matière humaine.

1° Il y a d'abord la succession dans la durée, les différentes époques de l'histoire, les siècles dénommés de la civilisation.

2° Il y a ensuite la répartition du genre humain dans l'espace ; tous les peuples divers qui l'occupent : après la chronologie, la géographie, l'ethnographie, la linguistique, l'économique.

3° Enfin, passant en quelque sorte du dehors au dedans, je dénombre avec précision, avec netteté, avec clarté, les catégories de l'esprit. Depuis longtemps j'en reconnais cinq: la philosophie, la religion, la politique, la

science, l'art. Ce sont comme les chapitres de l'intelligence elle-même, comme la table de ce livre, qui comporte ensuite des subdivisions dont il ne me paraît pas utile de reproduire en ce moment la nomenclature.

Je reviens à ma comparaison politique. Il en est de la souveraineté de la raison, comme de la souveraineté de la nation ; elle se constitue de plusieurs pouvoirs, et leurs attributs, leurs fonctions, leurs déterminations, se limitant, se pondérant, forment, dans l'un et l'autre cas, un équilibre, dans l'Etat pour le bien, dans l'âme pour le vrai.

Quelle est la première limite de la raison? J'ai dit souvent que les idées pouvaient être tirées de leur profondeur et mises en lumière, en les exprimant par les nombres visibles et tangibles, saisissables,et transformés ainsi en symboles. J'adresse volontiers cette question à moi-même ou aux autres : Quel est le chiffre le plus élevé? Eh bien, cette indéfinité matérielle de la mathématique présente une figure, une allégorie de l'indéfinité morale de la métaphysique. Envisageons la série, la progrès-

sion des nombres. Quel que soit le multiple ascendant auquel nous nous arrêtions comme en un point fixe et un observatoire, la suite qui a évolué en arrière, par cela même qu'elle est connue, dénombrée, sera toujours plus petite que la série qui se développera en avant, et dont le dernier terme nous demeurera toujours inconnu, inaccessible. C'est une destinée singulière que cette raison de l'homme dont la loi est de se trouver constamment en un équilibre instable, cette raison qui se repose ainsi comme ébranlée, hésitante, boiteuse, entre une vie accomplie, limitée, et une immortalité insaisissable, fugitive, ignorée. Le naturel sera toujours dépassé par le surnaturel, le connu par l'inconnu, la raison dépassée par le mystère, le miracle, la grâce.

Ce que j'ai appelé, au début, pour un peuple, sa constitution considérée comme un acte unique de sa raison supérieure, en quelque sorte, à elle-même, si je le transporte de la politique dans la philosophie : antériorité, prééminence, pacte fondamental, arche d'alliance; devient un acte de foi.

Lorsqu'on étudie profondément le schisme de Photius, on reconnaît que sa condition nécessaire et suffisante a été que l'Empire d'Orient ne pouvait pas conserver la même religion que l'Empire d'Occident.

Lorsqu'on étudie profondément le schisme de Luther, on reconnaît que sa condition nécessaire et suffisante a été que les Germains ne pouvaient pas conserver la même religion que les Latins.

Mais lorsque enfin les membres épars et dispersés de l'humanité se retrouveront et se rapprocheront, lorsque les nations de plus en plus arriveront à des similitudes, des communautés et des indivisions; lorsque la civilisation, après s'être différenciée, s'intégralisera, s'identifiera, alors les cultes aussi se confondront, s'uniront. Alors, de nouveau sur le monde, apparaîtra sans coutures et dans son indivisibilité la tunique de Jésus- Christ.

i5 août 1880.

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