C. — LA REVOLUTION
Lorsque j'ai posé le pied pour la première fois, il y a longues années, sur le sol de la Grande-Bretagne, débarquant à Londres par la Tamise, tout aussitôt je me suis raidi sur mes hanches, pensant : « En cette terre aristocratique et monarchique, traditionnelle, je représente la Révolution française. » Puis, personne n'ayant prêté la moindre attention à mon attitude et à mes gestes, à cette belle emphase, je me suis tenu et j'ai marché comme tout le monde. Mon point de vue juvénile, glorieux et gaulois de 1847, ^^^ encore aujourd'hui celui, sinon du plus grand nombre, du moins de beaucoup de mes compatriotes, et
nous nous trouvons ainsi, eux et moi, aux deux pôles du monde; car je me rapproclie quelque peu de ce dire de l'un de mes amis : la Révolution française, c'est un article Paris.
Je reviens et je dis : 1789, par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, par l'établissement de la souveraineté nationale, est une grande date et un grand nom. De la même manière, Tindépendance de la Suisse et de la Hollande en 1648, la liberté de l'Angleterre en 1688, la démocratie des États- Unis d'Amérique en 1776, sont aussi de grandes dates et de grands noms. De grands noms encore et de grandes dates l'affranchissement de la Belgique, de l'Italie, de la Hongrie, de la Grèce, de Bucharest, de Belgrade et de Sofia. Dans l'histoire moderne à la différence de l'histoire ancienne, il n'y a pas unité, il y a pluralité. Toutefois, ce qui s'accomplit et se manifeste dans ce centre et ce foyer de la civilisation qui a pour frontières les Pyrénées, les Alpes, le Rhin et la mer, ce qui déborde de cette âme, ce qui éclate, palpite et crie dans ce cœur, prend une grandeur nouvelle, incon-
nue, parce qu'après le Juif, le Grec et le Romain, le Français, lui aussi est un peuple élu, le peuple de Dieu.
Je fais ainsi quatre parts dans l'histoire de la civilisation : la première, qui a commencé à Amsterdam et à Berne pour s'arrêter en ce moment à Sofia, est intéressante par la variété de ses territoires et de ses races, par ses multiples affranchissements; la seconde et la troisième parts, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, ont mérité et obtenu le succès; enfin, l'œuvre de la France a retenti et éclaté à cause de ses dons philosophiques, esthétiques, universels.
Une double erreur vient d'être commise : la République française en instituant la commémoration du glorieux anniversaire, de l'immortel centenaire, et l'Europe monarchique en la contestant et en refusant de s'associer à l'Exposition universelle.
Cette Exposition restera comme la plus célèbre, la plus visitée, sinon la plus scientifique, du moins la plus amusante, et dont il demeurera toutefois la tour de 3oo mètres, la galerie
des machines et le phonographe du nouveau monde.
Mais la politique, contrairement aux conjectures optimistes de la France en ses régions officielles, aux prévisions pessimistes de l'Europe, de même en ses régions gouvernementales; la politique et la Révolution n'ont fait que la plus piètre, la plus maussade figure. M. Lavisse, l'un de nos maîtres en histoire, a parfaitement caractérisé l'anniversaire de l'inauguration des États généraux à Versailles, le 5 mai : « un bout de l'an civil. »
Il convient d'insister sur cette méprise sympathique en France, antipathique en Europe, des gouvernements; sur cette admiration et cet amour d'une part; cette aversion et cette haine, d'autre part, pour la Révolution. Les peuples, au contraire, ne s'y sont pas trompés et ils se sont tous orientés vers notre vieux Champ-de-Mars, agrandi, transformé, renouvelé; ils sont tous accourus en foules, en masses nombreuses et pressées vers cette fête, nullement politique, mais agricole, industrielle, commerciale, économique, scien-
tifique, joyeuse, la plus grande et la meilleure qui ait été donnée au genre humain depuis vingt ans.
Quand les nations y voient ainsi plus clair que les Etats, cela forme toujours une situation très particulière et très grave. Il semble qu'en cette fin de siècle un ordre nouveau des choses soit né, nouveau et redoutable. Entre plusieurs traits, deux surtout le caractérisent et distinguent; la civilisation ne se contient plus seulement en la carte circonscrite de l'Europe, mais de là elle se propage, elle se répand sur l'univers entier, sur les mers et sur les terres ; il me paraît qu'il y a pour la Russie dans les espaces illimités de l'Asie, pour les États-Unis de Washington dans les vastes territoires de l'Amérique, des missions et des destinées.
En même temps que ces barrières sont ouvertes, que les barrières anciennes de l'équilibre des forces et de la pondération des États sont renversées, il se ferait une innovation suprême. Ce ne serait plus en dehors d'euxmêmes, par des garanties, des sûretés et des
contraintes extérieures; ce serait au dedans, par les délibérations des parlements, les discussions de la publicité et les souverainetés nationales s'interrogeant, se répondant et entretenant dans toutes les langues et dans toutes les contrées une Vie générale et commune, universelle, que se déterminerait, se tempérerait, se réglerait la civilisation du genre humain.
Mais je rentre dans mon sujet afin de le bien préciser, définir, et de conclure : la Révolution française est une expression historique comme le siècle de Louis XIV, le moyen âge ou les dynasties égyptiennes. Dans la civilisation, dans l'humanité, 1789 est tout; 1848 quelque chose; 1870 rien.
La science doit à Darwin, dont les principes se trouvaient déjà dans Geoffroy Saint- Hilaire, Lamarck et même Leibnitz, cette vérité définitive, nécessaire, que si la physiologie et la santé consistent dans l'évolution, la pathologie , la maladie et la mort se trouvent, au contraire, dans la Révolution.
i4Juillet 1889.