JUILLET-AOUT
Le Philosophe et la Muse.
Dernier dialogue sur la Musique.
PROLOGUE. — Un concert de m. Lamou- REUx. — Hier vendredi, 23 avril 1886, entre ma femme et mon ami, j'ai fait une rencontre. Longtemps j'ai résisté, j'arrivais avec des partis pris et des pensées hostiles, mais peu à peu les voiles se sont soulevés, la lumière s'est faite, le sanctuaire m'est apparu, et, devant la face auguste qui s'y dressait, ma face s'est prosternée. J'ai reconnu la force, la grandeur, la toute-puissance du génie.
Je le répète, longtemps j'ai résisté, j'ai
laissé passer, avec plus ou moins d'indifférence, d'apathie, Tantihauser, Tristan et Yseult, les Maîtres chanteurs, Parsifal, et plus tard il en a encore été de même avec le Crépuscule des dieux et Lohengrin. Cependant deux idées nouvelles se produisaient dans mon esprit au courant de l'audition : je croyais à de l'incorrection, à des divagations et des fautes contre la syntaxe; je rencontrais tout à l'opposé une science parfaite, irréprochable, une orchestration recherchée sans doute, compliquée, intensive à la fois et un peu diffuse ; mais régulière et forte. Je croyais à de la fourberie , des mensonges et des ruses ; je me trouvais en présence d'une sincérité parfaite, d'une conviction absolue. L'œuvre d'ailleurs n'est jamais commune ou vulgaire, elle se présente toujours comme individuelle, caractérisée, autochthone.
Je suis donc arrivé à la Valkyrie, et, d'une oreille encore assez distraite et fermée, je laissai passer le prélude. Il commençait toutefois àm'impressionner lorsque sont arrivées la première et la troisième scènes du premier
acte. Je le dirai tout de suite : depuis la mort de Beethoven on n'a rien écrit de plus beau ; il y a même, çà et là, quelques accents, quelques éclairs qui dépassent Beethoven. La troisième scène est un duo d'amour, combien il laisse en arrière et loin, soit le jardin de Faust, soit Valentine et Raoul des Huguenots, soit même cette adorable Sélika au iv^ ^c\Q.dQV Africame! Tout aussitôt j'ai évoqué dans mon imagination, dans mes souvenirs excités, ardents, et qui sont accourus en foule, tout le répertoire de Rossini, de Meyerbeer, de Mendelssohn, de Weber, et j'ai dit : Voici le premier musicien du xix'' siècle.
Toutefois quelques développements et quelques réserves aussi sont utiles, nécessaires. Ce génie est abstrait, solitaire, atrocem C atouts animum. Je pensais à la marche funèbre du Crépuscule des dieux; ce sont des funérailles sans un attendrissement, sans une larme; ce sont les obsèques d'un problème d'algèbre, d'un théorème de géométrie, mes dires anciens de tables des logarithmes me revenaient à l'esprit. Des images du désert et de son im-
mensité monotone et vide, du pôle et de ses glaces profondes, éternelles; des idées du néant aspirant à devenir l'être, la lumière, la chaleur, l'amour, la vie, me hantaient et m'obsédaient. Les noms d'Eschyle et de Lucrèce; mais aussi, mais surtout ceux de Kant, de Fichte, de Spinoza, des Éléates, étaient sur nos lèvres.
Là est la critique, et si l'on veut là aussi sont la louange dernière et le mérite suprême. Cette musique est, en quelque sorte, autre chose que la musique; elle a comme des aspirations et des désirs de s'élever au delà, non seulement des mélodies et des harmonies, mais des sonorités elles-mêmes, pour pénétrer dans le domaine pur de la métaphysique et de l'idéal, de l'extase, de l'ascétisme. Puis tout d'un coup, comme il arrive dans toutes les tentatives, dans tous les orgueils de ce genre, elle retombe au-dessous des symphonies et des voix de l'âme, pour ne plus exprimer que les bruits de la nature, les sons de la matière, des éléments, des atomes qui la forment et la constituent. Je me suis pris un mo-
ment à dire : Cette musique est aphone, celte musique est grise.
Mais ces objections à peine formulées, j'éprouve le besoin de les retirer et de les désavouer. Ce dont il s'agit en définitive, c'est d'un art plutôt sévère et froid, un peu âpre. Or, le type de tout art pour moi se trouve dans la première conception de l'architecture hellénique. O ma chère colonne dorienne, qu'ont ajouté à ta beauté les ornements, les magnificences, les complexités des âges et des civilisations!
Toutefois, n'oublions jamais deux choses : la première, que les oeuvres propres de ce siècle sont la science et la démocratie; qu'en matière d'esthétique, il appartient à la décadence ; la seconde, que les déclins, les soleils couchants ont presque toujours des lueurs particulières, des éclats extraordinaires; je pense aux Justiniens, aux Antonins, aux Ptolémées.
Le vendredi 23 avril 1886, entre ma femme et mon ami, j'ai découvert un génie.
Le philosophe. — Je pensais en quelque heure méditative, à l'occasion des poètes, des
philosophes et aussi des musiciens, qu'il y avait comme cinq lumières : le soleil, la lune, les étoiles, puis la foudre et enfin le gaz. J'arrivais à des groupements et à des répartitions , trouvant les pleines clartés et la magnificence du jour dans Homère, Eschyle, Sophocle, Shakspeare, Corneille; dans Beethoven, Bach, Gluck; dans Descartes, Bossuet, Leibnitz ; des lumières adoucies et des reflets avec Euripide, Virgile, Racine, Gœthe, Byron, Lamartine, Musset; avec Mendelssohn,Weber, Schubert, Schumann, Chopin; avec Malebranche, Fénelon, Arnauld, Kant. La poésie hébraïque : David, Isaïe; la poésie de l'enfer, du purgatoire et du paradis, les pensées et le génie de Pascal, retentissaient à mes oreilles, éclataient à mes yeux comme le tonnerre et les éclairs, me foudroyaient. Hegel et Victor Hugo me paraissaient factices, prodigieux, extraordinaires ; enfin ces lueurs venues de haut et de loin, quelque peu froides et funèbres, c'était à Rome, Lucrèce ; au xvn" siècle Spinoza, et au siècle actuel Wagner.
Wagner, en son génie, saisit d'une main les
lignes les plus strictes et les plus rigides de l'archaïsme; puis, de l'autre, il s'empare de tous les développemems, les complications, les surcharges des contemporains et de leurs successeurs ; avec des nœuds de fer et d'airain il accouple cette préhistoire et cet au delà, il étreint ces deux éléments disparates, ces deux termes contradictoires; pour les délier, pour les séparer il faut le tranchant d'un esprit vigoureux et exercé. Imaginez sur le torse robuste, court et velu d'un troglodyte, d'un habitant des cités lacustres, la poitrine chaste, voilée, neigeuse de Diane. Telle est l'œuvre composite que je viens de rencontrer dans la Franconie ; telle est d'ailleurs ma philosophie, et je me retrouvais moi-même : Tô ''Ev xal to xav. La poésie du maître présente la même caractéristique double et une que sa musique; d'une part il s'élève bien au delà du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde, Parsifal, Tristan, Lohengrin, pour remonter à la mythologie Scandinave la plus ancienne et la plus obscure; puis il redescend jusqu'aux déductions les plus raffinées et les plus sub-
tiles de son ami Schopenhauer; on connaît assez le pessimisme, le fatalisme, le panthéisme du philosophe de Francfort*; quant aux fables et aux poésies de la Walhalla et d'Odin, il est aisé de les imaginer et de les concevoir, de les reconstituer, soit par les fragments qui nous en restent, soit en se reportant par la pensée dans les immenses forêts toutes hantées de fauves ; sur les fleuves débordés et les lacs marécageux; parmi les multitudes barbares tout enivrées d'hydromel et de bière des premiers siècles de notre ère et des âges primitifs, antérieurs.
I. Dès le prélude de Tristan et Yseult, j'ai vu se dresser la statue d'airain de la fatalité ; jusqu'au dénouement, elle remplit toute la scène. Saisissant les femmes, les enfants, les peuples, les familles, les cités, se nourrissant de notre sang et de nos larmes; féroce, impitoyable, elle nous laisse quelques moments de repos et d'espérance, pour nous reprendre et, d'autant plus et mieux, nous torturer. Parsifal, on nous le répète à plusieurs reprises, est pur et fou, mauvais fils : il frappe et tue à tort et à travers; il guérit le roi Amfortas mais usurpe le trône. Je me demande jusqu'à quel point il est conscient, responsable. Au travers des vêtements et des voiles mystiques, apparaît encore et demeure, la statue d'airain. Dans ce long et sombre répertoire, un seul couple est heureux et sourit, Walther, Eva : l'œuvre est de 1867, et le mariage du maître de 1866; voici qu'un rayon de miel se pose en la statue d'airain.
J'analyse donc et je définis comme suit la musique de Bayreuth. J'y distingue trois termes : i° des thèmes, des motifs aussi naturalistes, élémentaires, primitifs que possible, un minimum; 2° des développements, des variations, des complexités, un maximum ; 3°puis par des coups de génie le maître détermine et forme l'unité, Tindivision des uns et des autres en des phrases musicales qui sont autant de microcosmes, autant de créatures animées et vivantes, autant de chefs-d'œuvre ; elles apparaissent riches, fortes, grandes, belles, uniques. En ce théâtre, j'ai vu des chameaux passer par le trou d'une aiguille; des pensées se dressaient puissantes, démesurées, fauves, que ï réduisait une volonté âpre, stricte et d'acier.
Mais en définitive, ce qui s'entend à Bayreuth « c'est autre chose que la musique ». Quoi donc ? Des idéologies, des abstractions stoïciennes et extatiques. Je pense qu'à la troisième audition de Parsifal j'ai ainsi pénétré tous les desseins et le secret du maître. Les mesures et le rythme d'une marche sont bien connus ; de même depuis Haydn, « à la création
de la lumière il faut se boucher les oreilles », la reproduction par les ondes sonores des ondes lumineuses est bien connue aussi.
Quant aux accents de Tadoration et delà prière, ils s'élèvent chaque jour dans tous les temples des catholiques, des protestants, des Grecs et des juifs. Or, voici ce que j'ai remarqué hier après l'enchantement du vendredi saint : Parsifal et Gurnemanz ne marchent pas, ce sont les forêts, les rochers et les ombres qui s'avancent, la musique n'est aucunement celle d'une marche telle que nous la connaissons : par exemple les trois cantons au Grutli, de Rossini [Guillaume Tell); les fanatiques et les persécuteurs, au finale de Meyerbeer {Les Huguenots). Ce qui s'avance vers la coupole du Graal, ce sont les forces de la nature dans Lucrèce ou dans Spinoza ; de même lorsqu'apparaît cette coupole lumineuse, elle le fait sans surprise et sans éclat, malgré quelques sonneries de trompettes qui demeurent discrètes, sourdes et réservées; enfin lorsque les trois chœurs des chevaliers, des adolescents et des enfants se font entendre, je sentais
comme une réserve et une timidité de leurs voix, comme une maîtrise toute-puissante et souveraine qui les retenait et les empêchait de se prosterner, d'adorer, de prier.
Wagner veut, et je suis loin de l'en blâmer, n'imiter personne, inventer, être soi. Ceux qui ont entendu dans Parsifal les expressions les plus touchantes et les meilleures de la charité divine ou humaine se sont trompés, et je crois que l'on n'aurait point eu pour eux de sourire assez dédaigneux, de sourcils trop courroucés. Le maître tient autant à sa poésie qu'à sa musique ; la poésie exprime et raconte, la musique ne daigne pas, elle polyphonise. Les deux sœurs sont inséparables, indivisibles, elles sont sorties le même jour, à la même heure, tout armées, du front du même et seul Jupiter, l'une parlera, l'autre sonorisera. Mais que la musique exprime des sentiments et des pensées ainsi que l'a fait le troupeau vulgaire de tous les compositeurs, il sied mal à la dignité, à la majesté, à la divinité de Bouddha.
Au second acte de Parsifal, pendant le long
dialogue du héros et de Kundry, je me suis surpris à penser : ces enlacements, ces transports, cet amour, nous représentent ceux d'une circonférence avec un carré : c'est le problème de la quadrature du cercle qui se résout et s'accomplit.
Imaginez un architecte qui n'édifiera que la façade d'un palais, sa surface sans profondeur, sans appartement, point de salle du trône ou des gardes; un statuaire qui, au fronton d'un temple, ne représentera que les membres et les torses de ses dieux et de ses héros en nous cachant leurs têtes; un peintre dont l'œuvre ne sera remplie que par de beaux et magnifiques tissus d'or et de pourpre ; telle est la musique, sinon des Maîtres chantew^s, du moins de Parsifal et de Tristan; c'est l'art pour Fart, la musique pour la musique. Mais comme ici, à la différence des arts plastiques, se joint cette autre grande sœur, la poésie, il se forme un ensemble, un tout, une vie; et là où Tune se réserve et se tait, muette par une invention sublime; silencieuse par un miracle, un prodige du génie; l'autre dit, exprime et sent.
Une sommité neigeuse, la chaîne blanche et prolongée des Pyrénées ou des Alpes avec leurs escarpements et leurs cimes, voilà Bayreuth.
Il y a de même dans la dernière manière de Beethoven et quelquefois dans les préludes et fugues de Bach, des sonorités qui n'expriment, ne sentent rien ; mais elles ont toujours plus d'air et de lumière que dans les Maîtres de Nuremberg, dans Tristan et même Parsifal.
Lorsqu'on n'a pas été à Bayreuth, on n'a pas fait le tour de l'esthétique (je dis à dessein de l'esthétique et non de la musique à cause de la communauté, de l'indivision de tous les arts), et je vais m'expliquer.
Lorsque j'ai institué mon cours de musique, en 1882, j'y ai tout de suite reconnu et distingué trois parties : une partie principale, la musique du xviii" siècle qui est ici ce qu'a été Périclès pour la statuaire et l'architecture avec Ictinus et Phidias ; ce qu'ont été Léon X et Jules II pour la peinture avec Raphaël, Michel-Ange, Léonard; puis deux parties accessoires et secondaires placées comme à la
droite et à la gauche de Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, Haydn, Haendel, ou si l'on veut en avant et en arrière : la musique du xvif siècle et des âges antérieurs, de LuUi à Palestrina; la musique des contemporains, depuis Rossini et Meyerbeer avec Mendelssohn et Weber; à dessein je ne nomme pas les vivants, ce n'est pas le musée du Luxembourg que j'habite, mais le musée du Louvre. Or, il y avait une quatrième partie de cette totalité et Wagner la représente à lui seul ; tout aussitôt deux effets se produisent : en achevant, en terminant la série de mes grands maîtres, Wagner fait disparaître aussi bien la musique archaïque que la musique actuelle; mais « il est autre chose que la musique » et tout aussitôt, en l'admirant sinon en l'aimant, je me serre d'autant plus sur le doux cœur de Haydn et de Mozart*. Après ma rentrée en
I. Pourquoi ne pas l'aimer? Je me soumets et je t'aime. En ce moment je t'entends chaque semaine; pendant mon hivernage de Nice je ne t'entendrai plus et certainement il me manquera quelque chose. Voici que je ne peux pas plus me passer de toi que de Bach et de Beethoven, de Shakspeare, de Corneille et de Dante. [Hôtel de ConJé, 6 octobre 1889.)
France, chaque jour je jouerai Beethoven, et je le sais, je le sens, jamais je ne comprendrai mieux ces mélodies, ces harmonies, ces allégresses, ces plaintes, ces douleurs, cette vie, cette fête de la nature et de Thumanité, parce qu'en face de cette thèse je reviens armé, muni, pourvu d'une antithèse, parce que je n'avais que trois termes et que je possède maintenant un quatrième et dernier terme de comparaison.
Oui, je répéterai avec plus de conviction et de force encore ce que j'ai dit souvent : « O Beethoven ! Vous êtes la musique, toute la musique; la beauté, toute la beauté. »
Cependant, après ces adorations, ces ferveurs, revenons à la froide raison, revenons aux déductions et aux analyses : il y a quatre points cardinaux de la musique : l'étoile polaire avec le xvni° siècle et Beethoven; le levant de Palestrina à Lulli ; le couchant et la fin du jour quand meurent Marguerite et Ophélie, Juliette et Mignon ; enfin, dans l'Arabie, à Médine et à la Mecque, le prophète, Wagner.
Bayreuth se trouve placé bien loin de toutes
les grandes villes d'Allemagne, Vienne, Berlin, Dresde, Munich, dans les forêts perdues de la Franconie, ses collines et ses vallées. En s'écartant donc de la petite cité, on s'élève sur Tune de ces collines, on pénètre dans le bois sacré, on arrive jusqu'au théâtre dédié et consacré, solitaire, superbe : le théâtre, disons le temple; et de ses hautes terrasses, trois sonneries de trompettes n'appellent pas les guerriers sur le champ de bataille, ou les élus dans la vallée de Josaphat, mais simplement les spectateurs, Teutons ou autres, dans les ténèbres intérieures, pour entendre cet orchestre invisible, admirer Parsifal, Tristan et les Maîtres de Nuremberg.
Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il se produise là des courants de magnétisme, d'hypnotisme, de sympathie d'autant plus développée qu'elle aura été plus contenue, puisqueles regards sont perdus dans l'obscurité, les sentiments dans le silence, et qu'à peine est-il permis d'applaudir lorsque le rideau s'est lentement, non point abaissé, ce qui serait bien vulgaire, mais rapproché de ses deux extrémités vers le centre?
M. Lavisse, l'un de nos maîtres en histoire, a célébré le duel héroï-comique entre la forteresse et l'obus à la mélinite, entre le boulet et la cuirasse du navire. Dans cette fin de siècle, l'État, qui est comme le moteur principal et la partie maîtresse de toute la civilisation humaine, périclite, s'affaisse, disparaît. Alors nous avons tourné nos regards vers deux autres éléments constitutifs et essentiels de notre nature : la science et l'art ; la science d'abord, elle marque et caractérise Tépoque actuelle; mais l'art aussi dans ses formes variées et ses différentes manifestations.
Comme tous les esprits curieux, avides de connaître, j'ai ressenti ces actions et ces réactions du temps présent ; je me suis abandonné, livré à ces courants variables et contraires. Tardivement, mais résolument, j'ai rompu avec l'Etat, avec la politique, et comme tant d'autres de mes contemporains, j'ai eu recours pour m'assister et me soutenir, aux sciences, aux lettres et aux arts. Aux sciences d'abord, et à la première d'entre elles, la physiologie; j'en ai assez promptement reconnu la vanité,
le néant, et alors j'ai créé mes beaux jardins entre la mer et les Alpes, mon* temple grec, ma Sainte-Chapelle du xni° siècle, mes statues, mes tableaux, mes concerts.
Ce que j'essayais dans mon obscurité, Wagner l'a fondé dans sa gloire : « Ah ! ah ! (Klingeor s'exclame de même lorsqu'il évoque Kundry) vous êtes désemparées, abandonnées, errantes, pauvres natures humaines de mon temps ; l'Etat et la civilisation vous trahissent, la science n'a jamais été qu'une servante en guenilles ; vous voulez de l'art et je vous le donnerai en ses deux développements les meilleurs et les plus élevés : musique, poésie. » Ainsi a secoué sur le monde la poussière de ses pieds et s'est dressé parmi nous le prophète, le Mahomet, le Bouddha.
A Bayreuth se sont institués le temple et l'idole; de là, ils devaient faire le tour de l'univers. Quoi de plus facile, dans les plus grandes villes comme dans les plus petits hameaux, que de reproduire, selon les convenances deslieuxetles besoins des populations, un édifice mystérieux et solennel, où chaque
dimanche on aurait représenté Parsifal; puis, à chacun des autres jours de la semaine, 7"mtan, \qs Maîtres chanteurs Q.t\diXéiYQ\o^iQÔ.QsNi- ^e/w7z^e«.Quelle législation alors, quelle administration, quels pouvoirs publics, quel culte, quelle église, quel Etat demeureraient utiles et nécessaires à une humanité ainsi enseignée, dogmatisée, fortifiée, purifiée, régénérée?
Jusqu'ici l'art avait été pour nos chants, nos danses, nos joies, nos tristesses, nos fêtes. L'Etat, la civilisation, nous délaissent; la science, l'économique, l'industrie sont insuffisantes, inefficaces; il vous faut de l'art, me voici et je vous l'apporte, je vous le donne pour la domination. C'est une conception inédite et toute nouvelle, c'est une de ces apparitions qui ne se manifestent qu'en de certaines époques de décadence, de lassitudes inassouvies et ardentes. Tels ces prodiges de Rome lorsque finissait la République et que commençait l'Empire; relisez Jules César dans Shakspeare.
Mais il me paraît que s'impatiente la Muse et je termine. Dans ce théâtre, il y a comme
une pléthore d'esthétique, des congestions de poésie, des hypertrophies de musique. C'est le propre des civilisations qui ont longtemps et beaucoup vécu à Alexandrie, Rome, Constantinople, en France, en Allemagne, de donner et produire Wagner, Victor Hugo, Tribonien, Sénèque, Lucain, Jamblique...
La Muse. — Déjà je te l'ai dit, tu me raisonnes trop ; si tu veux t'approcher de mes vêtements blancs et de mes nimbes d'or, il faut renoncer à tes analyses et à ta dialectique. Tu es venu jusqu'ici déférant à mon appel réitéré ; mais pour obtenir tout le prix de ce voyage, de ce séjour, de ces auditions ; pour prendre et retenir la main que je te tends, d'aussi longues réflexions et des discussions trop intenses sont inutiles et vaines; il suffit de me regarder, de m'entendre, d'admirer et d'aimer. Je le sais, cependant, de douces larmes ont coulé de tes yeux, des frissons d'enthousiasme t'ont fait tressaillir et nous nous comprenons lorsque nous répétons ensemble, après les strophes et les antistrophes, comme
une épode d'actions de grâce et d'adieux : « Ces phrases musicales sont autant de perles et de diamants renfermés dans le plus riche, le plus bel écrin de ce siècle ; comme autant de jeunes filles qui se promènent dans les Panathénées de l'Acropole ou qui reviennent de Délos; comme autant d'étoiles semées dans le ciel par la souveraineté du génie, par la toutepuissance du créateur. »
ÉPILOGUE. — Dans une solitude des montagnes d'Auvergne. — « Une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. » Aveugle et septuagénaire, j'ai voulu accomplir ce voyage de la Franconie et je viens d'y éprouver l'une des plus fortes secousses, d'y rencontrer l'une des plus hautes révélations de mon existence tout entière; sans doute elles seront les dernières. Pour ne point rappeler i83o, 1848, i85i, 1859, 1866, 1870; pour ne point parler des longues nuits où, comme le patriarche Jacob, j'ai lutté jusqu'au jour avec un ange ou un démon; pour ne point sortir de l'ordre intellectuel, je les comparerai avec trois au-
très : en 1882^ après ma cécité, les enseignements et les commotions de la musique et de la poésie; en 1854, lorsque je suis entré à Rome, la vision, les enchantements, les intimités, les délices des arts plastiques; en 1841, cette apparition dans les cieux du soleil de Descartes qui, depuis, m'a toujours donné l'être, le mouvement et la vie.
Mais il s'agit aujourd'hui de Bayreuth et de Wagner. Après une audition dans mes salons par son éminente interprète. Materna, j'ai prononcé un jugement que je rétracte. En effet, il y a trois choses qui passent : Saint- Just, Tamerlan, et la sottise pure et simple, l'imbécillité; mais tout ce qui vit et dure, ne peut vivre et durer qu'en s'unissant et se serrant étroitement avec la civilisation, ses traditions et ses œuvres. Après les préliminaires et les intuitions de TOrient, nous avons eu quatre grandes périodes d'art et de littérature : ce sont les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. J'avais écrit à la Muse : Wagner n'est pas dans les courants historiques, les beaux ensembles de Thuma-
nité, et je le récuse. Or, je me trompais. Du moment qu'il n'apparaît pas comme le barbare qui dévaste et passe, le révolutionnaire qui passe et dévaste aussi, il ne peut pas ne pas se trouver dans la vie générale et commune de l'esthétique et de la beauté. C'est une vaine querelle que celle des classiques et des romantiques; à coup sûr, il y a des degrés sur le Parnasse, mais on Thabite ou on ne l'habite pas. Je soutiens, avec sa hiérarchie et ses rangs, l'indivisibilité du beau. Après Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, Haydn, Haendel, j'inscris donc Wagner le septième et le dernier, pour parachever et clore la série musicale \ Il fait disparaître tous les musiciens du xix" siècle, il disparaît lui-même devant mes grands maîtres du xvni' : en ce siècle il est tout, au siècle précédent il n'est rien.
5 septembre 1889.
I. De même Rembrandt est le huitième et le dernier des grands peintres : Raphaël, Michel-Ange, Léonard, Corrège, Titien, Murillo, Rubens, Rembrandt.