‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 42 sur 43 · UNE JACINTHE ROSE · texte numérisé non relu

UNE JACINTHE ROSE

Elle se consolait d'avoir été cueillie En voyant sur quel front elle allait refleurir, Et relevant sa tige un instant alourdie, Elle se faisait belle afin de l'embellir.

Celle à qui cependant s'adressait son hommage Avait l'air inquiet, soucieux, hésitant : Elle attendait quelqu'un, un guide, un jeune sage, Qui décidait, en tout, du sort de cette enfant.

Elle épiait son pas; mais elle a cru l'entendre : « Nous allons à ce bal, dit-elle, vois ces fleurs. Vois dans mes cheveux noirs leur teinte fine et tendre. » Et ses yeux ajoutaient : « Elles sont bien mes sœurs. »

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Mais lui hocha la tête, une tête pensive,

Qui semble dire au monde, où plane son regard :

« Je sacrifierais tout à ma jeune captive,

« Mais je me dois au bien, à la science, à l'art. »

La Jacinthe pencha de nouveau sur sa tige, Et « la jeune captive » elle aussi s'inclina, Car elle avait subi cet austère prestige Qui rayonne d'un front que la sagesse orna.

Elle avait immolé son rêve Sur un pieux et pur autel.

Et montré que la fille d'Eve Est aussi la fille du ciel.

<( Hé bien! vous les mettrez pour lui seul, » dit l'amie Qui dans l'ombre écoutait émue, et regrettait. Pour peindre cette scène intime et recueillie. Le pinceau d'un Hébert, la plume d'un Feuillet.

Mais soudain dans ses yeux une ombre se réveille; Dans ce calice pur, qu'a-t-elle donc revu? A vingt ans de distance une scène pareille : Le lieu, l'heure, le cadre, elle a tout reconnu.

Dans son froufrou neigeux, sur un lit étalée, Une robe de gaze auprès d'un bouquet blanc, Un palais, un beau front tout chargé de pensée, Un regret, un sourire, un reproche, un élan.

C'était Fextase au sein de l'art et la nature; (L'ange de la famille attendant le retour!) Les dangers en commun, Théroïque aventure, — C'était Rome! c'étaient la jeunesse et l'amour!

Une fleur a suffi pour évoquer ces ombres : « Pleurez, pleurez, mes yeux, dégonflez- vous, mon cœur: Et puis, cherchez au fond de ces lointains décombres, Vous l'y verrez briller, cette éternelle fleur.

« Soignez-la, car elle est divine; Arrosez-la de pleurs, de soupirs et de sang... Que vous importe son épine ?

Sa tête touche au firmament.

(( Elle se nomme « poésie », S'abreuve tour à tour de nectar et de fiel, Se revêt d'idéal ou de mélancolie,

Et se promène dans le ciel.

« Et VOUS, fleurs qui deviez orner nos jeunes têtes, Allez dormir au fond d'un cœur endolori, Et que votre poussière enfante des poètes. »

La Jacinthe en mourant se consolait ainsi.

LA REINE ODIVA

O blancheurs de cygne et de neige, O rayonnements de l'azur, Route lactée et son cortège, Qu'êtes-vous auprès d'un cœur pur?

Oncque à celle qui le possède Point n'est besoin d'argents ni d'ors.

Ni d'une armure de Tolède, Pour vêtir et garder son corps. —

Une nuée éblouissante L'enveloppe aux yeux des mortels Ni regard ni lame blessante Ne peut percer boucliers tels. —

La preuve m'en vient en mémoire.

Si vous voulez l'ouïr, la voilà :

C'est la vraie et touchante histoire De la vertueuse Odiva.

Humble et douce sous sa couronne, A Coventry, dans Albion, Régnait une reine aussi bonne Que son seigneur était félon.

Le Sire, afin de faire face A ses guerroyantes ardeurs.

N'écoutant ni merci ni grâce, Exigeait d'iniques labeurs.

Les mères, sœurs, filles, en larmes S'en vinrent prosterner aux pieds Du Maître, et conter leurs alarmes Afin d'obtenir ses pitiés.

Inutiles cris, plainte vaine. — Le« pauvres hères à leur tour Vinrent trouver leur douce reine.

Tourterelle auprès du vautour.

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Elle aussi tremblait sous le Maître, Tout en gardant le front levé, — Mais pour eux, elle sait soumettre Son orgueil à sa chanté.

Forte de son droit, elle affronte L'accueil farouche de son roi, Sachant bien qu'il n'est point de honte A se courber, n'étant pour soi.

« Vos sujets meurent à la peine.

Dit-elle, ô mon Maître et Seigneur; Leur désespoir — voire leur haine.

Un jour nous porteront malheur. »

La voyant si belle et touchante

A ses pieds, les yeux tout en pleurs,

Léofric dit : « Soyez contente :

Je cède à vos charmes vainqueurs. »

Et ce disant, un mauvais rire Plissait ses lèvres et son front.

La relevant : « Allez leur dire Que leur Sire accepte Tafifront,

Qu'il accorde toute franchise, Qu'il abolit tous les impôts, Et qu'en tous points il réalise Tous les vœux de tous ses vassaux,

A cette condition unique :

La reine sur son palefroi, Sans autre voile ni tunique Que sa beauté de bon aloi ;

Des vieux remparts de notre ville En plein midi fera le tour. » —

Comme une discorde civile Un long cri s'épand à l'entour,

Le peuple au chagrin s'abandonne :

« Lors nous n'avons plus qu'à mourir, » Disent les gars — « il n'est personne Qui se dévoue à tel martyr. »

Cependant Odiva la sainte, La pure, la douce, au cœur droit, Se dit : « Je n'aurai nulle crainte.

Et me fierai dans mon bon droit.

Dieu fera-t-il quelque miracle?

Je ne sais ! — Mais lui saura bien, Si vers mon devoir n'ai d'obstacle, Ainsi que moi faire le sien. » —

Puis, elle fait, à son de trompe.

Publier édit souverain Qui somme que rien n'interrompe La reine en son triste chemin —

Et que pour ce, dans sa demeure, Chacun s'enferme jusqu'au soir, Craignant que la reine n'en meure, Si l'un seul d'entre eux l'osait voir.

Sur ce, pieusement s'arrange, S'enveloppant des plis soyeux De blonde chevelure d'ange, Don qu'elle avait reçu des cieux.

Elle s'avance ainsi parée , Et frissonnant au moindre vent, Sur sa plus blanche haquenée Elle monte d'un cœur mourant. —

Elle franchit la haute porte. - D'un pas frémissant, recueilli La fière monture la porte, Semblant comprendre le défi.

Les vents retiennent leur haleine Pour ne pas soulever un pli Du voile soyeux dont la reine S'est fait comme un mystique abri.

Dans le désert et le silence S'accomplit la dure mission :

Tour de ville parut immense A pauvre Dame d'Albion !

Et les anges du Ciel eux-mêmes Abaissèrent leurs ailes d'or, Pour laisser ces heures suprêmes Comme dans l'ombre de la Mort.

Mais durant ce nouveau Calvaire Un phénomène se passa :

Deux yeux , d'une ruse grossière , Profanèrent ce Golgotha.

De ce qu'ils virent nul au monde Ne sut les mystères profonds :

Car devant l'auréole blonde Sous la forme d'ardents charbons

Ils vinrent rouler sur la terre , Expiant l'inique regard Dans la honte, et dans la poussière Du vieux chemin du vieux rempart.

Mais des hauteurs de la vallée (Des pèlerins l'ont raconté) — On vh lumineuse traînée S'étendre autour de la Cité —

Si lumineuse et flamboyante Que l'Arc aux multiples couleurs , Surpris en sa marche éclatante, Aux cieux vit pâlir ses splendeurs.

Et sur le rempart solitaire La douce reine au front penchant Poursuit sa chevauchée austère , Cœur haut et regard confiant.

Puis la torture terminée ,

La Dame au château s'en courut

Ayant vaincu la destinée

Par la force de sa vertu.

Ainsi Coventry délivrée, Après les siècles écoulés,

Célèbre encor la reine aimée Dont le martyr les a sauvés.'

En un certain jour chaque année On voit autour de ses remparts Sur une blanche haquenée Une femme aux cheveux épars.

Mais on ne voit plus la nuée Qui naguère aux yeux des mortels La couvrait, comme enveloppée De nimbes d'or surnaturels.

— C'est qu'Odiva, la pure, sage, C'était l'Ange — la Sainteté — — • Nous n'en avons plus que l'image Pâle reflet de sa beauté.

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