DE L'ABBÉ DE SA I NT - G ERM AIN
???s les bri-Unts faits d'armes auxquels
r.cus Ver.: "S .-'2ss:s:er. le comte de Cler- :r.::".t. er.i'.'ré r^r les élozes -rue lui rr> diguaient ses ::in::i:e:s et le ru':.:: lu:-n:;;"e. si 7::n:r: a ri^se: u'un extrême à l'autre , se crut de tail.e :^ c:nuui:e les entrerrises les plus dimciles. Aussi fut -il viveiueut piqué quand ii vit cc-ùer à Lrvenial ie siepe de Berp-:p- Zoom. ce Sebas::p:i u.: uerrtier siècle. imp:ssible à investir et r.pcte intr:--. -ie, \:clpre le prompt succès qui iustirc si cicu ic c:"-À?.ce du roi, le Prince ne p^t uiperer cetafrcnt. 11 se drapa
en victime, se retira sous sa tente^deBerny, déposa la cuirasse pour revêtir les manteaux, et chercha dans le sein de Thalle des consolatioPxS aux caprices de Bellone. Il fit construire un théâtre, en guise de chapelle, dans son château abbatial, organisa une troupe, transforma ses officiers en utilités, ses aides de camp en premiers rôles, et se mit à jouer des comédies et, ce qui est plus grave, à en composer luimême. Ce n'est plus maintenant son major général qui va nous serv^ir de guide dans nos investigations, c'est son secrétaire intime Laujon, élevé au rang de surintendant de ses menus plaisirs ; c'est Collé, le souverain arbitre des spectacles de société, le grand maître de la parade et de la parodie ; et cette seconde phase, que couronneront non plus les lauriers militaires, mais les palmes académiques, ne sera ni moins curieuse ni moins édifiante que la première. Nous avons vu l'abbé de Saint-Germain sous les armes , nous allons le voir sur les planches, en attendant que,, pour s'achever de
peindre, il nous apparaisse dévot, contrit et
marié.
Août 1747. — Ce fut à l'exemple de la cour de Sceaux que ce genre de fêtes s'introduisit à Berny, maison de plaisance de M. le comte de Ciermont, et s'accrédita peu à peu chez les
princes ou autres assez fastueux pour se permettre ces amusements.
Il en est peu que ne rassemblât M. le comte de Clermont, dans un séjour où la réunion des talents distingués dans les sciences et dans les lettres, le rappelant à son premier goût, concourait à lui faire oublier le chagrin d'un passe-droit qu'il semblait n'avoir pas eu lieu de craindre.
II n'était connu que par des succès dans toutes ses premières campagnes, de 1744 à 1747; la prise de Menin, d'Ypres, de Furnes, d'Anvers, de Namur, dont les sièges lui avaient été successivement confiés, était les preuves les moins équivoques de ses talents militaires (i); la part qu'il avait eue à la bataille de Raucoux, comme premier lieutenant général des armées, la bataille de Lawfeld gagnée à son attaque, de l'aveu même de M. le maréchal de Saxe ; tant de titres réunis lui avaient fait espérer d'être choisi pour le siège important de Berg-op-Zoom. Le désagrément de le voir confié à M. le maréchal de Lowendal, son cadet, fut cause que le Prince, sans se permettre ni plaintes ni murmures, chercha dans une vie moins agitée le délassement de ses fatigues militaires.
Il n'est guère de cours qui prêtassent autant que la sienne à tous les genres d'amusements, et particulièrement aux fêtes, par le nombre d'artistes qu'elle rassemblait. Opéra français, opéra-bouffon, opéra-comique, vaudeville, parade même , son théâtre suffisait à toutes les représentations.
Un orchestre nombreux, composé en partie des personnes qui lui étaient attachées, telles que MM. Pagin, Blavet, etc., variait par des concerts les plaisirs du Prince et de ceux
(j) Ajoutez, pour répondre à ceux qui se sont permis de suspecter sa valeur, que, dans presque tous ces sièges, sa tente était placée à la queue de la tranchée.
{Note de Laujon.)
qu'il attirait à sa cour; aussi les grandes et petites fêtes offraient d'autant plus de facilité que l'on y mettait moins de prétention. Comme chacun s'empressait d'y contribuer, chacun était intéressé à l'indulgence.
(Laujon, Œuvres choisies. )
La musique du comte de Clermont était en effet organisée à peu près sur le même pied que la musique de la chambre du roi. Il avait ses artistes attitrés, sous la direction de Michel Blavet^ le Tulou du XVII I^ siècle, flûtiste hors ligne et compositeur estimé (i), qui aima mieux s'attacher au comte que d'accepter les brillantes propositions du roi de Prusse, flûtiste aussi, mais mauvais payeur, comme chacun sait. Blavet mit en musique quelques opéras de Laujon, du chevalier de Laurès et de Collé, tous commensaux de Berny. Il était secondé dans ses fonctions par André Pagin, violoniste excellent, que sa prédilectionpour la musique italienne avait éloigné du Concert Spirituel.
« M. Blavet, lisons-nous dans le Nécrologe de « 1770, réunissait la pratique et la théorie de son « art. . . Souvent les fruits de ses talents ont embelli
(1) On prête à la flûte de Blavet des exploits qui dépasseraient ceux de la lyre d'Orphée : deux jeunes mariés , la première nuit de leurs noces, auraient fait trêve pour l'écouter.
{Sottisier de Paulmy.)
« les fêtes que M. le comte de Clermont donnait « à Berny. C'est pour ces nobles amusements qu'il « a mis en musique les Jeux olympiques , ballet « charmant dont les paroles sont de M. le comte « de Senneterre, si connu par les grâces de son « esprit,, et Li Fête de Cythère, petit opéra de M. le « chevalier de Laurès. » .
Juillet a septembre 1747. — Les détails qui suivent sont peut-être un peu longs et un peu minutieux, mais ils nous intéressent doublement en ce qu'ils donnent du caractère du comte de Clermont une idée bien conforme à l'esprit de nos lettres, et en ce qu'ils présentent un tableau naïf de la vie familière et charmante que menait à Berny cette petite cour. Laujon avait vingt ans lorsque se passèrent les faits qu'il raconte, et quatre-vingts ans lorsqu'il les écrivit. Il avait conservé toujours fraîche la mémoire du cœur.
Il est vrai que certains incidents d'une nature plus délicate durent lui rendre particulièrement cher le souvenir de Berny. Sa discrétion l'empêche d'en parler, mais nous trouverons bien moyen de suppléer à son silence.
—M. le comte de Clermont, à qui Mr"e de Pompadour avait parlé avantageusement de ma pastorale, désira de l'entendre ; et, sachant que M. Prault, son bibliothécaire, avait imprimé mes parodies, il le chargea de m'amener à Berny pour lui lire mon ouvrage (i).
J'allais donc paraître devant un Prince connu par son amour pour les talents. Quels titres plus imposants pour ajouter à ma timidité naturelle! J'avais préparé quelques mots pour les lui adresser; je les oubliai devant lui, au point de ne pouvoir prendre sur moi de lui demander à quelle heure il voudrait entendre ma lecture; Prault fut obligé de le lui demander pour moi. « Il faut, répondit le Prince, lui laisser le temps de rasseoir (( ses sens. Grave auteur, me dit-il, quand nous aurons dîné ce ensemble, vous serez moins timide. » Aussi enchanté que surpris d'un honneur si peu mérité, si peu prévu, et que je ne croyais réservé qu'aux grands talents, je bredouillai quelques mots de remercîments, que, riant de mon embarras, il interrompit en disant à Prault : « Vous viendrez cet après-dîner le chercher. »
Première preuve de la bonté du Prince ; nouvel enchantement pour moi, autour de qui se rassemblait tout ce qui formait sa société, qui se disputait à qui me ferait le plus d'accueil, m'accablant de questions, jusqu'au moment où l'honneur de dîner avec le Prince allait, en flattant mon petit amour-propre, compléter ma satisfaction. Au dessert, le Prince, qui savait que j'avais fait quelques chansons, et qui connaissait par lui-même tout ce que la timidité ôte de ressources, me demanda (comme s'il eût voulut me rassurer par degrés) quelques chansonnettes à mon choix. Je chantai avec beaucoup plus de confiance; et
{ I ) Daphnis et Chloé, opéra représenté en 1 747.
deux heures après être sorti de table, j'avais repris assez d'assurance pour faire ma lecture beaucoup mieux que je ne l'imaginais. Le Prince me fit des compliments; on juge que c'en était assez pour m'en attirer des autres auditeurs, et que ma satisfaction devait être complète. Je ne présumais pas qu'on y pût ajouter; mais cette preuve de bienveillance et de bonté n'était pas la seule qui m'attendît. Prault se présente enfin pour me ramener à Paris. «Non, dit le Prince, il couchera ici ce soir. « — Ah! Monseigneur, lui dis-je, mon père, ne me voyant pas a revenir, sera inquiet. — Soyez tranquille , dit le Prince, je « charge Prault de le prévenir que je vous garde encore quelce ques jours, et que je vous ferai conduire chez vous. — Ah! « Monseigneur, lui dis-je, transporté de joie. Mais, comme « je ne m'attendais pas à tant de bonheur, je n'ai pas apporté « mon bonnet de nuit. — Nous vous en prêterons ! » s'écrièrent à l'envi ses gentilshommes, qui, me faisant tour à tour des offres de services, me citaient les plaisirs qui leur rendaient de jour en jour plus agréable le séjour de la campagne. J'appris d'eux que Ton y jouait la comédie, la parade; qu'on y entendait d'excellents concerts, et (ce qui m'affecta le plus) qu'au moins deux fois la semaine ils allaient le matin à la chasse. « A ce lâchasse? m'écriai-je, vous allez à la chasse, messieurs ? Ah! c( que vous êtes heureux! j'en raffole, moi... — Ah ! vous aic< mez la chasse ? (me dit le Prince, qui m'avait entendu) eh bien , ic vous chasserez.» Nouveau motif d'enchantement, et qui contribua à doubler ma gaieté pendant le souper. On me redemanda des chansons; je ne me lassais pas d'en dire; et même, après être sorti de table, j'aurais volontiers épuisé mon répertoire, si le valet de pied qui devait me conduire dans la chambre qui m'était destinée ne fût arrivé. C'était l'heure à laquelle on se retirait. Je suivis donc mon guide, et, chemin faisant, je m'épanchais en remercîments de la peine que je lui donnais. Il ne me répondait rien; je recommençai mes remercîments : pas
un mot de sa part, ce qui me fit croire qu'il était sourd ; je les répétai donc en criant une fois plus fort : j'entendis alors des éclats de rire qui me firent présumer qu'on avait voulu s'amuser à mes dépens; mais j'en fus bien plus persuadé quand je vis arriver en riant dans ma chambre ces gentilshommes, parmi lesquels était celui qui l'avait chargé de m'accompagner, et qui me dit, en me quittant, que cet homme était sourd et muet, mais d'une intelligence telle, que rien de ce qu'il voulait que je susse ne m'échapperait. Il me fit voir en effet sur mon lit un bonnet de nuit, et sur un fauteuil près du lit deux fusils, deux paires de guêtres et tout l'attirail nécessaire à un chasseur, en m'indiquant d'une manière à ne pas m'y méprendre que c'était lui qui me servirait de conducteur, qu'il était un de ceux qui chargeaient les fusils du Prince, et qu'on l'avait choisi pour charger les miens. Avant de me coucher, il m'indiqua sur la pendule de la cheminée l'heure à laquelle il viendrait le lendemain me réveiller.
Passons sur ma nuit, qui fut employée à me repaître du plaisir du lendemain, beaucoup plus qu'à me livrer au sommeil !
Éveillé dès le point du jour, j'étais prêt à partir' pour la chasse deux heures avant que mon guide entrât dans ma chambre. Surpris de me voir si matineux, il me fit voir sur la pendule qu'il était exact à l'heure dont nous étions convenus la veille. Nous partons enfin, et mon impatience ne fut pas longue ; car, vu mon noviciat, le Prince m'avait envoyé dans un canton très-giboyeux et précisément aux portes du château. Presque aveuglé par la quantité de gibier qui me promettait tant de plaisir, voyais-je voler une perdrix, mon coup partait aussi vite qu'elle, sans calculer la distance; mon sourd avait beau me faire entendre qu'il fallait ajuster, l'ardeur ne m'en laissait pas le temps. J'avais déjà tiré à tort et à travers une douzaine de coups sans qu'aucun eût porté, quand un coup tiré
au milieu d'une compagnie de perdrix en fit tomber une. Dieu sait la joie; je sautais au cou de mon sourd, quand il me fit signe de rester où j'étais, qu'il allait courir après une seconde qui était blessée et qu'il avait vue s'abattre derrière une remise. II courut en effet, et je l'entendis tirer trois coups de fusil, croyant sans doute que l'éloignement de la remise me déroberait le bruit du coup. Mais dès le second j'avais couru pour le joindre, et il venait de tirer le troisième, quand je le surpris comme il avait déjà couvert de feuilles deux perdrix, et allait y joindre la dernière, qu'il tenait à la main, et qu'il me présenta comme la mienne , qui n'était que démontée , et qu'il avait achevée pour que je ne la perdisse pas. Mais quand je lui fis voir les deux couvertes de feuilles, il se jeta à mes genoux, me supplia par signes de n'en rien dire au Prince, qui, s'il le savait, le punirait sévèrement. Je lui promis le secret, et cela me réussit, car il s'ingénia tant, qu'il parvint à me faire voir un lièvre au gîte, que je tuai à ma grande satisfaction et à celle de mon sourd, à qui mes remercîments persuadèrent que je lui tiendrais parole. Nous rentrâmes pour le dîner, où ma chasse, que je ne racontai pas dans tous ses détails, fut l'objet des plaisanteries auxquelles prêtait infiniment l'orgueil que j'annonçais d'avoir, en plus de trente coups de fusil, tué trois pièces de gibier ; il est bon aussi de dire que je n'avais jusques-là tiré que sur des oiseaux perchés sur des arbres.
Ce jour qui m'avait procuré tant de plaisirs m'en ménageait encore de plus agréables. Jusqu'à présent, mon cher lecteur, vous avez distingué dans les détails qui m'étaient uniquement personnels tout ce qu'avait d'attachant et d'ai:r,able mon sérénissime amphitryon. Vous l'allez mieux connaître encore, et vous répéterez à plus juste titre alors (ce que vous vous êtes peut-être déjà dit), que vous me regarderiez comme le plus ingrat des hommes, si le souvenir de tant de bontés pouvait s'effacer de ma mémoire.
Si, dans le portrait que je viens de vous faire, j'ai fixé votre attention sur un accueil encourageant, sur une bonté familière, ajoutez-y une bienfaisance habituelle, mais toujours réfléchie et raisonnée. Il suffira de vous citer l'épreuve que j'en ai faite ce même jour, où, enivré de mes succès du matin, je trouvai des jouissances plus durables et bien plus intéressantes.
Au sortir du dîner, on se promenait dans le parc ; le Prince me dit en me tirant à part : « Causons un peu sur ce qui vous « regarde ! A quel état vous destinez-vous ? — Hélas 1 lui dis-je, « Monseigneur, ce n'est pas moi qui me destine, c'est mon père « qui veut absolument que je suive la carrière du barreau. — Ah! « c'est un état, me dit-il, dans lequel en effet, avec les talents que « vous annoncez déjà et qui supposent que vous avez fait de bon- « nés études, vous pourriez avoir des succès. — Peut-être, Monc( seigneur, si je me sentais quelques dispositions pour me prêter « aux vues de mon père; mais... — Comment, jeune homme, vous (c résistez à votre père.? cela n'est pas bien. — Non, Monsei- « gneur, m'écriai-je ; depuis plus d'un an, je suis les écoles de « droit, où je fais une triste figure, car ma répugnance est in- « vincible. — Et votre père le sait-il.'* — Il doit le savoir, « mais il feint de ne pas s'en apercevoir; et je vois avec regret a que cet état m'est si antipathique que jamais je n'y réussirai. « — Ha, ha, dit le Prince, je vous sais gré des efforts que (c vous faites pour vaincre vos dégoûts ; mais votre père aurait « dû cependant consulter un peu plus vos dispositions. Ah !.... ce dit-il, je vous garderai encore quelques jours ici. Demain « nous en reparlerons... » ajouta-t-il en me quittant. Que de motifs de réflexions! A laquelle pouvais-je m'arrêter? Si le ton vraiment amical de sa conversation me prouvait l'intérêt qu'il prenait à mon sort, les éloges qu'il m'avait prodigués sur les efforts que je me prescrivais pour me plier à la volonté absolue de mon père, en dépit de tout ce qu'il en coûtait à mon cœur, me donnaient à penser qu'il ne s'occupait que des moyens
de me ramener à l'obéissance : aussi, toute la matinée du lendemain étais-je encore absorbé par les incertitudes les plus cruelles, quand une lettre de mon père me fit passer de la plus grande inquiétude à la joie la plus vive et la mieux fondée.
Mon père me mandait que le Prince avait daigné lui écrire a qu'il était infiniment rare de ne pas s'égarer dans une carrière « dont nous éloignait un penchant invincible ; qu'il avait des « preuves les moins équivoques de ma docilité; mais que le sac crifice d'un goût déjà justifié par des succès était au-dessus « de mes forces; que mon obéissance méritait qu'il fît un retour « sur lui-même. Je le désire, ajoutait le Prince, et vous de- « mande votre consentement, que j'attends, pour annoncer à votre « fils que je le nomme secrétaire de mon cabinet, et mon premier « secrétaire, a Hâte-toi donc, mon cher fils, de faire tous nos remercîments à ton respectable protecteur, qui comble à la fois et mes vœux et les tiens, et à qui je n'ose pas prendre la liberté d'écrire, dans la crainte d'affaiblir par mes expressions toute la reconnaissance que je lui dois et qu'il m'inspire.
Ma joie fut égale à mon empressement à porter cette lettre à mon bienfaiteur, a Eh bien, me dit-il après l'avoir lue, les c< choses ont tourné comme je le désirais; car, quoique porté « à vous obliger, il répugnait à ma délicatesse d'empiéter sur a les droits qu'a votre père de vous choisir un état convenable; ce et je ne me permettrai jamais d'autoriser un fils à la désobéisa sance ; je vois donc avec plaisir, par le consentement de votre a père, qu'il a senti que la place à laquelle je vous nomme dès « ce moment même s'accorde mieux avec vos dispositions « que l'état qu'il vous destinait ; et loin de m'opposer comme a lui à ce que vous suiviez vos goûts décidés pour les lettres, « et d'y voir un obstacle à votre fortune, je prévois d'avance « qu'ils peuvent seuls vous en assurer une plus satisfaisante (c et plus solide, et je vous faciliterai les moyens de vous y lice vrer Mais qu'avez-vous, jeune homme ?vous tremblez.—
a Hélas! lui dis-je en tirant ce que j'avais fait de mon opéra, « c'est que je vois que V. A. S. ignore que mon écriture est « mauvaise. — Comment! dit le Prince, elle est très-lisible; et « d'ailleurs votre place met sous vos ordres plusieurs commis « qui n'ont d'occupation que celle de transcrire : ainsi soyez « aussi tranquille que moi. v
Cette conférence finissait à peine qu'on servit le dîner, pendant lequel il me fit connaître par le titre qui venait de m'attacher à sa personne, et que laissait vacant depuis quelques jours M. Pelletier, mon prédécesseur, auquel il avait procuré une place très-lucrative dans les finances, à Bordeaux.
L'exemple de la manière dont il récompensait les services fut pour mon père (à qui j'eus grand soin de le citer) un nouveau motif de satisfaction. Mais je n'aurais pas changé mon sort contre celui de Pelletier. Le travail qu'exigeait ma place m'occupait si peu, que je pouvais le concilier avec mes goûts habituels, qui me devenaient plus chers en les consacrant aux amusements de mon nouveau maître, quand je reçus une lettre assez inquiétante.
Deux jours avant mon arrivée à Berny, ne présumant pas que ma lecture m'y procurât un sort qui pût m'y fixer si avantageusement, j'avais pris l'engagement de passer quinze jours à la terre de M.^^ de Villemur, et d'y jouer la comédie dans sa troupe (la même dans laquelle deux ans avant M"i€ de Pompadour la jouait). J'étais avec le Prince quand on m'apporta une lettre qui m'annonçait que le départ de M^^ de Villemur pour sa terre était fixé à quatre jours de là, et qu'elle m'attendait pour m'emmener avec elle... Jamais je ne fus plus déconcerté ; le Prince s'en aperçut et m'en demanda la cause; je Ja lui avouai tout bonnement , en ajoutant que j'allais surle-champ me dégager, persuadé d'ailleurs que M"ie de Villemur ne pourrait m'en savoir mauvais gré. « Point du tout, s'écria le Prince, je sais les obligations que vous lui avez, et je veux que
DEUXIÈME PÉRIODE l3
VOUS remplissiez votre engagement. Ah ! vous jouez la com.édie ? j'en suis fort aise; nous la jouons aussi, nous vous la ferons jouer; prenez de bonnes leçons, je les mettrai à profit. « Pénétré de cette nouvelle marque de bonté, j'en profitai et me ménageai un retour plus prompt pour revenir plus tôt auprès de mon respectable bienfaiteur.
Jugez, mon cher lecteur, si 'de pareils traits de bienfaisance ne méritent pas bien que je saisisse la seule occasion que j'aurai peut-être de les publier.
(Laujon, Œuvres choisies.]
La bienveillance du Prince pour son jeune secrétaire ne s'arrêta pas en si beau chemin. Son généreux patronage s'étendit même sur toute la famille. Il donna au père de Laujon, procureur de son état, l'intendance générale de sa maison, et maria sa sœur, jeune et jolie fille, à M. Dufouart, son chirurgien ordinaire. L'abbé de Lattaignant composa leur épithalame sur l'air : De tous les capucins du monde.
Quelle est cette brillante fête Qu'en son palais Bourbon apprête?
Je vois l'Hymen avec l'Amour; Quel sujet ici les rassemble ?
Dans une si brillante cour On ne les trouve ou'ere ensemble.
Quelle est cette jeune mortelle ?
Ah! c'est Laujon! Dieux! qu'elle est belle!
La pudeur brille en ses beaux yeux.
Qu'Amour est modeste auprès d'elle^
Et que l'Hymen paraît joyeux !
Mais j'entends qu'au temple on l'appelle.
Approchez-vous, beauté charmante, C'est un époux que vous présente Un Prince affable et généreux.
Votre sort est digne d'envie Puisque vous pourrez tous les deux Auprls de lui passer la vie.
Tandis que le dieu de la guerre Laisse reposer son tonnerre Et ne blesse plus nos héros j Dufouare, ta main secourable Va jouir dans un doux repos D'un exercice plus aimable.
Lorsque c'est le dieu Mars qui frappe, Tu peux guérir, cher Esculape, Tous les coups les plus dangereux.
Et ton adresse est admirable ; Mais s'ils partent de deux beaux yeux.
Cette blessure est incurable.
Cela n'est-il pas du dernier galant ? l'avant-dernier couplet surtout, qui entr'ouvre les horizons les plus anacréontiques.
DEUXIÈME PÉRIODE l5
Laujon et son nouveau maître ne se quittèrent plus; pendant vingt-cinq ans le poëte resta attaché à la maison du Prince, qui le combla de ses bontés. En lySo il le nomma secrétaire de ses commandements et lui donna la charge lucrative de secrétaire général de son gouvernement de Champagne et de Brie. Lors de sa courte et malheureuse campagne de Hanovre , il l'emmena en qualité de commissaire des guerres, lui procura des profits considérables et le ramena avec la croix de Saint- Louis. Pour couronner l'œuvre il le maria en 1760, et lui fit l'honneur de venir en ami s'asseoir à sa table modeste. Laujon célébra ce beau jour par une chanson :
Aisément l'on peut connaître Quelle est pour nous la douceur De recevoir un bon maître Qui dépose sa grandeur
Dans un ménage Dont Us biens et le bonheur
Sont son ouvrage.
Un berger dans sa chaumière — Si j'en crois l'antiquité — Reçut le dieu du tonnerre; J'en avais toujours douté.
Mais cette table Nous fait voir la vérité
Dans une fable.
l6 SECONDE PARTIE
Ce berger bâtît un. temple Pour consacrer son bonheur^ Temple qui nous sert d'exemple Et fait dire à notre cœur^
Comme à bien d'autres :
« Vous en trouvez, Monseigneur,
Dans tous les nôtres. »
« Ils ont raison de m'aimer, car je les aime, » répondit le Prince aux convives, qui le complimentaient, sur quoi Laujon improvisa ce dernier couplet :
On est, dans un rang suprême, Las de respects, de grandeur; Les Dieux aiment quon les aime.
Combien pour vous notre ardeur^
Doit être extrême, Quand l'exemple. Monseigneur,
Vient de vous-même.
La ! la ! je vais pleurer ! nous dérivons en plein Berquin. Pour égayer un peu la situation, rapprochons de cette petite fête de famille, au risque de violenter un peu Tordre des dates, certain passage de nos rapports des inspecteurs de police :
Août 1753. — Personne n'ignore que le comte de Clermont fait éclairer de très-près la conduite de la demoiselle Le Duc. Néanmoins, indépendamment de quelques petites infidélités fort
secrètes qu'elle lui a faites il y a quelques années, on en rapporte une toute nouvelle arrivée la semaine dernière. Le Prince était à Compiègne ; la demoiselle Le Duc était à Berny et se promenait dans les bosquets avec le sieur Laujon, secrétaire du comte de Clermont. Appareitiment que le lieu leur plut et que l'eau leur vint à la bouche, puisque M. de Montazet, gentilhomme du Prince, qui était aussi à Berny ce jour-là, les surprit, comme dit Rabelais, « faisant la bête à deux dos et frottant joyeusement leur lard. » Cette aventure est aujourd'hui divulguée par toute la maison ; il n'y a guère que le Prince qui l'ignore.
{Journal de police. Inédit.)
Après la mort du comte de Clermont, Laujon recueillit l'héritage de Gentil-Bernard, la place de secrétaire général des dragons, qui valait vingt mille livres de rente. La Révolution le ruina, les dragons ayant alors autre chose à faire qu'à entretenir des secrétaires. L'Empire, en reconstituant les académies, lui rendit un peu d aisance, et il mourut octogénaire, en i8i i, décoré des palmes vertes de membre de l'Institut.
i8 SECONDE PARTIE