CHANSON
Au mois qui mûrit la moisson, Rome donna le nom d'Auguste; La France au prince le plus juste Dans ce mois choisit un patron.
Sur les bords qu'arrose la Seine Ainsi quau siècle des Césars,
Un même jour permet aux arts De fêter Auguste et Mécène.
M. le comte de Clermont. cousin de Louis XV, avait ainsi que lui le prénom de Louis. Un ministre qui portait le même prénom [M. de Saint-Florentin), et que l'on n'attendait pas, vint à Berny faire sa cour au Prince, deux heures avant que la fête commençât. Trompé par la conformité de nom, notre ministre, qui me recevait familièrement chez lui, croit voir une preuve de la reconnaissance qu'il m'avait inspirée, me tire à part, me saute au cou, me remercie d'un couplet qu'il regardait comme un impromptu.
« Mon ami, me disait-il, comment! il n'y a pas deux heures « que je suis arrivé, et saisir un si petit intervalle pour m'ap- « pliquer un couplet!... charmant!... Oh! je ne saurais « t'exprimer à quel point j'y suis sensible! » Je ne savais que répondre; et, tout en bégayant, je finis par lui dire que j'étais très-flatté du plaisir que lui avait fait mon couplet. Le Prince qui n'avait rien entendu de notre conversation, mais qui avait vu le ministre m'embrasser, me demanda de la lui raconter. « Oh! me dit-il, garde-toi de le désabuser !... Comment donc ? « ce serait à moi de le remercier, il me laisse beaucoup plus « qu'il ne m'ôte- »
(Laujon, Œuvres choisies.)
— Le 24 du courant (août 175 1) on exécuta à Berny une petite fête que j'avais arrangée pour la Saint-Louis, fête du comte de Clermont.
La dame de Tourvoie, coiffée et habillée à l'antique, avecun page qui lui portait la queue, suivie des habitants de son village, du magister, du bedeau, du bailly, etc., présentait un bouquet énorme au Prince et amenait la fête.
Le chevalier de Montazet, qui faisait la dame du château à la place de Ml'* Le Duc qui devait jouer ce rôle, chantait un air parodié avec lequel il annonçait à Son Altesse les hommages qu'elle et son village venaient lui rendre. Le bailly s'avançait ensuite par son ordre et faisait le compliment au Prince, que je n'ai pas trouvé mal et que je transcris ici :
(c MONSIGNEUR,
ce Je v'nons au nom du village vous r'montrer un complice ment dessus vot' fête, pisque c'est au jour d'aujourd'hui la « Saint-Louis; bon jour, bonne œuvre.
a Je sons r'tapé, Monsigneur, et c'est pour ça que dans ce « hamiau ils m'ont dépêché à Vot' Grandeur. Ils ont bian vu ce que Preste étiont des bêtes qui n'saviont parler ni pus ni ce moins que des Arabes.
ce Pour moi, quant àc'qui est du discours, j'avons la langue ce bian pendue; aussi, ons-je été tout' not' vie dans les charce ges! Dieu marci^ me v'ià à présent Bailly, et j'ons été, sans ce r'proche, paravant marguillier, bedeau, carillonneux, magiscc ter, messier, j'ons été dieu et diable; dame, ça forme bian ce un créquien tous ces grades-là!
ce N'avons-je pas été itou soldat dans Enghien ? Sacreguié, ce n'estiames-nous pas à Raucoux, quand je vismes Votre « Altesse charger à la tête de la brigade de Bourbon ?
ce J'avisme peur que vous n'attrapissiez queuque bonchinfer- « gniau qui eût été pour vous da! Et Dieu m'pardonne, y K gni avait qu'vous qui n'aviais pas c'te crainte -là! Et si on (c vous eût mouché là, dites ? Tous les grivois en aviont la ce venette ; car vous êtes aimé, vous ! Et, morguienne vous, ce Monsigneur, vous équiez là d'un biau sang-froid, pas vrai ? « tandis que je tremblions tous pour vous; ça me transit ence core, moi.
ce Vous éies, ce m'est avis, comme stila qu'on appelait.... « ce disait not' curé... qu'on appelait... ce disait-il... qu'on (c appelait... 1' grand Condé... C'était un de vos parents, « n'est-ce pas ? et n'était-il pas queute chose à vot' grand- « père ? Non, j'crois pus tôt qu'c'était vot' parrain ; eh bian ! « en ce cas là, la Saint-Louis ça s'rait aujourd'hui sa fête, « c'est la vot' par conséquent; aussi bian, Monsigneur, nous « vous la souhaitons à tous les deux, ça fait d'une piarre deux a coups; i gnia pas de mal à ça pisque les deux font la paire. « Eh bian!... v'ià tout, Monsigneur. »
Venait après un paysan ivre qui avait une bouteille et un verre à la main: le rustre buvait à la santé du Prince et achevait de s'enivrer en réjouissance de la fête. C'était un valet de chambre de Monseigneur, un nommé Moreau, très-habile à contrefaire l'ivrogne, qui jouait ce rôle et qui chantait une ronde. Pendant le refrain, que chantaient tous les paysans, il avait le temps de boire deux coups à chaque couplet, ce qui lui prêtait un jeu infini pour contrefaire par gradation l'homme qui s'enivre et il l'exécuta dans la grande perfection.
Enfin, après quelques autres vilainies et après avoir fait danser aux paysans une ronde à la louange du Prince, la dame du château lui dit encore, sur différents airs parodiés, qu'elle avait à sa suite une troupe de comédiens qui avaient passé quelque temps à sa terre et qui allaient donner à Son Altesse, si elle voulait le permettre, une pièce nouvelle, intitulée : Gilles chirurgie anglais. C'est la même parade qui me servit l'année passée à la fête d'Étiolés. L'on conduisit alors le Prince dans un endroit illuminé du jardin, où l'on avait dressé un véritable théâtre de parade.
Cette petite fête eut un succès singulier.
{Journal de Collé.)
Avril 1751. — Le 24 je fus à Berny et j'y lus mon opéracomique {le Rossignol) à M. le comte de Clermont, auquel il plutassezpour souhaiter que je le lui donnasse pour le faire jouer chez lui. J'avoue naturellement que je serais bien aise de le voir représenter, et que j'ai aidé, à la lettre, pour qu'il parût sur son théâtre. Il y a sans doute de la vanité dans tout cela ; mais on n'est point auteur impunément.
{Journal de Collé.)
Novembre 175 i. — Le jeudi 18 courant, je fus à Berny, chez M. le comte de Clermont, voir la première représentation de mon opéra-comique {le Rossignol). Il a fait un effet très-vif au théâtre ; on y a beaucoup ri, et je puis dire qu'il a eu du succès. J'ai été, à la vérité, bien secondé par les acteurs ; ils ont joué supérieurement. Je doute que ma pièce eût été aussi bien représentée quand on m'eût donné le choix des comédiens dans la troupe des Français et dans celle des Italiens.
Il n'est pas possible de jouer avec plus de grâce, de finesse, de naïveté et d'intelligence le rôle de Catherine que M'^e Lamy l'a joué. C'est une enfant affligée de dix-sept ans, d'une jolie figure, grande musicienne, ayant, malgré cela, tout l'esprit du monde; elle est de la musique du Prince et joue la comédie chez lui. Je l'aimerais mieux au Théâtre-Français, oii elle serait bonne, mais très-bonne; mais son père et sa mère ne veulent pas qu'elle soit comédienne. Ce sont des gens pauvres, mais qui ont de l'honneur, et je les approuve fort de ne le vouloir pas.
Les rôles de Saint-Albon, de Pierrot et de Richard étaient
remplis par MM. de Montazet, Dromgold et Laujon. Les
deux premiers ont profité de tous leurs avantages; mais il faut
avouer que M. Laujon a tiré du sien un parti qui m'a étonné.
Le rôle de Poitevin a été rendu aussi divinement par Moreau, valet de chambre de Monseigneur, qui joue parfaitement les ivrognes. Il n'y a donc eu que le rôle de Varambon, que faisait M. d'Aiguirandes, capitaine de cavalerie dans le régiment du Prince, dont je n'ai pas été à beaucoup près aussi content^ mais qui n'a cependant pas déparé la pièce.
Quoique cette badinerie, qui fut donnée pour la seconde fois le lundi suivant, 22, ait eu un succès au delà de mes espérances, j'en suis encore moins satisfait que de la façon dont je me suis conduit vis-à-vis de M. le comte de Clermont. J 'ai affiché d'une façon respectueuse, mais ferme cependant, mon amour pour l'indépendance et la liberté... Je n'ai pas voulu coucher une seule fois à Berny; et j'ai mieux aimé pendantles répétitions y revenir trois fois de suite, de deux jours l'un, à mes dépens et en prenant des carrosses de remise (car j'ai refusé les carrosses du Prince), que de former l'apparence du plus petit engagement. A la seconde représentation, je ne fus point, exprès, dîner à Berny, mais j'y arrivai le soir avec M. de Meulan, qui me ramena à Paris aussitôt après le spectacle.
Je n'avais pas voulu non plus y rester le jour de la première représentation, quoiqu'il y eût pour la fête de M^'^ Le Duc des divertissements préparés et dont le Prince m'avait parlé avec enthousiasme. Je prévins au contraire cette princesse que je m'en irais après la comédie ; et, afin d'adoucir cette démarche et qu'elle n'eût pas un caractère impoli, j'aimai mieux lui écrire le lendemain la lettre ci-après. Elle est en style de parade, ainsi que la réponse que m'y fit le Prince dans le même goût et qu'il signa le Directeur.
a Vous m'excuserais si vous plaît, Mamselle, si V reste de c'te htCci n'a pas-t-un certain style zélégant, c'est que, su vof respect^ ^ je l'écris couramment et comme ça m' vient.
« Zil nt s'agit donc plus que de remercier Son Altesse de ses bontés qui ont zété si grandes en mon endroit, que quand j' dirais qu'ailes ont été extrêmes, ignia là personne pour me démentir, ou faudrait que ce fût zunc bête qui n'eût rien vu de ce qui s'a passé, pas vrai ?
« Or qu'est-ce qui résulte de là ? Je m'en va-t-avoir l'honneur de vous V dire, Mamselle : c'est que, comme p suis-t-un bon cœur, ma reconnaissance pour Mgr le Prince sera zéternelle ; cesl-zàdire qu'elle durera non-seulement jusqu'à la fin finale de mes jours, mais-t-encore par delà, s'il y a pied; car faut toujours mettre ste condition-là ; ça n' fait point d'maL
« Je n' suis pas moins comblé d' vos politesses, Mamselle, et puis-t-encore ed' vos honnêtetés; et zil faudrait que j'aye-t-un coup d' gibet dans la tête pour n'y têtre pas sensible.
ce Si f avais pas't-étéhier malade, et comme qui dirait zindisposé d'une mithologie[ i ) qui me tournait zautour du cœur,j'aurais-t-eu le bonheur de rester zau reste de la fête, qui doitzavoir étècharmante; car je V devine sans l'avoir vue, rapport zà c que Monseigneurzavait eu la bonté de m'en faire le détail.
ce Quoique f sois philosophe comme zun chien, ça ne m'a pas empêché d'avoir des attaques d' amour-propre sur ma pièce... Mais si zelle a évu du succès, je /' dois-t-encore plus-t-aux acteurs que zà la pièce, rapport zà c' que ceux qui l'ont jouée sont des comédiens pareils-t-aux Roscius des Grecs; etzils sont bien différents des comédiens Français d'astheure qui sont tous des Rosces modernes. Je n' parle point là des comédiennes qui, zau contraire, sont succulentes au Théâtre-Français ; et pis c'est qu'ça n' peut pas s'entendre d'elles, pisque les anciens n'se sont jamais servi d'femmes en plein théâtre mais tant seulement d'hommes ; c'quest cause, zà mon avis.
fi) Un nommé Duhalde avait soutenu à dîner chez le Prince qu'il n'était point incommodé d'une miîhologie. C^estde lui aussi le coup de gibet au lieu de gibelet. (Notk de Collé.)
y6 SECONDE PARTIE
qu' saint Augustin a condamné les espectaques rapport zà c'tinfamic. . . .
ft A propos d'ça, Mamselle, ça n^ serait point zune indiscrétion que je demandisse seize billets au Prince pour lundi prochain ? Ça n' dit pas pour ça que j' naurai pas rhonneur d'aller remercier r Prince chez vous-t~à Paris ^ où zà vot* loge à l'Opéra,
a Dimanche^ dimanche, dimanche.
« Je finis ma lettre su c't air-là; il est nouveau. a En foy de quoy j'ai signé,
oc L'AUTHEUR. »
RÉPONSE DE M. LE COMTE DE CLERMONT Du foyer, le 19 novembre 175 1.
« Monsieur l'auteur,
ce L'on ma zen queuque manière donné connaissance de vot' lettre, en m'en faisant prendre une lecture entière.
a J'ai cru m'apercevoir de voV reconnaissance en net* endroit paceque vous en touchez queuqucs mots. La troupe, zen vous rendant justice, ne fait que son petit devoir; et nous attribuons plus not' réussite au gracieux de vof pièce qu'à not' fragile mérite.
« Quant zà l'artiquc d'érudition que vous nous citez-t-à l'occasion de saint Augustin qu'a condamné les especîaques, rapport zà c'qui s' passait entre les hommes, au défaut des femmes qu'il n'éta pas d'usage de faire comparoitre sur la scène, je crois quvous auriez pu dire que ces temps-là étoient bien barbares, puisque nous voyons que les commencements de la tragédie, sous Thespis, n'avaient pour tout théâtre, su vot' respect, qu'une méchante charrette dans
laquelle il menait ses acteurs sur un échaffaut ousqu'ils faisaient zapres ce qui répugne à dire.
a Quant à la magniere dont vous vous énoncez à mon endroit, c'est'Z-un effet de vot' bonté qui mWendrait glorieux si, comme dit c' tautej la vanité n'était pas-t-un sujet de déperdition. Que par ainsi l'on ne doit pas prendre la politesse d'un chacun au pied de la lettre, ni s'en croire pour ça pus gros seigneur.
« Mais je reviens-t-à la chose dont-z-il est question : voici les seize billets que vous demandez. Je vous prie, zen qualité de directeur, de m'octroyer la grâce de les accepter gratis ', c'est-z-une petite gratification que la troupe prend la liberté de vous offrir et qui ne sera point retenue sur votre droit du neuvième; je vous porteraiz-encore des billets à l'Opéra, où je compte jouir de votre chère présence pendant tout l'espectaque, dont même j'ai l'honneur, zen attendantj de me dire, « Monsieur et bon ami,
« Votre tics-humble et trés-obéissant serviteur,
a Le Directeur. »
a P. S. Les excuses que vous nous faîtes, à l'occasion de la promptitude de vot' départ d'hier, n'étaient point nécessaires. Vous avez bien fait de profiter de la commodité d'une voiture ; rien n'est pus agréable à un queuquezun qui s'trouve dans l'cas d'aller à pied sans ça. Le seul regret dont nous ayons le bonheur de jouir, c'est de n'avoir pas profité plus longtemps d' vot' chère présence. Mais c' qui est différé nest pas perdu; on voit ça tous les jours. »
(Journal de Collé.)
DÉCEMBRE 1751. — Pendant les dix jours que je suis resté à Étioles, j'ai trouvé le temps de changer, dans ma comédie de la Vérité dans le vin, le rôle de l'abbé en celui d'un chevalier de Malte. Moyennant ce changement, je crois qu'elle pourra bien être jouée à Berny ; du moins Son Altesse m'a-t-elle témoigné en avoir envie, et c'est pour cela que j'ai travaillé.
[Journal de Collé.)
La Vérité dans le vin ne fut pas jouée à Berny. Cette vigoureuse et piquante comédie fut représentée pour la première fois, en lySy, chez M^^^de Meaux, fille du comédien Du Fresne et femme d'un sous-fermier. M^^ de Meaux créa elle-même, à la grande satisfaction de l'auteur, le rôle scabreux de la Présidente. Voyez le Journal de Collé à cette date.
Avril 1753 — Jean-Jacques Rousseau, de Genève, auteur agréable mais se piquant de philosophie, a dit que les gens de lettres doivent faire trois vœux : pauvreté, liberté, vérité. Cela a indisposé le gouvernement contre lui. Sur cela on a parlé de lui dans les cabinets, et le roi a dit qu'il ferait bien de le faire renfermer à Bicètre ; et M. le comte de Clermont a ajouté que ce serait bien fait de l'y faire étriller. L'on craint ces sortes de philosophes libres.
{Mémoires du marquis d'Argenson.)
Mars 1754. — Je ne puis me dispenser de rappeler les circonstances de l'entrée de M. le comte de Clermontdans l'Académie. Il fit communiquer le désir qu'il en avait à dix d'entre nous, tous gens de lettres, du nombre desquels j'étais, en nous recommandant le plus grand secret jusqu'au moment oii il conviendrait de rendre son vœu public. Le premier mouvement de mes confrères fut d'en marquer au Prince leur joie et leur reconnaissance. Je partageai le second sentiment; mais je les priai d'examiner si cet honneur serait pour la Compagnie un bien ou un mal ; s'il ne pouvait pas devenir dangereux; si l'égalité qui règne dans nos séances entre tous les académiciens s'étendrait jusqu'à un prince du sang... Je leur représentai que le projet dont M. le comte de Clermont nous faisait part n'était qu'une espèce de consultation, puisqu'il nous demandait en même temps de l'instruire des statuts et usages académiques.
Ces observations frappèrent mes confrères, qui m'engagèrent à rédiger sur-le-champ un mémoire sommaire, qui fut remis le jour même à M. le comte de Clermont.
Le Prince approuva nos observations, ou, si l'on veut, nos conditions, souscrivit à tout, et aussitôt qu'il y eut une place vacante (ce fut celle de M. de Boze) on en parla au roi, qui donna son agrément et promit le secret. De notre côté, nous le gardâmes très-exactement à l'égard des académiciens de la cour, qui ne l'apprirent qu'à l'assemblée du jour indiqué pour l'élection [le 26 mars 17^4). Quelques courtisans objectèrent... que l'on ne pouvait nommer un prince du sang que par acclamation. Les gens de lettres s'y opposèrent for.mellement, réclamèrent l'observation des statuts et demandèrent le scrutin ordi-
8o SECONDE PARTIE
naire. On ne doute pas que les suffrages et les boules n'aient été favorables au candidat ; le registre ne porte cependant que la pluralité et non l'unanimité des voix.
Dans le premier moment , le public applaudit à l'élection ; les gens de lettres en recevaient et s'en faisaient réciproquement des compliments, lorsqu'il s'éleva un orage qui pensa tout renverser... Quelques officiers de la maison du Prince {lisez : ses frères et ses cousins) prétendirent qu'il ne convenait pas à un prince du sang d'entrer dans aucun corps sans y avoir un rang distingué, une préséance marquée. Ils firent composer à ce sujet un mémoire fort étendu,, et comme j'avais été un des agents de l'élection, on me l'adressa en me demandant une réponse....
Le Prince, frappé des observations que contenait cette réponse, ne balança pas à se décider en notre faveur et me fit dire qu'il ne tarderait pas à venir à l'Académie et qu'il voulait y entrer comme simple académicien.
En effet, quelques jours après il vint à l'assemblée sans s'être fait annoncer, combla de politesses et même de témoignages d'amitié tous ses nouveaux confrères, ne les nommant jamais autrement, opina très -bien sur les questions qui furent agitées pendant la séance, reçut les jetons de droit de présence, se trouvant, dit-il, honoré du partage ; et tout se passa à la plus grande satisfaction du Prince et de la Compagnie.
(DUCLOS, Histoire de l'Académie.)
Mars 1754.— Lorsque le comte de Clermont, dans la séance oh il vint prendre possession de sa place, reçut avec ses confrères les jetons qui étaient son droit de présence, il leur dit en propres termes et avec une honnêteté d'autant plus obligeante que l'expression en était plus simple, qu'il voudrait toujours porter
sur lui un de ces jetons d'une manière ostensible^ comme la marque distinctive d'un titre dont il se trouvait infiniment flatté. Ce jeton, ajouta-t-il, serait ma croix de Saint-Louis d'académicien.
La séance où il se présenta n'était qu'une assemblée particulière. L'Académie, et surtout le Prince, auraient bien désiré qu'elle fût publique; tout était disposé pour cette espèce de fête, la plus brillante que cette compagnie eût encore célébrée. Le discours du respectable récipiendaire était tout prêt ; nous ne devons pas oublier de dire qu'il avait été fait par le Prince tout seul ; et nous ne craignons pas d'assurer qu'en cette circonstance, nul écrivain de profession n'aurait aussi bien réussi que lui. Il avait bien voulu communiquer ce discours à quelques gens de lettres, et aucun d'eux n'y avait osé toucher, dans la crainte de le gâter en cherchant à l'embellir; son remercîment à l'Académie, si nous osons lui donner ce nom, était écrit avec la simplicité noble qui convient à un académicien si distingué, et au sentiment aussi vrai que flatteur dont il était pénétré pour la Compagnie (i)....
Mais, par malheur pour lui et pour nous, les mêmes personnes qui lui avaient si ridiculement conseillé, comme l'a raconté Duclos, de n'entrer ici qu'avec des distinctions de préséance... réussirent dans le conseil, plus maladroit encore, qu'elles lui donnèrent de ne pas venir prendre, à sa réception, la dernière place dans une séance publique...
Ces mêmes adulateurs, qui avaient fait craindre au comte de Clermont d'occuper un moment dans une assemblée publique la place de récipiendaire, nous ont privés encore du plaisir dont nous nous étions flattés de le voir assister quelquefois à nos séances particulières. Il n'y a paru qu'un seul jour, et nous savons qu'il gémissait de ne pouvoir ou de n'oser y assister;...
(i) Nous donnons plus loin le texte de ce discours doublement inédit, d'après une copie conservée parmi nos papiers de Bachaumont.
mais il redoutait les reproches, quoique très-déplacés, de quelques hommes importants à la cour, qui s'étaient persuadé que Son Altesse Sérénissime ne pouvait paraître à l'Académie sans y occuper une place qui le tirât de la foule. Le comte de Clermont fit céder son amour pour les lettres à ces vaines représentations... et nous perdîmes, à son grand regret et au nôtre, l'espoir que nous avions eu de jouir quelquefois de sa présence.
(D'Alembert, Éloge du comte de Clermont.)