‹ Le comte de Clermont (volume 2)Chapitre 13 sur 51 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

QUI DEVAIT ÊTRE PRONONCÉ PAR M. LE COMTE DE CLERMONT POUR SA RÉCEPTION A l'aCADÉMIE FRANÇAISE.

Messieurs,

Tai toujours aimé les lettres et les arts. Dès ma première jeunesse, favois formé une société dont l'objet étoit de les cultiver. La guerre, où le Roi me fit l'honneur de m'employer, m'empêcha de donner mes soins pour le maintien de cet établissement. Aujourd'hui que la France et l'Europe entière doivent leur repos au meilleur des monarques, vainqueur à la fois et pa-

cificateur, en un mot digne successeur de Louis XIV, je me retrouve da?îs mon premier loisir ; il me rappelle mon premier goût pour les lettres. J'ai désiré d'être associé à ime Compagnie qui les rend si florissantes ; j'ai désiré que mon ?iom fût inscrit dans ses fastes où l'on voit ceux des Richelieu, des Séguier, des Colbert et de tant d'autres hommes célèbres qui ont fait honneur à la îtationfrançoise.

Si je ne vous apporte pas. Messieurs, autant de connoissances que le savant académicien que vous vene{ de perdre et auquel je succède, je puis au inoins vous assurer que je suis aussi rempli qu'il l'étoit de vénération pour l'Académie et d'estime pour ceux qui la composent.

Mars 1754- — Le 26, M. le comte de Clermont alla prendre sa place à l'Académie française, sans en avoir prévenu les académiciens... M. de Mirabaud, qui présidait, ne quitta point sa place pour la lui donner ; il se plaça à la première

venue; il leur fit toutes sortes de caresses, les appela ses amiSf ses chers confrères ; il prit les jetons lorsque l'on en fit la distribution, leur dit obligeamment qu'il en était si honoré qu'il aurait envie de les faire percer pour les porter à sa boutonnière. Il s'excusa, sur des affaires, des délais qui avaient retardé le plaisir et Vhonneur de se faire recevoir parmi eux ; il se servit toujours des mots d'honoré, à'honneur et de respect pour V Académie, et il dit qu'il n'avait pu se résoudre à rendre sa réception publique, à cause de la timidité extrême dont il est et qu'il n'a jamais pu vaincre quand il lui a fallu parler en public. Et je crois effectivement qu'il n'y a jamais ni n'aurait pu y parler ; je ne connais point d'homme plus timide, quoiqu'assurément il soit bien reconnu pour brave, qu'à l'armée il ait fait ses preuves, et qu'il ait donné des marques de la plus grande intrépidité. La première fois que je lui fus présenté, il rougit, il fut déconcerté et ne parla qu'en balbutiant. J'étais mille fois plus assuré que lui, moi qui ne laisse pas d'être timide et qui avais plus de raisons pour l'être en cette occasion (i).

Quoi qu'il en soit, voilà ce prince reçu à l'Académie, où vraisemblablement on ne le verra pas lorsqu'il y aura des séances publiques, afin de ne point s'aliéner les autres princes en ne prenant pas les distinctions que ces messieurs-là croient qu'on leur doit partout. C'est pour cela qu'il s'arrêta à cet expédient-ci, qui avait été approuvé par eux auparavant.

Quand je dis que ce moyen a eu l'approbation des princes,

(i) Et voilà l'homme que M. Paul de Saint-Victor, dans un livre récemment publié {Hommes et Z) /eux, Paris, 1867), qualifie sévèrement: « un scélérat en manchettes. » M. de Saint-Victor confond sans doute le comte de Clermont, prince faible et voluptueux, mais bienveillant et affable jusqu'à la faiblesse et la timidité, avec son frère le comte de Charolais, l'homm.e au couvreur, le tourmentent de femmes. C'est de la critique historique à la manière du loup de la fable; mais le style doré de M. de Saint- Victor nous ferait avaler bien d'autres pilules.

on me l'a assuré ; mais je n'en répondrais pas aussi affirmativement que de celle de M^'^ de Charolais, sa sœur, qui l'a donnée sûrement. Je suis certain de ce dernier fait, que je tiens de M. de Romgold, qui a été l'inventeur de cet expédient.

{Journal de Collé.)

Mars ly^. — Le malheureux penchant du poëte Roy pour la satire fut cruellement puni ; on croit même qu'il avança sa mort. Le comte de Clermont, prince du sang, venait d'être admis à l'Académie française, honneur que le poëte avait longtemps et inutilement brigué. Furieux de cette exclusion, il se permit contre le Prince cette cpigramme véritablement insolente :

Trente-neu] joints avec zéro, Si j'entends bien mon numéro, N'ont jamais pu faire quarante.

D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant à vos côtés assis Clermont, cette masse pesante.

Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante.

Un nègre du comte de Clermont fut chargé de sa vengeance et en abusa. Roy, brisé de coups, ne se releva qu'à peine, pour aller mourir chez lui après quelques jours de souffrance.

(Palissot, Mémoires littéraires.)

Nous pouvons. Dieu merci, purger la mémoire II 8

du comte de Glermont de cette barbarie si peu conforme à son caractère. Nous ne savons où Palissot a été prendre ce nègre et cette histoire plus noire encore, ajoutée dans les dernières éditions de ses Mémoires littéraires (vers i8o5). Q.ue la grossière épigramme de Roy lui ait valu quelques coups de bâton, ce n'est point impossible, le bruit en courut sur le moment; mais le personnage était si fort sujet à pareil accident que le nom de Roy et l'idée de coups de bâton étaient devenus inséparables. Il en avait reçu deMoncrif, simple secrétaire du Prince, et, en cette circonstance, il parut les mériter si bien qu'on les tint hardiment pour donnés. Rien n'est moins certain cependant. Collé, qui n'aimait pas le personnage et qui n'eût pas manqué de noter cet incident dans son journal, n'en souffle mot ; au contraire, il donne à la retraite et à la conversion de Roy un tout autre motif, plus naturel et plus vraisemblable :

« Il faut savoir que Roy a eu cet hiver une attaque d'apoplexie avec tous ses agréments, comme qui dirait une paralysie, qui lui est restée sur la moitié du corps. Ce petit accident, dont il n'est point remis et duquel il ne se tirera pas vraisemblablement, lui a fait tourner ses vues du côté de Dieu, en sorte que cette belle âme n'est plus occupée que de son salut.» (A/^/ 1754.)

Ceci nous semble péremptoire. Ajoutez que Roy

ne mourut pas en 1754, mais seulement dix ans plus tard, le 23 octobre 1764. D'Alembert écrite Voltaire, le 26 mars 1765 :

« Il arrivera à Simon Lefranc ce qui arriva à l'abbé Cottin, que les satires de Despréaux obligèrent à se cacher si bien que U Mercure annonça sa mort trois ou quatre ans d'avance. Il en est arrivé à peu près autant au poëte Roy, cet ennuyeux coquin qui, depuis une centaine de coups de bâton qu'il reçut il y a dix ans, avait pris le parti de la retraite, et dont on avait annoncé la mort il y a plus d'un an dans les gazettes, quoiqu'il n'ait rendu que depuis peu sa belle âme à son créateur. »

Donc il est très-certain que Roy ne mourut pas des suites d'une bastonnade infligée par ordre du comte de Clermont, et il reste même fort douteux, malgré le commun dire, que le Prince ait payé de cette monnaie courante l'insolence du satirique.

Août 17^. — Le 30 du courant, on a exécuté à Bagnolet, devant M'"^ la duchesse d'Orléans et les dames de sa cour, le prologue des Deux Gilles, Tragiflâsque et Isabelle précepteur, le tout précédé d'annonces vigoureuses.... J'ai fait le malade, pour n'être point obligé de suivre les répétitions et d'assister à cette représentation...

J'avais double raison de jouer la mauvaise santé, car l'on m'avait demandé aussi pour la fête du comte de Clermont

Isabelle précepteur, qui effectivement a été jouée le 25 à Berny , mais avec moins de succès qu'à Bagnolet.

{Journal de Collé.)

— Je fis représenter pour la première fois à Étioles (en septembre 1750) une petite fête dont Panard m'avait donné l'idée.... Je regarde cette fête comme une des plus jolies bagatelles que j'aie faites. Elle a été donnée depuis par moi à Saint-Cloud chez M. le duc d'Orléans, et quelques années après à Berny, chez M. le comte de Clermont.

(Cette fête comportait une parade, et c'est probablement dans ce cadre que Collé intercala son Isabelle précepteur^ dont il vient de parler. Du moins nous voyons là un indice qui nous permet d'interpréter l'indication vague qu'il nous donne : «quelques années après 1750», en rapportant à 1754 l'exécution à Berny de ce curieux divertissement.)

La Foire du Parnasse était le sujet et le fond de cette fête. J'avais établi dans le jardin une véritable foire; dans les ailes de cette foire étaient deux préaux formés dans deux bosquets ; dans l'un était figurée une loge de danseur de corde avec une galerie en dehors de la loge où l'on devait jouer une parade. Dans l'autre préau l'on avait dressé une tente dans laquelle on promettait de faire voir le Grand Turc dans son sérail. Il y avait effectivement dans cette tente un domestique habillé magnifiquement en Turc; il était assis sur une estrade, les jambes croisées, et à chacun de ses côtés six têtes à perruques habillées plus grotesquement les unes que les autres....

Dans le fond de la foire, en face de la grande rue (séparant les deux préaux), était un mont Parnasse ; au sommet, un Pégase; au bas, une boutique avec un transparent sur lequel on lisait :

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