‹ Le comte de Clermont (volume 2)Chapitre 36 sur 51 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

M. AMARANTHE, ÉLIZE, THÉNÉRITE, MONTDOR.

M. AMARANTHE

Ah çà ! la voilà partie; parlons un peu de notre comédie. Voilà Montdor que nous tenons ici ; je l'avertis que je le garderai jusqu'à ce qu'il nous ait fait jouer une comédie.

ÉLIZE.

Mais, mon oncle, comment voulez-vous que nous jouions .'* Mme Araminte joue nécessairement dans toutes les pièces que nous savons, et elle n'est point ici.

MONTDOR.

Attendez, je trouverai peut-être le moyen de vous faire jouer

sans elle.

AF-FENDICE B I 73

THÉNÉRITE.

Mais comment voulez-vous que nous nous en passions ?

MONTDOR,

Un instant : vous savez dans une pièce le rôle d'Angélique, que j'ai même eu bien de la peine à vous apprendre.

THÉNÉRITE.

Cela est vrai.

ÉLIZE.

Ah ! ah ! ma sœur, c'est donc là le rôle que vous appreniez en cachette de moi ? Cela est joli de m'avoir fait ce mystère.

MONTDOR.

Vous, charmante Elize, vous savez le rôle de Lisette.

ÉLlZE.

Oui.

THÉNÉRITE.

Ah! ah! cela est joli, ma sœur, de m'avoir fait ce mystère; c'est donc là le rôle que vous étudiiez en cachette de moi ?

MONTDOR.

Je vous ai trompées toutes les deux ; pardonnez-moi cette supercherie, charmante Élize.

M. AMARANTHE

Oh! parbleu, le tour est bon. Hé mais! dites-moi un peu, Montdor^ quelles raisons vous avez eues pour les faire se cacher l'une de l'autre et pour... Ah mais ! parbleu, cela est trop plaisant aussi.

MONTDOR.

Vous allez voir que ma raison est toute simple : j'ai voulu que chacune apprît son rôle promptement et se donnât la peine nécessaire pour le bien jouer. Comme je connais un peu les

femmes, j'ai dit : Si je leur donne facilement leur rôle pour l'apprendre, elles ne le regarderont peut-être pas de six mois; si au contraire je leur en fais un mystère, elles passeront le jour et la nuit à l'apprendre, car les femmes aiment les petits mystères; et vous voyez que cela m'a réussi, car ces demoiselles savent leur rôle, à n'y pas manquer une syllabe, et jouent à ravir.

M. AMARANTHE

Ma foi ! Montdor, tu connais les femmes comme si tu les avais faites.

ÉLIZE [à Montdor).

Pour vous apprendre à si bien penser de nous, je vous réponds que je dirai mon rôle tout de travers.

THÉNÉRITE.

Et moi je bégaierai le mien.

MONTDOR. ^

Je ne crains point cette vengeance de votre part et je vous mets au pis. Les dames ont trop de vanité pour obscurcir leurs grâces et leurs charmes afin de faire du dépit à quelqu'un.

ÉLlZE.

Soit; mais nous ne serons pas à portée de nous venger; car à nous deux nous ne pouvons pas jouer votre pièce.

MONTDOR.

Non, mais à dix personnes vous pouvez la jouer, el vous êtes ici autant de monde qu'il faut.

THÉNÉRITE.

Boni

MONTDOR.

Apprenez mon stratagème : je me suis diverti à vous attraper tous, en vous apprenant chacun vos rôles séparément et exi-

APPENDICE B lyS

géant de chacun de vous le plus grand secret. Deshaulles sait le rôle de Chrisalde, Dromgold celui d'Ariste, Bâtonnet celui de Barbarin, Du Blaisel celui du chevalier de Courville, Billy celui de Câble , Sainte-Croix celui de Bonaventure , W^^ Thénérite celui à'Angélique, et M"c Élize celui de Lisette ; Jasmin, valet de M. Chrisalde, et l'Exempt, qui n'ont que deux mots à dire, seront faits par quelques-uns de vos domestiques ; et moi je serai le souffleur.

M, AMARANTHE

Oh! parbleu, je le répète, le tour est drôle; et comme cela nous aurons la comédie dès ce soir.

MONTDOR.

Oui, dès ce soir, si ces demoiselles le veulent bien.

ÉLIZE.

J'ai bien envie de ne le pas vouloir, pour vous apprendre à nous avoir trompées comme cela.

MONTDOR.

Je n'en suis pas la dupe ; nous brûlons déjà toutes deux d'étaler nos charmes et de nous faire admirer.

THÉNÉRITE.

Oh ! pour moi, je vous assure que j'ai une frayeur extrême, et je sens bien que je ne pourrai dire quatre paroles.

ÉLIZE.

Ne vous effrayez pas d'avance, ma sœur, la pièce ne peut pas se jouer : il n'y a pas ici les habits qu'il faut, et rien n'est préparé.

MONTDOR.

Je vous demande très-humblement pardon : nous avons tout ce qu'il nous faut. (^4 Thénérite.) Vous, mademoiselle, pour jouer l'amoureuse vous n'avez besoin d'aucun autre ajustement

que celui que vous avez. Vos beaux yeux tendres caractériseront votre rôle. M^ie Élize n'aura besoin que d'un tablier par-dessus sa robe. La finesse de ses yeux et de ses traits annoncera une suivante infiniment plus spirituelle que ne l'est le rôle qu'elle aura à jouer. Nous donnerons à M. Barbarin la perruque noire de votre cocher et une vieille coiffe de madame pour lui servir d'écharpe, afin de le caractériser capitaine de vaisseau. Je ne suis point embarrassé d'habiller Câble en pilote. Les autres n'ont que des habits ordinaires. Enfin, si vous voulez jouer la pièce, je me charge de la faire commencer dans une demi-heure ; et je veux que M^^ Amaranthe y assiste et de plus y applaudisse.

M. AMARANTHE

Celui-là, je crois, sera difficile.

MONTDOR.

Point du tout. C'est moi qui ai fait cette pièce exprès pour qu'elle fût jouée sur votre nouveau théâtre. J'ai cru qu'il serait plus intéressant de l'ouvrir par une pièce nouvelle, et je n'ai point pensé qu'il fût indigne d'un homme de condition de mettre par écrit des sentiments qui font honneur à la vertu et rougir le vice. Tout cela peut-être fera ma paix avec M^ie Amaranthe.

M. AMARANTHE

Ah ! ah ! c'est vous qui avez fait la pièce. Et, dites-moi, comment l'appelez-vous ? Car, mof, j'aime à savoir le nom des comédies que je vois jouer ; cela m'évite la peine de chercher à le deviner.

MONTDOR.

C'est le Méchant.

M. AMARANTHE

Le Méchant? Oui... fort bien... Et en combien d'actes cela est-il ?

MONTDOR.

En deux. Je sais que cela est manquer à la règle, et qu'il faudrait qu'elle fût en un ou en trois ou en cinq ; mais j'ai mieux aimé faire cette petite faute que d'en faire, selon moi, une bien plus grande, qui aurait été d'allonger un sujet qui ne me fournissait plus rien d'intéressant, et, par conséquent, d'ennuyer par des bavarderies inutiles telles qu'on en voit dans bien des pièces, et qu'on sent n'y avoir été insérées que pour faire trois actes ou cinq. D'ailleurs j'ai espéré que l'on aurait de l'indulgence pour un homme du monde de qui le métier n'est pas de faire des comédies, et qui n'en hasarde une que dans le dessein de plaire à une société charmante et de se rendre utile dans ses amusements.

M. AMARANTHE

C'est, parbleu, bien dit! Allons, Montdor, emmenez vos acteurs, attifez-les bien vite , et dans une demi-heure je me rendrai à mon théâtre pour voir jouer la pièce.

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