‹ Le comte de Clermont (volume 2)Chapitre 39 sur 51 · FRONTIN · texte numérisé non relu

FRONTIN

Nous pensâmes en mourir aussi.

COLAS

Hélas! il ne pensit pas, li, il en fut tué tout à fait.

LE MARQUIS

On le regrette donc beaucoup ici ?

COLAS

Ah! monsieur! Je ne l'aurons jamais enoubliance! Jamais je ne varrons son pareil. C'est un hasard que noute dame n'en a pas perdu l'esprit.,. La mort de l'homme fut quasiment l'entarrement de la femme. Et depuis qu'aile est réchappée, aile a biau faire, cette misérable peste lui est toujours restée dans le cœur.

LE MARQUIS

Que je la plains ! Quand son mari mourut, il me chargea de lui rendre une lettre qu'il écrivit; de lui dire même de certaines choses si j'étais assez heureux pour revenir dans ma patrie; et je viens m'acquitter de ma commission, malgré l'âge où je suis.

COLAS

C'est l'effet de vot' bonté, car vous paraissez bien caduc et bien cassé. Vous avez donc été tous deux pris des Turcs, vot' valet et vous, avec nout' maître ^

LE MARQUIS

Nous avons été plus de neuf ans ensemble sous différents patrons.

COLAS

Il m'est avis que c'est de vilain monde. Eh ! dites-moi, braves

gens, ce pauvre Frontin, qui s'embarquit de compagnie avec nout' maître, que lui est-il arrivé? Est-il mort, emporté itou?

FRONTIN [ètourdimcnt).

Qui, moi, maître Colas ?

APPENDICE C l8l

COLAS

Comment, vous?... Est-ce qu'vous êtes Frontin ?

Boutez-vous là que j'vous contemple... Ah! morgue, il n'y a barbe qui tienne ; à c't heure que j' vous r'garde, j'vais parier qu' vous êtes le défunt... Jarnigué! c'est li, vous dis-jel Et ça me fait rêver itou que son camarade... Eh! palsanguié, Monsieur, c'est encore vous ! C'est monsieur le Marquis ! c'est Frontin! Je me moque des barbes, ce n'est que des manigances... Je sis trop aise, ça me transporte, il faut que je crie!... Faut que j'aille conter ça!... Queu plaisir!... Faut que tout le village danse! C'est moi qui mènerai le branle... V'ià monsieur le Marquis!... V'ià Frontin!... V'ià les défunts qui n'sont pas morts! Allons, morgue, de la joie!... J'vas dire qu'on sonne le tocsin.

LE MARQUIS

Doucement, donc! ne crie point; tais-toi, maître Colas, taistoi. Oui, c'est moi, mais je t'ordonne de me garder le secret. Je te l'ordonne!...

COLAS

Ouf! laissez-moi reprendre mon vent... Queu contentement! Comme vous v1à faits! D'où viant vous agencer comme ça des barbes de grands-pères ?

LE MARQUIS

J'ai mes raisons. Tu sais combien j'aimais la Marquise; il n'y avait qu'un mois que nous étions mariés, quand je fus obligé de la quitter pour ce malheureux voyage en Sicile, au retour duquel nous fûmes pris par un corsaire d'Alger. Nous avons depuis passé dix ans dans différents esclavages, sans qu'il m'ait été possible de donnerde mes nouvelles à la Marquise; et, malgré cette longue absence, je reviens plein d'amour pour elle, fort en peine de savoir si ma mémoire lui est encore II 1(5

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chère, et c'est avec l'intention d'éprouver ce qui en est que j'ai pris ce déguisement.

COLAS

Il est certain qu'aile vous aime autant que ça se peut pour un trépassé, et dès qu'aile vous verra, qu'aile vous touchera, m'est avis qu'il y aura de la pâmoison dans la revoyance.

LE MARQUIS

Elle va pourtant se remarier, Colas ; on me l'a dit dans le village !

COLAS

Que voulez-vous, nout' maître ?... Aile a été quatre ans dans les syncopes, et puis encore deux ou trois ans dans les mélancolies... pus étique... pus chétive... pus langoureuse..., aile faisait compassion à tout le monde. Aile n'avait d'appétit à rien; un oiseau mangeait pus qu'elle... Il n'y avait pas moyen de la ragoûter ; sa mère lui en faisait reproche : « Eh mais ! mon enfant, qu'est-ce que c'est que ça? Queu train menez-vous donc ? Il est vrai que vout homme est mort, mais il en reste tant d'autres... mais il y en a tant qui le valent. . .» Et, nonobstant tout ce qu'on li reprochait, la pauvre femme n'amendait point. A la parfin, il y a deux ans, je pense, que la mère, vers la moisson, amenit au château une troupe de monde, parmi quoi il y avait un grand monsieur qui en fut affolé dès qu'il l'envisagit ; et c'est stila qui va la prendre pour femme... Ils se proumenaient tout à l'heure encore ici... et il a eu bian du mal après elle. Il n'y a que trois mois qu'aile peut lendurer. La v'Ia stapendant qui se ravigotte, et je pense que le tabellion doit venir tantôt de Paris.

LE MARQUIS

Juste ciel!... Et l'aime-t-elle.?

APPENDICE C l83

COLAS

Mais... oui... tout doucement... à condition qu'vous êtes mort... T'nez, Monsieur, v'ià voûte veuve et son prétendu qui prenontleu tournant ici avec voûte belle-mère.

LE MARQUIS

Je suis si ému que je ferai mieux de ne les pas voir en ce moment-ci. Dis-moi oii je puis me retirer.

COLAS

Enfliez ce chemin ; il y a au bout ma cabane, où vous vous nicherez.

LE MARQUIS

Garde-moi le secret, Colas. Et toi,Frontin, reste ici, et dis à la Marquise qu'un gentilhomme qui arrive d'Alger et qui est dans ce village envoie savoir s'il peut la voir pour lui parler de feu son mari.

Frontin se présente à la Marquise, qui entre accompagnée de l/[va& Argante, sa mère, et de Dorante, son futur époux. Il lui dit que son maître, un gentilhomme qui arrive d'Alger, oij il a passé dix ans en esclavage avec le Marquis, a été chargé par le défunt au lit de mort d'apporter à sa veuve ses derniers adieux et ses derniers souvenirs; qu'il vient s'acquitter de cette triste mission, et qu'il attend dans le village qu'on veuille bien le recevoir. Vive émotion de la Marquise, qui ordonne à Frontin d'aller chercher son maître au plus vite; sensible contrariété de M^^e Argante et de Dorante, qui accueillent assez mal le message et le messager. Dorante se

plaint de cet empressement de la Marquise, qu'il considère comme une preuve d'indifférence à son égard.

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