SCENE
LA MARQUISE, Mme ARGANTE, DORANTE, puis LE MARQUIS et FRONTIN.
LA MARQUISE
Vous vous trompez^ Dorante, et je ne vous épouserais pas si votre attachement pour moi ne m'avait point touchée. Mais de quoi vous plaignez-vous ? Ce n'est point un amant, c'est un époux que je regrette. Vous l'avez connu, vous m'avez avoué vous-même qu'il méritait mes regrets. Ne lui enviez point mes larmes : elles ne prennent rien sur les sentiments que j'ai pour vous. Vous êtes peut-être le seul homme du monde à qui je pusse consentir à me donner après avoir été à lui, et vous devez être content.
{Dorante baise la main de la Marquise. — Entre le Marquis.)
LE MARQUIS
{Apercevant Dorante.) Ahl... {S'adressant à M'^^ Argante.)ie viens, madame, m'acquitter d'une parole...
Mtne ARGANTE, brusquement.
Vous vous trompez^ monsieur, ce n'est point moi que ceci regarde, c'est ma fille, que voici.
LA MARQUISE, avec tristesse.
Venez, monsieur, j'aurais à me plaindre de vous. Vous étiez bien en droit de regarder la maison de M. le Marquis comme
APPENDICE C IQD
la vôtre, et de descendre ici tout d'un coup sans arrêter dans le village.
LE MARQUIS
Je vous rends mille grâces, madame. Il est vrai qu'on ne saurait être plus unis que nous ne l'avons été M. le marquis et moi... {Il soupire.)
LA MARQUISE
Vous soupirez, monsieur; vous le regrettez aussi ?
LE MARQUIS
Toutes ses infortunes ont été les miennes, et je ne puis même jeter les yeux sur vous, madame, sans me sentir pénétré de toutes les tendresses dont il m'a chargé, en mourant, de vous assurer. (// soupire de nouveau.) Je vous demande pardon si je m'attendris moi-même. Je trouble peut-être quelque enga-' gement nouveau? Il me semble que ma commission n'est pas ici au gré de tout le monde.
Mi^-e ARGANTE.
A VOUS dire vrai, monsieur, voilà monsieur à qui vous auriez fait grand plaisir de la négliger : il va épouser ma fille. . . Mettezvous à sa place.
LE MARQUIS
Mon ami est donc heureux de ne plus vivre et d'avoir ignoré ce mariage; du moins il est mort avec la douceur de penser que madame serait inconsolable.
Mme ARGANTE.
Inconsolable!... Avec votre permission, monsieur, cette pensée dans laquelle il est mort ne valait rien du tout. Le ciel nous préserve qu'elle soit exaucée 1... Croyez-moi, passons là-dessus.
II i6.
l86 APPENDICE C
LA MARQUISE, Vivement.
Vous ne sauriez croire combien vous m'affligez, ma mère ! Vous ne vous y prenez pas bien; vous me désespérez. Ne m'ôtez point la consolation d'écouter monsieur. Je veux tout savoir ou je me fâcherai, je romprai tout! Non, monsieur, que rien ne vous retienne; ne m'épargnez point; répétez-moi tous les discours du Marquis, toutes ses tendresses, qui me seront éternellement chères; et pardonnez à l'amitié que ma mère a pour moi la répugnance qu'elle a à vous entendre.
LE MARQUIS
Remettons plutôt ce qui me reste à vous dire, madame ; vous serez peut-être seule une autre fois, et je reviendrai.
Mine ARGANTE.
Eh! non, monsieur, achevons. Que peut-il vous rester tant? Le Marquis l'aimait beaucoup, il vous l'a dit, il est mort en vous le répétant. Ce doit être là tout, il ne saurait guère y en avoir davantage.