‹ Le comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses: lettres familières, recherches et documents inéditsChapitre 13 sur 50 · LE COMTE DE CLERMONT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CLERMONT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Mars 1754. — Je ne puis me dispenser de rappeler les circonstances de l'entrée de M. le comte de Clermont dans l'Académie. Il fit communiquer le désir qu'il en avait à dix d'entre nous, tous gens de lettres, du nombre desquels j'étais, en nous recommandant le plus grand secret jusqu'au moment où il conviendrait de rendre son vœu public. Le premier mouvement de mes confrères fut d'en marquer au Prince leur joie et leur reconnaissance. Je partageai le second sentiment ; mais je les priai d'examiner si cet honneur serait pour la Compagnie iin bien ou un mal ; s'il ne pouvait pas devenir dangereux; si l'égûiû qui règne dans nos séances entre tous les académiciens s'étendrait jusqu'à un prince du sang... Je leur représentai que le projet dont M. le comte de Clermont nous faisait part n'était qu'une espèce de consultation, puisqu'il nous demandait en même temps de l'instruire des statuts et usages académiques.

Ces observations frappèrent mes confrères, qui m'engagèrent à rédiger sur-le-champ un mémoire sommaire, qui fut remis le jour même à M. le comte de Clermont.

Le Prince approuva nos observations, ou, si l'on veut, nos conditions, souscrivit à tout, et aussitôt qu'il y eut une place vacante (ce fut celle de M. de Boze) on en parla au roi, qui donna son agrément et promit le secret. De notre côté, nous le gardâmes très-exactement à l'égard des académiciens de la conr, qui ne l'apprirent qu'à l'assemblée du jour indiqué pibur ré)«ction {le 26 mars 1754). Quelques courtisans objectèrent... que l'on ne pouvait nommer un prince du sang qiie par acclamation* Les gens de lettres s'y opposèrent formellemeot» réclamèrent l'observation des statuts et demandèrent le soiitin ordi-

8o SECONDE PARTIE

naire. On ne doute pas que les suffrages et les boules n'aient été favorables au candidat ; le registre ne porte cependant que la pluralité et non l'unanimité des voix.

Dans le premier moment , le public applaudit à l'élection; les gens de lettres en recevaient et s'en faisaient réciproquement des' compliments, lorsqu'il s'éleva un orage qui pensa tout renverser... Quelques officiers de la maison du Prince (lisez : ses frères et ses cousins) prétendirent qu'il ne convenait pas à un prince du sang d'entrer dans aucun corps sans y avoir un rang distingué, une préséance marquée. Ils firent composer à ce sujet un mémoire fort étendu, et comme j'avais été un des agents de l'élection, on me l'adressa en me demandant une réponse....

Le Prince, frappé des observations que contenait cette réponse, ne balança pas à se décider en notre faveur et me fit dire qu'il ne tarderait pas à venir à l'Académie et qu'il voulait y entrer comme simple académicien.

En effet, quelques jours après il vint à l'assemblée sans s'être fait annoncer, combla de politesses et même de témoignages d'amitié tous ses nouveaux confrlresy ne les nommant jamais autrement, opina très -bien sur les questions qui furent agitées pendant la séance, reçut les jetons de droit de présence, se troHvant, tiit-il, honoré du partage ; et tout se passa à la plus grande satisfaction du Prince et de la Compagnie.

(DUCLOS, Histoire de PAcadèmie.)

Mars 1754. — Lorsque le comte de Clermont, dans la séance où il vint prendre possession de sa place, reçut avec ses confrères les jetons qui étaient son droit de présence, il leur dit en propres termes et avec une honnêteté d'autant plus obligeante que l'expression en était plus simple, qu^U fondrait toujours porter

DEUXIEME PÉRIODE 8l

sur luiunÀe.ces jetbnsd'anc manâre osUnsibUy comme la marque distlnctive d^uri titre dont il se trouvait infiniment flatté. Ce jeton, ajouta-t-il, serait ma croix de Saint-Louis d'académicien.

La séance où il se présenta n'était qu'une assemblée particulière. L'Académie, et surtout le Prince, auraient bien désiré qu'elle fût publique; tout était disposé pour. cette espèce de fête, la plus brillante que cette compagnie eût encore célébrée. Le discours du respectable récipiendaire était tout prêt ; nous ne devons pas oublier de dire qu'il avait été fait par le Prince tout seul; et nous ne craignons pas d'assurer qu'en cette circonstance, nul écrivain de profession n'aurait aussi bien réussi que lui. Il avait bien voulu communiquer ce discours à quelques gens de lettres, et aucun d'eux n'y avait osé toucher, dans la crainte de le gâter en cherchant à l'embellir; son remerciment à l'Académie, si nous osons lui donner ce nom, était écrit avec la simplicité noble qui convient à un académicien si distingué, et au sentiment aussi vrai que flatteur dont il était pénétré pour la Compagnie (i)....

Mais, par malheur pour lui et pour nous, les mêmes personnes qui lui avaient si ridiculement conseillé, comme l'a raconté Duclos, de n'entrer ici qu'avec des distinctions de préséance... réussirent dans le conseil, plus maladroit encore, qu'elles lui donnèrent de ne pas venir prendre, à sa réception, la dernière place dans une séance publique...

Ces mêmes adulateurs, qui avaient fait craindre au comte de Clermont d'occuper un moment dans une assemblée publique la place de récipiendaire, nous ont privés encore du plaisir dont nous nous étions flattés de le voir assister quelquefois à nos séances particulières. Il n'y a paru qu'un seul jour, et nous savons qu'il gémissait de ne pouvoir ou de n'oser y assister;...

(i) Nous donnons plus loin le texte de ce discours doublement4nédit, d'après une copie conservée parmi nos papiers de Backaumont.

8£ SECONDE FAKTIE

mais il rieidoutiait lés reprochés, quoique trè^-dépiaoès,vde quelques hommes importants à la cour, qui s'étaient p'ersuadé'^qQe Son Altesst Sirénissime ne pouvait paraître à TAcadémie sans y occuper une place qui le tirât de la foule. Le comte de Clermont fit céder son amour pour les lettres à ces vaines repré* sentations... et nous perdîmes, à son grand regret et au n^tne, l'espoir que nous avions eu de jouir quelquefois de sa pré^ sence.

(D'Alembcrt, Êhge au comte de ChrmiiU)

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