‹ Le comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses: lettres familières, recherches et documents inéditsChapitre 40 sur 50 · LE MARQUIS, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, LA MARQUISE

LA MARQUISE

Eh bien, monsieur, qous voici seuls et vous pouvez en liberté me parler, de mon mari ; ne prenez point garde à ma douleur, elle m'est mille fois plus chère que tous les plaisirs du monde.

LE MARQUIS

Non, madame, j'ai changé d'avis, dispensez-moi de parier. Mon ami, s'il pouvait savoir ce qui se passe, approuverait luimême ma discrétion.

LA MARQUISE

D'où vient donc, monsieur? Quel motif avez-vous pour me cacher le reste?

LE MARQUIS

Ce que vous voulez savoir n'est fait que pour une épouse qui serait restée veuve, madame ; le Marquis ne l'a adressé qu'à un cœur qui se serait conservé pour lui.

LA MARQUISE

Ah! monsieur, comment avez-vous le courage de me tenir ce discours, dans l'attendrissement où vous me voyez? Que pourrait lui-même me reprocher le Marquis ? Je le pleure depuis que je l'ai perdu, et je le pleurerai toute ma vie!

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LE MARQUIS

Vous allez cependant donner votre main à un autre, madame, et ce n'est point à moi à y trouver à redire ; mais je .ne saurais m'empècher d'être sensible à la consternation où il en serait lui-même... Son épouse prête à se remarier! Ce n'est pas un crime, et cependant il en mourrait, madame, a Je finis ma vie dans les plus grands malheurs, me disait-^l, mais mon cœur a joui d'un bien qui les a tous adoucis : c'est la certitude où je suis que la Marquise n'aimera jamais que moi. » Et cependant il se trompait, madame^ et mon amitié en gémit pour lui.

LA MARQUISE

Hélas ! monsieur, j'aime yotre sensibilité et je la respecte ; mais vous n'êtes pas instruit. C'est l'ami de mon mari même que je vais prendre pour juge. Ne vous imaginez pas que mon cœur soit coupable ; que le vôtre ne gémisse point : le Marquis n'est point trompé.

LE MARQUIS

Il est question d'un mariage, madame, et, suivant toute apparence, vous ne vous mariez point sans amour.

LA MARQUISE

Attendez, monsieur, il faut s'expliquer; oui, les apparences peuvent être contre moi, mais laissez-moi vous dire... Je mérite bien qu'on m'écoute... Je connaissais bien le Marquis et j'ai peut-être porté la douleur au delà même de ce qu'un cœur comme le sien l'aurait voulu. Oui, je suis persuadée qu'il aimerait mieux que je l'oubliasse que de savoir ce que je souffre encore.

LE MARQUIS, à part.

Ah! j'ai peine à me contraindre.

LA MARQUISE

Vous me trouvez prête à terminer un mariage, et je ne vous dis pas que je trahisse celui que j'épouse ; non, je ne le trahis point, j'aurais tort; c'est un honnête homme; mais pensez-vous que je l'épouse avec une tendresse dont mon mari pût se plaindre ? Ai-je pour lui des sentiments qui pussent affliger le Marquis ? Non, monsieur, non, je n'ai pas le cœur épris, je ne l'ai que reconnaissant de tous les services qu'il m'a rendus et qui sont sans nombre. C'est d'ailleurs un homme qui, depuis près de deux ans, vit avec moi dans un respect, dans une soumission, avec une déférence pour ma douleur, enfin dans des chagrins, dans des inquiétudes pour ma santé, qui est considérablement altérée, dans des frayeurs de me voir mourir, qu'à moins d'avoir une âme dépouillée de tout sentiment, cela a dû faire quelque impression sur moi. Mais quelle impression, monsieur? la moindre de toutes; je l'ai plaint, il m'a fait pitié; voilà tout.

LE MARQUIS

Et vous l'épousez ?

LA MARQyiSE.

Dites que j*y consens, cela est bien différent; et que j'y consens tourmentée par une mère à qui je suis chère et qui me doit rêtre, qui n'a jamais rien aimé tant que moi, et que mes refus désolent. On n'est pas toujours la maîtresse de son sort, monsieur. Il y a des complaisances inévitables dans la vie , des espèces de combats qu'on ne saurait toujours soutenir. J'ai vu cette mère mille fois désespérée de mon état ; elle tomba malade, j'en étais cause ; il ne s'agissait pas moins que de lui sauver la vie; car elle se mourait, mon opiniâtreté la tuait 1 Je ne sais point être insensible à de pareilles choses ; et elle m'arracha une promesse d'épouser Dorante! J'y mis pourtant une condition, qui

était de renvoyer une seconde fois à Alger ; et tout ce qu'on m'en apporta fut un nouveau certificat de la mort du Marquis. J'avais promis cependant. Ma mère me somma de ma parole ; il fallut me rendre, et je me rendis. Je me sacrifiai, monsieur, je me sacrifiai! Est-ce là de l'amour? Est-ce là oublier le Marquis? Est-ce là épouser avec tendresse ?

LE MARQUIS, à part.

Voyons si elle rompra... {Haut.) Non» je conçois même par ce détail que vous seriez bien aise de revoir le Marquis.

LA MARQUISE, avec transport.

Ah ! monsieur, le revoir I Hélas I il n'en faudrait pas tant ! La moindre lueur de cette espérance arrêterait tout; il y a dix ans que je ne vis pas, et je vivrais !

LE MARQUIS

Je n'hésiterai donc plus à vous donner cette lettre; elle ne viendra point mal à propos, elle vous convient encore.

LA MARQUISE, ovec ardeur.

Une lettre de lui, monsieur?

LE MARQUIS

Oui, madame, et qu'il vous écrivit «n moorant; j'étais présent.

LA MARQyiSE, bûisont la lettre.

Ah! cher Marquis. (Elle pleure.)

LE.MARQpiS, a part.

Ah! madame, je commence à craindre de vous avoir trop attendrie.

LA MARQUISE

Je ne sais plus où j'en suis. Lisons. Elle lit :

« Je me meurs, chère épouse, et je n'ai pas deux heures à

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vivre; je vais perdre le plaisir de vous aimer... {elle s'arrête) c'est le seul bien qui me restait, et c'est après vous le seul que je regrette...» (S* interrompant.) Il faut que je respire! {Elle //r:) (c Consolez-vous, vivez ; mais restez libre. C'est pour vous que je vous en conjure; personne ne saurait le prix de votre coeur.» Je reconnais le sien. {Elle continue:) oc Ma faiblesse me force de finir. Mon ami part, on l'entraîne, et il ne peut sans risquer sa vie attendre mon dernier soupir I » (Au marquis :) Comment, monsieur, il vivait donc encore quand vous l'avez quitté ?

LE MARQUIS

Oui, madame, on s'est trompé. Il est vrai que la plus grande partie des captifs mourut à Alger pendant que nous y étions ; mais nous trouvâmes le moyen de nous sauver, et c'est notre disparition qui a fait l'erreur. Je suis dans le même cas, et le Marquis mourut dans notre fuite ; ou du moins, il se mourait quand je fus obligé de le quitter.

LA MARQUISE

Mais vous n'êtesdonc sûr de rien?. ..lia donc pu en revenir ?. . Parlez, monsieur... Déjà je romps tout; plus de mariage i... Mais de quel côté irait-on?... Quelles mesures prendre?... Ob pourrait-on le trouver ?... Vous êtes son ami, monsieur, Tabandonneriez-vous ?. • .

LE MARQUIS

Vous souhaitez donc qu'il vive ?

LA MARQUISE

- Si je le soi^haite!... Ne me promettez rien que de vrai; j'en mourrais !

LE MARQUIS

S'il n'avait hésité de paraître que dans la crainte de n'être

plus aimé?... S'il m'avait prié de venir ici pour pouvoir l'informer de vos dispositions ?...

LA MARQUISE

Tout mon cœur est à lui ! Où est-il ? Menez-moi où il est. LE MARQUIS, an moment sans répondre,

Il va venir... dans un instant... et vous Tallez voir.

LA MARQUISE

Je vais le voir !... Je vais le voir l... Marchons ! h&tons-nous ! allons le trouver 1... Je me meurs de joiel Je vais le voir!... Vous êtes, après lui, ce qui me sera le plus cher!

LE MARQUIS, étant sa barbe et se jetant à ses genoux. Je vous suis aussi cher qu'il vous l'est lui-même !

LA MARQUISE

Qu'est-ce donc?...Qtti ètes-vous?... (Se jetant danssesbras.) Ah! cher marquis!. .. {EUelereUve et Us s'emîrassent ettcor€,)Qut je suis heureuse!...

U^^ Argante reconnaît son gendre et ses torts, Dorante s'éclipse, etFrontinse console en philosophe de l'infidélité bien et dûment constatée de sa trop tendre moitié.

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Il est à regretter que Tauteur ait insoucieusement abandonné à la Troupe de Berny cette gracieuse bluette, et ne l'ait même pas jugée digne d'être conservée. Par le temps de pénurie qui court, nous ne sommes pas si difficiles et nous ramassons volontiers les miettes de l'esprit ; trop heureux encore quand ces miettes sont d'une pâte aussi fine et d'un goût aussi délicat.

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