‹ Le comte de Foix (volume 2)Chapitre 1 sur 7 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

SOCIÉTÉ BBL6K DK LIBBAIRIE

HAUMAC^ ET G*.

THEKEWYORI^

PUBLIC LIBRÀRY"

AeTORj.LENOX ANÔ \ TILOEN FOUNDATION*.;

À quelques centaines de pas du bourg de Hirépoix , de Tautre côté du Lier» , torrent qui traverse dans presque toute sa longueur la riche vallée qui s'étend de ce bourg jusqu'à la ville de Pamiers ,Véfêve une colline qui domine non-seulenient le cours de cette petite rivière , lonais encore le chemin qui la borde et qui va vers Castelnaudary. Aux deux tiers à peu près de cette colline commençait un château , dont les ruines existent encore. Adossé au flanc de la montagne, il montait avec elle , atteignait son sommet , et le dépassait par quatre grandes tours que Ton apercevait à plusieurs lieues de distance. Cette

manière de poser les redoutables forteresses où s'enfermaient les puissants châtelains de cette époque faisait intérieurement de ces vastes constructions quelque chose d'assez bizarre pour que nous croyions devoir l'expliquer à nos lecteurs.

Les premières constructions^ qui servaient d'enceinte générale au château s'étendaient d^abord parallèlement à la colline sur une façade de près de trois cents pieds , et montaient à une hauteur prodigieuse ; puis elles allaient rejoindre par des constructions latérales la colline, gardant au sommet le même niveau, mais diminuant de hauteur absolue à mesure que leur base s'élevait avec la pente du terrain , de façon qu'arrivée à la petite plate-forme sur laquelle se dressaient les quatre tours doni nous avons parlé, cette enceinte n'av»it pius qu'une élévation d'une "Vingtaine de pieds. On comprend que de cette façon une très-grande étendue de terrain en plan, rapidement incliné, fût enfermée dans cette enceinte.

Aussi , lorsqu'on entrait du côté de la façade, c'esi-à-^ire du côté où les murs étaient les plus élevés et dkscefidaient par .conséquent le plus bas sur le penchant 4e la colline , on trouvait après la poterne, garnie d'une double herse, mi vaste champ au milieu duquel était tracéun che-

min tortueax hùtàé de vieux cbêDesetde frênea énormes. De chaque cèté deeette allée s'élevaient une demi-douzaine de maisonnettes , de granges, d'étables» où logeaient les serviteurs du seigneur féodal , chargés des soins du bétail : le reste était demeuré agreste et inculte , à Texception d une étendue assez grande qui avait été nivelée et battue pour servir à la fois aux jeux et aux exercices des habitants du château. Le rez-de-chaussée des constructions d'enceinte était réservé à d'immenses écuries pour les chevaux du seigneur , de ses hommes d'armes et des visiteurs qui pou-^ vaient se présenter , quelque nombreuse que pût être leur suite. L'ailée qui traversait en tournant ce vaste espace conduisait à une seconde coht strucUon qui le traversait dans toujte sa largeur et allait s'appuyer par ses extrémités aux murs latéraïu. Maià la base de cette construction se trouvant de beaucoup plus élevée que celle de la première , le rez-de-chaussée en était à peu près à |a hauteur du second étage des bâtiments extérieurs. Cet immense rez-derchaussée offrait au centre on énorme pavillon carré d'où s'éteildaient à droite une immense salle d'armes et à gauche une chapelle qui , de nos jours , serait une église plus que suffisante pour un village de quelque importance. Un escalier qui occupait une partie

de ce pavillon conduisait aux étages supérieurs occupés par ceux qui dépendaient plus immédia^ tement du suzerain, et parmi lesquels il faut compter non-seulement Targentier , Tarmurier , le sommelier, le fauconnier et autres , mais encore les hommes d'armes qui , à cette époque , se rangeaient sous une bannière seigneuriale pour combattre à sa solde , et qui possédaient en propre leurs chevaux , leurs armes , et quelquefois deux ou trois hommes à leur service et qu'ils engageaient avec eux.

' Lorsqu'on avait traversé ce bâtiment , on retrouvait un nouvel espace libre, mais plus soigné et garni de fleurs et de quelques arbres fruitiers, et au bout de cet espace , de nouvelles constructions qui gravissaient le rocher nu , et qui étaient ce qu'on pouvait appeler véritablement le château. Là on avait taillé en quelques endroits les salles dans le roc lui-même; on montait dans un labyrinthe d'escaliers qui au sommet s'ouvraient tout à coup sur une cour pleine encore d'une végétation puissante , et autour de laquelle on trouvait d'autres bâtiments : on montait encore et l'on atteignait des terrasses naturelles aboutissant aux étages les plus élevés de l'enceinte extérieure, et du rez-de-chaussée du dernier de ce bloc de bâtiments entassés les uns sur les autres, on était.

de plain-pîed avec la terraMe qui régnait au sommet de la graude enceinte. Mais ce n'était pas toat, et après toutes ces constructions, on arrivait à la plate-forme au milieu de laquelle «^élevaient les quatre tours parfaitement isolées et qui étaient la citadelle de ce château. Là on avait creusé un fossé dans le roc , fossé qui , quoique privé d'eau , n'en était pas moins an obstacle difficile à franchir pour les assaillants qui fussent arrivés jusqu'à cet endroit ; car un seul pont-levis fermé par une porte étroite et basse, donnait entrée dans cette citadelle. Là étaient enfermés dans d'immenses caves et dans les salles qui unissaient les tours les unes aux autres, tous les moyens d'une défense désespérée, des projectiles de toutes sortes, des outres d'huile, des masses de résine pourinonder les assiégeants de matières brûlantes, une immense quantité de blé et de seigle , des viandes salées , du vin , du bois en monceaux énormes , et enfin , dans l'endroit le plus secret de Tune des tours, l'or, les bijoux , et les armures précieuses. Un pareil château, situé sur une hauteur qui n'était commandée par nulle autre , semblerait difficile à prendre même de nos jours , avec les puissants moyens que l'artillerie nous a donnés ; on doit

donc penser de quelle importance il était à une

époque où ce n'était qu'en faisant combattre pour ainsi dire les machines de guwre et les murailles corps à corps , qu'où parvenait à ébranler ces puissantes forteresses.

Indépendamment de sa force propre, ce château tenait de sa position un immense avantage, car il commandait , comme nous Tavons dit , le chemin qui menait de Gastelnaudary au bourg de M irepoix et de là à Foix. Toute la riche vallée qui s'étendait à ses pieds était également dans ses dépendances, et il suffisait d'un mot du suzerain pour que vingt cavaliers, sortis du château, pussent enlever en une heure ou deux les nombreux troupeaux qui paissaient dans la plaine. Pendant ce temps les faucheurs avaient bientôt fait de tondre les prés les plus riches pour la nourriture des chevaux du maître , et le voyageur, dont la tournure promettait un butin si minime qu'il soit, n'avait guère de chance de s'échapper lorsqu'il avait excité de loin la convoitise de quelques hommes d'armes du châtelain. En face des murs , il existait un bac pour traverser le torrent qui coulait au pied de le colline. Durant l'hiver et an printemps , c'était le seul moyen de communication qui c^xistât du bourg au château, communication qui n'était pas sans danger lorsque le 4orrent roulait dans toute sa force. Souvent les

moines du couvent de Saint-Maurice > situé dans la plaine, a?aienl proposé aux seigneurs du ckàtettt de remplacer ce bac par un pont construit à leurs frais ; mais comme le droit de péage de ce bac était un des meilleurs revenus du châtelain , jamais il n'y avait voulu conseniir» attendu qu ils y mettaient pour condition que le droit se serait perçu à leur pro6t. En été , le. torrent presque desséché rendait ce bac inutile ; mais les voya* geurs, les marchands , n'en devaient pas moins le droit, quoiqu'ils ne fissent pas usage du radeau demeuré à sec sur le sable , et cela avait nécessité , de la part des seigneurs , une surveillance perpétuelle et , en conséquence , rétablissement au bord du torrent d'une petite tour qui servait de demeure au conducteur du bac et à sa famille, composée d'une fille de seize ans à peine , et de deux garçons de vingt et de vingt-deux ans, alertes, vigoureux, et qui de jour comme de nuit étaieiit auxaguets de ceux qui eussent voulu frauder le droit de passage. Ce château était celui du sire de Terride, l'un des plus redoutables suzerains du Languedoc.

Durant une soirée du mois de mai 4217 , où le Llers était grossi par les neiges que les premières chaleurs avaient fait fondre sur les montagnes, un bruit de cor appela du côté du fooorg

le bac que Robin et Gauthier, les deux fils du gardien du passage, venaient d*amarrer solide^ ment au pied de la tour ; ne pensant pas qa^à pareille heure personne osât s*exposer à passer le torrent , les deux fils et le père étaient allés à un rendez-TOUS qui leur avait été assigné le matin même , et la garde de la tour avait été confiée à Guillelmète. Celle-ci entendit le bruit du cor ; elle se mit à une des hautes fenêtres de la tour , et , ayant sans doute reconnu à Tappel celui qui Tavait fait, elle cria de manière à être entendue de Tautre côté du LIers :

I II est trop tard , sire Guy de Lévis, vous ne passerez point ce soir , car je suis seule dans la tour.

— Eh ! ma mie , lui dit celui à qui elle s'adressait , et qu'on apercevait à travers le crépuscule de Fautre côté de la rive , je t'ai vue conduire le bac de ce côté par de plus grandes eaux que celles qui nous séparent ; et , si tu ne veux pas que je passe, c'est pure mauvaise volonté de ta paru

— Ce n'est point mauvaise volonté, c'est Tordre de mon père et de mes frères, qui m'empêche de vous servir.

— Tu es bien obéissante aujourd'hui , Guillelmète ; dis-moi donc si c'est par ordre de ton

père et de tes frères que tu vas le soir te promener dans les oseraies de la rive avec le More Ben Ouled .

— G^estun mensonge , dit Guillelmète , je suis une fille chrétienne, et je ne sois point faite pour aimer un homme qui est de la couleur de Satan , dont il est sans doute un des suppôts.

— - Bah ! bah ! fit Guy de î^évis , il n'est peutêtre pas si noir qu'il est diable ; car il m'a semblé qu'un jour , après avoir lutté avec un de mes bons Bourguignons , la sueur qui coulait de son front emportait une bonne partie de sa noirceur , et je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir vu un jour quelque peu de son teint de pain d'épice demeurer sur tes lèvres roses.

— Vous êtes toujours le même , sire Guy ; vous êtes tellement préoccupé d'amour pour la demoiselle de notre château, que vous voyez tout le monde amoureux.

— Et cela, reprit Guy, malgré la couleur sous laquelle se cache celui dont je te dirai le vrai nom , au risque que le vent l'emporte jusqu'au château, si tu ne viens pas chercher immédiatement moi et ma suite.

— Vous seul, dit Guillelmète, et tout au plus un page et on écuyer avec vous.

— Va, va, dit Guy, la soite que j'amène n'est point de celles qui font peur aux jeunes filles ,

et peut-être tronverao-iu dans les bagages qui m'accooipagnent letles choses qui te rendront plus gracieuse, i

Le sire Guy de Lévis, celui qu*on appelait le maréchal de la Foi y élait aussi renommé par sa libéralité que par sa bravoure, et, soit qu'elle fût séduite par Fespoir de quelque riche présent, soit qu'elle craignit de voir divulguer le secret dont lui avait parlé le vaillant croisé de Tarmée de Simon de Montfort, Guillélmète descendit de la t(/ur, détacha le bac , et fut bientôt de Tautre côté de la rivière. A peine la barque avait-elle tourné le bord , que le sire Guy de Lévis s'élança près de Guillelmète et dit à un écuyer :

c Maintenant fais entrer ici les mulets et les marchands. »

Un coup de croc vigoureusement donné par Guillelmète éloigna là barque du rivage , et elle lui dit :

< Non , i^essire , tous ces hommes n'entreront pas ; ce n'est point en si nombreuse compagnie que vous avez coutume de venir faire vos visites ; et nous, pauvres Provençaux, nous sommes trop habitués aux. trahisons des Français pour que je consente à recevoir tous ces hommes et tous ces chevaux dans le bac.

— Hé ! Roland ! cria le sire de Lévis à un

éeuyer qm se tenait mr le rivage, jette dans la barque nn des ballots qui chargent nos roussios, et que Gurllelinète s^imagîne cacher des armes dangereuses, i

Roland exécuta ce que lui avait dit son maître, et Guy de Lévis , défaisant lui-même ce ballot avec la pointe de son poignard , lui montra qu'il était rempli de gants cousus d'or, d'écharpes de soie , d'étoffes de pourpre et de sandal. Pendantque la jeune fille, courbée sur le ballot, considérait attentivement ces ajustements splendides , Guy leva un moment le poignard sur elle comme «*il allait Ten frapper ; mais il s'arrêta au moment où elle se relevait, tenant une écharpe vermeille, en disant d'un ton dont la tristesse contrastait avec le plaisir qu'elle semblait éprouver à contempler ces parures :

c Oui , oui , ce sont là des armes dangereuses avec lesquelles vous avez obtenu dans ce château un accès que ne vous y eussent jamais donné tous vos hommes d'armes et toutes vos machines de guerre ; oui, ce sera pour la comtesse Signis et sa fille Ermessinde des armes plus dangereuses que ne l'eussent été pour le viei\x sire de Terride vos heaumes de Pavie et vos cottes de mailles d'Utrecht. »

Guy considéra un moment la jeune fille , et ,

lui prenant Técharpe des mains, il lui dit avec un sourire flatteur :

i Ce n'est point lorsque nous les portons que ces armes sont dangereuses, c'est lorsqu'elles sont au cou d'une belle jeune fille aux yeuv noirs et flamboyants comme les tiens, i

En disant cela, il lui passa et il lui noua l'écbarpe autour du cou , tandis que Guillelmète répondit d'un air embarrassé , mais ravi :

c De pareilles parures ne sont pas faites pour une fille comme moi.

— Je prétends que tu la gardes , i lui dit Guy de Lévis, en retei^ant les mains de la jeune fille qui feignait de vouloir détacher Técharpe; et tout aussitôt le chevalier en saisissant les deux bouts, les tira violemment et serra le nœud autour du cou de la pauvre fille avec tant de rapidité qu'elle ne put laisser échapper qu'un cri éloufîé, et qu'au moment où elle portait les mains à son cou pour se débarrasser de cet horrible lien , Guy la précipita dans le torrent.

c Hâtons-nous maintenant, dit le chevalier aux hommes qui l'attendaient sur la rive, le passage est à nous. >^

Pendant que les mulets et les hommes entraient dans le bac , celui qu'on avait appelé Roland dit au sire de Lévis :

« £n vérité ,, quand je vous ai vu lever le poignard sur celte jw;une fille, j'ai craint que vous manquassiez au serment que vous avez fait à Tabbé de Saint-Maurice de ne point répandre de sang f^our entrer dans le château.

— Le saint légat Pierre de Bénévent m'eût absous de ce péché, si j'avais été forcé de le commettre , dit le chevalier ; mais un coup de poignard n'eût peut-être pas étouffé le cri d'alarme qu'eût pu jeter cette fille avant de mourir, et qui eût averti les archers de la poterne ; et , en agissant ainsi, j'ai assuré le succès de mon entreprise, et j'ai tenu ma parole.

— Dieu soit loué, dit Roland en se signant.

Dieu soit loué , qui nous a inspiré ce salutaire stratagème ! Gela prouve qu'il [irotége toujours les efforts de ceux qui se sont dévoués à servir sa cause. >

Ces paroles appelèrent un nuage de tristesse

sur le front du chevalier, qui ne répondit point à

son écuyer, mais qui sembla peu persuadé de la

vérité de ses réflexions. Un moment après , ils

touchèrent à l'autre rive du Llers , et , grâce ' à

deux voyages rapidement faits , il y eut bientôt

au pied du château une vingtaine de chevaux et

autant d'hommes , qui commencèrent à gravir

lentement le sentier étroit et difficile qui condui- 1. â

- iA —

sait du chemin public à la poterne de Fenceinte extérieure de Terride.

Arrivés à Id poterne du mur extérieur, le sieur Guy de Lévis ne se présenta point d'abord seul comme il avait fait au bac , mais il ne demanda point à faire entrer ses hommes, et dit seulement au gardien :

c Credo, voici une prise que j'apporte en offrande au château de Terride. Ce sont de riches parures et de bonnes, étoffes que ces marchands aragonais [)ortaient jusqu'à Toulouise , et dont la plus large part , quand les comtesses auront pris la plus riche , sera distribuée à tous ceux du château.

— Y a-t-il des pourpoints de buffle pour mettre sous nos armures ? dit celui qu'on avait appelé Credo ; car les nôtres sont si bien usés que Tacier nous tient à la peau.

— 11 y a tout ce qui peut plaire à des hommes et à des femmes ; car j'ai déjà paré de ma plus belle écharpe la jolie Guillelmète , qui nous a fait passer le bac.

— Vous avez eu tort, sire chevalier, dît Credo; déjà cette jeune fille a assez de vanité de sa beauté pour ne pas lui donner celle qu'elle peut tirer de sa parure. Mais il m'importe peu qu'elle soit ce qu'elle voudra , depuis qu'elle

~ lÔ —

»*e8l mise en amour avec ce Sarragio qui habiteici.

— Je maote au château , dit le sire de Guy, et je te vais envoyer , de la part du sire de Terride , l''ordr« de laisser pénétrer ici mes hommes et leurs charges.

— C'est comme- si je le tenais , dit Credo ; vous allez le demander à la comtesse Signis , car depuis longtemps le comte ne donne plus d*ordre, et la comtesse le donnera dès qu'elle entendra parler de parures. Entrez donc tout de suile ; et comme je suppose que vous et vos gens passerez la nuit au château, je vais baisser la herse et fermer la poterne. »

Guy de Lévis demeura pour voir entrer tous ses équipages , et leur désigna lui-même une vaste grange isolée dans le préau où ils pourraient aller décharger les roussins et se reposer.

Au moment où la porte allait se fermer derrière le dernier mulet , un homme se glissa rapidement , et ce ne fui que lorsqu'il fut dans Tintérieur que Credo s'aperçut que c'était ce qu'on appelait en général un bourdonnier.

f Eh , quel est-ce drôle ? s'écria Credo; est-ce un de vos gens « sire Guy , qui ose se présenter ici le bourdon au point? S'il est à vous , il ment

à la trêve que vous avez conclue avec le sire de Terride, et qui dit que nul Français portant croix ou bourdon , ou aucun autre signe de la croisade , n'entrera au château ; s'il n'est pa.s à vous , ce que je crois , car sa robe trempée prouve qu'il a passé le torrent à la nage , et non avec votre compagnie , je vais lui prouver comment on reçoit ceux de son espèce dans ce château , quand ils ne sont pas couverts par la trêve de leur seigneur.

— Je ne suis ni un Français ni un croisé , dit l'étranger , je miis un simple Romieu ( on appelait ainsi les pèlerins qui faisaient ou avaient fait le voyage de Rome ).

— Viens-tu de la sainte ville ou bien y vas-tu? dit le sire de Lévis avec une vivacité qui prouvait que pour lui la différence pouvait être grande.

— J'y vais, messire, dit le pèlerin.

— Alors qu'il entre », dit Guy de Lévis , en s'éloignant pour gagner la partie du château habitée par le sire de Terride.

Pendant le temps que Grédo fermait la poterne , quelques archers avaient entouré le nouveau venu et lui demandaient des nouvelles des pays qu'il avait traversés. Le pèlerin sembla attendre que les hommes du sire de Lévis se

fussent éloignés , et s'adressant à Credo qui était venu se joindre à ses camarades, il leur dit alors : < Il vous sied bien en vérité de vous enquérir des nouvelles du dehors , lorsque vous ignorez même celles qui sont enfermées dans ces murs.

— Nous ne les savons que trop , dit Credo ; nous savons très'-bien que cet impénétrable château , le seul peut-être du Languedoc qui ne fût pas tombé au pouvoir des croisés par les armes , leur va tomber en partage par le mariage. Oh ! damné soit le jour où le sire de Terride permit à la comtesse Signis et à sa fille d'aller à la cour d'amour de Saverdun ; c'est là qu'elles ont vu le sire de Lévis et se sont prises d'amour pour les fêtes et les pas d'armes , les parures et les galanteries. Si tu nous veux dire que ce ma> riage est prochain , et que peut-être ce sont les présents de noces qui viennent d'entrer , nous le savons.

— Beaux présents de noces, en effet , dit le pèlerin « et comme il convient qu'un traître en apporte à des lâches. Ce sont des casques , des cuirasses dont se revêtent les prétendus marchands que tu as reçus, Credo.

— Dis-tu vrai ? s'écria celui-ci.

— Va écouter à la porte de leur grange, et tu entendras un murmure de fer.

— Trahison ! nous sommes perdus, dit Grédo.

— Depuis quand donc les Provençaux se disentils perdus lorsqu'ils tiennent enfermés leurs ennemis armés dans la môme enceinte qu'yeux.

— Depuis qu'ils ne sont que six contre yingt, six couverts d'armures dont les courroies sont pourries et se détachent au premier coup d'épée.

— Eh bien ! dit le pèlerin , mettez entre eux et vous des pierres et des portes , que les coups d'épée ne puissent détacher si aisément que vos armures, et puisque les loups tiennent les chiens enfermés , que les chiens enferment à leur tour le renard dans une autre cage , et nous verrons qui sera le mailre. Et maintenant venez tous , si vous voulez savoir des nouvelles. >

Aussitôt le pèlerin se mit à gravir Tallée de chênes qui menait à la première ligne de bâtiments ; il s'arrêta devant la porte de la chapelle, elle était déserte , la salle d armes l'était égale-, ment; nul pas ne se faisait entendre dans les étages supérieurs.'

f En êtes- vous là ? dit le pèlerin.

— Nous en sommes là , dit Grédo d'un air mortifié.

— Où en sont donc ceux de là-haut? » dit l'étranger d'un ton sombre.

Un ricanement de mauvais augure fut la seule

réponse de Credo. Alors le pèlerin ferma derrière loi les portes et en assura les barres de fer. Les archers voulurent s'y opposer, mais Grédo les arrêta en leur disant :

c Laissez faire ; ou je me trompe fort , ou celui-là a le droit d'agir ainsi. »

Pendant qu*il prenait ces précautions, Grédo vit briller sous sa large robe le bout d'une haute épée et les mailles d'une armure, et voulant vérifier le soupçon qu'il avait conçu , il s'approcha de lui pour lui parler ; mais le pèlerin croyant qu'il voulait s'opposer à son dessein, l'arréla par ces mots :

c N'aie pas peur , Grédo , nous n'avons pas affaire à des prôlres. »

Gelui-ci tressaillit à cette parole ; et pour qu'on puisse comprendre à quoi ce mot pouvait faire allusion, il est nécessaire de raconter la circonstance qui avait valu à cet homme le nom qu'il portait.

Plus de vingt ans avant le jour où commence cette histoire, cet homnfe appartenait comme serf à l'abbaye de Saini-Maurice , où il était chasseur et avait mérité le surnom de lueur de loups.

C'était l'époque où l'hérésie des parfaits et des insabattés s'introduisait dans les campagnes. Or Macrou ( c'était le nom de cet homme ) avait été

— coaccusé d^aller écouter dans les bois les prédications des sectaires vaudois. Mais ce n'était pas encore le temps ou Ton procédait à Textirpation de l*hérésie parle massacre etTincendie, et Tabbé de Saint-Maurice fit comparaître Macrou devant lui. Ce fut pour le manant une horrible peur; car on ne parlait pas moins que d'oubliettes tout hérissées d'aciers tranchants et où on jetait les hérétiques. Sur le conseil d'un jongleur, le pauvre Macrou , qui se voyait déjà enfermé dans les profonds cachots du couvent, renferma toute sa défense en un mot , et ce mot était Credo» Ainsi , quand l'abbé lui demanda 3'il croyait aux doctrines des parfaits :

c Credo, répondit Macrou.

— Tu ne crois donc pas à la sainte Trinité?»

Credo fut la réponse de Macrou.

Et il n'en fit aucune autre , soit qu'on l'interrogeât dans un sens ou dans un autre , ^ur la vérité du catholicisme ou sur les erreurs de l'hérésie. Enfin, le prieur qui s'était chargé de l'interroger, outré de cette façon de répondre , lui dit d'une voix de tonnerre :

I Tu crois donc parler à un imbécile.

— Credo, I repartit Macrou.

L'abbé , comme le dit la chronique , était plus gabeur que dévot, et il détestait sincèrement

son prieur qui tâchait à le pousser dehors pour prendre sa place. Â celte réponse il éclata de rire , et tous les moines en firent autant , tandis que Tabhé s'écriait :

c Cet homme croit aux vraies vérités , qu'on le laisse libre. »

Le nom de Credo en resta à Macrou ; mais comme il savait que la haine du prieur ne lui pardonnerait jamais la gaieté qu'il avait excitée , il quitta clandestinement les terres des moines, et se rendit au sire de Terride. Ce futToccasion d'un procès célèbre , dans lequel les moines gagnèrent , par jugement de l'archevêque de Narbonne , le droit de faire la culture du raisin blanc dans les vignes du coteau de Terride, qui était le plus renommé du pays. On fut étonné de ne pas voir le sire de Terride appeler de ce jugement y qui lui enlevait une si large part d'un de ses meilleurs revenus. Mais on comprit bientôt son obéissance ; car l'année d'ensuite il fit arracher tous les ceps blancs , et les fit reinpiacer par du raisin noir , ce à quoi les moines n'eurent rien à dire , le cas n'ayant pas été prévu.

Ces circonstances, -indépendamment de la force et du courage de Credo , avaient donné dans le pays un certain renom à cet homme ; et s'il était étonné de l'allusion faite par l'étranger

à la peur qu'il avait éprouvée , c^e8t que ce moi lui avait souvent été adressé par quelqu'un dont le souvenir était depuis longtemps oublié dans ce pays , lorsque celui-là voulait Tentraîner à quelque joyeuse escapade.

Cependant ils arrivèrent tous , suivant le pè> lerin , jusqu'à Feutrée du manoir. Pour que nos lecteurs puissent comprendre la scène qui s'y passa , il est nécessaire de leur expliquer corn* ment était disposée la salle où entra le pèlerin.

Oétait une longue galerie , divisée en deux parties égales par une balustrade à hauteur d'appui, comme le chœur d'une église Test de la neL Du côté par où on entrait , des dalles de pierres couvraient le sol , et les murs étaient garnis de bancs de bois ; une vaste cheminée , où , malgré la douceur de la saison, brûlait un feu qu'un homme d'un teint presque noir réveillait de temps en temps en y jetant des paquets de sarments, occupait le fond de cette première partie, où une lampe à trois becs répandait une clarté pauvre et tremblante. G'éiatt de ce côté que se trouvait la porte d'entrée qui communiquait directement avec l'extérieur.

L'autre moitié de la galerie avait un aspect bien différent ; le pavé en était couvert de tapis , ainsi que les murs ; d'énormes bougies brûlaient dans des candélabres fichés aux murs ; des piles de coussins étaient épandues çà et là, et une table de marbre supportée par des pieds incrustés occupait le centre de cette partie de la galerie. A côté de cette table étaient assises deux femme;». Tune paraissant avoir trente-six ans, Tautre seize ou dix-sept. Leur ressemblance était extrême ; toutes deux éiaient petites*, d'une taille frêle , brunes , avec de grands yeux noirs , des cheveux d'ébène , et apportant dans leurs moindres mouvements une vivacité rapide et libre. A quelque distance un groupe de cinq ou six femmes travaillaient en causant tout bas ; sur les genoux de Tune d'elles était un enfant de six à sept ans , aux beaux cheveux blonds et profondément endormi. Près de Tune des nombreuses portes qui de cet endroit communiquaient aux intérieurs , se tenait un jeune homme de dix-huit ans qui , debout devant une espèce de lutrin, semblait absorbé par la lecture d'un manuscrit. De Tautre côté de la table , un vieillard à la barbe blanche , le corps cassé, les traits flétris, lô regard abattu, assis dans une chaire de bois à dossier et à dais sculpté , écoutait le sire de Lévis , qui , debout

devant lui , continua à lui parler en ces termes, sans que Farrivée du pèlerin et des archers qui se groupaient autour de la cheminée parût le gêner le moins du monde.

c C'est chose vraie , sur mon honneur, notre seigneur le pape a prononcé Farrêt. Toutes les terres de la Languedoc, duQuercy,deComminges et deConserans, sont données à perpétuité à mon seigneur, et maintenant au vôtre, le comte Simon de Montfort ; et permettez à mon amour de s'en réjouir, puisque vous m'avez déclaré que si le fait avenait, vous me donneriez la main d'Ermessinde.

— C'est vrai , dit le sire de Terride , je l'ai donné cette parole, car si jamais ce château doit rendre hommage à ce barbare Normand, Français ou Anglais, car ce Montfort n'est le vrai fils d'aucune nation, ce ne sera point par ma voix. Si ce que tu dis est vrai , si le bon droit , la noblesse et la courtoisie ont été condamnés par la cour de Rome, c'est qu'il n'y a plus de justice et d équité sur terre ; et alors , moi , pauvre vieillard , qui n'ai plus ni force ni pouvoir pour les défendre, je la quitterai, navré du triomphe des méchants, et joyeux de n*y pas assister. Attends encore quelques jours, sire Guy, tu viens de m'apporter une nouvelle qui m'a plus blessé que ne l'eût pu

faire ton /couteau français. Demain , après de* main, cette chàtellenie sera libre par ma mort , et alors tu pourras prendre tout à la fois le château , les terres, et cette fille qui est la mienne , et qui t*aime.

— Excusez-moi , messire , il faut que je retourné devers Toulouse avant vingt-quatre heures expirées ; c'est plus de temps qu'il n'en faut pour que votre chapelain unisse ma main à celle de votre fille.

— Vous avez donné votre parole, dit la comtesse Signis avec une impatience mal déguisée.

— Âh ! fit le vieillard , vous avez grande hâte de servitude , madame.

— J'ai hâte, messire, dit Signis d'un ton sec, d'arracher ma fille à la mort ou à la honte. Et puisque les glorieux seigneurs du Languedoc ne peuvent plus défendre leurs châteaux , ni Thonneur de leurs femmes et de leurs filles, ils n'ont rien de mieux à faire qu'à les mettre sous une protection plus efficace et plus jeune. »

Le vieux sire de Terride se leva vivement à cette dernière parole; mais la colère , qui l'avait redressé d'un seul mouvement , ne put le tenir debout , il retomba sur sa chaise , et dit d'un ton de rage :

c Plus jeune, n'est-ce pas. Â.h ! Signis, le

joug que tu portes t'est donc bien lourd , que pour t'en affranchir tu veuilles donner ta fille à un Français l Et pourtant, femme, je t'ai donné un des plus nobles noms de nos contrées , tu es la mailresse de tout dans ma maison , tu es puissante ici comme une suzeraine.

— Suzeraine sans cour, mailresse sans serviteurs, et demain peut-être à la merci du premier routier auquel il plaira d'attaquer ce château* Non, messire, cela ne peut durer ainsi.

— Ermessinde, dit le vieillard à sa fille, et toi aussi, veux-lu, comme ta mère, qu'à l'heure même cet homme devienne ton époux ?

— Vous avez donné votre parole , mon père , dit Ermessinde en baissant les yeux.

— Oh ! fit le vieillard, cela devait être quand je me pris d'un fol amour pour la fille d'un Aragonais qui avait épousé sa servante moresque. Elle éiait servante ta mère , Slgnis , servante et païenne ; et si elle fit semblant , pour épouser le comte de Tudèle, de se convertir à la vraie foi , elle n'en garda pas moins dans le cœur toute la perfidie et la bassesse de son origine. Elle te les

' as transmises, Signis , et tu les as transmises à ta fille. Crois-moi , Lévis , ne sois jamais faible et malheureux avec ces femmes dans ta maison ; car elles te vendront, comme elles me vendent, à une

écharpe ou à ud joyau. Ce n'est pas du sang de chevalier qui est dans leurs veines, mais le sang africain , le sang des Mores pillards et des courtisanes qui tiennent marché de leur beauté dans les Espagnes.

— Sire de Terride, s'écria Signis en se levant, Tœil en feu , le corps agité d'un mouvement nerveux, les femmes de ma race sont plus pures que les nobles châtelaines de vos contrées , et vous n'en trouveriez aucune qui , comme la reine d'Aragon ou la comtesse de Comminges, en fût à son cinquième mari vivant. Les femmes de ma race, messire, meurent et vivent pour leur époux, quand cet époux est un homme ; mais , messire , ce n'est pas moi qui , il y a dix-huit ans, vous ai été choisir. Rappelez- vous Othon de Terride , votre fils ; il était mes amours et j'étais les siennes ; il vous plut de me trouver belle , et comme mon père ne cherchait pas un mari selon mon cœur, mais un allié selon son intérêt, il pensa que le père, puissant seigneur de ce château, lui vaudrait mieux que le fils qui ne l'avait qu'en espoir^ et il me donna à vous. Je vous ai dit alors que j'aimais Othon, vous n'en avez tenu compte. Âi-je été perfide , ou bien avez-vous été fou ? Vous avez chassé voira fiis qui vous faisait peur, vous m'avez enfermée ici durant dix-huit ans , à votre

merci ; prisonnière par la force , je m'échappe dès' que je le puis. SireGuittard de Terride, vous avez engagé votre parole de donner votre fille et ce château au sire Guy de Lévis, quand le sire de Montfort serait le seigneur reconnu de la Languedoc* Le pat)e a prononcé pour lut, tenez votre serment de bonne grâce y ou , de par le Christ , vous le tiendrez par force. »

 ces mots , le vieillard se leva tout chancelant, et prenant uneépéede forte taille qu'il agitait avec une frénésie qui lui tenait lieu de vigaeur :

f Hélas ! s'écria-t-il, les Français sont-ils donc dans Tantre du lion, qu^une femme ose s'y montrer de cette insolence?

— Us y sont, sire de Terride, reprit Guy d'une v<Hx calme ; le château est en mon pouvoir.

— En ton pouvoir! dit le vieillard ; ses murs se sont donc ouverts devant toi ?

— Ce que la force n'eût pu faire , la ruse Fa emporté.

— La ruse , la ruse , n'est-ce pas ? l'arme des femmes et des lâches. .. dit le vieux châtelain eu s'avançant sur Guy ; mais tu m'as oublié.... moi? i

En disant cela , il leva son épée ; mais Guy, sans

daigner tirer la sienne, saisît le bras du vieillard

dont l'épée tomba , et le rejetant avec violence

sur sa chaise , il s'écria d'une voix tonnante :

< Assez! assez! ce que j*aî roula obtenir de votre courtoisie , je Taurai de Totre obéissance. Qu'on prépare la chapelle, i

À cet ordre , le vieiHard se laissa tomber de son siège sur ses genoux et se mit à crier d'une voix lamentable :

c Mon Dieu ! Seigneur ! n'y a-t*il donc pas un homme ici I

— 11 y en a , monseigneur, dit une voix retentissante, il y en a plus d'un , et fussé-je seul, c*est assez pour punir ce chevalier félon qui voua a osé toucher de sa main, i

A l'instant même le pèlerin , dépouillé de sa longue robe, sauta par-dessus la balustrade, Tépée à la main ; le sire de Lévis se retourna sans que son visage montrât la plus légère émotion , et mesu" rantd'un regard de dédain celui qui le menaçait :

i Fou ! lui dit-il , combien étes-vous pour vous attaquer à moi seul ?

— Sire Guy, fls sont six dans cette tour pour me v(»r punir ton insolence et ta déloyauté. Oh ! ne cherche pas ton cor pour donner aux tiens le signal d'accourir, car les portes de la seconde en-> ceinte sont fermées, et si nous sommes en ton pouvoir au dehors, tu es ici à notre merci. CSe n'est pas une ruse de guerre nouvelle, tu le sais, sire Guy, toi qui reviens de Beaucaire ?

— L^épée au vent pour le Romieu ! cria Credo en sautant la barrière avec les autres archers , Undis que le More s'était approché de Tenfant comme pour le couvrir de son corps.

— Et qui es-tu, misérable , lui dit Guy, pour l^opposer à Texécution de la parole que ce vieillard m'a donnée ?

-A- T'a-t-il donné celte parole, dit le pèlerin , sans aucune autre restriction que celle dont tu as parlé ?

' — Sans aucune autre, dit la comtesse Signis.

— 11 n'a réservé le» droits de personne?

— De personne , repartit la comtesse.

— Est-ce vrai , messire, dit le pèlerin?

— Cest'vrai, et je croyais promettre Timposgible quand j'ai fait ce serment ; car je ne croyais pas tant d'iniquités assises sur le trône du vicaire de Dieu. Mais toi-même, dis-moi, est-ce vrai que notre saint-père ait donné à ce barbare la suzeraineté de notre belle Languedoc ?

— C'est vrai, messire ; mais , sous cette condition même, étiez-vous donc libre d'engager votre parole ?

— Qui étes-vous donc , dit la comtesse avec hauteur, pour interroger ici?

— Puisqu'il n'y a dans cette demeure ni un cœur qui ait gardé un souvenir, ni une pierre qui

ait gardé un écho de mon nom, je vous le dirai...

— Tu te trompes , Otlion de Terride , dit le More en s'avançant ; je t'ai reconnu dès que tu es entré ; car je n'aurais pas laissé cet homme être si longtemps insolent si je n'avais su que nul n'a le droit de parler dans le château quand son véritable maître s'y trouve.

— El moi aussi ! s'écria Credo, je vous avais reconnu, maître, et c'est, pour cela que je vous ai laissé barricader les portes de la seconde enceinte , et que je vous ai suivi jusqu'ici, >

Au nom d'Olbon , le vieux sire de Terride s'était relevé ; et ayant ramassé son épée, il se rangea a côté de son fils , comme si sa présence lui eût rendu la force avec l'espoir. En même temps le beau jeune homme, dont tout ce qui .s'était passé jusqu'à l'intervention du pèlerin n'avait pas un moment détourné l'attention du manuscrit qu'il lisait, ce beau jeune homme, dis-je, vint se placer brusquement à côté du sire Guy de Lévis , et tira son épée sans prononcer une parole. La comtesse Signis pâlit et tomba sur son siège , tandis qu'Ermessinde, à genoux devant elle et la tête cachée dans son giron , s'écriait d'une voix lamentable :

fl Oh ! ma mère , ma mère , nous sommes perdues! »

Au même instant, Guy, arrêtant le jeune homme qui s'était placé près de lui et qui semblait prêt à commencer Tattaque , lui dit d'une voix que n'avait point émue le danger qu'il courait :

f Laisse , enfant , ccf n'est point à de nobles épées de chevaliers à se salir du sang de manants et d*imposteurs. Je te reconnais maintenant, maitre pèlerin; je t'ai vu à Rome; mais là tu ne portais ni épée, ni cotte de mailles ; tu n'y portais pas même le bourdon ; tu portais l'habit de marchand et la valise sur le dos ; je t'y ai acheté là plume que je porte à mon toquet , et tu peux reconnaître aux pans de la robe d'Ërmessinde la broderie que tu m'as vendue alors.

— C'est vrai , dit le pèlerin , et tu dois te souvenir sans doute aussi du jeune homme qui t'a mesuré cette broderie sur une canne de trois pans ; eh bien ! ce jeune homme , il a changé la canne du marchand contre une épée double en longueur , et avec cette épée il a tenu enfermés dans le château de Beaucaire Lambert de Limon et soixante des meilleures lances françaises. Ce bel apprenti marchand était le jeune comte de Toulouse , et je ne rougis point d'avoir fait le métier que mon suzerain a honoré en le partageant.

— Eh bien ! dit Guy de Lévis , suzerain mar-

chand ei tawal marchand dégradés de noblesse par le concile de Latran , que venez-YOua faire ici?

— Nous Tenons en appeler du jugement des prélres au jugement de Dieu, et moi je viens crier à tous ceux de ce pays le dernier mot que m'a jeté le jeune comte de Toulouse en signe d'adieu : qu'en la cour de Rome il n'y a plus ni Dieu , ni foi , ni loyauté , ni loi (<).

— Paroles insensées ! dit le sire de Lévis ; et ne vous a-t-on pas déjà assez rudement châtiés de vos rébellions, que vous vouliez tenter encore une fois la colère du comte de Montfort et celle de ses chevaliers ? Voulez-vous donc qu'il vous écrase jusqu'au dernier? et veux-tu, toi, que lé château de ton père soit , comme tous ceux des barons de la Languedoc, démantelé jusqu'au sol et changé en ruines ?

— J'aimerais mieux le voir en pareil état, messire Guy de Lévis, que de le savoir entre tes

— Et il y serait depuis longtemps , si je nV vais ménagé ton .vieux père par pitié pour sa faiblesse et par amour pour sa noble fille.

— Tu mens, sire chevalier, dit Othon , et ce

(1) E de la. cort de Roma forment vos clamaretz que nous tà\ Dieut, oi fa, ui caazimeos, ni leiU.

chàteiu , fût-il ainsi tombé dans tes mains, ta ne t'en croirais pas encore le maitrei car tu es encore plus habile politique que grand donneur de coups d'épée. Ne disai»-tu pas ce soir même à Tabbé de Saint-Maurice : c L'étoile de Montfort pâlit , et ceux qui n'auront en ce pays de chàtellenies que par droit de conquête , courent grand risque de les perdre avant qu'il soit peu , comme Montfort perdra sa suzeraineté, malgré toutes les bulles du pape et de ses conciles. Aussi veux- je asseoir mes droits au château de Terride et au marquisat de Mirepoix sur des titres plus certains que ceux de l'épée : sur le mariage et l'hérédité. * Mais le mariage ne se fera pas, et le droit d'hérédité m'ap* parlient ; et tm , qui avais si grande hâte de conclure ton union, pour retourner auprès de Mont-* forl qui rappelle à lui tous ses chevaliers, pressé qu'il est de toutes parts par les Provençaux , tu n'iras point lui dire que non-seulement il ne recouvrera pas Beaucaire, mais qu'à l'heure qu'il est, Toulouse lui échappe, et rentre dans la po^ session de son vieux comte.

— C'est toi qui mens, cria Guy de Lévis, qn« cette nouvelle troubla profondément ; Toukmse est démantelée , elle n'a plus nî murs , ni créneaux , ni palissades , ni tours ; elle n'a plus ni armes ni armures ; elles n'a ^lus ni soldats ni

barons ; c'est un cadavre que noas avons frappé du lalon , déchiré du fouet de nos chiens , et qui n'a pas remué.

— Mais le cadavre s'est relevé , dit Othon de Terride, car son âme est rentrée en lui avec le comte Raymond de Toulouse ; et sa force , avec le comte Bernard Roger de Foix !

— Mon fils 1 mon IHs ! dit alors le vieux sire de Terride , raconte-moi toutes ces merveilles , pour que je ne meure pas avec le désespoir de voir notre terre en la possession des barbares , pour que j'aille porter, à ceux qui ont été au ciel devant nous , que le Laguedoc a enfin relevé sa bannière et sa double croix rouge.

- — Mon père , vous entendrez ce récit dans quelques heures, car avec vous d'autres auditeurs doivent m'eniendre , et le sire Guy de Lévis va tout à l'heure donner Tordre à ses hommes de leur ouvrir les portes.

— Faites^le , i dit tout bas la comtesse Signis au sire Guy.

Un regard d'Ërmessinde lui adressa la même prière, et tout aussitôt Lévis dit à son jeune compagnon d'un air tranquille :

— Va , Michel , donne à mes hommes Tordre d'ouvrir la poterne, et je ne demande d'autre condition pour eux que de sortir libres de cette

enoeinte où mon imprudence les a entratnés.

— Ni toi ni eux n'en sortirez^ ditOlhon, mais tous vous aurez la vie sauve. Credo , prends Fépée de ce chevalier et conduis-le avec deux des tiens à la salle du Paon ; elle est, si je m*en souviens , de bonne garde pour ceux qu'on y enferme. Et vous , jeune homme , ajoula-t^il en s'adressant à celui que Guy avait appelé Michel * venez sous mon escorte donner Tordre que vous venez de recevoir, i

Michel se tourna vers le sire de Lévis qui lui dit d'obéir, tandis que les deux comtesses échangeaient des signes avec le prisonnier.

c Quant à toi qui m'as dit mon nom , more ou chéiien , je te laisse en cette salle avec ces deux archers pour empêcher ces femmes de commettre quelque trahison en notre absence.. • Car, hélas ! je le vois, ajouta-t-il en se tournant et en voyant son père retombé sur son fauteuil, celui qui devrait commander ici n'a plus la force même de supporter une espérance.

— Je ferai ce qu'il faudra, répondit cet homme.

— Dis-moi donc qui tu es, pour que j'apprenne au comte de Toulouse , quand il en sera temps , quel fidèle serviteur ou quel fidèle allié il doit récompenser.

— Je n'ai plus de nom parmi les hommes , si

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