‹ Le comte de Foix (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · I. — LB COHTB BE FOlZ · texte numérisé non relu

I. — LB COHTB BE FOlZ

même j'en ai jamais en un. On m'a appelé Baat , on m'a appelé l'OEiUSanglant , on m'appelle ici Ben-Ouled ; mais ceux qui savent pourquoi je ?is , m'ont nommé le Couteau^de-Merci. >

A ce nom « Guy de Lévis se retourna et regarda cet homme d'un air de dégoAt. Puis un sourire amer erra sur ses lèvres. Son regard chercha l'enfant qui se tenait éveillé sur les genoux d'une femme, et il sortit d'un air calme.

Une heure s'était à peine écoulée que la poterne avait été ouverte , et que plus de dix chevaliers, suivis chacun d'un certain nombre d'hommes, avaient pénétré dans le château.

Ceux de Guy avaient été enfermés dans une des salles de la deuxième enceinte , et , les gardes nécessaires ayant été posés aux endroits conve<nables pour se munir contre toute surprise, les chevaliers se rendirent tous dans la salle où s'était passée la scène précédente , les nobles du cété occupé par le seigneur, et les comtesses, les suivants d'armes , écuyers et autres derrière la barricade. On avait rallumé le feu, remplacé les cierges et bougies, et chacun ayant pris place , l'un des chevaliers se leva et dit :

c Tu t'es présenté è chacun de nous avec un parchemin à cachet pendant , portant les armes du comte de Toulouse , nous priant d'avoir foi

en tes paroles. Tu nous a mandés ici pour celte nuit , et nous sommes venus , car s'il nous eût répugné d^obéir à Tordre d'un suzerain qui a livré le Languedoc aux barbares, nous n'eussions pas voulu repousser Tordre d'un père qui nous implore au nom de son fils.

— Il faut que vous sachiez , barons , quel est ce fils et ce qu'est devenu le père , et ensuite vous déciderez ce que vous voulez faire. Écoutez donc le récit d'un homme qui , chassé et proscrit de ce pays, n'a pu apprendre ses infortunes sans se sentir dévoré du désir de leur porter remède , quoique cette terre lui ait été plus inhospitalière qu'à vous , quoique ce suzerain ait abandonné son droit et confirmé son exhérédation. I

Un silence profond s'établit , et voici quel fut le récit d'Othon de Terride.

J'étaÎ8 à la cour d'Angleterre , barons , lonh qu^il y a un an , un jour que nous étions en chasse avec le roi Jean ,» un enfant de mine modeste et comme il convient à ceux qui ont un courage véritable , vint auprès de Sa Majesté , et lui tendant une lettre , il lui dit :

f Lisez cette lettre , monseigneur , et ditesmoi si je dois reprendre ma route.

— Qu*est ceci? fit le roi qui était d'humeur craintive. N'y a-t-il aucun maléfice en cette lettre? >

Lors se tournant vers moi , il me dit :

< Prends-en lecture , Othon , et nous répondrons ensuite. >

Je pris ta lettre , et je ne puis vous dire quel tressaillement me prit à la vue de la double croix de Toulouse pendante au parchemin. C'était le cachet du suzerain qui avait , vingt ans avant , rejeté ma prière , quanil mon père , fasciné par un falal amour , me fit déclarer traître et félon , pour garder sa châtellenie aux enfants à venir de sa nouvelle épousée. Une colère terrible s'empara de moi , et si ce n'eût été la jeunesse du messager, je l'eusse provoqué comme responsable des injustices de son maître ; cependant je lus la lettre , et à mesure que je la lisais , à mesure que je voyais détaillés devant mes yeux les malheurs de la patrie , je sentis cette colère s'amollir ; puis enfin quand je lus que ce noble enfant qui avait traversé l'Aquitaine , la Bretagne et la Normandie, à pied, seul , et vivant d'aumônes, était le fils du puissant comte Raymond , duc de Narbonne, marquis de Provence, cette haine se fondît en larmes , et le roi m'interrogeant d'un air étonné , je lui répondis :

t Cet enfant qui est là , couvert de sueur et de poudre , avec des habits déchirés , est ie fils de votre sœur Jeanne. C'est le jeune comte Raymond de Toulouse.

Tous les barons anglais se regardèrent , touchés de tant de misère avec un si grand nom ,

a de laiil de courage avec un ti grand malheur. Chacun youlait partir et tnivre le noble enfant; maie après le premier élan de cette pitié , quand vint rheuf e des conseils , le secours ne la suivit pas ; si bien , mes maîtres , que le jeune comte ne recueîllii de tant de belles promesses que des lettres du roi pour Sa Sainteté Innocent II! , et quelques livres sterling pour qu^il pût se rendre en meilleur équipage au concile assemblé pour Juger ses droits. Mais pas un seul chevalier ni bar ron ne lui offrit ni son appui ni sa lance. Aucun n'y était tenu , et la générosité est libre; mais j'eusse mérité de voir briser mes éperons par la main du bourreau , j'aurais mérité le jugement que Tamour aveugle d'un père arracha à l'indoieoce aveugle du suzerain, si j'avais vu tant de malheur et tant de résignation , avec tant de persévérance , sans retrouver en mon cœur le souvenir de la foi dont on m*avait délivré. Sires barons , je possède en Angleterre trois châtellenies qui valent chacune trois fois celle-^ci ; je les remis au roi Jean pour la remise du serment que je lui avais fait , et je partis comme serviteur et domestique du jeune comte , quoiqu'en apparence je fusse son maître ; car, messires , U ne faut point croire que , pour traverser la France et la Bourgogne , ses ennemies , et la Provence ,

son ancienne terre, il ait voyagé comme un seigneur de tant de comtés eût dû le faire , s'il restait en ce monde ombre de loyauté et de justice ; non ! travestis , moi sous Thabit d*un marchand, InÎKOus celui d'un apprenti, nous avons fait à pied le voyage jusqu'à Rome ; si bien qu'en arrivant dans cette ville , nous fûmes arrêtés par des Français , par le sire Guy de Lévis lui-même, qui était là tout à l'heure , et qu'il fallut lui donner la broderie d'or qu'il destinait à celle qu'on appelle ma sœur. Or ce fut alors que le jouvenceau que ma prudence avait peine à calmer, brisa sa canne et me dit :

-— Oh ! je mesurerai moins long de terre au maître de cet homme que je ne lui ai mesuré de broderies ; il n'en aura que six pieds , ce qu'il faut pour un cadavre , ou je serai mort avant un an. i

Ah l le sang provençal parlait en lui en ce moment , et ce qu'il a fait et que vous allez entendre vous apprendra que ce n'est pas vanterie.

Alors nous entrâmes à Rome où se trouvaient déjà les comtes de Toulouse , de Foh et de Comminges. Ce n'est pas ainsi qu'ils nous attendaient, ne pouvant s'imaginer qu'un roi et un oncle n'osassent pas mieux protéger le fils de sa sœur et le seigneur qui en avait appelé à sa justice. Hais

lelle fut cependant notre arrivée ; et si notre séjour ne fut pas si misérable que notre voyage , cela tient à des causes qui ne sont à Thonneur ni du saint-père ni, d'aucun baron romain.

< Ce sont ces causes sur lesquelles nous voulons être instruits , dit une voix grave et mâle ; car ayant été en pourparlers avec des cbevaliers français, j'en ai entendu faire d'étranges récits.

— Sire Guillaume de Minerve, reprit Olhon, crois-tu la langue des Français plus loyale que leur épée ? et penses-tu qu'ils ne s*entendent pas aussi bien à ruiner la fortune d'un ennemi par la calomnie que par les armes?

— Je connais les Français mieux que toi pour les avoir combattus face à face depuis bientôt dix ans ; mais je connais encore mieux le sang de Raymond , de ce traître comte qui nous a livrés le premier à l'invasion des barbares, toujours prêt à se vendre à qui peut lui profiter, qui a promené son hommage de Philippe de France à Richard d'Angleterre, et qui l'offrirait à quelque roi sarrasin de l'Espagne , s'il le croyait néces* saire à quelque nouvelle trahison.

— Je parle du jeune comte son fils , messire, dit Olhon ; je parie de ce que j'ai vu , et non de ce qu'on me rapporte.

— Eh bien ! sire baron de Terride , vous étet Aoglai» plutôt que Français et que Proyençal , et quoique vous fassiez semblant de vous plaindre ici de la couardise et de Tavarice du roi lean , peut-être n'avez-vous pas tant à le blâmer en secret. Le voyage a été rude , et il ne pouvait être autrement ayant à traverser des (erres enne* mies; mais le séjour a été splendide^ grâce à qui, sire de Terride ? grâce à la comtesse de Norwîch, dont la fille Régina tient de si près an roi Jean que le comte de Nonvicb a répudié sa femme« et Ta renvoyée à Rome où il Favait prise lorsqu^il avait été y faire pénitence pour s'être battu un vendredi saint. Or , messire de Terride , le roi d'Angleterre aime assez cette fille pour lui souhaiter un mari comme le jeune comte de Tonlouse et aider ce mari à devenir riche et puissant ; mais le roi d'Angleterre connaît trop bien la valeur de loutes^^hoses pour donner son secours par pure générosité ou par amour paternel , et sll aide son gendre à reprendre ses comtés , c'est qu'il est peut-être convenu d'avance que ce gendre lui en fera hommage et abandonnera la suzeraineté du roi de France pour la sienne.

Voilà pourquoi nous tenons à savoir les causes véritables de cesplendide séjour à Rome. »

Olhon écouta les paroles de Guillaume de

Minerve d'un air d'abord soucieux et contrarié ; puis, ayant gardé un moment le silence, il laissa venir un léger sourire sur ses lèvres, et sa figure prit une expression railleuse et gaie.

c Sires barons, dit-il , lorsque , chassé de la Provence, je m^en allai de ville en ville jusqu'à Bordeaux où était la fleur de la chevalerie du monde, le roi Richard, je n'avais , pour me faire accueillir, ni nom, ni grands faits d'armes à invoquer ; mais j'avais emporté avec moi de ce pays la gaie science des jongleurs , qui y semble un don de nature , et je vous jure qu'en ce temps- là j'aurais payé cher pour pouvoir raconter une aussi gracieuse et sincère aventure d'amour que celle du jeune comte et de la belle Régina ; car, sur mon àme, je vous le jure, c'est seulement une aventure d'amour.

-^ Eh bien ! crièrent quelques voix , ditesnous-la , sire de Terride.

— Qu'il nous l'explique comme un homme de sens et de vérité , dit Guillaume de Minerve , et nous jugerons ce qui en est.

— Non, s'écria-t-on de tous côtés, qu'il nous la conte ; comme bon trouvère , qu'il nous la dise en chanson, et nous jugerons encore mieux. •

A ce vœu, tumultueusement exprimé par tous les chevaliers , se mêla le murmure suppliant 'de

tous les hommes d'armes et servants qai étaient de Tau Ire côté de la balustrade , et Othon , jugeant que peut-être il obtiendrait plus de cette chanson que de son grave récit, fit un geste de contentement.

« Ah 1 s'écria Guillaume de Minerve , chevaliers provençaux , ne changerez-vous jamais?

Vous donneriez la vie de vos enfants et Thonneur de vos femmes pour une chanson , et vous oublieriez le combat pour les contes d'un jongleur.

— Nous avons le temps pour tout , dit de Terride , et ce conte ne sera pas inutile , car il vous apprendra à connaître que si, avec le jeune Raymond, la justice et Féquité doivent rentrer en Provence , la courtoisie et la galanterie , chassées par les barbares Français, y reviendront avec lui. I

Un murmure flatteur accueillit ces paroles ; chacun se pcncfia vers Oihon d'un air plus attentif que lorsqu'il parlait des destinées de la Provence, et le sire de Terride commença ainsi, parlant en vers rimes et les déclamant d'une façon chantante :

c Le lendemain de son arrivée, le vieux comte Raymond avait dit à son fils : f Va chez l'éVêque d'Osma pour lui remettre la lettre du

roi Jean ; aborde-le avec soumission et respect , car c'est un homme qui aime qu'on le prie ; et plus tu te montreras humble et pauvre , plus il tiendra à Thonneur de te favoriser. 11 est de ceux qui refusent la justice à qui la demande la voix haute, et qui donnent l'impunité à qui la sollicite à genoux. > Le jeune comte se dirigea vers le palais de Tévêque-cardinal , quoique avec regret ; car il n'était pas d'une âme à plier sous son infortune ; mais les avis de son père et les conseils des autres comtes , ses amis , le déterminèrent , et il partit. Le palais du cardinal était éloigné de plus de deux milles de la ville , si bien que lorsque le jeune comte arriva , après avoir fait la route à pied par un soleil brûlant, il se trouva si fatigué qu'il eut à peine la force de dire à un clerc de remettre son message à l'évèque, et qu'il s'endormit sous la galerie ouverte et parfumée de fleurs , où. il attendait d'être introduit.

L'évéque , homme fier et vain , appelé au concile, sortait en ce moment, accompagné de la comtesse de Norwich , sa sœur, et de Régina sa nièce , la fille de la comtesse , disant qu'il verrait le jeune comte en passant,. comme il eût fait pour un suppliant de basse exlraclion. Lors*

qu'il fut arrivé avec sa suite sous la galerie , le I. 5

clerc diercha des yeux le jeune comte , et , le voyant endormi , il allait le secouer rudement pour réveiller; mais la comtesse de Norwich Tarréta en s^écriant d'une voix émue : € Pauvre bel eqfant ! >

Elle avait bien dit, car jamais plus noble beauté ne se montra sous un babit plus simple , pour ne pas dire plus misérable. L'évêque luimême , tout dur qu*il était , ne put s'empêcher d'avoir un moment de commisération pour son air de souffrance ; car à la vive rougeur qu'avait d'abord excitée la marche, avait succédé une triste pâleur et un froid douloureux. Le seigneur évéque passa donc sans qu'on éveillât le jeune Raymond , et ordonna seulement qu'on lui dît d'attendre son retour.

Cependant la comtesse , qui était une femme pleine de bonté , mais qui se plaisait à de folles imaginations , fit enlever doucement le beau dormeur par ses femmes , qui ne trouvaient pas trop lourd le poids d'un si gentil chevalier, et le fit déposer en un cabinet tout pavé de mosaïques, tout tapissé de peintures, et sur pn lit tout de duvet et de soie. Puis la comtesse et sa fille , qu'elle aimait avec plus de tendresse que de prudence, s'étant vêtues de longues tuniques blanches et de voiles sévères , se placèrent à

côlé de ton lit pour voir quel serait son étonuement et son trouble en se voyant dans un lieu inconnu.

Bientôt , en effet , le jeune comte sortit de son pesant sommeil , et se rappelant confusé*ment le sujet de son voyage, il se leva d'un seul bond et demeura confondu en voyant cette cbambre étroite et close au lieu de la galerie vaste et ouverte où il se rappelait s^étre endormi. S'il eut un moment de crainte, car personne ne peut dire que jamais un mouvement de crainte soit entré dans ce jeune cœur, il s'effaça bien vite à l'aspect de cette douce prison et de ses belles gardiennes. Le jeune comte les contempla un moment avec une appréhension respectueuse , puis avec une amoureuse dévotion , et , s'étant mis à genoux, fasciné par tout ce qu'il voyait , il se prit à dire :

c Saintes habitantes du ciel , êtes-vous donc venues sur la terre pour protéger un infortuné?

— Pour qui nous prends-tu donc? dit de sa douce voix Régina , qui eut peine à retenir un sourire.

— N'étes-vous pas , dit le comte agenouillé et les larmes aux yeux , la Vierge sainte , mère du Seigneur Jésus-Christ , et celle qui vous accompagne n'est-elle pas Marie-Madeleine , la pécheresse? i

La comtesse Livie de Norwich se mordit les lèvres de dépît ; mais elle n'était pas femme à se courroucer pour longtemps d'une méprise qui ressemblait à la vérité , à la pénitence près ; car elle ne se cachait pas de cette vérité, et n'était pas célèbre seulement par ses amours avec le roi Jean.

c Tu as dit vrai , jeune homme, reprit-elle , et notre protection ne te manquera pas , si tu en es digne par ta valeur comme par ton lignage, par ta courtoisie envers les dames comme par ta beauté.

— Hélas ! dit le jeune comte, je n'ai encore pu appreQ(jb*&des devoirs d'un chevalier que ce qu'en enseignent la misère et l'exil : le courage et la constance à souffrir. Mais vienne le jour où j'aurai reconquis mon héritage , et je ' fais vœu de bâtir une église sous l'invocation de Notre-Damede-Bon-Secours et de la Madeleine repentante.

— Ce n'est point assez, beau chevalier, dit la comtesse ; tu feras ouvrir un pas d'armes où tu soutiendras contre tous ceux qui se voudront présenter que nulle dame vivante n'est plus belle que la Vierge sainte , mère du Seigneur.

— Et que sa compagne Marie -Madeleine, ajouta Régina, pour flatter la vanité de sa mère.

— Ainsi ferai-je, dit le jeune comte avec humilité.

— Tu porteras donc , lui dit la comtesse , le titre de chevalier des Dames du Ciel , et tu n'au^ ^ras que leur amour dans le cœur. >

Raymond en fit serment d'une foi sincère , et sans prévoir ce qui pourrait lui en avenir. Puis, après qu'elles Teurent interrogé sur son voyage et ses espérances, tandis qu'il demeurait toujours agenouillé et la tête baissée , elles laissèrent le comte tout seul dans l'obscurité, car la nuit était venue. Puis tout à coup le jeune comte se sentit saisi par des mains robustes, et enlevé avec rapidité ; et lorsqu'on lui eut rendu la liberté , il se trouva sur le chemin de Rome. Comme* il cherchait à se reconnaître , un homme lui glissa ces mots dans une oreille : < Si tu veux revoir la bienheureuse Madeleine, va la prier dans l'église de Saint-Pierre, i Et une voix plus douce lui murmura dans l'autre : c Si tu veux revoir la bienheureuse vierge, va la prier à la chapelle de la Visitation. » Avant qu'il eût eu le temps de répondre , une troisième voix , mais haute et impérative, lui cria : f Prends ce cheval et ce qu^îl porte; mais sur ta vie , ne reviens jamais en ce palais. I Presque aussitôt tout le monde s'était éloigné , et il se vit seul. Un cheval bien caparaçonné était sur la route. A la selle pendait un

sac de velours rempli de pièces d'or. Le jeune

comte revint à Rome où il retrouva ses compagnotiB , à qui il raconta Tapparition qu'il avait eue. Le comte de Gomminges en voulut rire , mais le vieux comte de Toulouse , plus sage et plus avisé , y vit un signe manifeste que , si la protection des évéques manquait à la cause du jeune comte , celle du ciel , qui est bien différente, ne leur manquerait pas.

Cela le réconforta pour paraître le lendemain devant rassemblée des évéques , qui se tenait au palais de Latran, près de la porte Latine. Or, après y avoir comparu, et comme le jeune comte...

c Sire de Torride, dit Guillaume de Minerve en se levant , puisque ces chevaliers ont voulu une chanson d'amour avant un récit sérieux , ne rejette pas tout à fait celui-ci pour une heure où nous ne pourrons plus Fentendre , et conte ces choses comme elles sont arrivées. Que se passat-il dans cette entrevue ?

— Soit, dit Othon charmé de pouvoir reprendre son récit, je vous montrerai ce qui s^est passé aux yeux de tous , et je vous dirai ensuite ce secret qui , je le vois, a été calomnié.

Il s'arrêta un momeét , et reprit :

— Lorsque les comies de Toulouse , de Foix et de Commînges parurent devant le concile.

liait cents évéques ou abbés étaient présents, et jamais plus magnifique spectacle ne s^ofirit aux yeux d^un homme : tous vêtus de rouge et de violet , portant la mitre , Faurausse et la crosse , rangés dans la basilique constantinienne , sur des gradins revêtus de pourpre , tandis que le saintpère , assis sur une chaise d'ivoire et sous un dais de brocard d'or , était placé an milieu du chœur. Le vieux comte de Toulouse , qui reconnut parmi tous ces assistants la plupart de ceux qui l'avaient condamné , lui et les siens, au concile;: de Saint-Gilles , entra d'un air humble et soumis , tenant son fils par la main , et tous deux s'allèrent jeter aux pieds de notre seigneur le pape , qui les releva avec bonté , et embrassa le jeune comte. Mais le vaillant Roger Bernard de Foix parut la tête haute , le regard fier , la main snr la poignée de son épée , et resta debout au milieu de l'assemblée. Puis le pape ayant donné licence au comtede Toulouse d'exposer ses griefs, celai-ci répondit modestement qu'il avait le cœur trop ulcéré pour être sûr de se contenir dans un langage modéré , et qu'il avait chargé le comte Roger-Bernard de faire valoir leurs droits.

— Sans doute , dit Guillaume de Minerve de sa voix grondeuse et rude , pour pouvoir renier les paroles du lovai comte de Foix si besoin était.

et pour se séfMirer de lui si quelque nouvelle trahison lui promettait meilleure chance de succès. I

— Guillaume , d|t le More Ben-Ouled , tes malheurs ne sont pas plus grands que ceux d'aucun de nous , pour te rendre plus sévère que nous ne le sommes; écoute donc en silence, comme nous faisons.

— Mais qui es-tu , toi , dit Guillaume Sarrazin , qui te vantes d'avoir souffert de nos malheurs? Et comment se fait-il qu'un homme de ta, s orte soit dans cette assemblée ? Qui t'y a amené ? Es-tu au service du sire de Terride?

— J'ai trouvé cet homme en ce château , repartit Oihon , et il m'y a prêté secours pour arrêter le sire Guy. Il m'a dit se nommer...

— Garde mon nom pour toi , sire de Terride, dit Ben-Ouled. Je le dirai à tous quand il en sera temps.

— Continuez , [continuez , dirent les autres chevaliers , à qui cette interruption déplaisait , et le sire de Terride reprit :

c Le comte de Foix s'étant avancé au milieu de l'assemblée, tint alors ce discours d'une voix mâle et ferme :

— Seigneur , vrai pape de qui le monde entier relève , et qui as été élevé sur ce siège pour

maintenir ses intérêts, noué sommes vepus, moi, le puissant comte, mon seigneur et soumis, pour récianier notre droit. Le puissant comte mon seigneur s'est mis , lui et sa terre , à ta merci , et t'a rendu la Provence, Toulouse et Montauban; et moi-même , à ton ordre , j'ai rendu mon château de Foix avec sa noble forteresse , château si fort , qu'il se serait de lui-même défendu ; où tout abondait , le pain et le vin , la viande et le froment , l'eau et le feu ; où j'avais maints bra*^ ves compagnons et de nombreuses armures , et que je ne craignais pas de voir prendre par la force. Eh bien ! depuis que nous sommes sous ta protection , comme avant , les habitants sont partout livrés au supplice et à la mort par le plus méchant des hommes ,*par Simon de Montfort ; les barons sont dépouillés de leurs terres , les citadins de leurs droits , et tous sont à la merci du bourreau , sous prétexte d'un crime d'hérésie que je démens ici pour moi , pour le comte mon seigneur , et qu'il n'est point nécessaire de démentir pour son fils , puisque lorsqu'ont commencé la guerre et la persécution , il était d'âge si tendre , qu'il n'a pu faillir ni contre l'Ëglise ni contre personne. Ce récit étant vrai , je te demande pour l'honneur de quel saint et le droit de quel suzerain tu approuverais que Raymond,

pour ne parler que de lui ,' fût dépouillé de ses villes et de ses terres en faveur d'un mendiant anglais qui a surpris Thonneur de la noblesse de France , et qui a acheté les prédications de tes évéques. »

A ces mots , un grand murmure s'éleva , et Foulques, Tastucieux évéque de Toulouse, Tennemi implacable du comte, Témissaire de Simon de Montfort, se leva hardiment, et coupant la parole à Roger Bernard, il s'écria :

c Tu l'entends, seigneur pape, le blasphème étouffe la prière dans sa bouche. 11 dit qu'il n'a point participé au crime d'hérésie, et moi je vous dis que c'est dans sa terre que l'hérésie a jeté les plus profondes racines ; elle était pleine de Vaudois pour lesquels il a fait bâtir le château de Mont-Ségur afin de les y réfugier. Sa sœur était l'âme des conseils des hérétiques, et lui, le comte de Foix, au lieu de la bannir, il l'a logée et nourrie en son château de Saverdun; et lorsque tes pèlerins, tes croisés sont venus pour punir et anéantir Fhérésie, il s'est mis en campagn^ contre eux , et en a tant tué , tant (aillé en pièces , tant massacré , que leurs ossements en ont fait une croûte blanche sur la campagne de Monl joie, sans compter les mutilés , les aveugles, les manchots , tous ceux qu'il a martyrisés. Donc je dis que cet

liomme ne floît pins avoir terre en ce monde , el qnll aara la damnation éternelle en Taotre. ^

Un marmnre de ftatisfaclion accueille les pa* rôles de Foulqnes ; niais à ce murmure , le front du pape se rembrunit ; il impose silence à tout le monde du geste et de la voix, et ordonne au comte de répondre.

Celui-ci , plus fier , plus calme , plus assuré quejamais, reprend aussitôt:

c Non, je n'ai point aimé et protégé les héré" tiqnes, ni les novices, ni les parfaits ; je n'ai point fait bâtir le cbàteau du Mont-Ségur pour eus, car ce château n'est point sous ma dépendance ni sur mes terres. Si ma sœur a péché, je n'en suis point cause ; et si elle a habité l'un de mes châteaux, c'est qu'elle en avait le droit, car le comte mon père voulut que ceux de ses enfants qui voudraient vivre sur la terre où ils étaient nés y fussent protégés et accueillis ptr celui qui la tenait comme suzerain, et que je n'ai pas l'habitude de rejeter le droit d'autrui comme une chose sans valeur parce qu'il me porte préjudice. Je vous le jure par le Seigneur qui fut mis en croix , jamais bon pèlerin ou Romieu paisible , cheminant pieusement vers quelque saint lieu, n'a été repoussé ni molesté par moi ou mes hommes. Mais ces voleurs, ces traîtres sans honneur et sans foi , por-

— octant cette croix qui nous a écrasés , il est vrai qu'aucun n*a été pris par moi ou les miens qu*il n^ait perdu les yeux, les pieds, les mains ; je n*en ai rencontré nulle troupe que je n'y aie frappé jusqu'à ce que m^ lame ait été brisée oïl mon bras pendant de fatigue. Et si j'ai quelque joie en la douleur où je suis de voir la misère de monseigneur le comte, c'est d'en avoir tant tué et détruit ; et si quelque regret trouble cette joie, c'est de n'en pas avoir tué davantage ; et si quelque désir me reste, c'est d'exterminer tous ceux qui ont échappé ou fui jusqu'à ce jour. »

Foulques voulut se lever à cette parole ; mais le comte continua d'un rire fier et méprisant :

c Quant à cet évéque qui parle si haut , je vous dis, moi , qu'il nous a trahis ; car le voilà , lui , qui , grâce à ses chansons de jongleur qui perdent quiconque les lit et les chante , nous a si bien extorqué les présents et les bijoux, que de bateleur il s'est fait moine, de moine abbé, d'abbé évéque , et qu'il est devenu , après avoir partagé la livrée des valets de mes chiens , un si puissant personnage , que personne ici n'ose se lever pour le contredire. Et cependant c'est lui qui a allumé dans le pays de Toulouse un tel feu, que toute l'eau de tes baptistères ne pourra l'éteindre. Et c'est un pareil monstre que vous

appdez un légat de Rmne. Quant à moi, j'ai refosé de mettre mon cbàteau en ses mains pour le compte du seigneur pape, car je le tiens pour un mécréant qui volerait le Christ lui*méme. Je Tai remis de bonne volonté à Tabbé de Saint- Tibère, et c'est à toi que je le réclame, seigneur pape, car celui qui retient indûment ce qui lui a été remis de bonne foi, ment à sa parole et dégage tout homme de ses serments. »

Une fois encore les évêques répondirent par mille murmures menaçants au discours du comte de Foix; mais une fois encore Innocent arrêta Télan de leur colère, et s'adressant au comte , il lui dit :

c Tu as justement discouru en faveur de ton droit; mais tu as trop méconnu le nôtre : car tu oublies que vous êtes appelés tous ici pour ré* pondre à l'imputation d'hérésie pour laquelle vous avez élé déjà condamnés ; donc avant de demander tes terres, il faut que l'absolution te soit accordée.

— Et vous ne-pouvez la loi accorder, dit Foulques , la pâleur de la colère sur le visage. Il est hérétique dans l'âme et dans le fait, méconnaissant les jugements des évêques, donnant asile aux bandits condamnés, et à leurs enfants quand ils sont morts.

— To m'enfais sonTenirà propos ^t'écm le eooi(e de Foix ; oui 4 j'ai donné asile aux fiis de ceux que tous et celte exécraMe race de frao«çais TOUS avez condamnés ; oui , seigneur pape , j'ai recueilli dans mon château Fenfant du noUe Rof[er, le vaillant vicomte de Béziers, que Simon de HoRtfort a empoisonné , ne pouvant le vain^ cre ; et je vois d'ici le fou furieux qui ^ sachant que la vicomtesse de Béziers portait en son sein un héritier des comtés de son époux, accusa d'hérésie y convainquit de ce crime, et fit décla* rer incapable d'hériter Tenfent qui n'était pas né. C'est pour toi que je parle , frère Dominique. Âh ! depuis qu'en face de la chrétienté le vicomte Roger, cette fleur du courage et de la courioisie, a été martyrisé , toutes les splendeurs des notées vertns sont amoindries, comme si de chaque couronne il était tombé son plus brillant diamant. Maïs enfin , puisqu'il est mort , ne rendrafr-tu pas sa terre à son fils déshérité? Il y va de ton lion'> neur ; car je renvoie à ton âme toutes les famés que pourra commettre la victime qui n'aura trouvé devant les hommes ni justice ni équité. Rends* lui tout sur rh)?ure, terre et seigneurie , ou bien je te redemanderai tout au jour du jugeaient , ce jour où tu seras jugé. 1

Comme le sire de Terridc répétait d'un ton

fier e( 99U¥age le diteonn du eonaie , ime voix esaltée et irfeme ite larmes ) la fois s'écm :

c ^Qhle conte de Foix, iioUe eomte, ui m'a» te&u parole 1 1

Tous les chevalierB , déjà émna par ce réelle furent tellement saisis par cette exclamâiion , qu'ils s'écrièrent lo«s avec de grands battements de main :

f Honneur au comte de Foix I c'est le brave et le fier, Tinvincible et le juste !

<-« Continue , reprit vivement Guillaume do Minerve ; que répondit le seigneur pape à cetto parole?

— Un aeul mot triste et décevant : « Juatice sera faite ; » puis il se retira dans ses jardins où trois cents abbés et évéques l'ayant suivi , iU changèrent en crainte ses bonnes dispositions , lui remontrant les services de Simon deMontfort, Tobsédant de prières , de larmes « de menaces « jusqu'à ce qu'il prit le parti de laisser è Simon la terre de la Languedoc, réservant seulement au jeune comte la Provence , qui est au pouvoir de Simon comme tout le reste. Puis il a absous les quatre comtes et les a reçus bons catholique».

— Indigne et illusoire justice ! s'écria-i-on.

— Pauvre bienfait! dit Guillaume*

— Tout esi perdu ! dirent les cbevaliers.

— Âh ! reprend Olhon en se levant avec énergie , tout est gagné. Il n*y a plus de crime d*liérésie, donc II n'y a plus de prédicateurs , il n'y a plus de croisade ; car j'ai encore les demièreu paroles du seigneur pape dans les oreilles , le jour de la dernière audience :

c 11 est temps que cessent ces désolations dont nous sommes tous fort blâmés, moi, plus que ▼eus , seigneurs évéques ; il est temps de fermer les blessures de ces populations dont Tàme pleura et dont le cœur saigne. Allez donc porter à ces malheureux pays la concorde et la paix. Recommandez la foi au Seigneur, et ne faites pas en son nom les choses qu'il a défendues. Quiconque en prêchera davantage , le fera contre ma volonté. 1

J'étais présent aussi lorsque le comte de To«louse lui a dit : c Seigneur pape , la faute en est à toi si je n'ai plus de terre ce que j'aurais pu en franchir dans mes jeux d'enfant; la faute en est à toi si je ne sais où poser le pied ; c'est pour f avoir rendu mes villes que je suis en telle détresse , que je n'ai plus ni asile ni pain ; que toutes nos fautes retombent donc.sur toi ! >

— Vieillard , lui répondit doucement Innocent , le visage plus triste qu'irrité , ces félons d'évéques m'ont forcé de mentir à h justice ;

mais prends patience , toi et moi nous en serons bientôt vengés. Laisse-moi ton fils. Je lui ferai un héritage ; je lui garde la terre du Venaissin » Avignon et Beaucaire , jusqu'à ce que je voie si je peux lui rendre tout. En attendant , que Simon garde la Languedoc, i

— c Seigneur, dit Tenfant , il n'y pas de partage possible entre un homme de Wençesler et moi ; et , puisque tout se décide par la guerre, à ce que je vois , je ne te demande que la faveur d'en appeler à mon épée , car il n'y eût jamais eu d'homme assez puissant pour renverser Toulouse si l'Église n'existait pas. Mais ma cause est sî juste , que je la soutiendrai contre les ennemis les plus fiers , et nous reconquerrons Toulouse la belle ville. Tu as assez fait pour nous ; tu nous as délivrés des chaînes qu'attachait à notre cou l'accusation du crime d'hérésie ; et maintenant » gare aux tigres qui dévorent mes provinces : les lions sont lâchés 1 »

De nouveaux applaudissements éclatèrent de toutes parts ; mais presque aussitôt un efiroyable tumulte y venu du dehors, couvrit les cris de joie des chevaliers. Voici quelle en était la cause.

Trois hommes voulaient pénétrer dans la salie; et comme le côlé de la galerie par où ils entraient était occupé par les serrants des chevaliers qui ne les connaissaient pas , ceox<ci les repoussaient, ce qui causait le tumulte qu'on avait entendu. Cependant une voix creuse s'écria avec un accent terrible :

c Comte de Terride, seigneur comte, la malédiction du ciel t'a-t^elle rendu sourd , et ne reconnais-tu pas la voix de tes vieux serviteurs ? >

Le vieux comte de Terride , qui , pendant le récit de son fils , était resté dans un abattement profond et comme insensible à tout ce qui se

passait autour de lui , tressaillît à cette voix , et se relevant du siège où il était affaissé sur luimême , il répondit d'une voix sépulcrale , Tœil égaré et le corps agité d'un tremblement nerveux :

c Que me demandes>tu , Manuel ? Je suis à la merci de chevaliers félons qui parlent de la justice de Rome et qui commandent dans mon château. Je ne puis rien. Manuel ; va demander protection aux Mores d'Espagne plutôt qu'aux chevaliers de la Languedoc !

— Laissez approcher celui qui se dit le serviteur de mon père, i cria Othon , tandis que le More Ben-Ouled s'approchait du vieillard et lui faisait reprendre sa place.

A l'ordre d'Othon, les rangs s'ouvrirent et Ton vit s'approcher celui qui s'appelait Manuel , vieilkird de soixante ans, à la tète blanche, mais droit et plein encore de vigueur. Après lui venaient ses deux fils , Robin et Gautier, portant sur leurs bras le corps de Guillelmète ayant toutes les apparences de la mort.

c Que veux-tu et que demandes-tu ? lui dit Othon ; pourquoi viens-tu troubler cette assemblée de nobles chevaliers , et quel est ce cadavre que tu apportes si malencontreusement parmi nous ?

— Ce €adavre , dit Manuel , c'e«t celui de ma fille , et je viens te demander à toi , qui te dit être le fiU de notre seigneur, et à vous tous, chevaliers, la vie de celui qui a trallreusement étranglé et assassiné mon enfant. »

 Taspect du cadavre de Guillelroète porté par ses deux frères , le More Ben-Ouled poussa un eri terrible, et s*éiançattt par-dessus la balustrade, il s'écria :

f Et si tu ne trouves pas justice , Manuel , je te promets vengeance ! *

«— Qui parle de vengeance , quand c*est à moi qu^on demande justice ? reprit Otiion d*une voix sévère. Qui que ce soit n'a le droit de rien dire ici quand le seigneur de ce château peut répondre, i

Un murmure désapprobateur partit du c6té des hommes d'armes et des servants , tandis que les chevaliers gardaient un profond silence , ea échangeant des regards étonnés.

Othon reprit :

c Qui accuses-tu de cet assassinat?

— Dis-moi les noms de tous les chevalier»

qui sont entrés ce soir en ce château , et d'après leur bonne ou mauvaise renommée , je te dirtii quel est celui que je crois le coupable.

— Aucun des chevaliers ici présents n'a tra-

vené le tmc pour Tenir au cb&teao , ëit Oïlion ; ear loua nontamTés par le chemin deCaslelnaudary , et non par celni de la montagne on de Pamiera.

— Le bac a cependant été détaché. Je n*ai point reconnu le nœud que j*ai Thabîtiide d'y foire; et puisque le bac est sur cette rive, c^est qu^ly a ramené des hommes de Tauire bord.

r— S'il en est ainsi , dit Othon , c'est que ta fille Ta conduit de Tautre côté de Teau pour y prendre ceux quF s'y trouvaient ; et comme elle a oontrevenu à Tordre accoutumé , tant pis pour elle si elle a trouvé le danger qu'elle est allée chercher.

— A oioins que l'un d'eux, dit Manuel , n^eût traversé le torrent à la nage pour s'emparer d» bac , que ma fille aura voulu défendre.

— Et la preuve que cet homme a raison ^ dit la voix d'un archer , c'est que voici une robe de Romieu toute trempée. A qui de vous , messfires, appartient-elle ?

— A mor, dit Oihon. Mais j'ai passé seul ^ el ce n'est pas pour moi que le bac a été détaché.

-** Pour qui donc alors ? dirent les voix ismultueuses des hommes d'armes.

— Ce n'est pas à moi à vous le dire , repartit Othon. I

suie cris menàçdnt» édalèrent aa bout de la galerie , et Otbon cbercba vaîiiemeDt k les apaiser. Guilbmne de Minerve, qui a'éiait approché de lui, laî dit loul bas :

— Livrez^leor ratsaaiîii, quel quMl aoit» ineasire de Terride, li tous le eonoaiaaez.

-^ Je le connais, répondit cehii*ci ; mais c^est un otage que je teox garder vÎTant, et qui noua vaudra une vict<Mre contre les Français.

— Prenez garde , i dit Guillaume doucement.

Cependant les hommes d'armes s*étaient consultés entre eux, et tout à coup Grédo élevant la voix, se prit à dire :

i 11 n'y a pas à chercher plus longtemps le coupable, je le connais, et celui-là, grâce au ciel, ne trouvera pas une voix pour le défendre. Le sire Guy de Lévis est venu ce soir du couvent de Saitit-liauriee, et lorsqu^il est entré au château, par trahison et mensonge, comme il a tra* versé le torrent par trahison ou mensonge, il m'a dit qu'il venait de faire à Guillelmète le don d'oiie écharpe. Or vdci Robin qui a retronvé le corps de la pauvre enfant arrêté aux branches d'uB saule ; il avait au oou Técharpe du sire Guy de Lévis. L'assassin est dans ce château ; Tassas* sia est au pouvoir du sire de lertiie ; qull nous le livre pour qu'il en soit fait justice et pour

qu'il soii pendo aax arbres de la route comme on Ûcbe ei félon assassin de femmes.

— Holà 1 mes mallres, reprit Othon ; depuis quand le meurire d'une fille vassale est-il payé par le supplice d'un chevalier de noble lignage, fût-il un ennemi, fût-il un traître? i

L^orage qui commençait à se former du côté des archers, des servants et des hommes d'armes, éclaia alors en malédictions et en menaces directes. Les cris :

c Sus au traître! sus au félon! sus à FÂnglais ! I retentirent de tous côtés ; et quelques hommes se mirent en mesure de franchir la palissade. Mais Othon , s'élançant au devant d'eux l'épée nue, s'écria :

c Qui osera passer celte barrière quand le seigneur de ce château le lui défend ?

— Qui ? répondit Manuel en tirant hors du fourreau la pesante épée de l'un des hommes d'armes ; moi le premier, et tous les auires ensuite.

— Eh bien ! tu mourras le premier, i dit Othon en tirant son épée.

Un mouvement général de toute la troupe, parti du fond de la salle pour s'élancer contre Olhon , poussa si rudement les deux fils de Manuel contre la balustrade, que le corps dcGoil-

lelmèie , qu'ilu «ootenaient sur leurs bras pour Tempécher de tomber à lerrOf passa par-deisus la barrière et vint s^abattre aux pieds d^Otbon. Celui-ci , préoccupé de suivre de Fceil les mouvements de ceui qui se précipitaient vers lui, ne vil autre chose qu'un corps qui dépassait la terrible limite , et levant son épée, il la. laissa tomber sur le cadavre et lui fit une légère blessure.

A ce nouvel acte, les cris redoublèrent, et déjà dix épées tirées allaient frapper ensemble Othon de Terride, lorsque Guillaume se jeta en avant de lui , el le couvrant de son corps les arrêta en leur disant :

c Enfanis, arrêtez : justice vous sera rendue. Je vous le jure sur ma parole de chevalier. Hais comme le coupable est d'un rang et d'une importance tels, que nous en pouvons tirer d'utiles renseignements pour la cause de la Languedoc , laisses^nous un moment délibérer sur ce qu'il est convenable de faire avant de vous le livrer. »

Othon allait protester contre cette concession ; mais il fut retenu par Lérida et d'autres chevaliers qui lui demandèrent de garder le silence. Pendant ce temps , Manuel répondait à Guillaume :

c Je prends ta parole, sire de Minerve; car jamais tu n'y as manqué. Nous allons nous

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