I.B GOim DE POIX
Michel s'approcha, et Othon le considéra avec une curieuse attention.
Michel était un pâle et beau jeune J^omme; son grand œil bleu avait une langueur charmante ; ses cheveux blonds encadraient ime figure douce et suave ; une intelligence élevée et calme brillait sur son front; et quoique nulle faiblesse ne parût dans son attitude, cependant, à cette époque où les apparences de la force étaient la première beauté et la première recommandation d'un homme, on eût pu accuser Michel d^avoir Tair efféminé.
—Voici donc mon.frère, se dit Othon, celui à qui mon père destine ce terrible héritage qu'il n*a pas su défendre. En vérité, ce n*est point la peine de l'envoyer au danger qui le menace.
Cependant cette pensée s^effaça devant le regard froid et dédaigneux du jeune homme, qui lui dit :
— Pourquoi m'as-tu fait demander, sire de Terride, et quel ordre plaît-il au futur suzerain de ce château de me donner?
IM LU GOMTfi OB fOlt
-^ Je n'ai point d'ordre à te donner^ dit Othan froidement; mais j'ai à te Iransmeltre ceux de fiM)n père.
Credo écouta d'un air curieux, et Midiel sourit avec dédain ;
— Les ordres de ton père, sire de Terride, et en quoi suis^je tenu de les respecter?
— Je rignore, dit Othon ; mais moi, pour qui c'est un devoir d'obéir, je fais ce qu'il m'a commandé.
» Mon père t'ordonne de te rendre immédkiement près de lui.
— Pourquoi ?
— Je ne lui ai pas demandé, messire. Je vous l'ai dit, j^obéis à mon père.
)) C'est un respect que je comprends, que vous n'avez jamais appris.
Michel devint plus pâle encore et jeta à Othon un regard terrible.
— Nous nous reverrons, sire Othon de Terride ! •— Où vous voudrez, maître Michel sans nom.
«— Ëh bien« lui dit Michel, puisque vous sortez d,e ce château, attendez-moi sur la route de Castelnaudary, je vous y aurai bientôt rejoint.
-— Vous n*êtes pas encore libre, maître, lui dit Olhoo, à moins que ces braves gens ne veuillent vous délivrer, car ils sont les maîtres ici, ou bien que mon père ne vous ouvre les portes de ce château; mais je ne puis courir la chance de vous attendre trop longtemps. Ce sera pour une autre fois.
— Eh bien , je vous aurai rejoint plus tôt que vous ne pensez, dit Michel, car je vais, de ce pas, demander ma libre sortie de ce château au comte, qui en est encore le maître.
Il fit un pas pour s'éloigner ; mais Credo, emporté malgré lui par ce qu'il savait, s'écria :
— Arrêtez, messire, n'allez pas près du sire de Terride.
-— Pourquoi cela ? dit Michel froidement.
Credo baissa la tête, et murmura sourdement ;
— Allez donc, c'est probablement le Ciel qui le veut.
Un instant après, Othon franchissait la dernière poterne du château, et Michel entrait dans la galerie, encore obscure, malgré les premières lueurs de Taube,
Cependant le jour s^était levé et il s'était déjà passé près d^une demi-heure depuis qu'Othon avait quitté le château de ïerride, lorsqu'il arriva à l'issue qu'il avait promis d'ouvrir au sire Guy de Lévis.
Les prisonniers l'attendaient depuis longtemps, et lorsque Guy vit s'ouvrir la porte, il s'avança vers Terride, jen lui disant :
^ LE GOMTB DE FOIX l85
— Je commençais à craindre que quelque obstacle ne vous eût empêché de quitter le château.
— Le temps ne vous a pas paru plus long qu'à moi, ditTerride; et maintenant remettez-moi l'enfant que je vous ai confié, et que Dieu nous guide chacun dans notre voie.
Pendant que les deux chevaliers échangeaient ces paroles, Signis s'était avancée à travers les houx et les broussailles, et avait jeté autour d'elle un regard curieux et rapide.
— Michel I s'était-elle écriée, où est Michel ?
— Michel n'a besoin de la protection de personne pour se sauver, répondit Othon ; n'est-ce pas le fils bien-aimé et préféré de mon père? Et probablement à l'heure qu'il est le vieillard mourant lui lègue ^on héritage.
— Le ûls préféré de ton père ! répéta Signis en se reculant. Tu es fou, Othon, ou tu veux cacher ta trahison sous un infâme mensonge. .
— Si tu doutes de la vérité, dit Terride,.tu peux
186 LE COMTE OB KUlX
rentrer dans ce château qui, à ce moment, doit être au pouvoir de ton mari ou de ton amant.
n Je t'avais promis la vie de Michel» mais je ne savais pas que c'était trop de présomption au ûls déshérité de prétendre sauver le fils qui avait à la fois la tendresse du père et Taraour de sa bellemère.
— Tout ce que tu dis là est impossible, M Signis ; tu m'as trahie, voilà tout, comme tu as trahi les Languedociens en sauvant le sire Guy de Lévis; ton ambition est ta seule loi.
— Comme ton amour coupable, dit Othon avec dureté, est ta seule pensée.
» Sire Guy de Lévis, c'est à vous que je m'adresse : ai-je tenu ma parole envers vous ? êtes-vous prêt à tenir la vôtre?
9 Je n'aime point à faire d'inutiles menaces à un homme à qui je sais du courage ; mais n'oubliez pas que le secret de votre fuite m'importe autant qu'à vous, et que, si je ne me l'assure par votre prompt
Lfi COMTE DB FOJX 187
départ, la mort seule pourra suffisamment m'en répondre.
— Vous avez raison^ sire de Terridé, dit Guy ; prenez cet enfant, et nous nous éloignerons à l'instant même. »
Guy se retourna alors vers Ermessinde sans daigner jeter un regard sur Signis, et il dit à la jeune fille:
— Ermessinde, êtes-vous prête à me suivre ?
Celle-ci lui montra sa mère qui, la tête penchée
vers rintérieur du souterrain, semblait écouter si nul bruit ne venait de ce côté.
— Appelez ma mère, dit Ermessinde, sire Guy de Lévis, appelez-la.
— Comtesse Signis, dit le chevalier français, il est temps de partir; hâtez-vous.
— Non pas sans Michel! non pas sans lui! dit Signis avec désespoir.
» Attendez, cet homme vous trahit.
Les deux chevaliers échangèrent un regard d'intelligence, et Othon reprit :
— Partez, messire Guy de Lévis ; je me charge de déterminer la comtesse...
Puis il ajouta plus bas :
— Sa fille en a déjà trop entendu, et un mot qu^il usL inutile qu'elle sache jamais déterminera facilement la comtesse à me suivre.
— Partez, ma sœur, ajouta-t-il tout haut en s'adressant à Ermessinde ; vous êtes avec votre époux, et je ne serais pas sûr de sa loyauté, que les précautions que j'ai prises me seraient un garant certain qu'avant huit jours il vous aura donné son nom.
Ermessinde cependant, tout en se laissant ^entraîner par Guy de Lévis, regardait sa mère qui, toujours l'oreille attentive, semblait entendre comme un bruit lointain dans le long souterrain qu'ils venaient de parcourir.
Tout à coup un éclair de joie brilla sur son vi-
sage, et elle s'écria, avec un accent de rage satisfaite :
— Ah ! traîtres et lâches, on a découvert notre fuite, et on accourt de ce côté. On vient, entends-tu?...
— Fuyez ! s'écria Othon de Terride au sire Guy de Lévis, qui, se hâta de descendre, avec Ermessinde, le rapide sentier de la colline.
— Les voici! les voici! reprit Signis en faisant un pas vers l'intérieur du souterrain, et en criant :
» Au secours! Par ici, au secours!
Mais Guy, que cet appel alarmait, n'entendit pas ce cri se répéter plus longtemps ; car Othon avait déjà repoussé l'énorme pierre qui barrait la porte, et avait laissé Signis enfermée dans ce cachot avec ceux qui venaient sans doute plutôt pour la punir que pour la protéger.
La suite de ce récit nous apprendra ce qui se passa dans cette occasion ; mais nous devons, quant à présent, accompagner encore Othon de Terride pour
montrer à nos lecteurs en quel état se trouvait alors la malheureuse province de la Languedoc.
A peine Othon avait-il fermé derrière lui la porte du souterrain, qu*il s'éloigna, emportant dans ses bras le jeune Adhémar, dont il ne pouvait calmer les cris. Cependant il arriva bientôt hors de la vue du château, gagna le pays du côlé de Fanjaux, et là, s'étant procuré un cheval, il se mit en route de manière à arriver à Toulouse vers le milieu de la nuit.
Comme nous l'avons dit, Othon était parti de Beaucaire en suivant le littoral de la Méditerranée.
Arrivé dans les Pyrénées depuis deux ou trois jours seulement, et occupé pendant tout ce temps à parcourir les divers châteaux, qui n'avaient entre eux que de rares communications, et qui n'en avaient plus avec la capitale de la Languedoc, Othon, disons-nous ignorait complètement la marche rapide par laquelle Simon de Montfort s'était rapproché de Toulouse.
Qumqu'il sût que le pays était toujours occupé par
LE COMTE D« FOIX !9l
les troupes croisées commandées par les lieutenants de Simon, il s'étonnait de ne rencontrer nulle part sur sa route les indices du mouveïàent que devait avoir imprimé au pays la nouvelle de la rentrée à Toulouse de son légitime suzerain.
Malgré la précaution qu'il avait prise vis-à-vis de Guy de Lévis, il s'alarmait sérieusement à l'idée de s'être imprudemment jeté dans une cause perdue ; et il hésita un moment à rentrer dans Toulouse, lorsque, arrivé à Caraman, il apprît que toute l'armée de Montfort était campée jusque sous les portes de la ville.
Othon, malgré son ambition, n'était pas un homme qu'un danger plus imminent pouvait pousser à commettre une lâcheté.
Il considérait en toutes choses où était pour lui t'avantage, et non pas le risque.
Ainsi, après un moment de réflexion, Othon comprit que sa plus grande fortune était du côté du comte de Toulouse, et sans s'arrêter un moment à
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w'i sAlqoe fe pays était totôoms occupé par
ridée des périls où il s'engageait, il pénétra dans ville et se rendit chez le célèbre bourgeois David Roaix, le centre de tous les complots contre les Français, celui qui seul avait osé résister à toutes les menaces de l'évêque, celui qui en ce moment encore prêtait secrètement sa maison au comte de Toulouse, et dirigeait, en qualité de capitoul, Tadministration des affaires de la ville.
Voici les événements qu'Othon apprit en arrivant chez David, événements qui semblèrent devoir perdre à tout jamais la Languedoc, et qui plus tard furent cependant les causes de sa délivrance.
Simon avait fait une telle diligence, qu'après trois jours de marche il était arrivé à Montguiscard, où des courriers, expédiés d'avance, avaient] convoqué toutes les troupes demeurées dans le Toulousain, ainsi que tous les hommes de guerre, chevaliers ou autres, qui avaient rsconnu sa domination.
Cela fait, il part au milieu de la nuit, et, à la pointe du joiu-, les Toulousains voient arriver upe armée
nombreuse à la tête de laquelle est portée la bannière au lion rouge de Simon de Montfort. C'était cette même nuit que le comte était entré clandestinement à Toulouse ; et David Roaix se rendait au Capitole pour informer ses collègues de cet heureux événement, lorsqu'en traversant les rues il remarqua un étrange mouvement.
C'étaient de toutes parts des exclamations d'étonnement, la plupart mêlées de terreur, quelques-unes de joie ; car, comme dans tous les pays livrés à une guerre si longue et si terrible» les habitants euxmêmes s'étaient divisés.
Ceux qui avaient d'abord pris parti pour Tévêque Foulques, et par conséquent pour Simon de Montfort, pour ne pas être enveloppés dans Taccusation du crime d'hérésie, ceux-là d'abord, bien que leur lâcheté ne les eût pas beaucoup préservés des insultes et des exactions des Français, n'osaient cependant renier leur trahison, quoique le vieux Raymond eût
été absous de l'accusation portée contre lui.
it
194 kB COMTE DE FÔIX
I^'auires» dont la ripuiation>u là foriune était compromise au moineût où les Français avaient paru pour la première fois^ s'étaient âiits les f\w ardents partisans de la croisade, et ceux-ci ne s'étaient pas seulement compromis en reconnaissant Simon pour leur seigneur* mais encore en abusant de rinfluence qui leur avait été accordée par le vainqueur, pour dénoncer et tyranniser ceux contre lesquels ils s'étaient fait des griefs d'une vieille dette poursuivie avec trop de rigueur, ou de quelque insulte qu'on ne leur avait pas pardonnée.
Donc, ainsi que nous le disions, les uns annonçaient avec des cris de détresse l'arrivée des Français, tandis que d'autres criaient cette nouvelle avec un accent de menace.
David, à qui le comte de Toulouse venait d'afilrmer avoir laissé Montfort et son armée devant Beaucaire, s'imagina que ce devait êU'e quelques troupes demeurées sous les ordres d'Amaury, son fils, ou de Guy, son frère, et se rendit immédiate-
ment sur les remparts pour s'assurer de la vérité. A sa grande surprise, il reconnut que ces troupes qui arrivaient successivement en se déployant dans la campagne, étaient plus nombreuses que toutes es bandes des lieutenants de Montforf réunies ensemble, et lorsqu'un écuyer vint planter en fece de la porte de Sabra le pennon au lion rouge, il ne doula point que ce ne fût Montfort en personne qui fût ainsi soudainement arrivé.
Cette coïncidence avec le voyage du comte ût croire dès l'abord h David Hoaix que Montfurt avait été averti des projets du vieux Raymoritt , et. m lieu de se rendre au conseil pour y porter 1^ non-
velle de l'arrivée de son seigneur, il regagna promptement sa maison, afin de mettre le comte en sûreté. •
La manière dont se passèrent les événements de cette journée est si étrange et si rapide, que nous sommes obligés de la raconter pour ainsi dire heure à heure.
Avant que David Roaix fût arrivé sur le rempart, déjà bon nombre des habitants de la ville, et parmi ceux-là des plus riches et des plus nobles, s'étaient avancés en dehors pour reconnaître à quelles intentions cette armée s*épandait régulièrement et en bataille autour de la ville.
A mi-chemin à peu près des murs et des premières Ugnes, ils rencontrèrent leur évêque Foulques, celui-là même qui avait été si rudement traité par le comte de Foix, piquant de Téperon, comme dit la chronique, ainsi qu'un chevalier, et seman sur son passage les bénédictions et les paroles :
— Allez, leur disait-il, allez, mes enfants; car ce
LE COMTE DE FOIX l97
jour sera marqué comme heureux et grand dans les fastes de Toulouse.
» Voici le véritable seigneur que Dieu, l'Eglise et moi, nous vous avons donné; il vient, le cœur plein de bons sentiments, les mains pleines de richesses, pour embellir et enrichir sa belle et riche ville de Toulouse.
» Allez tous lui rendre grâces; car les premiers arrivés resteront dans sa mémoire pour l'heure où il répartira les biens de ceux qui auront encouru sa colère.
L'astucieux prélat pousse ainsi vers Montfort tous ceux qu'il rencontre sur la route et qui s'approchaient avec timidité ; cela fait, il s'éloigne, gagne la ville, et, une fois qu'il en a franchi les murs avec la troupe nombreuse qui le suit, il continue la même comédie, aidé de Tabbé de Saint-Sernin, vénérable vieillard, en l'honneur duquel la population toulousaine avait foi, oubliant trop que la naïve simplicité
49g LK COMTE PC €0\\
du vinérabk «bbé Avait pluH i\\m Mb aervi U fourberie de Tévêque jongleur.
Il arriva ainsi qu'en peu de temps im nombre considérable d'habil;^nt3, de barons, de chevaliers, s^étaiont avancés imprudemment assez près de l'armée de Moatfort pour être en un moment enveloppés et conduits devant lui.
Cependant David Roaix, ignorant ces événements qui se passaient avec une singulière rapidité, se rend au Capitole où il trouve ses collègues qu'il avait Sait convoquer dans la nuit pour une communication bien différente.
Tous étalent inquiets, mais aucun ne soupçonnait encore ce qui se passait hors des murs, lorsque tout à coup arrive don Pérou Domingo, TAragonais, qui s'illustra d'une façon si éclatante dans cette cruQlle guerre, criant trahison, et apportant la nouvelle que plus de mille habitants de la ville, tant nobles, que bourgeois ou hommes du peuple, soat au pouvoir de Sin^on de Montfort, ainsi que beaucoup de femmes
LS COMTE DE FpIX 199
et de. dei»c4s»lles, dont 1q3 unes avaient anivi leur* frères ou leur* pèw par curio^ié.
A ce moment et sans qu'aucune délibération fût prise, p9r un mouvement unanime de colore et de rs^e» tous les capitQuls s'élancent en dehors en criant :
-w Trahison I aux armes! aux armes!
A ce cri qui se propage ayec la rapidité de la foudre , quelques hommes et David Roaix en tête se précipitent; veri la porte de Sabra; mais la porte, surprise par la troupe qui avait suivi l^évêque, avait déjà livré passage à plusieurs escadrons de Français et de Bourguignons qui s'étaient répandus par la ville.
Ces hommes, épouvantés par ce cri universel qui retentissait d'un bout de la cité à l'autre, s'étaient dé^à jetés, les uns dans le palais du comte de Gomminges, les autres dans l'église de Saint-Sernin. L'intrépide David Roaix arrête un moment l'effort des nouveaux arrivants, et il envoie Domingo pour
avertir ceux de la ville que ce n'est plus aux remparts, mais dans la ville même qu'iJ faut la défendre.
Alors (et nous laisserons parler la chronique ellemême) s^assemblent de toutes parts , courant ou éperonnant, chevaliers et bourgeois, servants et valets.
Chacun d'eux apporte Tarme ou Tarmure qu'il trouve, soit un armet, un pourpoint de mailles ou un gonion, soit une hache émoulue, ou une faucille, ou un javelot, soit une bonne épée ou un bâton, soit un couteau ou une lance.
Et lorsqu'ils sont tous réunis entre eux, le père avec les fils, les dames avec les demoiselles, les nobles avec les pauvres, ils commencent, chacun devant sa maison et à Fenvi les uns dos autres, à élever des barrières.
Les bancs, les coffres, les cuves, les pieux, les tonneaux roulants, les poutres, les chevrons, sont montés de terre sur les tables et des tables jusqu'aux balcons.
Partout se dressent ces barrières partielles, cette défense pour chaque logis; et pendant ce temps, les trompettes qui sonnent, les cris des hommes et des enfants, le bruit des meubles qu'on entasse, font un si grand tumulte, qu'il semble que toute la ville tremble, craque et va s'abîmer.
Alors et tout à coup le nombre des assaillants ayant enfin vaincu la résistance de Tintrépide bourgeois David Roaix, on entend résonner dans la ville le cri de Mont fort I
Toulouse et Beaucaire! répondent ceux de la ville, et la lutte commence. Les lances et les épées s'entre-choquent, les cailloux, les tisons brûlants pieuvent sur les assaillants, venant de droite, de gauche, devant, derrière, brisant les heaumes et les casques, les écus et les arçons.
Si bien que ceux de la ville repoussent trois fois le comte Guy, le frère de Montfort et ses hommes, les premiers qu'il avait envoyés à l'attaque.
Le rapport en est fait à Simon de Montfort,
qui, furieux, s'écrie dans sa rage impuissante :
— Que le feu soit mis partout I
Alors les torches et les brandons sont allumés, on les lance centre les barricades qui s'enflamment, et en même temps le feu est mis à Saint^Rémlzy, à Jouxaigues, au palais Saint*Estève.
Mais les Toulousains font face à ce nouvel ennemi. Les hommes combattent, les femmes apportent Teaui et éteignent le feu ; les bourgeois sont partout ; ceux-^ ci repoussent Montfort, et ceux-là assiègent la tour Mascaron et le palais de Tévèque, où les amis de Montfort se sont enfermés.
Trois fois encore Simon de Montfort se présente à la porte de Sabra, et trois fois il est repoussé par David Roaîx et le terrible Domingo.
Les barrières sont incendiées ; mais les bourgeois combattent au milieu du feu, et les FYan^ais ne peuvent avancer.
La rage de Simon de Montfort s'accroît, et, ne pouvant franchir ce passage défendu avec tant de
LE COMTE ÙÉ POIX 20â
vaillaiice;, il court vers âaiiit-^ËstèVe, que le feu Huvahil de toutes parts, et où il {iuppodè le dêftordfè plus § raâd.
Là, en effet, toutes les barrières, enflammées le» unes après les autres, brûlaient dans toute la longueur de la rue de Baragnon.
Nul bourgeois n'avait pu y tenir, et tous s'étaient retirés, jus(îu'au plan lui-même. Mais l'incendie les protégeait en les aHsiégeant; car nul homme au monde n'eût osé traverser cet incendie, qui flambait à terre, qui flambait des deux Côtés le long des maisons.
Nul homme ne l'eût oté, excepté Montfoft. Il lanfce son cheval arabe, couvert de fer, à travers l'incendie; le Lion, c'était le nom de son cheval, brise de son fort poitrail les poutres que le feu n'a pas eflcdre entièrement consumées; Montfortle lance plus rapide au milieu de ces flammes; suivi dés siefls, qui auraient eu honte de rester en arriéré d'un si noble chef, et tout à coup il paraît aux yeux
des Toulousains sortant de Tincendie comme la foudre de réclair enflammé, frappant de sa terrible épée, tuant à chaque coup qu'il frappe, et faisant retentir Tair de son cri de guerre :
« Mont fort, pour Dieu/n
C'eût été l'heure de la ruine des Toulousains, à cette surprise, si, parmi ceux qui occupaient la place, ne s'étaient trouvé les braves bateliers de la ville, les plus intrépides des corps marchands.
Ils opposent leurs crocs de fer aux lances des chevaliers; et, les saisissant par leurs casques, par leur gorgeret, par leurs visières, ils les tirent avec tant de force, qu'ils les désarçonnent et les laissent par terre, foulés aux pieds de leurs propres chevaux.
Tantôt Içi foule, repoussée par les chevaliers, reflue comme la mer vers un coin de cette placeî qu'entoure Tincendie ; tantôt elle se lance plus farieuse contre Simon de Montfort et le refoule à son tour.
Enfin David Roaix reparaît encore, et avec lui la rage du courage qui Tanime ; il paraît, et en quelques minutes Simon et les siens, acculés dans la rue, sont obligés de tourner bride et de prendre la fuite.
Furieux de sa défaite, Sinaon se précipite vers la porte Sardane ; mais, là encore, ses hommes, montés sur leurs chevaux de fer, ne peuvent atteindre ceux qui les reçoivent, du haut des fenêtres, avec les tuiles et les poutres des toits, avec les pierres des murs, avec les portes arrachées à leurs gonds, et qui pleuvent sur eux.
Enfin la nuit vient, et Simon, désespéré, sort de la ville et va regagner lentement sa forteresse.
Il rentre au château Narbonnais, gardé depuis longtemps par les hommes de Tévêque Foulques ; il y rentre la rage dans le cœur, la pâleur sur le visage et la menace à la bouche, et il ordonne qu'on amène devant lui les barons et les bourgeois dont il s'est traîtreusement emparé le matin.
Cependant les bourgeois sont restés maîtres de
la ville, ils éteignent Tincendie, rétablissent les barrières, et attendent debout que le jour leur amène de nouveaux combats.
Hélas! ce jour ne devait leur amener que de nouvelles trahisons.
Si l'histoire n'était là pour prévenir le doute à cet égard, on n'oserait jamais croire qu'après tapt de perfidies cruelles de Tabbé Foulques, cet bomme pûl, epçore tromper les Toulousains; c'est cependant ce qui arriva.
A peine le combat dont nous avons fait le récit était-il terminé, que l'évêque envoie aux habitant^ de la ville messagers sur messagers ; ce n'est pas pour
Lie COMTE DE TOIX 207
leur demander de prime abord de se soumettre, c'est pour leur faire dire qu^ils ont bonne chance de traiter avec le comte de Montfort ; ce n'est pas non plus pour leur proposer d^être leur intermédiaire, c'est pour les engager à tenir dans la maison commune une assemblée, où va se rendre l'abbé de Saint-Sernin qui a été toujours favorable'à la cité.
La nécessité de s'entendre, peut-être plus encore que les paroles de Tévêque, détermina David Roaix à convoquer les nobles, les barons et les bourgeois qui stationnaient armés chacun dans son quartfer, chacun devant sa maison ; car les combats divers de cette nuit, quoiqu'ils eussent eu partout pour résultat d'expulser les Français , n'avaient eu aucune relation entre eux.
C'était l'effort particulier de quelques hommes, et il était temps de songer à organiser une défense générale et mieux combinée.
Donc, dès Taube du jour, tous ceux qui avaient le droit d'assister au conseil de la ville se rendirent au
palais communal; ils y trouvèrent Tabbé de Saint- Semin, assis entre le prieur de son ordre et maître Robert, savant légiste, vendu à Tévêque Foulques, et qui n'avait d'autre mission en cette circonstance que de souffler au crédule abbé les paroles et les serments par lesquels il devait tromper le conseil. Aussi, à peine David Roaix avait-il commencé à rendre compte de l'état de la ville et des moyens de résistance qu'elle avait encore, que Tabbé se lève en disant :
— A quoi sert de vous occuper de vous défendre contre qui ne veut point vous attaquer?
— Pourquoi, s'écria vivement David Roaix, qui craignait les paroles de l'abbé, pourquoi Montfort est-il donc venu avec une armée se poser insolemment en face de la ville, et pourquoi lui et ses hommes ont-ils voulu enfoncer violemment les portes?
— Ce que tu dis là, David Roaix, répliqua l'abbé, est un insigne mensonge ou une fatale folie.
» Le comte Simon, en se rendant en Gascogne, où Roger Bernard de Foix excite le pays à la révolte, a passé devant Toulouse, parce que Toulouse était sur son chemin ; un certain nombre de ses hommes sont entrés dans la ville, parce que, comme suzerain reconnu par la sainte Eglise, reconnu par vous-mêmes, il a droit d'albergue pour lui et mille de ses chevaux; si donc le sang a coulé, si une horrible mêlée a eu lieu, la faute en est à ceux qui, à Taspect de ses troupes, ont crié trahison et fait un appel aux armes; en cette circonstance, les Français n'ont point attaqué, ils se sont seulement défendus.
n Faut-il que cette fatale méprise soit un prétexte de guerre implacable? Le glaive est tiré des deux côtés, l'extermination va planer sur cette ville ; heureusement votre vénérable évêque a expliqué les choses au comte Simon, notre seigneur, comme je viens de vous les expliquer; il lui a montré que c'était des deux parts un malentendu, et il a reconnu
210 LE COMTE DE FOli
que, si Talarme vous a pris trop vite, la colère l'avait emporté trop chaudement.
)) Cependant il avait, pour suspecter vos bonnes intentions, des raisons que vous n'aviez pas contre lui ; il sait, à n*en pouvoir douter, que, malgré vos serments, quelques-uns des buurgeois de cette ville, de ceux que la clémence ni la rigueur ne sauraient jamais soumettre, avaient gardé des intelligences avec le vieux comte Raymond ; qu'enhardis par la tentative désespérée de son lils, ils organisaient une révolte contre l'Eglise, qui a donné Toulouse au comte Simon : et la preuve de ce que j'avance, c'est que, dans le cri de guerre qu'ils faisaient entendre cette nuit, ils unissaient ensemble Beaucaire et Toulouse; mais tout cela sera oublié, et, si c'est chose qui vous agrée et vous plaise, un accord sera fait entre vous et Monlfort.
D Celui-ci est déjà repentant et chagrin du dégât que cette nuit a causé à la ville de Toulouse, qui est la plus belle fleur dé sa couronne.
LE COMTE DE FOIX Sii
» Il faudrait qu'il fut insensé pour vouloir exterminer et détruire la plus noble et la plus riche cité de toute la terre après Rome, la mère des villes.
— Seigneur, répondit David Roaix, pardonneznous si nous n'avons aucune foi en la parole de notre évoque ; il a toujours été pour nous une cause de calamité. D'ailleurs, ce n'est point une méprise qui a amené le combat d'hier; c'a été la trahison de Simon, qui s'est violemment emparé des habitants qui étaient allés, par simple curiosité, regarder son armée.
D Ma conclusion est donc qu'il n'y a d'accord possible et même de pourparlers possibles pour arriver à cet accord, qu'autant que Simon nous aura rendu tous ceux qu'il tient par fraude enfermés dans son château Narbonnais.
— Si vous voulez les réclamer, dit l'abbé, venez en la tour Villeneuve, qui appartient à votre évoque, et qui est terrain neutre, et ils vous seront rendus.
— Soit, dit le noble Aimeric de Narbonne ; moi et
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les principaux de ma famille^ nous irons; car ils m'ont pris ma fille et son mari don Lara, ils m'ont pris mon plus jeune fils Philippe, et je n'ose penser qu'un noble chevalier ait la volonté de retenir prisonniers ceux qu'il n'a ni combattus ni vaincus.
» Quels sont ceux de la noblesse ou de la bourgeoisie qui consentent à m'accompagner?
L'autorité d'Aimeric de Narbonne était grande, et il la devait autant à son courage qu'à ses vertus.
Personne n'osa penser que sous sa sauvegarde on pouvait courir le moindre risque, et plusieurs des plus nobles chevaliers, plusieurs des plus riches bourgeois se présentèrent pour l'accompagner.
— Ne viendras-tu pas avec nous, David Roaix, dit Aimeric, toi le premier de la ville?
— Je n'irais pas près de Foulques ou près de Montfort, répondit brutalement celui-ci, eussé-je Notre-Seigneur Jésus-Christ à mes côtés.
» Il n'y a pas de traité ni de transaction possible entre Toulouse et Montfort.
» Ceux qu'il a pris sont comme les agneaux enfermés à la boucherie, et vous pouvez leur dire adieu ; mais c'est trop de folie d'aller accroître le troupeau.
— Dieu t'a frappé de sa malédiction, David Roaix; car tu ne vois partout que crime et trahison.
— Dites plutôt que Dieu vous a frappés d'aveuglement, vous tous qui ne voyez pas que vous n*avez qu'extermination à attendre de cette race ennemie.
» Appartient-il à quelqu\m ici, même à vous, noble Aimeric de Narbonne, d'oser compter sur ce que vous êtes pour croire qu'on respectera votre personne, lorsqu'on n'a- pas respecté le vaillant vicomte de Béziers attiré dans un piège pareil ?
— Je lui donne ma parole et ma garantie, dit l'abbé.
— Roger avait celle de Nevers, qui valait celle de tous les prêtres du monde, et elle n'a servi de rien.
— Voilà, dit le légiste Robert, voilà les hommes
qui appellent la ruine sur les populations par leurs blasphèmes et leurs résistanœs insensées.
» Venez à Villeneuve, bourgeois et barons, vous y verrez l'évoque ; et, si sa parole ne vous touche pas, si ses offres vous paraissent suspectes, vous serez libres de rentrer dans la ville, et vous pourrez faire dans quelques heures ce que vous voulez faire maintenant.
— Nous y allons sur votre foi, seigneur abbé, dit Aimeric de Narbonne, et nous pensons que Montfort respectera la garantie de ceux qui ont été ses fidèles appuis.
— Croyez, dit Tabbé de Saint-Sernin, qu'il ne serait pas assez audacieux pour rien faire contre notre volonté; car, s'il l'osait, TEglise pousserait un tel cri contre lui, qu'il serait bientôt exterminé.
A l'instant môme, Aimeric de Narbonne et plusieurs des plus nobles barons s'acheminèrent vers Villeneuve, accompagnés des bourgeois de la com-
mune à qui déplaisaient l'autorité et la bonn« réputation de David Roaix.
On a peine à croire, après ce qui s'était passé la veille, qu'une fois au champ de Villeneuve les chevaliers provençaux n'aient pas compris qu'ils avaient été entraînés dans un nouveau piège, et qu'ils ne se soient pas retirés en toute hâte vers la ville.
Mais, diaprés un récit catalan, il se passa à' ce moment une singulière comédie de la part de Foulques.
Dès qu'il aperçut les chevaliers précédés de l'abbé de Saint-Sernin et de maître Robert, il s'a^fença vers eux en pleurant et en se lamentant.
Un clerc le suivait, portant un sac de cendres dont il prenait des poignées qu'il se jetait sur la tête, en tombant de temps en temps à genoux, et levant les mains au ciel avec de grands cris :
— Mon cœur est contristé, s^écriait-il; mes entrailles sont déchirées.
» Nous sommes venus vers Toulouse, la fleur des villes, pour y apporter la paix et Tabondance, et
voilà que lo démon a soufflé la guerre entre les frères et les alliés; le comte est irrité, et vous voilà tous armés comme pour le combattre.
» Voulez-vous donc que je meure de désespoir? et certes je mourrai, si vous ne mettez bas les armes, comme Simon a dépouillé sa colère. Ten ai fait le vœu, et vous pouvez voir que j'ai dessein de Taccomplir.
» Suivez-moi, et voyez à quelle extrémité vous avez réduit celui qui vous porte dans son cœur comme ses enfants.
En parlant ainsi, et en continuant à témoigner une douleur frénétique, il entraîna tous les chevaliers à sa suite au delà des bornes du champ, et, leur montrant une fosse ouverte à quelque distance, il s'écria :
•— 6'est là, c'est là que je vais me coucher dans réterni té, si vous n'êtes pas sensibles à mes larmes et à mes prières.
• 11 y court et se précipite dans la fosse.
ï^s chevaliers, par un mouvement instinctif, s'élancent après lui, et Tévêque, continuant ses contorsions, les tient arrêtés au bord de cette fosse par ces paroles :
— Couvrez-moi de terre, brisez mes os, étouffez ma voix, puisque vous n'avez plus foi en mes paroles, puisque vous ne me croyez pas lorsque je vous dis que le comte n'est venu à Toulouse que pour votre bonheur et votre sécurité.
Certes, de pareils actes de la part d'un évoque doivent nous paraître bien étranges ; mais ce qui est plus inconcevable encore, c'est qu'au moment même où il menaçait de mourir, parce qu'on n'avait plus foi en lui, des hommes d'armes s'étaient glissés derrière le groupe des chevaliers, et les servants de Simon, armés de petits bâtons blancs, en touchaient déjà les barons toulousains en leur disant : "
— Vous avez dépassé les limites du champ où devait se tenir le parlement; vous êtes les prisonniers du comte de Montfort.
SiS LE COMTE DE POIX
Quelques-uns voulurent mettre Tépée à la main et résister, mais il n'était déjà pins temps ; et Foulques, sortant de sa fosse, se mit à leur dire d'un ton furieux :
— Ah ! traîtres et chiens, qui êtes restés les partisans du comte de Toulouse et du comte de Foix, qui m'ont si insolemment insulté dans le concile de Latran, je vous tiens à mon tour ; et si votre véritable seigneur, le comte Simon, en croit ma parole^ pas un de vous ne tirera désormais Tépée contre lui et la langue contre moi (i).
Ces nouveaux prisonniers furent conduits dans le château Nârbonnaîs et entassés dans une côuf avec tous ceux de la veille.
(1) Ne tirara l'espazo contr'el et la \engo conUx> y oa.
Nous ne répéterons pas ici le touchant récit de la chronique sur les souffrances et les lamentations de. ces malheureux, qui demeurèrent deux jours entiers, femmes, enfants et vieillards, sans abri et sans nourriture ; nous ne rapporterons pas les féroces paroles de Montfort, qui, du haut d'une fenêtre, les menaçait à chaque instant de mort si la ville ne se rendait pas. Nous dirons seulement que c'en était fait, à partir de ce moment, de la cause de Toulouse.
La plupart de ses habitants avaient parmi ces prisonniers des parents ou des amis que la résistance de la ville eût condamnés à une mort certaine.
On ouvrit les portes, et, par une précaution qui eût dû avertir les Toulousains de la cruauté des projets de Montfort, des messagers envoyés par lui, et porteurs de listes dressées par Tévêque Foulques lui-môme, allèrent de quartier en quartier, de maison en maison, appelant les principaux habitants, les femmes comme les hommes, et les envoyant au
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château Narbonnais, où Montfort continuait à les entasser.
Ainsi la ville fut dépeuplée de tous les nobles qui eussent pu organiser la résistance.
Et quant au bourgeois David Roaix, dont l'autorité était égale à celle des plus puissants, il avait disparu immédiatement après le conseil où Aimeric de Narbonne s'était décidé à aller au rendez-vous proposé par révoque.
Ce fut le soir de ce jour où Toulouse se trouva à la complète merci de Simon, sans qu'il eût daigné occuper la ville, que le sire de Terride y arriva avec le jeune Adhémar de Béziers.
11 y pénétra d'autant plus facilement que, comme nous venons de le dire, Simon n'y avait point envoyé de gardes ; car il disait en regardant ses nombreux prisonniers et en raillant maître Allard, ingénieur fameux pour la construction des remparts et des machinas :
— Je suis plus habile que vous, messire, car j'ai
enfermé Toulouse dans la cour de mon château.
On avait donné à Othon de Terride des indications assez précises pour qu'il pût trouver la maison de David Roaix ; il y arriva donc sans avoir à parler à personne.
Il frappa vainement à la porte, qui ne s'ouvrit point; seulement, lorsque, après plusieurs tentatives inutiles, il fut prêt à s'adresser à une maison voisine, la voix d'un homme qui passait se fit entendre et lui dit:
— Y vois-tu clair dans la nuit?
— J^y vois clair, répondit Othon, parce que je marche dans la voie du Seigneur.
— Suis-moi donc, l:ai répondit cet homme, car je suis son flambeau!
Othon lui obéit, et ils marchèrent ainsi pendant près d'une heure, et finirent par arriver à l'extrémité de la ville, dans une petite masure qui semblait abandonnée.
C'est là qu'Othon trouva David, le comte de Tou-
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louse et quelques autres chevaliers, de ceux qui avaient rempli une mission pareille à celle de Terride.
Quand cèlûi-ci écouta le récit de Théroïque résistance des habitants, et que, parriai les faits d*armes que chacun racontait à Fenvi, il n'entendit pas prononcer une seule fois le nom du vieux comte ; qu'il apprit que le seigneur de cette cité, qui se battait si vaillamment, ne s^était montré à aucun endroit, il dit alors :
— Sire comte, j'étais venu ici pour accuser, mais je vois que j'aurais tort envers ceux que j'ai traités en votre nom de félons et de traîtres.
B En effet, nul des châtelains que vous m'avez chargé de visiter n*a voulu s'armer pour votre cause, et je comprends maintenant qu^ils aient eu raison lorsque j^apprends de quelle façon vous secondez ceux qui meurent pour vous.
Le vieux comte Raymond se contenta de répondre par un triste sourire à ce reproche, tandis que David Roaix s^écriait avec colère :
— Tais-toi, chevalier maudit, car nous te connaissons pour être le même qui a été condamné il y a vingt ans comme félon ; tais-toi et n'insulte pas à ton seigneur, lorsque le malheur pèse sur lui.
» Si le comte de Toulouse n'a point pris part à ce combat, c'est que, à l'heure où je l'ai prévenu, je l'avais mis déjà dans l'impossibilité de s'y mêler. Un homme de plus importe peu dans la bataille ; mais ce qui importe, c'est que notre droit reste vivant dans la personne du comte ; et aujourd'hui, tout tristes et tout vaincus que nous sommes, nous demeurons encore plus forts vis-à-vis de Montfort, par le seul fait de l'existence du seigneur légitime de cette cité, que si la cité elle-même et ses remparts étaient en notre possession.
— Puisque vous trouvez cela juste et bien, maître David, je n'ai plus rien à dire; mais je ne m'étonne pas qu'on exige si peu de la valeur des chevaliers, quand ce sont les bourgeois qui sont les juges de leur honneur.
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— Tu jugeras mieux ce qu'ils exigent, quand tu auras vu ce qu'ils font, sire de Terride ; car ce combat n'est pas le dernier de cette guerre, et tu pourras y venir regarder, si cela te plaît.
» Mais tu avais une autre mission que de convoquer les chevaliers à une prise d'armes.
» As-tu découvert Théritier du noble vicomte de Béziers? Et cet enfant...
— Cet enfant, dit Terride, n'est qu'un orphelin qui m'a été confié par mon père.
» L'héritier du vicomte est au pouvoir des Français, et il a été enlevé la nuit dernière par le sire Guy de Lévis, grâce à la trahison de la comtesse Signis, la femme de mon père.
Le comte de Toulouse regarda Othon d'un air sévère.
— Sire de Terride, lui dit-il, si mon fils ne m'avait raconté cent fois avec quel courage persévérant et héroïque tu l'as secondé dans son rude chemin à travers la France; si je ne t'avais vu moi-même
combattre à Beaucaire, parmi les plus vaillants, je m épouvanterais du mensonge que tu oses prononcer avec tant d'audace et d'impudence.
» Le nom du viconrte est écrit sur le visage de cet enfant pour tous ceux qui ont connu son père ; c'est là le véritable héritier du noble Roger, et les malheurs de ce pays ne nous ont pas tellement séparés les uns des autres, qu'il n'y ait ici quelqu'un qui ait connu cet enfant, il y a moins d'un an, dans le château du comte de Foix.
» Quels étaient donc tes projets en voulant nous soustraire cet enfant sans défense?
Othon hésita à répondre, mais il prit un air de dédain et répliqua :
— Tu as dit le mot, noble comte, je voulais le îsoustraire à l'influence de chevaliers dont les uns lui enseigneraient la révolte, et d'autres la lâcheté.
» Je voulais vous le soustraire enfin, pour le remettre entre les mains de ton iils, comme le gage de l'obéissance de tous les suzerains qui relèvent de lui.
— C'est à ce titre que je le garde, dit le comte, car je suis encore le maître et le seigneur de la Languedoc, quoique toi et plusieurs de ta sorte ayez jusqu'à présent feint de m'oublier, pour mettre mon fils en avant et relever à ma place ; mais ni les uns ni les autres n'y réussirez.
» Ennemis venus de Tétranger, ennemis sortis de mes comtés, ennemis cachés dans ma famille, je vous vaincrai tous.
L'accent avec lequel le vieux comte prononça ces paroles était si impératif, si souverain, que Terride ne répondit pas. Le comte continua :
— Tu iras dire à mon fils, et c'est une mission que tu rempliras comme je te la donne ; tu lui diras qu'il se tienne enfermé dans la ville de Beaucaire, sans étendre plus loin sa conquête, jusqu'à ce qu'un ordre de moi lui dise ce qu'il a à faire.
— Je lui ferai cette recommandation, dit Othon ; mais je doute que le jeune lion obéisse.
— Il obéira, repartit Raymond, ou j'irai le muse-
1er moi-même. L'heure n'est pas encore venue où les enfants commanderont aux barbes grises.
— Mais l'heure est venue, dit Terride, où les hommes forts sont las d'obéir à des seigneurs lâches et tremblants, et je ne te remettrai point cet enfant.
Le comte fit un signe, et Terride fat immédiatement saisi et désarmé.
— Ici comme au palais Narbonnais, je suis le maître, dit le vieux comte, ici comme au palais Narbonnais il y a des cachots et des puits sans fond pour faire taire ceux qui ont la langue par trop insolente.
» Écoute, et tu décideras ensuite toi-même de ton sort, car j'ai une autre mission à te donner.
Alors, et comme s'il eût été véritablement dan§ toute sa puissance et assis sur son trône, il donna à chacun des ordres qu'il devait exécuter durant son absence ; il recommandait l'apparence d'une complète soumission.
— Nous avons été prévenus, disait-il, et ce serait folie que de tenter un soulèvement.
A mesure qu'il disait à chacun en quel endroit il devait aller, celui-ci partait aussitôt et s'éloignait, si bien que peu à peu il ne resta plus dans la masure que le comte, David Roaix, Othon et Tenfant.
— A nous, maintenant! dit Raymond; suis-nous, messire Othon, j'ai à te donner quelques instructions.
Othon, demeuré seul en face de deux hommes seulement, pensa que véritablement, comme l'avait dit le comte, sou sort était entre ses mains ; mais ce n'était pas comme l'entendait Raymoud.
— Marche près de moi, lui dit le comte; car, à peine sortis de la ville, il faudra nous séparer, et je n'ai que le temps nécessaire pour te dire ce que tu dois faire.
Othon obéit.
Le comte de Toulouse, baissant aussitôt la voix, lui dit:
— Tu es bien imprudent, toi que je croyais un homme sage, de parler comme lu l'as fait; non pour ce qui me touche, grâce à Dieu j'ai assez de blessu-
res au corps pour qu'un reproche de lâcheté ne puisse m'atteindre ; mais ne vois-tu pas que Tinsubordination des nobles et leurs divisions augmentent incessamment l'ambition et la vanité des bourgeois qui menacent de tout envahir?
» Non, je ne me suis pas mêlé à ce combat ; non, je ne m'y serais pas mêlé, eût-il dû amener la défaite et la ruine de Montfort ; car cette défaite et cette ruine eussent été l'œuvre des capitouls et de ce fier bourgeois qui marche derrière nous, et je n'eusse repris Toulouse que pour y obéir au parlement de la commune.
Je ne veux pas de mes comtés à ce prix.
» Si donc je me suis montré sévère envers toi, c'est pour obtenir leur obéissance ; et maintenant n'oublie pas que, si ma parole est dure et mon geste impérieux quand nous nous séparerons, ce sera non pour t'offenser^ mais pour tromper ce David que je hais, mais dont j'ai besoin.
Othon ne répondit pas et dit :