‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 205 sur 378 · Charlevoix, I · texte numérisé non relu

Charlevoix, I

cédente, il s'était abstenu de monter au fort comme il en avait l'habitude. Le jaloux Duchesneau, sachant bien ce que l'on pensait à la Cour, eût été satisfait que Frontenac s'engageât dans une lutte certainement coûteuse, à condition toutefois qu'il en prît seul la responsabilité; quant aux Jésuites, leur attitude en cette circonstance prouve qu'ils ne poussaient point Frontenac à la guerre, et que le gouverneur, convoquant chez eux son conseil, faisait état de leur collaboration.

Bref, on décida que Frontenac n'irait pas, comme quelques Iroquois l'en avaient prié, à la Famine sur la rive méridionale de l'Ontario, pas même au fort, mais seulement à Montréal; il n'en coûterait que les vivres à distribuer aux sauvages qui descendraient jusque-là, puis, de cette manière, le gouverneur pouvait recevoir d'abord les Outaouais qui viendraient pour la traite, attendre au besoin les avis de la Cour, et régler son entrevue avec les Iroquois sur ce qui aurait été obtenu dans les premières assemblées. Vers la mi-juillet, Frontenac partait donc pour Montréal. A peine arrivé, il apprend que les Iroquois viennent d'insulter le fort, en pillant une barque de La Forest au pied même des constructions. L'intendant, resté à Québec, s'alarme : que Frontenac aille au moins jusqu'au fort, il prendra passage sur une grande barque dont il ne laissera pas voir tout l'équipage, et pourra ainsi, le cas échéant, pousser jusqu'à l'anse de la Famine, de l'autre côté du lac; c'est là que les Iroquois désirent le voir, et les derniers incidents prouvent qu'on aurait tort de les mécontenter. Frontenac répond aussitôt par une lettre du 5 août ' : l'expédient que Duchesneau propose ne serait pas mauvais ; mieux vaut pourtant ne point sembler céder aux Iroquois et rester à Montréal; mais il faut munir le fort à tout événement, et, comme les ressources publiques sont épuisées, Frontenac propose à l'intendant d'en faire la dépense de compte à demi avec lui. Les derniers mots de cette lettre font trop d'honneur au gouverneur général pour n'être point textuellement rapportés : « Quoique les nouvelles que M. DoUier m'a dit que vous lui aviez mandées marquent votre rappel et le mien, nous devons avoir assez de zèle pour le service du roi et la conservation du pays tant que nous

1. Duchesneau à Frontenac, 28 juillet 1682. — Réponse de Frontenac, 5 août. Ar. col., C. G. Can., VI, 4 et 28.

serons chargés de ce soin, pour faire tout ce qui dépend de nous afin de le garantir des entreprises des Iroquois, et laisser toutes choses en bon état à ceux qui viendront nous relever et n'arriveront peut-être pas assez à temps pour faire des farines et les faire iivoiturer au fort, ce qui presse le plus. » Frontenac n'était pas de

j^'^ Ices fonctionnaires qui, pour se venger d'une disgrâce, embrouillent l'a plaisir la tâche de leurs successeurs.

Au milieu du mois d'août, vingt-six canots amenaient à Montréal, de Michillimackinac, des Hurons, des Miamis et des Kiskakons; difficilement, Frontenac obtint que ces derniers offriraient une satisfaction aux Iroquois pour le meurtre commis sur leur territoire; plus difficile encore fut le rétablissement de l'entente entre les Kiskakons et les Hurons, ceux-ci étant justement accusés d'avoir voulu se joindre aux Iroquois pour piller avec eux leurs voisins des autres tribus outaouaises; le gouverneur général réussit cependant; les indigènes se retirèrent, gagnés une fois de plus, après avoir promis de ne point attaquer les Iroquois qu'ils rencontreraient en route ; Frontenac les avait autorisés à se fortifier dans leurs villages, pour se défendre si l'Iroquois « tuait la paix » ; en ce cas, les Français du haut pays, d'après des ordres que les PP. Jésuites devaient lire devant une assemblée générale des nations outaouaises, étaient invités à diriger leur résistance. Pendant ces pourparlers, qui durèrent du 13 au 20 août, la traite avait lieu comme d'habitude sous la protection des gardes du gouverneur; Frontenac déclarait à qui voulait l'entendre qu'il ne

\ tolérerait point davantage les insultes des Iroquois; il affectait d'exercer les milices à Montréal, tandis que le major de Québec en faisait autant de son côté; il amassait du blé que l'on expédiait ensuite au fort; accompagné de l'abbé Dollier, supérieur de Saint- Sulpice, il faisait le tour de l'île de Montréal pour marquer les points à fortifier. Jamais peut-être il n'avait déployé pareille activité ; quelques jours plus tard cependant, il le savait, un successeur allait lui arriver de France.

Il lui resta le temps de voir l'heureux succès de ses efforts : au cours d'une de ses tournées avec Dollier, le H septembre, il rencontra La Forest, qui lui amenait du fort le chef Onnontagué Téganissorens, délégué des cinq nations iroquoises. L'attitude énergique du gouverneur en avait imposé à la confédération ; malgré les avis qui leur arrivaient de la Nouvelle-Angleterre, les

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