‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 206 sur 378 · ADMINISTRATION ET COLONISATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION ET COLONISATION

Iroquois avaient résolu d'écouter Onontio ; leurs députés ne l'avaient point vu à la Famine ; ils avaient traversé l'Ontario pour venir au fort; là, ne le trouvant pas davantage, ils avaient détaché l'un d'entre eux, Téganissorens, pour aller jusqu'à Montréal. Ainsi, Frontenac avait obtenu ce qu'il souhaitait ; les Iroquois, intimidés, venaient au-devant de lui, car « ce n'est point aux enfants à dire où ils veulent voir leur père ». Téganissorens fut reçu comme Frontenac savait recevoir les chefs indigènes : « emploie tes soins et ton industrie, lui dit le gouverneur, pour donner à Onontio la satisfaction de voir tous ses enfants en repos et sans se faire la guerre; et, comme ton capot peut s'être déchiré dans les rapides, ta chemise, tes souliers et tes bas usés et ton fusil brisé, en voici d'autres que ton père te donne et que tu porteras pour l'amour de lui. » Téganissorens promit que ses compatriotes, satisfaits des bonnes paroles récemment prononcées à Montréal, n'attaqueraient point les Outaouais; pour les Illinois, il ne s'engagea point. Et pourtant les Iroquois, disait Frontenac, ont assez montré leur courage dans les guerres précédentes; qu'ils attendent au moins le prochain printemps; alors Onontio montera pour les voir au fort et pourra sans doute leur apporter des compensations suffisantes pour le meurtre d'Annenhat... L'envoyé des Iroquois évita de répondre, mais l'accueil de Frontenac lui avait fait la meilleure impression ; La Forest, qui le reconduisit, en parlait au gouverneur dans une lettre du 16 septembre : ce chef était tout disposé à recommander aux siens la plus exacte docilité ; ceux-ci, de leur côté, d'après le P. de Lamberville, devaient écouter volontiers les exhortations de leur délégué. Et pourtant, sur des bruits venus du fort, on parlait couramment dans les bourgades , iroquoises du rappel de Frontenac, de l'intendant, et l'on joignait même à leurs noms celui de Perrot '. Le gouverneur n'avait-il pas eu raison de résister aux instances de ceux qui conseillaient la guerre? N'avait-il pas le droit de montrer quelque fierté de son obstination -? Et cependant, la Cour ne l'ayant pas assez bien compris, il allait quitter la Nouvelle-France.

1. Ar. col., C. G. Can., VI, 37 et 47. — Une lettre de la Cour à Denonville (avril 1684) mentionne que Perrot venait alors d'être transféré au gouvernement de l'Acadie en remplacement de La Vallière. Il resta donc à Montréal environ deux ans après le départ de Frontenac {Ici. Ordres du Roi, vol. 1684-8o, p. 18).

2. Voir la fin d'un mémoire (Ar. col., C. G. Can., VI, 21 ss.) qui paraît avoir été rédigé en France par Frontenac, dès son retour, et présenté au ministre

L'éclat de sa politique indigène ne doit pas faire oublier qu'il n'a point négligé l'administration intérieure, et qu'il n'épargna rien pour que la société canadienne, fortement constituée en présence des groupes de sauvages comme des voisins d'origine européenne, se développât selon les conditions très particulières de son milieu. Frontenac était certainement populaire au Canada, sauf dans la coterie que dirigeaient l'intendant et quelques ecclésiastiques : les habitants de Montréal ne se seraient pas plaints, peut-être, des corvées militaires imposées pour le fort du lac Ontario, si le maladroit abbé de Fénelon n'avait eu l'idée d'envenimer leurs souvenirs; lorsque, sept ans après son départ, Frontenac reviendra prendre possession de son ancien gouvernement, l'accueil presque unanime sera chaleureux, enthousiaste ' : c'est que la grande majorité des Canadiens devaient considérer sa présence comme une garantie de bonheur public.

La paix avec les Iroquois, maintenue si judicieusement par Frontenac, était d'autant plus nécessaire que les ressources militaires de la colonie étaient des plus médiocres ; un état des dépenses pour 1683 porte que la garnison permanente du château Saint-Louis montait à deux sergents et vingt-cinq hommes -. Aussi recommandait-on au gouverneur, qui n'avait garde d'y manquer, de grouper les habitants en sections de miliciens et de les exercer régulièrement. Frontenac avança des fonds pour fortifier Québec, et régla, dans toutes les côtes, le service des milices. Encore disait-il souvent qu'il ne pouvait distribuer à ces colonssoldats, ni fusils, ni munitions, car on n'en envoyait pas assez de France ^. Mais, quoique officier, très capable de diriger une guerre et de s'y faire valoir, ce n'est pas de ce côté, comme plus tard Denonville, que Frontenac voulait tourner l'activité des Canadiens. Comme l'observe fort bien La Hontan *, son but était d'encourager la colonisation; l'appareil militaire dont il s'entourait était purement défensif.

Que gagna donc, sous son gouvernement, la colonisation proprement dite? Voilà ce que nous ne pouvons dire très précisé-

1. La Hontan, lettres XVII et XVIII. — La Potherie, III, 59. — Cf. Charlevoi.x, 1, 543.

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