Chap. XXII. — Cf. La Hontan, II. 165 ss
ments à leurs narrations : au printemps de 1683, La Barre envoyait Perrot dans le haut pays, avec une commission de commandant et une troupe de vingt hommes; les nations du lac Michigan étaient alors surexcitées les unes contre les autres ; à Michillimackinac et surtout à la baie des Puants, la situation des Jésuites était compromise ; les indigènes accusaient les Pères d'avoir provoqué par des maléfices une épidémie qui les décimait. Perrot connaissait la plupart de ces tribus, parmi lesquelles il avait longtemps vécu; les chefs l'honoraient d'une amitié déférente, et l'appelaient M notre père Métaminens ' » ; il apaisa d'abord un différend entre les Outagamis et les Sauteurs, obtint satisfaction pour les Jésuites, dont il semble que des stations avaient été pillées, puis, le calme assuré aux environs de Michillimackinac, partit pour le sud-ouest, vers la baie des Puants. Il arrivait ainsi dans les pays jadis contestés entre La Salle et du Lhut, alors librement exploités par les compagnons du premier, et sur des congés délivrés par lui; La Salle avait invité les peuples voisins à fréquenter ses établissements des Illinois; Perrot laisse voir quel est l'objet véritable de sa mission, lorsqu'il annonce à ces tribus, pour les détourner vers Michillimackinac, qu'Onontio abandonne les Illinois aux Iroquois, donc qu'il est dangereux de se rendre dans leur pays. Le plan de La Barre, dont Perrot n'est ici que le porte-parole, est donc bien d'isoler La Salle chez les Illinois et de le discréditer parmi les autres indigènes, en le dénonçant comme un hôte dont la seule présence attire les Iroquois. Les ordres du gouverneur ainsi exécutés, Perrot s'enfonça dans l'ouest.
La Barre ne s'était point demandé si les intérêts généraux de la colonie commandaient cette manœuvre convergente de deux expéditions contre La Salle; il n'avait même point réfléchi qu'il était imprudent de s'établir chez les Illinois, si l'on encourageait contre eux les Iroquois. Il est vrai qu'une campagne suffisait pour enlever du fort Saint-Louis les marchandises amassées par La Salle et les ramener sous bonne escorte à Montréal, et sans doute les complices du gouverneur ne souhaitaient pas autre chose. L'année 1683 marque donc un succès pour cette politique maladroite de spoliation : parmi les gens de La Salle, beaucoup se
1. Ce surnom, d'après le P. Tailhan, signifie Petit Idé d'Inde (notes sur Perrol, p. 2G8).
sont dispersés; un petit nombre, avec Tonty, ont accepté de mauvaise grâce la direction de Baugy; mais de tous côtés, au nord par Perrot, à l'est par La Durantaye et du Lhut, les indigènes sont détachés d'eux; à la fin de 1683, tous les forts de La Salle sont aux mains de La Barre; une société de marchands protégée par le gouverneur se constitue pour le commerce des Illinois : cette compagnie se compose de quatorze traitants, dont les noms, énumérés dans une relation contemporaine ', ne nous apprennent malheureusement rien, sinon que tous étaient munis des « congés et permissions de M. le général ». La Barre était probablement intéressé dans l'entreprise; en tous cas, c'était trop déjà de lavoir prise sous son patronage.
Les Jésuites, à la faveur de ces expéditions, vont s'emparer des missions que la Cour, d'accord avec Frontenac et La Salle, avait jusque-là réservées aux Récollets. Sous Denonville, ils seront au fort Frontenac ; mais déjà le P. Allouez recommençait ses prédications du côté des Illinois. Il aurait même voulu fonder une station au portage de Chicago, mais il en fut empêché par les mouvements offensifs des Iroquois. 11 n'est pas certain que les Jésuites aient été les instigateurs de la campagne menée contre La Salle; la responsabilité principale de ces fautes pèse sur quelques marchands, avides et peu clairvoyants, comme La Chesnaye et Lebert, conseillers du gouverneur, mais au moins les Pères ne manquèrent pas de profiter des incidents dont ils étaient témoins. S'il est vrai, d'après les expressions de La Potherie, « qu'ils s'embarrassaient fort peu des présents, et pensaient uniquement à jeter les fondations de la maison de Dieu », de nombreux épisodes prouvent aussi qu'ils n'aimaient point, pour ce travail apostolique, les collaborations étrangères -; avec La Salle, les Récollets sont condamnés, ils cèdent leurs missions aux Jésuites, et, dans la prédication comme dans les découvertes, l'équilibre si savamment maintenu par Frontenac est rompu; toutes les voies commerciales de la Nouv'elle-France sont aux mains des mêmes associés, comme tous les postes lointains de missions aux mains du même ordre religieux; au lieu que le gouverneur général