LaPolherie, II
2. Relation de Tonly. Margrv, I, 614. — Lettre de La Barre du 9 juillet 1684. Ar. col., C. G. Can., VI, 284.
des Jésuites et de tout ce qu'il y avait d'honnête dans le pays * ».
Dans un mémoire qu'il écrivit à la Cour à la fin de l'expédition, La Barre expose quels étaient ses projets en mai 1684 : pour assurer le succès, dit-il, il fallait diviser les Iroquoisen se servant des missionnaires Jésuites, faire venir du haut pays des contingents auxiliaires de Français et de sauvages, enfin prévenir Dongan, gouverneur de New- York, pour nous assurer son concours, ou du moins sa neutralité -. La Barre étale ici, naïvement, toute son inintelligence. Diviser les Iroquois était, il est vrai, possible, puisque toutes leurs tribus n'étaient pas également belliqueuses et que les seuls Tsonnontouans, ayant attaqué nos traitants aux Illinois, devaient être châtiés; mais était-il nécessaire, pour une expédition aussi limitée, de mobiliser toutes les ressources du haut pays? N'était-il pas surtout ridicule de faire part complaisamment à Dongan de tous nos plans, comme si l'on pouvait garder, sur les intentions malveillantes de ce personnage, la moindre illusion? Telle fut pourtant la conduite de La Barre.
Les Iroquois de l'est, Agniers et Oneiouts, furent pressentis, et déclarèrent ne point prendre part au conflit. Au printemps, le gouverneur envoya ses instructions aux postes des Lacs, tandis qu'il entretenait avec son collègue de New-York un échange actif de correspondances, et préparait dans la Nouvelle-France même l'expédition qu'il voulait commencer le plus tôt possible. Le 2 mai 1684, un exprès était dépêché à Michillimackinac, avec ordre à du Lhut et à La Durantaye de « présenter le casse-tête » aux nations de leur voisinage, pour les engager à marcher contre l'Iroquois; du Lhut, qui était alors en chasse au nord du lac Supérieur, ne reçut les instructions de La Barre que vers la fin de juin; mais il fît telle diligence que, dès les premiers jours de juillet, il avait rallié Michillimackinac, où il s'occupa de former une troupe de Français et d'indigènes; La Barre avait eu soin de ravitailler ce poste en armes et en provisions; La Durantaye, qui s'y trouvait, avait déjà réuni quelques auxiliaires. Plus au sud, vers la baie des Puants, Nicolas Perrot avait reçu mission d'entraîner aussi les sauvages contre les Iroquois; laissant là son commerce de
4. Meiilles à la Cour, 8 juillet 1684. Ar. col., C. G. Can., VI, 382. 2. !•-■' oct. 1684. Ar. col., M. S M . W«m 172 ss.
pelleteries, il avait obéi sans délai, mais avait trouvé les indigènes moins disposés à se battre que La Barre ne l'espérait*. Le rendez-vous de tous les contingents du haut pays était Niagara; là devaient les attendre des barques, parties du fort Frontenac avec des vivres et des munitions ; une troupe était, en effet, montée de Montréal, pour porter au fort tout le nécessaire. Cependant, le P. de Lamberville s'attachait encore à prévenir la guerre; il multipliait les lettres, pour démontrer que les Iroquois traiteraient volontiers; un notable Onnontagué, Ouréouhati, qu'il nomme avec respect le « sieur de la Grande-Gueule », devait aller voir le gouverneur à Québec; il suffisait, pour tout pacifier, de le bien recevoir, car « les présents joints à la douceur sont des armes dont l'Iroquois ne se défend presque point ». En effet, peu de jours avant que La Barre ne partît pour Montréal, un député non point Onnontagué, mais bien Tsonnontouan, était venu le trouver; c'était une démarche évidemment conciliante, mais le gouverneur avait son plan de guerre bien arrêté : le parlementaire iroquois fut retenu prisonnier.
Il eût été prudent, puisqu'on voulait combattre, de ne pas faire connaître aux ennemis tout ce que l'on comptait exécuter contre eux; La Barre ne prit point cette précaution, car soucieux, disait-il, d'entretenir avec Dongan, gouverneur de New- York, les mêmes relations de bon voisinage qui existaient alors entre Louis XIV et Charles II, il tenait ce personnage au courant de tous ses projets. Était-ce simplement ignorance? On peut douter que La Barre mérite même cette médiocre excuse. En effet, dans sa lettre de novembre 1682, alors qu'il n'a pas eu le temps encore de s'abandonner aux conseils de La Chesnaye et de ses amis, il signale le danger des prétentions des Anglais sur tes Iroquois, qu'ils excitent contre nos alliés; par eux, comme par leurs compatriotes établis à la baie d'Hudson, le commerce de la Nouvelle- France est fort réduit; nos vagabonds trouvent à New-York un refuge assuré, quelques-uns se font les guides des Anglais vers le pays des Outaouais^; vainement, le gouverneur français demande
i. Correspondances diverses, Ar. coL, G. G. Can., YI, 230 ss., 301. — Nicolas Perrot. chap. XXII et notes. — La Potherie, II, 137 ss. — Résumé dans Gharlevoix, I. 483 ss.
2. Lettres de 1CS2 et 1G83. Ar. col., C. G. Can., VI, 97, 138. — Doc. du Public Record Office de Londres, cité par Brvmner, Archives canadiennes, 1883, p. 22.
àDongan de lui livrer « ses déserteurs criminels ». Dongan répond qu'il lui faut une autorisation spéciale du duc d'York dont il lient sa commission, ce qui est, à ne point s'y méprendre, une fin de non-recevoir. La Barre aurait dû, par un procédé semblable, détenir l'équipage du bateau anglais ramené par des Groseillers de la baie d'Hudson; nous avons vu qu'il le renvoya, sans avoir consulté l'intendant, et qu'il en fut justement blâmé par la Cour. Certes, Dongan n'avait pas tort de profiter des fautes de La Barre; son droit strict était de ne point livrer les déserteurs français et de s'efforcer d'attirer à lui par les Iroquois le commerce des nations des Lacs. Mais La Barre n'eût pas dû hésiter à le combattre au lieu d'en faire son confident.
Or le 15 juin 1684, au cours d'une inspection à Montréal, il écrit à Dongan, par l'intermédiaire d'un sieur Bourbon; il le prie de ne point secourir les Iroquois, parce qu'il va leur faire la guerre, et, plus spécialement encore, d'interdire le trafic des armes et des munitions dont Albany était le centre; c'est là que les Iroquois, favorisés par des conditions que les marchands français ne leur avaient jamais faites, trouvaient en abondance tout ce qui leur était utile pour lutter contre nous-mêmes ou nos alliés. La Barre avait eu soin de cacher à l'intendant la mission de Bourbon, et, lorsque Meulles en fut informé, trop tard, il s'en montre fort irrité : « Est-il à propos, écrit-il au roi, de donner un pareil avis à des voisins qui ont intérêt à la destruction des Français, et qui font passer sous main des avis et des secours à nos ennemis'? » La réponse de Dongan à La Barre, datée du 25 juin, aurait dû convaincre le gouverneur de Québec que des négociations plus longues étaient inutiles : Dongan protestait bien de ses bonnes intentions, mais il constatait, très formellement, que les Iroquois « sont sous le gouvernement de New-York, ainsi qu'il appert des lettres patentes de Sa Majesté le roi d'Angleterre et de leur propre soumission ». Les lettres patentes du roi d'Angleterre n'engageaient pas les Iroquois; quant à leur soumission, rien n'était moins prouvé; toujours ils avaient entendu conserver leur indépendance à l'égard de tous leurs voisins, soit indigènes, soit Européens. Aux droits prétendus de l'Angleterre, la France pouvait
1. La Barre à Dongan. — Meulles à La Cour. — Dongan à la Barre. Ar. col., C. G. Can., VI, 265, et M. S. M., ^}ém. 180.
opposer nombre d'arguments, dont la longue énumération remplit divers mémoires de l'époque '. A dire vrai, ces pièces démontrent simplement que les rapports des Iroquois avec les Français sont les plus anciens; mais, en ces matières, ce sont les faits seuls qui fondent le droit; à l'époque de Frontenac, les Iroquois étaient bien disposés plutôt pour la Nouvelle-France que pour New-York; au temps de La Barre, les rôles sont renversés. Entre Londres et Paris, les documents des deux partis pouvaient fournir le texte d'intéressantes causeries diplomatiques; mais c'était aux gouverneurs des deux colonies à créer eux-mêmes leurs titres, sur un pays qui était fatalement, entre eux, un gage de discorde. La Barre ne le comprenait pas, quand il écrivait à Dongan, dans les termes que l'on a vus; Dongan, par bonheur, ne le comprenait guère davantage, quand il parlait aux Iroquois sur un ton trop fier de maître souverain; mais, dans sa correspondance avec La Barre, l'avantage est certainement de son côté : vers la fin de juillet, le gouverneur général du Canada reçut de New-York deux lettres; il y répondit par une autre, qu'il jugea sans doute fort habile : « J'ai été fort surpris de vos deux lettres du cinq juillet, l'une en français, écrite de vous, que je connais en venir comme d'ami à un ami, et celle écrite en anglais que j'ai connu venir de votre Conseil, et non comme de gens à entretenir l'union de nos deux rois. » Et La Barre fait part au ministre de sa désillusion : « M. Dongan, dit-il enfin, me parait fort éloigné de la bonne intelligence dont Sa Majesté m'avait assuré; il est fort porté à se mêler à notre ennemi dans cette affaire. » Il ne proposa plus dès lors à Dongan, comme il le faisait encore quelques mois plus tôt, d'envoyer une expédition à frais communs contre les Iroquois, quelques Anglais ayant été, eux aussi, victimes de ces brigands -.
L'été s'avançait, et l'on ne pouvait plus différer le départ, sous peine d'être arrêté par le froid avant d'avoir achevé la guerre; La Barre était inquiet; il écrivait au ministre qu'une paix récente entre les Iroquois et les nations de la Virginie allait rendre la lutte plus pénible et, par un vaisseau exprès, demandait du secours; d'autre part, il ne recevait pas de nouvelles du haut pays; seul, Baugy l'avait informé que les Iroquois avaient battu en retraite,