‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 248 sur 378 · Ar. coL, C. G. Can., VII, 18b · texte numérisé non relu

Ar. coL, C. G. Can., VII, 18b

tures où, par un changement d'État, les Anglais se mettraient en mesure d'appuyer leurs colonies de ce pays ». New- York occupée, Boston n'aurait plus de force; les pêcheries de l'Acadie seraient reprises par les Français, et l'on tenterait avec des chances de succès de nouer des rapports réguliers avec les Antilles '.

Ainsi, les deux administrateurs sont d'accord; l'avenir de la Nouvelle-France sera certain le jour où les colonies anglaises du littoral seront tombées entre nos mains. Aurait-il, pour cela, suffi d'un contrat d'achat passé entre Paris et Londres? Non sans doute, pas plus qu'un article du traité d'Utrecht ne fut suffisant pour imposer à certains des Acadiens français la suzeraineté de l'Angleterre; mais du moins la guerre que l'on eût faite pour réduire les colons de New-York, s'ils avaient résisté, n'eût pas été inutile, et bien des dangers futurs, prévus par des gouverneurs clairvoyants, eussent été d'avance écartés : Louis XIV n'en jugea pas ainsi; Jacques II était son allié déférent, presque son vassal : il voulut qu'une entente directe avec ce prince fût conclue, afin que l'on arrêtât en Europe les articles d'une convention que les gouverneurs des colonies rivales auraient seulement le soin de faire exécuter.

Or le duc d'York n'avait sur les territoires d'Amérique qui portaient son nom qu'une autorité presque fictive; il se bornait à désigner le gouverneur, et ce personnage lui-même n'avait de pouvoir que si les principaux marchands, véritables maîtres de la colonie, voulaient bien lui en laisser. A Boston, ville indépendante de New-York, la forme républicaine était presque officiellement reconnue; Charles II, redoutant dès cette époque une campagne de sécession, avait envoyé en Amérique un agent très énergique, Randolph, chargé d'imposer aux colons anglais, avec un tarif douanier nouveau, quelque respect des décisions royales. Randolph, en 1682, proposait de substituer au gouverneur élu par les habitants un fonctionnaire muni de pouvoirs très étendus *. Loin donc que le roi d'Angleterre pût dicter des ordres à ses représentants en Amérique, c'était à des sujets très peu dociles, rebelles parfois, qu'il avait affaire. De plus, ces colons étaient pour la plupart des dissidents; quand Charles II, protestant de

i. Mém. de Meulles sur le Canada. Ar. col., M. S. M., Mém. 216. — Cf. une lettre de Callières à Seignelay (16S8). Id., C. G. Can., X. 148. 2. Voir l'excellent chapitre I du livre V de Garneau, Hist. du Canada.

forme tout au moins, comptait à peine sur leur lidélité, pouvait-on mieux attendre de Jacques II, son successeur, dont le catholicisme s'affichait publiquement? Alors que leur roi passait pour complice de Louis XIV et devenait suspect à son peuple même de vouloir renverser la religion nationale, les colons obéiraient-ils mieux que les Anglais d'Europe? L'erreur profonde de la diplomatie française fut de méconnaître ces conditions ; au lieu de négocier avec Jacques II, il fallait, comme on l'essaya sous Guillaume III, faire passer en Amérique une bonne escadre et prendre de force la Nouvelle-Angleterre. Au moins devait-on, lorsque Denonville envoyait des preuves incontestables que les colons anglais n'avaient aucun souci de ce qui se passait en Europe, ne point lui recommander encore de s'en tenir à des rapports de bon voisinage et de rendre les prisonniers qu'il avait pu faire '. C'est dire que les pourparlers engagés en Europe sont une pure duperie; la bonne foi personnelle de Jacques II peut être défendue, mais ce n'est pas une excuse pour la diplomatie de Louis XIV qui porta la question devant lui, car elle aurait dû savoir que, même désireux de reconnaître les bons offices du roi de France, il était hors d'état d'obliger ses sujets d'Amérique à ne pas lui en donner le démenti.

Aussi ne rappellerons-nous que pour mémoire les traités passés, en 1686 et 1687, à Whitehall et à Versailles ^ L'ambassadeur de France à Londres, Barillon d'Amoncourt, avait dirigé les conférences préparatoires; les principaux signataires anglais furent les comtes de Rochester et de Sunderland. Le traité de novembre 1686 stipulait entre les colonies des deux rois la paix sur terre et sur mer; on n'accorderait, d'aucun côté, des secours aux sauvages non plus qu'aux pirates, c'est-à-dire aux armateurs non commissionnés qui s'attaquaient aux deux couronnes; même si la guerre éclatait en Europe, la neutralité serait maintenue entre les colonies. Cette convention ne réglait pas les questions litigieuses de frontières : un autre traité, signé à Versailles le 11 décembre 1687, décidait que des commissaires se réuniraient pour les examiner; il était enjoint à Denonville, en vue de cette conférence, d'envoyer à Paris toutes les pièces qui pourraient

i. Mém. d'oct. 16S7. Ar. coL, C. G. Gan., VII, 122.

2. Ar. A(r. étr. (Traités, F. 0., 46, 101). — Brymner, Ar. can., 1883, 180-208. — Ar. col., C. G. Can., X, 38.

prouver les droits de la France sur l'Acadie méridionale, la baie d'Hudson et le pays des Iroquois; on ajoutait que jusqu'à nouvel ordre, les hostilités demeureraient suspendues entre les colons français et anglais; et le cabinet de Londres envoyait aussitôt des instructions en ce sens aux gouverneurs de New- York et des autres États de la Nouvelle-Angleterre ; mais, pour les raisons que nous avons dites, ces instructions devaient rester sans effet. Jamais la commission mixte instituée par le traité de 1687 ne donna ses conclusions; dès l'année suivante, les événements se précipitent en Europe, Jacques II est renversé, Guillaume III, le champion des whigs et des protestants, le vengeur de la religion et des libertés nationales, lui succède; de ce jour, on ne parle plus d'entente à l'amiable, et trop tard, lorsque la Nouvelle-France, décimée par les Iroquois que lancent les marchands anglais, enverra Gallières pour implorer l'appui de la métropole, la Cour accueillera les projets de ce vaillant officier contre New- York et Boston.

Le résultat de cette campagne diplomatique en Europe fut de faire perdre de vue à Denonville quels étaient ses ennemis véritables, ou plutôt de lui persuader que, le roi se chargeant de régler les questions de frontières avec son allié le souverain d'Angleterre, le Canada n'avait, pour achever l'œuvre, qu'à dessiner une politique vigoureuse contre les Iroquois; telle était bien aussi l'opinion de la Cour, lorsqu'elle expédiait à plusieurs reprises des renforts à Québec. Il est juste toutefois de noter que, pour couper les Iroquois de leurs communications avec le haut pays, Denonville a été amené à reprendre l'idée d'une chaîne de postes, qui était celle de Frontenac et que par là même il a très efficacement combattu les menées anglaises auprès de nos alliés indigènes; on ne saurait oublier non plus les encouragements qu'il ne ménagea point aux chefs d'une belle expédition contre les Anglais de la baie d'Hudson, ni ses efforts pour arrêter les déserteurs canadiens qui passaient aux Anglais. Peut-être, avec un peu plus d'initiative, eût-il attaqué New- York; le succès était probable, et, parmi les difficultés de son avènement, Guillaume III n'aurait pu refuser au roi de France de ratifier le fait accompli; mais, esclave de la discipline, Denonville n'osa jamais combattre directement ses dangereux voisins.

Dès qu'il apprit l'arrivée du successeur de La Barre, Dongan lui

écrivit une lettre de bienvenue ; mais ces protestations d'amitié ne paraissaient pas sincères, car les envois d'armes aux Iroquois continuaient, et Denonville n'était pas dupe. Dongan n'était pas un chef militaire, et Gallières le juge bien, quand il le dépeint comme « un esprit inquiet, intéressé, brouillon... faisant plutôt le marchand que le gouverneur à Manhatte ^ ». Il n'eût donc pas coûté beaucoup de lui infliger une défaite qui eût été décisive; et, du même coup les Iroquois eussent été réduits à merci, car ils ne se maintenaient que par les secours anglais. Mais le gouverneur espérait que les négociations qu'il savait engagées en Europe y mettraient bon ordre. Dans ses lettres à Dongan, il se montrait donc froid, mais poli. Par le ton seul de cette correspondance, on devine que Denonville ne s'inspire pas des mêmes idées que La Barre; ainsi, jamais il n'a caressé la chimère d'une entente anglo- française pour dompter les Iroquois; il part de ce fait, malheureusement évident, que les Iroquois et les Anglais sont pour nous un seul groupe d'ennemis; il n'aura point la naïveté d'avertir le gouverneur de New- York des campagnes qu'il médite. Malgré toutes ces précautions, des déserteurs français informaient Dongan de tous nos projets -; ils se moquaient de toutes les ordonnances royales, et leur nombre était tel qu'ils formaient près de Manhatte un nouveau village que l'on appelait la petite Rochelle ^. Ce nom semble indiquer qu'il y avait des réformés parmi eux; Louis XIV avait étendu la révocation de l'édit de Nantes à toutes les possessions de la couronne, et Denonville avait reçu l'ordre d'appliquer aux récalcitrants le système des dragonnades *; mais les déserteurs n'étaient pas seulement des dissidents persécutés, c'étaient surtout des aventuriers, heureux de profiter des concessions de terre et des avantages de commerce que les Anglais leur offraient. Dans son zèle très légitime à les poursuivre, Denonville ne fut pas toujours bien inspiré, comme le prouvent ses lettres contre le sieur de Chailly. Ce personnage,

1. Dongan à Denonville, 13 oct. lG8o. — Gallières à la Cour, 1688. Ar. col., C. G. Can., VII, 67, et X, 148.

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