Ar. col., C. G. Can., X, 244; XI
contribua certainement, tout imparfaite qu'elle fût encore, au succès de la mission de Louvigny : sous la protection des coureurs de cette troupe, une flottille indigène de cent trois canots partit pour Montréal. Telle était, dans cette ville, la terreur des Iroiiuois que d'abord les habitants s'imaginèrent qu'une nouvelle incursion les menaçait; ils passèrent de leur première angoisse à une joie bruyante lorsqu'ils eurent reconnu les Français de Louvigny.
On était alors à la fin de juillet, et Frontenac venait de constater l'échec des négociations d'Ouréouharé avec ses compatriotes. Quelques Iroquois, conduits par le chef Gagnieogoton, avaient bien paru à Montréal au printemps; mais ils n'avaient point parlé de paix en termes acceptables, et Frontenac avait affecté de ne point les recevoir; seul, Calliéres était entré en pourparlers avec eux, mais, lorsqu'ils voulurent voir le gouverneur général, Ouréouharé leur donna audience, et non point Frontenac; il les exhorta vivement à ne point contrister leur père, qui serait heureux de pouvoir les regarder encore comme de fidèles enfants; il les pria de venir en ambassade officielle au cours de l'été à Montréal et les dissuada d'écouter les Anglais, « rebelles à leur roi légitime que protège le grand Onontio ». Nous pouvons douter que cet exposé de politique européenne ait beaucoup frappé Gagnieogoton, et même qu'Ouréouharé comprît ici parfaitement ce qu'on lui faisait dire, mais pendant le séjour des Iroquois à Montréal on reçut l'avis de succès remportés par des coureurs français sur les colons de la Nouvelle-Angleterre ; ce dernier argument était meilleur.
Frontenac espéra qu'enfin et sur cette impression, les cantons traiteraient; il leur envoya, toujours par l'intermédiaire d'Ouréouharé, huit colliers; un officier français avec un interprète devait accompagner ces présents; il paraît que La Hontan fut d'abord désigné, mais il déclara que les Iroquois étaient trop mal disposés, et se récusa; dans cette affaire, il fut plus avisé que brave car le chevalier d'O. qui lui fut substitué, faillit être victime des Iroquois; à l'instigation des Anglais, deux de ses compagnons furent brûlés; lui aussi, attaché au poteau, attendait le même supplice, mais les Iroquois n'osèrent pas allumer le bûcher d'un officier français, messager spécial de Frontenac; et comme les Anglais refusèrent de leur donner l'exemple, d'O fut épargné: on le conduisit prisonnier à New-York, où il fut retenu dans une
étroite captivité : Mathieu Sagean, dont la relation d'ailleurs suspecte concorde ici avec des témoignages plus sûrs, dit que, prisonnier lui-même des Anglais à cette époque, il ne pouvait communiquer avec le chevalier d'O ^
Au moment où les Outaouais arrivaient à Montréal, Frontenac était encore sans nouvelles de ses ambassadeurs; mais ce silence seul était un mauvais présage, et le gouverneur ne s'y trompa point; aussi s'efforça-t-il de donner à l'assemblée indigène de juillet 1690 le caractère d'un grand rendez-vous de guerre. C'était le seul moyen d'eiFrayer les Iroquois, qui attaquaient toujours dans les campagnes les colons isolés. Frontenac reçut les chefs indigènes avec magnificence ; il les flatta par toutes sortes d'attentions, les fit diner à sa table, se montra publiquement en leur compagnie; il eut soin que les pelleteries fussent échangées dans des conditions avantageuses pour les Outaouais, précaution nécessaire, dont les négociants canadiens auraient dû s'aviser plus ordinairement. Lorsque les sauvages furent ainsi disposés, Frontenac les réunit en une assemblée générale; il venait d'être informé par un Iroquois chrétien que de nombreux canots étaient groupés dans le lac Champlain, prêts à descendre; il fallait donc retenir les sauvages, afin de les employer, si l'ennemi poursuivait ses desseins. Aux discours des chefs, et particulièrement d'un Huron deMichillimackinac, que les Français appelaient le Baron, le gouverneur général répondit qu'il s'était lassé d'attendre les propositions des Iroquois et que désormais il fallait combattre; il avait ménagé d'abord les Cinq-Xations, pensant qu'elles reconnaîtraient l'affection de leur ancien père; mais il ne pouvait plus user d'indulgence, et comptait que tous les peuples du haut pays marcheraient avec les Français. Lui-même, saisissant une hache, la brandit au-dessus de sa tête, et la présenta aux chefs en dansant et entonnant la chanson de guerre; et ce dut être un spectacle inoubliable, que celui de ce vieillard, en grande tenue de gouverneur, donnant ainsi le signal violent d'une fctc de sauvages; ceux-là seuls pouvaient regretter qu'il renonçât un instant à la dignité de sa charge, qui ne comprenaient pas la valeur sur l'esprit des indigènes d'une semblable manifestation: tel Dupleix,
1. Lettre de Frontenac, lii nov. 16S'J. ^Latlonlan, lettre XIX. —La Polherie, II, 233-217, et III, 75 ss. — Aventures de Mathieu Sagean, p. p. Margry, VI, 95 ss.
dans l'Inde, accomplissait les formalités qui le sacraient nabab aux yeux de tous. En face du parlementaire de Phips, Frontenac saura reprendre son attitude de grand seigneur.
Cependant, on n'avait eu qu'une fausse alerte; seuls des partis iroquois de quelques hommes tenaient encore la campagne; Frontenac congédia donc les alliés : avant leur départ, il les avait passés en revue, en même temps que les Français, et l'ensemble de ces forces montait à douze cents hommes; tous avaient promis que jamais plus ils ne parleraient de paix avec l'Iroquois. C'est alors que le gouverneur, inquiet de ne rien apprendre sur le sort de d'O envoya chercher des renseignements auprès d'iroquois prisonniers au fort Frontenac; on put seulement l'assurer que la mission avait échoué; plus tard il fut informé des aventures personnelles de l'officier et de ses compagnons '.
Nicolas Perrot, qui avait suivi Louvigny dans son précédent voyage, était, sur l'ordre de Frontenac, remonté à Michillimackinac ; il devait de là se rendre sur le haut Mississipi, et renouer avec toutes les nations de ces pays une alliance générale contre les Iroquois. Sa mission réussit: il eut assez d'ascendant sur les Nadouesioux pour les dissuader de faire la guerre aux Outagamis et autres tribus de l'ouest du lac Michigan; il s'établit sur la rivière Ouiscouche (Wisconsin), et sur ses conseils un parti de quarante indigènes alla guerroyer en pays iroquois, d'où ils rapportèrent douze chevelures -. La réputation des Français fut ainsi rétablie par Perrot dans toute la région de la baie des Puants. Quant aux Outaouais, Frontenac avait dû, pour leur prouver la sincérité de ses dispositions, leur livrer un prisonnier iroquois qu'ils brûlèrent; ils étaient eux aussi ralliés aux Français, et La Durantaye, que Louvigny venait de relever, regagnait facilement Montréal, vers le l*^' octobre, à la tète d'un convoi chargé de cinquante-cinq canots ^.
Ainsi quelques mois d'efforts avaient raffermi la situation des
1. Lettres de Frontenac et deChampigny, 1590-91. Ar. col., G. C. Can., XL 23, 258. — La Potherie, IH, 94 ss. — Cf. Charlevoix, II, 59-64. La source commune de ces deux auteurs est un mémoire rédigé par Monseignat, secrétaire de Frontenac, et qui parait adressé à M""' de Frontenac (Ar. col., G. C. Can., XI, 5-40).