Ar. col., C. G. Can., XIÎ
4. Sur tous les incidents qui suivent, un dossier complet est conservé aux Ar. col., M. S. M., V, 198 ss.
les personnes qui contribuaient à une représentation. Après un sermon pareil, l'évêque ne pouvait manquer de donner son avis; il lança donc, le 46 janvier, une lettre pastorale '. A regarder de près le texte de ce document, il semble bien que Saint-Vallier n'ait pas voulu formuler une doctrine absolue qui eût atteint la conduite de Frontenac : il distingue les comédies « qui sont honnêtes de leur nature mais ne laissent pas d'être dangereuses par les circonstances du temps, du lieu, ou des personnes », et celles qui sont « absolument mauvaises et criminelles d'elles-mêmes, comme pourrait être la comédie du Tartuffe ou autres semblables ». Il ressort de là que la pièce incriminée n'avait pas encore été jouée ^ à la date du mandement, et que l'évêque, tout en affirmant les principes les plus stricts, gardait encore une réserve prudente : le premier coup des adversaires de Frontenac avait donc fait long feu; tout au plus en coûta- t-il à l'évêque cent pistoles qu'il avait offertes au gouverneur s'il promettait de ne point laisser jouer Tartuffe et que celui-ci avait acceptées en riant et données aux pauvres ^.
Mais on n'en resta pas là. Un lieutenant réformé, Mareuil, avait plusieurs fois proféré des impiétés ou chanté des couplets indécents; Frontenac l'en avait même réprimandé, mais ne lui gardait pas rancune, car durant l'hiver de 1693-94, Mareuil avait pris une part active à l'organisation des divertissements du Château. C'était un de ces officiers courageux, batailleurs et galants, un peu libertins parfois, dont le type n'était point pour déplaire à Frontenac, ancien frondeur lui-même *. Persuader Saint-Vallier de frapper Mareuil, c'était mettre en conflit presque directement l'évêque et le gouverneur. A diverses reprises, l'évêque s'était plaint du langage impie de ce personnage, mais sans prendre contre lui de décision formelle ; or le l""" février, après avoir lancé une sentence d'excommunication, il saisit le Conseil Souverain de l'affaire. D'Auteuil requiert aussitôt que le Conseil informe,
î. Mandements... I, 302.
2. Ce point est encore établi par des recherches récentes (1894) que M. Ernest Gagnon a faites dans les Archives des communautés de Québec, et dont il a bien voulu me communiquer les résultats.
3. Voir lettre de Champigny, 27 oct. 1694. Ar. col., C. G. Gan., XIII, 93. Mém. de La Mothe Cadillac, oct. 1G94. Id., id., 178 ss.
4. Voir sur le caractère de Mareuil une lettre de d'Auteuil, 14 nov. 1696. Ar. col., C. G. Can., XIII.
« pour entrer dans les intentions religieuses du roi, car les impiétés attribuées à Mareuil sont beaucoup plus dangereuses que la religion protestante ». Le Conseil était-il compétent dans l'espèce? C'est douteux, puisqu'on alla chercher pour instituer le débat des raisons aussi compliquées, mais déjà les vieilles passions contre Frontenac se rallumaient, et, comme le dira fort bien quelques mois plus tard le gouverneur général, on se ligua contre Mareuil, « haïssant peut-être plus encore sa personne que le crime qu'on prétend qu'il a commis ».
Tandis que Mareuil introduisait devant le Conseil un appel comme d'abus, observant que l'évêque aurait dû tout au moins l'avertir d'abord dans les formes canoniques, Frontenac se rendait à l'assemblée et se faisait donner acte d'un écrit où il s'étonnait que l'on eût commencé, sans l'en prévenir officiellement, une affaire de cette importance (8 mars 1694). Or en même temps Saint-Vallier, docile aux sollicitations des curés de Batiscan et de Champlain, excommuniait encore deux paroissiens de ces prêtres, Desjordy, capitaine réformé, et la dame des Brieux, convaincus d'adultère, puis il portait leurs causes au Conseil, comme celle de Mareuil. Ainsi l'évêque, adoptant un système de répression que ne commandait assurément aucune crise de dissipation ou d'impiété, cédait à des conseils tout au moins inopportuns, et provoquait l'irritation du gouverneur général. La Mothe Cadillac paraît donc avoir raison, lorsqu'il parle d'une cabale qu'avaient formée plusieurs ecclésiastiques et magistrats pour amener Frontenac à un éclat et le faire rappeler*. C'était la tactique qui avait réussi déjà douze ans plus tôt, et Saint-Vallier n'était pas assez fin pour voir le piège.
Le 15 mars, fatigué des prétentions du Conseil que rendait plus agaçantes encore la correction affectée du procureur général, le gouverneur fait entendre quelques paroles imprudentes; il revendique la qualité de chef et président de l'assemblée, malgré les instructions fort explicites qui avaient naguère clos ce différend. Tout heureux de la faute, l'intendant et le procureur général protestent; on fait traîner trois mois l'examen des appels comme d'abus introduits par Mareuil, Desjordy et la dame des Brieux. Le 11 juin, Frontenac, pour couper court à ces atermoiements,